‹ L'avenir de l'intelligenceChapitre 50 sur 61 · V. Jéhovah dit : Que la lumière soit, et la lumière fut · texte numérisé non relu

V. Jéhovah dit : Que la lumière soit, et la lumière fut

VI. Et Satan créa le mystère de la nuit. VII. Jéhovah souffla sur l'immensité, et son haleine fit éclore le ciel.

VIII. Satan couvrit l'implacable azur de la grâce fuyante des nuages •

On voit bien la donnée : dans un style précis et froid, qui par degrés s'anime, les oppositions se déroulent. Jéhovah crée le printemps ; Satan, « la mélan-

colie de l'automne ». Jéhovah crée les animaux, « formes robustes ou sveltes » ; « sous le furtif sourire de Satan jaillirent les fleurs ». Jéhovah tira l'homme de Targile ; de la quintessence de l'homme, la femme fleurit, « œuvre de Satan ». Jéhovah leur envoya l'étreinte ; Satan, la caresse. Jéhovah inspire un poète héroïque, qui est Homère ; Satan lai répond en favorisant l'éclosion de la merveilleuse « Psapphâ ». (Les longueurs de voyelles^ les répétitions de consonnes, qui traînent par deux fois sur les lèvres voluptueuses, font ici préférer la forme dorienne de « Psapphâ >> au nom coutumier de Sapho.) Pendant que le iils de Jéhovah, Homère, dit la vie et la mort des braves, voici ce que chante Psapphâ :

... Les formes fugitives de l'amour, les pâleurs et les extases, le déroulement magnifique des chevelures, le troublant parfum des roses, l'arc-en-ciel de l'Aphroditâ, l'amertume et la douceur de rErôs,les danses sacrées des femmes de la Crète autour de l'autel illuminé d'étoiles, le sommeil solitaire tandis que sombrent dans la nuit la lune et les Pléiades, l'immortel orgueil qui méprise la douleur et sourit dans la mort, et le charme des baisers féminins rythmés par le flux assourdi de la mer expirant sous les murs voluptueux de Mitylène.

Ces lignes ne sont peut-être pas le meilleur exemple du style de Renée Vivien. Contre l'habitude, ce centon formé d'un grand nombre de fragments de Sapho est un peu surchargé, parce que le poète a voulu tout nous dire et fournir l'argument complet de sa poésie ; il aurait pu se contenter de transcrire en épigraphe

de ses plus beaux vers les Bienfaits de la haie de son père spirituel : « Tu subiras éternellement l'influence « de mon baiser... Tu aimeras ce que j'aime et ce « qui m'aime ; l'eau, les nuages, le silence, la nuit, « la mer immense et verte, l'eau informe et multi- « forme, le lieu où tu ne seras pas,... les fleurs mousse trueuses, les parfums qui troublent la volonté, les « chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent « comme des femmes d'une voix rauque et douce... » A part les chats et les pianos, c'est l'univers de Baudelaire qu'on retrouvera au complet dans ces poèmes nouveau-nés.

Quant à Sapho, ce n'est ici qu'une matière. La poétesse grecque du vu* siècle avant notre ère n'est étudiée, aperçue et traduite qu'à travers une opaque vapeur baudelairienne. La Lesbos de Renée Vivien est la « terre des nuits chaudes et langoureuses » battue par le flot romantique, sur lequel s'en alla « le cadavre adoré ». Elle a conçu la porteuse de Ijre selon l'esprit de 1857. Cette déformation de l'Antique vaut la peine d'être observée : elle est très personnelle, car elle est faite de bon cœur; elle n'était pas nouvelle chez Baudelaire.

La Sapho de Renée Vivien diffère d'un recueil de simples traductions comme en ont tenté, de nos jours, M. André Lebey et M. Pierre Louys ; et ce n'est pas non plus une adaptation libre comme s'en est permis la poésie de tous les temps. Sapho avait dit : « Telle « une douce pomme rougit à l'extrémité de la branche, « à l'extrémité lointaine; les cueilleurs des fruits l'ont « oubliée, ou plutôt ils ne l'ont pas oubliée, mais ils « n'ont pu l'atteindre ». Que l'auteur de Miréio ait rencontré ce fragment perdu, le souci de le transporter textuellement dans sa langue ne lui vient certes pas, mais, comme une pousse de vigne engendre un autre cep, comme l'ébranlement donné par un poète ébranle une autre imagination poétique, de nouvelles

images naissent, et Frédéric Mistral écrit les admirables strophes de la branco dis aucèu :

« Toi, Seigneur, Dieu de ma patrie, qui naquis au milieu des pâtres, enflamme mes paroles et donne-moi du souffle. Tu le sais, parmi la verdure, au soleil et aux rosées, quand les figues mûrissent, vient l'homme avide comme un loup, dépouiller entièrement l'arbre de ses fruits.

« Mais sur l'ai^bre dont il brise les rameaux, toi, toujours tu élèves quelque branche où Ihomme insatiable ne puisse porter la main : belle pousse hâtive, et odorante, et virginale, beau fruit mûr à la Madeleine, où vient l'oiseau de l'air apaiser sa faim.

« Moi, je la vois, cette petite branche, et sa fraîcheur provoque mes désirs! Moi, je vois, au souffle des brises, s'agiter dans le ciel son feuillage et ses fruits immortels. Dieu beau. Dieu ami, sur les ailes de notre langue provençale, fais que je puisse aveindre la branche des oiseaux 1 »

Voilà qui nous emporte loin de la pensée de Sapho. Appuyés sur Sapho ou, si l'on veut, nés de Sapho, ces vers nous la font oublier. Ils ne respirent plus que le cœur et que le génie de Mistral. Ce n^est point là du tout ce qu^a voulu faire Renée Vivien. Son dessein est mixte. Elle ne s'oublie pas devant son auteur. Mais non plus elle ne veut pas Toublier.

Sa piété voudrait évoquer la personne historique, Tàme mystérieuse de Sapho, mais à condition de Tinterpréter à son goût. Elle restitue donc le fragment qu'elle nous traduit, elle se l'interprète, elle en supplée pour elle-même les lacunes. Imaginez un beau marbre antique restauré avec passion par un artiste

172 LE ÉOMANTISME FÉMININ

qui se croirait fils d'Hellas. Renée Vivien soutient qu'elle réincarne la grande lesbienne : ses chants ne sauraient donc être sans concordance avec les vrais chants de Sapho. Le fragment de la « douce pomme » est restitué suivant ce principe, dans un rythme fort souple, avec une inévitable surabondance d'inventions destinées à compléter l'original :

Ainsi qu'une pomme aux chairs d'or se balance Parmi la verdure et les eaux du verger A l'extrémité de l'arbre où se cadence Un frisson léger,

Ainsi qu'une pomme, au gré changeant des brises Se balance et rit dans les soirs frémissants, Tu t'épanouis, raillant les convoitises Vaines des passants.

La savante ardeur de l'automne recèle Dans ta nudité les ambres et les ors ; Tu gardes, ô vierge inaccessible et belle, Le fruit de ton corps.

Et le sens proposé pourra nous paraître plausible. Ce genre de traduction personnelle se renouvelle ainsi pour de nombreuses pièces. Nous sommes en présence d'un travail audacieux qui ne mutile d'ailleurs rien, l'œuvre authentique restant intacte, les vers grecs n'étant point anéantis, mais traduits et développés, et le style de cette transposition française ne manque pas de finesse, ni même de pureté.

Que manque-t-il donc? La patrie. On aura défini ce défaut, en disant que ce sont des bords de Médi-

terranés vus et rendus par une fille de TOcéan. Dans une lettre datée de Rome, un philosophe féminin aussi adroit, aussi pénétrant dans son art que Renée Vivien dans le sien, a outré cette différence des deux climats et des deux sensibilités, mais les formules excessives sont quelquefois utiles : « Ici la lucidité de l'atmosphère ne laisse aucun moyen à l'illusion. On voit ce qui est comme cela est. La pensée ne se déséquilibre pas aux contrastes chaotiques ; un goût irrésistible et absolu a dirigé la nature et mené l'homme. La forêt du nord enchevêtrée, obscure, ou ses villes entassées, sont propres à nourrir Tangoisse du vieux Faust, à dilater la turbulence verbale de Manfred, — Rome et ses paysages sont faits pour l'épopée qui surhausse l'être humain, mais le laissent dans l'humanité : on a devant eux des cœurs passionnés et sages ^ » Je crois bien que Rome et Mitylène connaissent aussi l'illusion et l'incertitude. La lumière a des mystères qui transfigurent. Mais il n'est pas moins vrai que les cœurs passionnés y demeurent sages; lucides, les yeux enflammés. Les émotions senties y sont connues, classées, et, sans doute grâce à la maturité du langage et de la pensée, le trouble intérieur n'est pas incompatible avec la clairvoyance. Cette clarté exclut une multitude de monstres, dont je ne veux nier ni la douceur ni l'agrément; j'en nie la beauté, la beauté vraie, celle qu'on nomme grecque. Non, l'impression démesurée, le sens indéfini, le rêve trop flottant, la-

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