ALLÉGORIE DU SENTIMENT DÉSORDONNÉ
L'émeute des femmes.
Auguste Comte.
Petites âmes, esclaves frémissantes de la sensation.
Maurice Barres.
RENEE VIVIEN
Vers la fin de 1900 ou le commencement de 1901, quelques critiques trouvèrent dans leur courrier un volume de vers, Etudes et Préludes^ signé R. Vivien. La carte de « René Vivien » y était jointe.
Cendres et Poussières, qui parut un an plus tard, en même temps qu'un recueil de poèmes en prose. Brumes de Fjord, portait la même signature ; mais la carte, légèrement modifiée, disait « Renée Vivien ». Enfin, des deux volumes qui suivirent, Évocation et Sapho *, le dernier arbora sur sa feuille bleuâtre le prénom entier de Taède, e féminin compris.
Les scoliastes futurs risquent d'échafauder beaucoup
1. Sapho a été suivie de plusieurs volumes : roman, nouvelles ou poèmes, Du vert au violet, La Vénus des Aveuçjles, Une femme m'apparul, La, dauie à la Louve, Les Kilharèdes (Paris, Lemerre).
d'erreurs sur ce prénom lentement dévoilé. Il faut les avertir que Renée Vivien n'est qu^un pseudonyme, qui n'a d'ailleurs rien de très secret, paraît-il. De nombreux Parisiens ont vu le jeune auteur de Cendres et Poussières et, remarquant sa taille souple, sa démarche ondoyante, les indiscrets assurent qu'elle a composé les plus beaux vers devant son miroir. Ce Narcisse en cornette n'aurait adressé qu'à lui-même y Invocation :
... Ton visage est pareil A des roses d'hiver recouvertes de cendres...
On lui rapporte également la Dédicace :
... Ondoiement incertain, Plus souple que la vague et plus frais que l'écume...
Erreur d'optique ou confusion, je ne dis que ce que l'on dit. On ajoute que Renée Vivien est une étrangère, pétrie de races différentes, née de climats aussi divers que le Sud et le Nord. La moitié de ses Brumes est « traduite du norvégien ». Elle cite Swinburne, mais ne paraît pas moins familière avec le latin de Catulle et le grec de Sapho, qu'elle traduit et paraphrase à tout instant. Le français dont elle use est, prose ou vers, dune fluidité remarquable. Ni impropriété dans les mots ni méprises dans l'euphonie. Elle connaît que Ve muet fait le charme de notre langue. Elle joue avec ce vers de onze syllabes, que Verlaine tenait pour le plus savant de tous :
Douceur de mes chants, allons vers Mitylène...
Voilà tout ce qu'il est permis de recueillir ou de redire sur la personne de cette muse étrangère. Ouvrons ses livres ; ils nous enseignent qu'elle a appris à lire dans nos poètes du xix^ siècle. On lui prête cette devise : Emotion moderne, pureté parnassienne .'^Idls, elle a du Parnasse beaucoup plus que la correction. Elle place les mots essentiels à la rime, comme tout lecteur bien appris de M. de Banville, et telle petite chanson révèle son affinité avec tous les maîtres de cette école :
Gomment oublier le pli lourd De tes belles hanches sereines.
L'ivoire de ta chair où court Un frémissement bleu de veines ?
Cependant, deux poètes régnèrent bientôt sur l'art de Renée Vivien. Elle les imita, mais d'une imitation trop ardente, trop passionnée, trop proche du modèle pour n'être pas trouvée aussi originale que lui. Qui fera le départ de l'acquis et du naturel dans l'âge heureux où toute idée devient sentiment ; tout sentiment, action, accélération de la vie ?
Ces deux poètes favoris évoquant des figures qu'elle revoyait dans des songes plus réels que toute réalité, Renée Vivien en est venue à écrire le plus naturellement du monde des œuvres qu'ils se seraient peutêtre honorés de signer. L'un, Paul Verlaine, qui intitula lui-même une suite de petites pièces : A la manière de plusieurs, avouait qu'un certain degré de souplesse et d'imitation féminine entrait dans la formule de son talent. De plus, il se savait très facile-
ment imitable. Mais quelques vers de Renée Vivien font mieux que de répéter Verlaine, ils le renouvellent. M. Gaston Deschamps, qui prit du Gregh pour du Verlaine, serait excusable de faire la même confusion ici : n'est-ce pas l'auteur de Jadis et Naguère qui murmure de cette voix éteinte où brûle un feu couvert :
Sa chair de volupté, de langueur, de faiblesse...
J'ai trouvé ce vers dans Cendres et Poussières. Le vieux faune sentimental des Fêtes galantes et de Parallèlement reconnaîtrait chez Renée Vivien beaucoup plus qu'une élève, certainement une des Sœurs, une de ces Amies terribles qu'il a chantées.
Quant à Baudelaire, il lui dirait : « Ma fille », aux premiers regards échangés. Baudelairisme profond, central, générateur. Il serait inutile de nous en tenir à des remarques de détail et de noter par exemple que
L'art délicat du vice occupe tes loisirs
est un vers qui semble tiré d'une édition infernale des Fleurs du Mal, revue et augmentée sur la berge du Styx, si les poètes continuent d'y faire leurs toiles. Même appareil verbal. Même tour. Mêmes tics. Mais le pastiche peut y atteindre. Ce que l'on ne pastiche pas, c'est la manière de penser.
Un poème en prose, que l'on trouvera à la fin de Brumes de Fjord et qui n'a rien qui soit brumeux, résume en perfection de quel esprit général est ani-
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mée la poésie de Renée Vivien. Quand on a parcouru ce petit poème, on sait ce que l'auteur pense en religion, en morale, en histoire, en littérature ; on sait d'où vient cette pensée ; on peut même assez exactement calculer où elle ira, quels sentiments et, par conséquent, quelles œuvres une pensée ainsi orientée lui inspirera. « Au Commencement >, « en principe », Baudelaire l'a pénétrée, et tout dérive de cette impression première. On verra, par quelques versets de son poème, la Genèse profane^ que personne, depuis M. Jean Richepin, n'a baudelairisé aussi exactement. L'auteur de Blasphèmes y mettait-il lui-même autant de conviction ? Oubliait-il aussi parfaitement ce qu'il devait au souffle de son Père et Seigneur ? -
I. Avant la naissance de l'L'nivers existaient deux principes éternels, Jéhovah et Satan.