‹ L'avenir de l'intelligenceChapitre 53 sur 61 · C'est le contraire duprojjrie communia dicere · texte numérisé non relu

C'est le contraire duprojjrie communia dicere

230 LE ROÎUANTISME FÉMININ

— D'abord, asseyez-vous tranquillement.

Mais elle reprit :

— Je n'ai pas la force de m'asseoir tranquillement, on ne se repose que quand on est bien portant. — Elle ajouta : — Il faut que vous me guérissiez tout de suite, je vous en supplie, de cette douleur que j'ai dans la nuque tout le temps, et d'une tristesse qui me met des larmes dans toutes les veines.

Il lui conseilla le calme, le sommeil, la nourriture II la pria de regarder doucement la vie, indifférente et drôle.

H Vassura des plaisirs prudents qui attendent l'observateur et V amoureux de la nature.

Elle lui dit :

— Alors, docteur, le soleil et les soirs violets, et des bouts de nuit où semblent s'égoulter encore les lunes quî furent sur Agrigente et sur Corinthe, ne vous font pas un mal a/freux ?

Le docteur répond que la pensée des vieilles lunes lui est, au contraire, bien reposante.

Sabine s'en va indignée, en se disant :

« — La satisfaction seule console. La faim, la soif et le sommeil ne se guérissent point par tel envisagement de l'univers, mais par le pain, l'eau ou le lit, et de même la douleur ne se guérit que par le bonheur. »

Mais l'idée du bonheur elle-même s'est aiguisée. Son amant lui a demandé un jour :

— Qu'est-ce qu'il vous faut, à vous, pour que vous soyez heureuse ?

Elle tourna vers lui ses yeux d'enfant brûlante, appuya sa tête contre l'épaule de Philippe et répondit :

— Votre amour.

Puis, jetant dehors sa main nue, faible, puissante, elle ajouta :

— Et la. possibilité de l'amour de tous les autres.

Quelque temps après, elle ajoute, dans une lettre, autre chose d'infiniment plus net : « Ce n'est pas « vous que j'aime ; j'aime aimer comme je vous « aime. Je ne compte sur vous pour rien dans la vie, « mon bien-aimé. Je n'attends de vous que mon « amour pour vous. »

Ainsi un certain degré d'attention sur soi-même en arrive à faire tourner jusqu'à l'amour, comme le mauvais œil faisait jadis tourner le vin. Oui, l'amour se meurtrit, une fois revenu dans le cœur aimant qui ne l'avait créé que pour se répandre et se fuir. 11 se résorbe dans cet élémentaire amour de l'amour que tous les psychologues distingueront de Tamour vrai, dont il est la corruption ou le résidu. L'amour de l'amour tuç l'amour, observait-on plus haut. Ou peutêtre n'existe-t-il que pour avoir tué l'amour. Aimer l'amour, c'est s'aimer soi : le livre qui le montre atteint par là un rare caractère de profondeur et de vérité. A force de s'aimer, à force d'accorder à chaque fragment, à chaque minute de soi l'indulgence absolue et l'adoration infinie, il arrive qu'un de ces fragments, éphémère hypertrophié, devient le meurtrier des autres : il ne peut même plus supporter la pensée des instants à vivre, s'ils ne sont identiques à lui, s'ils sont autre chose que son propre prolongement, et l'être à ce degré de despotisme n'aspire plus qu'à s'anéantir : il s'anéantit et se dissout en effet, par

amour absolu de soi. « Tu es loin, écrit Sabine à son amant, tu es loin, il faudrait vivre demain sans toi. Je ne peux pas. » Le premier coup de minuit qui sonne aura probablement raison d'elle toute, comme elle a eu raison de tout. Je ne sais pas de suicide romantique mieux motivé ; on y peut voir, toucher comment une anarchie profonde défait une personne, aussi exactement qu'elle décompose un style ou un art, une pensée ou un État.

Si j'ai bien lu ces livres de femmes et qu'une erreur fondamentale ne m'en ait pas voilé le sens, toutes quatre méritent donc d'être rattachées à l'évolution littéraire et philosophique que résument les noms de Jean-Jacques Rousseau, de Chateaubriand et de Hugo. Ces têtes féminines, pleines de révolte pensive et de fiévreuse méditation, nous composeraient une formule aussi parfaite que complète du Romantisme. Le mot a été répété dans l'analyse et l'appréciation de leurs œuvres. Il s'imposait absolument, et l'on ne pourra plus étudier le Romantisme sans songer à M"* Renée Vivien, à M°"" de Noailles, de Régnier et Mardrus : en le ressuscitant et en l'amplifiant, elles l'illuminent.

1° L'origine étrangère.

Si, en effet, le romantisme, dans son rapport avec nos âges littéraires, se déiînit par un arrêt des traditions dû à l'origine étrangère des auteurs et des idées qu'ils mettent en œuvre, la définition convient aux auteurs de Psapphâ et de la Nouvelle Espérance, comme à celui de V Inconstante ; elle esta peine contredite par Fauteur d^Occideîit et de Ferveur, puisque, en devenant M"" Mardrus, M'^° Lucie Delarue est un peu sortie de nos races.

Un jeune écrivain nationaliste, qui les admire autant que moi, M. Dauchot ', les traite sans détour de « métèques indisciplinées ». Il leur reproche de bénéficier des avantages français, mais de ne point « accepter la discipline nationale ». L'accusation, d'une justesse rigoureuse, nous rappelle que la Nouvelle Héloïse a été écrite par un Suisse, le livre De V Ailemage par une Suissesse d'origine prussienne, et que Lélia compte parmi ses ascendants directs les Slaves et les Germains du sang de Maurice de Saxe. L'indiscipline de nos jeunes métèques ne fait donc que continuer une tradition qui, pour avoir été introduite

Page 1