Gazette de France du 30 juin
2. Le dernier volume de M°" Mardrus, Horizons, nous montre les progrès remarquables ou, pour tout dire, merveilleux, et j'en conviens, presque inattendus, de son art, au point de l'éiever brusquement au tout premier rang. Cet art devient plus sain, en même temps qu'il prend des forces 11 faut constater que le démon de la perversité y gagne d'un autre côté. Dans sa vive et pénétrante intelligence, le jeune poète a fort bien saisi le parti que tiraient de
leur état de femmes les auteurs de la Nouvelle Espérance, de l'Inconstanle et de Psapplià. Elle s'y est mise à son tour... N'a-t-elle pas trop bien roussi dans cette direction nouvelle? Je ne parle pas des poème> comme celui qui paraît r;:pondre au chaste vœu de M. Sully-Prudhomme, le Refus, où sont traités certains détails dont les dames du temps jadis négligeaient de nous faire part en public (leur « corps mensuel », par exemple), car il est bien probable que l'expression lui a paru drôle et l'a séduite ; mais je prends au hasard d'autres caractéristiques du système adopté ;
Ceux-là qui ne m'ont pas aimée et pas comprise, Ceux-là qui ne m'ont pas souri, je les méprise.
Tu rougiras et pâliras sous le tourment De te sentir toujours différente des autres.
Je baiserai longtemps mes mains qui me sont chères, Connaissant que je suis pour moi-même quelqu'un Qui seul devine à fond mon cœur et ses mystères.
L'ardeur... l'amour... Comment oublier que chacun Porte son sexe ainsi qu'une bête cachée ?
Quelle confirmation ce nouveau livre d'Horizons vient apporter à l'esprit et aux conclusions de cette étude ! Me faut-il ajouter en marge que nos romantiques sont en train de se gâter et de se pervertir l'une l'autre ? El moi aussi, j'ai ma petite âme ! a fini par s'écrier M"" Mardrus, Et elle l'a montrée.
Grecque et roumaine d'origine, née à Paris, élevée en France, devenue Française par son mariage, M"* de Noailles a dédié le premier recueil de ses vers « aux « paysages d'Ile-de-France, ardents et limpides, pour « qu'ils les protègent de leurs ombrages ». Elle s'est écriée, dès la première pièce, « ma France ! » et cette prise de possession forme un petit hymne au « pays». « Les chansons de Ronsard », « le cœur de Jean Racine », sont invoqués d'un accent qui ne manque pas de piété. Mais le même livre a pour titre « le Cœur innombrable », et cette alliance violente d'un adjectif avec un nom qui n'est pas fait pour lui sentait son étrange pays et ne laissait pas d'inquiéter.
L'inquiétude se confirme par la suite du livre ; on ne tarde pas à s'apercevoir que, si Racine et Ronsard sont aimés ici, ils n'y sont aucunement préférés. Le suffrage qu'on leur accorde est très partagé. Une petite âme gloutonne s'est contentée de les convier à la posséder, en commun avec une nombreuse société de poètes inférieurs. Les véritables favoris sont bien plus récents et moins purs. Pour la quatrième fois,
nous avons à saluer l'influence persistante et vivace des romantiques sur le plus brillant esprit féminin. C'est bien d'eux que M'"'= deNoailles a mémoire quand elle songe, écrit et vit. La face épanouie de la lune Témeut à peu près des mêmes pensées qui auraient visité l'imagination d'une affiliée du Cénacle. C'est la rêverie de Musset devant Phœbé la blonde. A propos d'animaux, des « sobres animaux », quand elle les admire et les salue un à un, en suppliant une divinité champêtre de la rendre elle même pareille à ces bestiaux suaves,
(Rendez-nous l'innocence ancestrale des bêtes !)
le souvenir de Baudelaire s'entrelace à celui de Vigny, qui voulait que les animaux fussent nos « sublimes » modèles. Enfin, elle s'est exercée à fusionner, sur les savants exemples de Victor Hugo, le matériel et le mystique, le pittoresque et le rêvé, le sentiment et la chair :
Ah ! le mal que ces deux cœurs, certes,
Se feront ; Le vent éperdu déconcerte
L'aslre rond,
La lune au ciel et sur l'eau tremble.
Rêve et luit ; Nos deux détresses se ressemblent,
Cette nuit.
Il monte des portes de l'âme
Un encens ; C'est Vappel du cœur, de la flamme
Et du sang.
Nous avons distingué des imitations que l'on fait comme des devoirs ces reprises sincères et fiévreuses, que l'auteur dirait pleines de cœiir et pleines de sang. A la fougue, à la vérité, au naturel, se reconnaît rinvention. G^est seulement une invention qu'il faut dater et situer. Laissons donc Ronsard et Racine. Voici le centre du poète, voici la date fatidique de son avènement au ciel troublé de la poésie : Dix-liuit-centtrente. S'il était possible d'en douter, nous n'aurions qu'à ouvrir ce romani, la Noitvelle Espérance, nouwekn Werther qui nous ressuscite à la lettre les sentiments de la génération de René et de celle d'Adolphe, avec cette couleur précise du costume et de la parure que la vogue de 1830 y vint ajouter. « Mélancolie ! mé- « lancolie ! axe admirable du désir ! Faiblesse du rêve « à qui aucun secours, hors le baiser, n'est assez « proche ! pleur de l'homme devant la nature ! éter- « nel repliement d'Eve et d'Adam !... » Ceci fixe la qualité des lectures prépondérantes.
Le sens de l'antique est plus pur que chez Renée Vivien ; on ne trouve chez la comtesse de Noailles aucune réminiscence, même confuse, de l'Océan barbare, ni des troubles particuliers à la conscience chrétienne. La demi-grecque oublie la notion du péché. Elle songe la Mort comme l'ont songée les plus anciens d'entre les Anciens. C'est un obscur endroit d'où l'on pense à la vie avec quelque regret et d'où l'on veut savoir les nouvelles de notre monde. Les morts sont consolés, quand un trou creusé dans la terre insinue jusqu'au séjour où l'ombre se mêle à la cendre, un
rayon de miel, un filet de lait et de vin. Le poète raffiné du Cœur innombrable charge un faune de ses commissions pour le Styx, mais la collation rituelle est augmentée d'un mets nouveau : c'est le don royal d'elle-même, et ce présent fait à des Ombres, qui n'en peuvent goûter (elle le dit), pourra paraître assez méchant :
Dis-leur comme ils sont doux à voir, Mes cheveux bleus comme des prunes, Mes pieds pareils à des miroirs Et mes deux yeux couleur de lune,
Et dis-leur que, dans les soirs lourds, Couchée au bord frais des fontaines.
J'eus le désir de leurs amours, Et j'ai pressé leurs ombres vaines.
Cette offrande fera voir en quel sens baudelairien la comtesse de Noailles transforme l'antique. On le sentira mieux en lisant un autre poème, moins réussi, l'historiette de la petite Bittô. Bittô bergère vient de se donner, en une vingtaine de strophes, à son berger, Griton. Quand elle est bien vaincue, le poète pousse une exclamation : Comme elle est grave et pdle... et continue :
Bittô, je vous dirai votre grande méprise.
Le commentaire des méprises de Bittô dure six bonnes strophes, où la vagabonde pensée noue et dénoue, sans rien indiquer de bien net, de molles écharpes. L'objet s'est évanoui dans le rêve, le sujet
dans la paraphrase et Téglogue dans un lyrisme intempestif. Voici l'équilibre rompu entre les figures vivantes et le mouvement dont on veut qu'elles soient animées : ces figures paraissent, dès lors, tout agitées et consumées du feu intérieur, en une heure où l'àme devrait se reposer, languir. Les Anciens n'auraient jamais péché ainsi contre l'ordre. Sans l'ordre qui donne figure, un livre, un poème, une strophe n'ont rien que des semences et des éléments de beauté.
Le second recueil de M"' de Xoailles, /'0/?i6re des jours, précise la valeur de ces éléments précieux. II achève de révéler quel trésor de puissance poétique accumulent certaines natures frémissantes.
La sensibilité ditfère de Tart ; mais elle est la matière première de l'art. Un certain degré de sensibilité, également distribuée et répartie, peut suppléer à la raison et tenir la place du goût. Or, l'excès fait la loi ici. Bien plus, de cette belle et forte sensibihté naturelle, une volonté résolue abuse méthodiquement. La jeune femme ne se complaît qu'à sentir, à se voir sentante et souffrante. Sa frénésie de sentiment, toujours consciente et voulue, la dévoile, l'écorche même, afin de la faire apparaître plus nue. Le poète de l'Ombre des Jours se soucie donc de moins en moins de forger des représentations cohérentes, des images suivies, mais dans la négligence, se font les rencontres heureuses :
J'entendrai s'apprêter dans les jardins du Temps
Les flèches de soleil, de désir et d'envie
Dont l'été blessera mon cœur tendre et flottant.
Le poète abandonne semblablement les descriptions, auxquelles il s'appliquait jadis avec une méritoire constance, et ces héros obscurs du jardin potager, haricots, radis, fleurs de pois, auxquels était dévoué le premier volume \ sont relégués en un second plan à peine sensible. Ce que l'auteur demande désormais aux arbres, aux buissons, à la nature entière, c'est d'exciter ses nerfs, d'extasier son rêve, de lui apporter l'occasion du mouvement passionné. A ce titre, les vraies fleurs, ces fleurs du vieux temps qui charmèrent tous les poètes, refleurissent dans le jardin qui leur avait préféré des légumineuses. En l'absence des roses, jugées sans doute un peu trop simples, voici déjà brûler dans l'air amoureux de la nuit « l'héliotrope mauve aux senteurs de vanille ». A la description se substitue donc une émotion, mais élancée, autant que faire se peut, des régions les plus végétatives et les plus nocturnes de l'âme ;
Mon âme si proche du corps !
... Mon âme d'ombre et de tourment
Et celle qui veut âprement
Le sang de la tendresse humaine !
... 0 mes âmes désordonnées !
Ces petites âmes diverses, avides, curieuses, brutales, — un physiologiste dirait ; ces petits centres
1. C était l'application littérale du programme démagogique de Hugo : Plus de mois sénateurs, plus de mots roturiers, etc. Encore Hugo ne fit-il pas tout ce qu il prêchait. Mais l'esprit féminin veut de la logique.
Mauruas. Avenir ik
nerveux de systèmes inférieurs — ces âmes d'impression plus que de réflexion et d'organisation, ces petites volontés toutes sensuelles sont expressément chargées de tout passionner. Un train qui part, « le beau train violent », est invoqué comme le « maître de l'ardente et sourde frénésie ». Dans le thème d'amour, le détail de physiologie alterne avec le cri :
Ah ! tant de plaisirs et de larmes !
Tu ne dors, ne ris, ni ne manges, Mais n'importe, c'est le bonheur I
Un tel état de tension morale ne peut manquer de laisser jaillir, en aigrettes ou en étincelles, de purs et nobles agencements de syllabes, tels que le début de la deuxième strophe, dans le Dialogue marin, où la double épithète accordée à la mer pourrait être du plus magnifique poète :
Visage étincelant du monde^ hattemenl Du temps et de la vie !...
Il va sans dire : ce ne sont, ce ne peuvent être que des fragments. Nulle composition réelle, quoique l'auteur sente toujours où il va et, de biais ou de droit, qu'il y puisse toujours aller. Ni providence, ni pensée. Les éléments se groupent, selon leurs poids ou leur venue. Ne lui demandez pas de «soigner» autre chose que ses clameurs.
La Nouvelle Espérance, véritable roman-poème animé d'une rare passion, est conçue n'importe comment et le train du récit marche comme il peut. Une jeune dame qui s'ennuie essaye d'aimer son mari, et, successivement tous les amis de ce mari. Elle trouve enfin, un peu en dehors de son entourage ordinaire, quelqu'un à qui se donner. Mais cet amant aimé n'est cependant pas le bonheur, pour deux raisons majeures : il n'y a pas de bonheur pour Sabine et, de plus, cet amant ne peut être toujours à sa disposition. Certain soir dont le lendemain semble vraiment trop long à vivre sans lui, Sabine s'arrête à la pensée de mourir. Cette fin qu'on traite d'absurde paraît la seule raisonnable si l'on comprend la donnée première. Encore la mort même n'est peut-être pas assez calme, assez froide, assez « morte » pour éteindre éternellement ce forcené démon d'amour qu'il s'agit de tuer '. Tout le démoniaque^ dans ce livre, est parfait.
Quand il s'agit de peindre des personnages que le démon d'aimer n'agite pas, qui sont « lâches devant l'amour », ou quand il faut imaginer des anecdotes, des aventures, des circonstances, le livre tombe. Non faiblesse. Non parti pris. On dirait plutôt ironie et
1. Le même démon fit dire au poète : Et ma. cendre sera, plus cha.nde que ma vie.
négligence. Pourquoi machiner, composer ! Un seul point a de l'intérêt : ce qui se passe dans une âme quand elle aime ou qu'elle erre dans les environs de TamouFjla rencontre de ceux qui s'aiment, leurs conversations, ces étreintes, ces « caresses immatérielles des âmes ». Un artiste plus docte aurait effacé tout ce qui n'est pas cela. Celui-ci s'est contenté de le gribouiller. Mais il s'est enfoncé de toutes ses forces dans l'analyse du désir de la passion et dans la formule, aussi réelle que possible, de cette passion enfin trouvée et sentie \
De grands poètes qui exposent les infortunes des amants veulent nous émouvoir de pitié ou d'horreur. Celui-ci n'a aucune arrière-pensée théâtrale. Il n'a point d'autre but que de dire l'amour, ou plutôt de le confesser. 11 nous confesse son amour. Je voudrais oser dire qu'il l'extériorise. Comme le jeune auteur d'Occident tendait à trouver des paroles qui pussent la dire, vivante, vraie, dans les caractères particuliers de son imagination, le jeune auteur de /a Nouvelle Espérance cherche à faire voir avec vérité ce que c'est que son cœur de femme, conçu, non au repos, où il n'est point lui-même, mais au plus vif, au plus rapide, au plus etTréné des mouvements qui mettent le tord bien à nu ; non dans le rêve et dans l'attente, mais à la fleur des heures où brûle le plus haut sa plus chaude flamme d'amour. Je suis loin de nier l'éminente curio-
1. Dans un livre suivant. M"" de Noailles a pris le meilleur parti. De circonstances, d'anecdotes, d'aventures, il n'y en a plus du tout dans le Visage émerveillé.
site du spectacle. Cependant, ces efforts de description intérieure participent de la science plus que de Tart. Il me semble que le succès en sera toujours relatif. Si, d'un tableau à un autre, il n'existe jamais de copie parfaite, comment serait-on jamais satisfait de la version de nos états intérieurs dans le langage extérieur, de notre vie propre dans un mode qui est cominun et qui doit l'être ' ? Quelque concret et sensuel que soit un style, les mots sont toujours une algèbre, leurs symboles ne feront jamais la réalité : ils ne la reflèteront même pas.
Aussi n'est-on jamais satisfait, même de l'outrance, et faut-il toujours la porter plus avant. Par essais graduels, par entraînement méthodique, les phénomènes insensibles ou à peine perçus jusque-là prennent une forme distincte. L'hyperesthésie maladive s'accentue volontairement et s'accompagne de perversions bizarres. La couleur des mots apparaît, leur arôme s'annonce. En même temps qu'il se colore et se parfume, l'univers intellectuel commence à revêtir un aspect plus aigu, dont le patient commence à souffrir. Ce qui chatouillait blesse, ce qui blessait déchire. Cette tension nerveuse, développée, accrue par la volonté complaisante, devient un jour insupportable ; comme le gentilhomme dont M. Huysmans a dressé la monographie, on commence à se trouver assez mal portante ; comme Sabine de Fontenay, on court chez le docteur.
— Docteur, cela va très mal.
Il lui répondit :