MADEMOISELLE MONK ' OU LA GÉNÉRATION DES ÉVÉNEMENTS
L'amour meno, e l'art nous ajudo.
Pascal Gros.
Qu'une vie, dit F Rsca], est heureuse quand elle commence par l'amour et quelle finit par l'ambition. M'^° de Coigny avait commencé sa vie par l'amour, et elle l'acheva de même. Mais il lui arriva de servir par amour certaines ambitions légitimes et pures, elle en conçut de la fierté, et ses Mémoires, découverts tout dernièrement, nous racontent comment la Restauration de la monarchie très chrétienne fut conspirée entre une dame très païenne et un ancien évêque assermenté et marié. L'un de ces sages Grecs, réalistes subtils, qui prenaient leur plaisir à exprimer le sens secret des réalités de la vie, y aurait trouvé la matière de réflexions bien instructives. Ce qu'on peut appeler la
l.Le regretté marquis d'ivry, ayant lu dans la Gazette de France les pages qui suivent, ne voulait plus nommer la belle Coigny autrement que M"'= Monk. Que ces feuillets conservent, s'ils le peuvent, le souvenir de cet homme charmant, heureux, magnifique, qui aima et comprit toute chose, en gardant le don de choisir !
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Génératioïi des événements, et la mesure dans laquelle l'intelligence et la volonté des humains contribuent aux faits de Thistoire, devient sensible en un chapitre des Mémoires d'Aimée de Goigny. Les rois et les guides du peuple devraient le lire comme une petite fable au travers de laquelle apparaît clairement la morale de la nature.
L'écrivain qui a mis au jour ce document précieux est placé malheureusement ; il ne peut en distinguer le sens politique, et, s'il vient à le voir, il en sera embarrassé. Il eût fallu un philosophe pour commenter et élucider l'apologue, mais le manuscrit est tombé entre les mains d'un homme d'Etat intéressé à faire l'innocent. Gardons nous de parler à M. Etienne Lamy de restaurer la monarchie, car il a été le premier, et il reste le plus éloquent des catholiques républicains. Son introduction esquive tant qu'elle peut la haute leçon des Mémoires ; au point de vue des intérêts de son parti, M. Lamy ne pouvait rien faire de mieux.
MADEMOISELLE DE GOIGNY
Gombien elle fut aimable, et surtout combien elle aima, c'est ce qu'il importe de dire avant d'en arriver à son bout de rôle historique.
Anne-Françoise-Aimée Franquetot de Coigny était née à Paris, rue Saint-Nicaise, le 12 octobre 1769. Elle perdit sa mère à Tâge de six ans, et fut élevée, au château de Vigny, « par la maîtresse de son père », une princesse de Rohan-Guéménée. On l'avait mariée, à l'âge de quinze ans, au duc de Fleury, d'un mois plus jeune qu'elle.
Elle était fine, vive, cultivée et presque érudite, au point de savoir le latin et de se plaire aux deux antiquités et, comme dans la cantilène,
Bel avret cors e hellezour anima,
elle avait un beau corps et un esprit plus beau. D'ailleurs, « le charme même de son corps était fait de pensée », dit M. Etienne Lamy. Mais ce n'était pas une sainte. Pour ses débuts, elle enleva Lauzun à sa cou-
sine, la marquise de Goigny, à la femme dont Marie- Antoinette disait : — Je suis la reine de Versailles^ 7nais c'est elle qui est la reine de Paris. Cette petite fille ne tarda point à souffrir cruellement des légèretés du beau Lauzun. Elle promena son désespoir jusqu'à Rome, où l'attendait sa première consolation.
Lauzun touchait à la quarantaine : lord Malmesbury n'avait que vingt-quatre ans, et tout l'agrément de son âge. Il plut si bien qu'elle le suivit en Angleterre. Dans le même temps, on la séparait légalement du duc de Fleury, et, sans grande vergogne, plus tard même pour des raisons qui lui font peu d'honneur, elle s'efforçait de maintenir son premier lien avec Lauzun. Mais Lauzuu, devenu le général Biron, avait quelques autres soucis, dont le premier était de défendre sa tête.
Malmesburv lassé, ou lasse elle-même de lui, M"* de Coignj était rentrée en France. Elle pouvait passer pour avoir bénéficié de la Révolution, puisqu'elle lui devait son divorce, mais n'en fut pas moins arrêtée et emprisonnée comme tout le monde sous Robespierre. Son séjour à la prison de Saint-Lazare dura du 26 ventôse an II au 13 vendémiaire an III.
M. Etienne Lamy prend en pitié le Grand Dictionnaire Larousse, qui veut qu'André Chénier ait succédé au duc de Fleury, à Lauzun et à Malmesbury. Je ne reprocherai au savant biographe que la vivacité de sa contestation. 11 me semble en effet bien vif de décréter un caractère « misérablement banal » à la rencontre de cette jolie femme et du grand poète. Les
hommages qu'elle avait reçus jusque-là, ceux qu'elle reçut par la suite ne valurent peut-être pas la Jeune Captive. D'après M. Lamj, Ghénier aurait été converti à la plus austère vertu par les crimes de la Terreur. Il rappelle les cris de rage inspirés à Ghénier par la stupide résignation des victimes :
Ici même, en ces parcs où la mort nous fait paître,
Où la hache nous tire au sort, Beaux poulets sont écrits, maris, amants sont dupes,
Gaquetage, intrigue des sots.
On y chante, on y joue, on y lève des jupes,
On Y fait chansons et hons mots...
Mais depuis quand les poètes ont-ils perdu le droit de faire leur propre satire ? G^est les connaître mal que de les élever au-dessus de leur blâme. Qu'il fût « d'àme tragique », comme l'observe M. Lamy, et qu'il fît des iambes, à certains jours de sa prison, cela le rendait-il incapable de suivre le cours d'une idylle? Les hommes politiques sont peut-être faits de ce bronze : mais la Jeune Captive atteste qu'il en est autrement des poètes. André Ghénier n'avait changé ni ses dieux, ni sa foi, ni l'autel, ni le rite. La Muse aux yeux serrés, au sombre visage, n'avait pas eu le temps de secouer les roses de l'ancienne couronne, e t ses fleurs ne respirent que le tendre amour de la vie selon ridée que s'en était faite l'Antique ;
Pour moi Paies encore a des asiles verts Les amours des baisers, les muses des conccrls : Je ne veux pas mourir encore !
Il sied de relire la pièce à la lueur des renseignements biographiques recueillis sur M"^ de Coigny. Certes, le poète, comme son génie s'y plaisait, a généralisé et sublimé la belle image ; une jeune femme en péril lui a rappelé l'agonie injuste de la jeunesse. Il a posé, moins durement, mais avec force, la question de Lucrèce : Quare mors hnmatura vagatur ? L'âme de sa composition semble condensée dans une demistrophe aussi impersonnelle qu'il est possible de le souhaiter :
Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin Je n'ai vu luire encore que les feux du matin, Je veux achever ma journée.
Malgré tout, et quelque élévation qu'ait gagné la pensée, les traits particuliers de M^^' de Coigny ne se sont pas tous évanouis du poème. On peut bien supposer qu'Ole s'écria presque mot pour mot :
Qu'un sloïque aux yeux secs vole embrasser la mort.
Aimée de Coigny était philosophe. Si elle avait suivi Aristippe plus que Zenon, sa délicate volupté donnait et recevait d'autres biens que ceux du vulgaire, quoiqu'elle y fût parfaite aussi. « Tant de beauté qu'on lui eût permis d'être sotte, et tant d'esprit qu'on lui eût pardonné d'être laide ! » Ainsi parle M. Lamy. « La grâce », dit Chénier de son côté,
La grâce décorait son front et ses discours.
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« Ses discours ». Mais M. Lamy nous apprend que cette sirène tenait aussi d'un autre dieu de la mer, du sage Protée. « Il y avait en elle trop de femmes pour qu'on se défendît contre toutes : qui résistait à Tune cédait à l'autre, voilà le secret de l'empire exercé par elle et par celles qui lui ressemblent. » Chénier avaitil lu M. Etienne Lamy? Presque aussi amoureux que notre critique, il a senti autant que lui cet « empire » du charme. Il évoque le poids de la chaîne odorante :
Et comme elle craindront de voir finir leurs jours Ceux qui la passeront près d'elle.
Il ne pouvait mieux confesser quel lâche sommeil menaçaient de lui distiller ces beaux yeux. Signe qu'il y était bien pris.
Incontestablement, M"- de Coigny fait le centre du petit poème, il est trop facile de voir qu'un peu damour s'en est mêlé. On ne discute que de savoir comment fut reçu l'amoureux. Plein d'objections, de répugnances, M. Lamy raisonne de Chénier comme d'un rival. Gomment croire qu'on ait accordé la moindre faveur à un poète ainsi bâti ? « De stature « massive, de taille épaisse, il avait cet aspect de puis- « sance stable qui sied aux orateurs et aux combat- « tants, mais qui, hors de l'action, paraît lourdeur. » On était peut-être dans le feu de l'action en 1794. M. Etienne Lamy insiste : les yeux étaient vifs, mais petits; les boucles de la chevelure avaient été abondantes, mais, à trente-deux ans, le cpàne était déjà à
nu. « Une femme de ses amies a dit qu'il était à la « fois très laid et très séduisant. » Mais, ajoute fort sensément le biographe, c'est un mauvais début de séduction que la laideur. Rien de plus juste. On verra plus loin que Garât fit oublier le même défaut par la magie de l'éloquence. Pourquoi M"° de Coigny, si longtemps amoureuse du « petit homme à l'air chafouin », aurait-elle nécessairement dédaigné un poète qui, sans être de beaucoup plus laid que Garât, aurait pu se montrer tout aussi éloquent ? Je ne tiens pas du tout à ce qu'elle ait rendu à Ghénier réalité pour poésie et faveur pour hommage... — Pourquoi pas, alors, à Suvée, qui fît son portrait ? interrompt vivement M. Etienne Lamy. — En effet, pourquoi pas?... Tout ce que je dis ne tend qu'à noter la faiblesse des raisons mises en avant par M. Lamy. Si l'idée de cette liaison lui déplaît, que ne la nie-t-il simplement ?
Aimée de Coigny fut simultanément la maîtresse de Lauzun et de Malmesbury. Peut-on tirer un grand avantage contre le bonheur de Ghénier de ce que ce fut justement à Saint-Lazare qu'elle fit la rencontre du sieur Mouret de Montrond, lequel ne tarda pas à tenir une place considérable dans la vie de la prisonnière ? Montrond avait été écroué le même jour qu'elle et, au lieu de forger des églogues à sa belle amie, il prit le bon parti, qui était de la délivrer. L'homme pratique eut la chance de réussir, environ deux mois avant Thermidor.
Fût-ce reconnaissance, fût-ce admiration pour son sauveur, tout jeune encore et si habile ? Il ne suffit
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pas à M'^*" de Coigny de se donner, elle travailla du mieux qu^elleput à l'avancer. Elle l'épousa. Cette grande dame de l'ancien régime prenait le nom d'une espèce d'aventurier. Une fois établi dans l'une des premières familles de France, Montrond, comblé, ne put s'empêcher de laisser voir le fond de son caractère, qui était sec et froid. L'union malheureuse dura sept ans, au courant desquels la pauvre femme eut à connaître tous les dégoûts. Mais l'oubli lui revint avec la première espérance ; elle divorça de nouveau et recommença.
Son premier mari l'avait ruinée à moitié ; Montrond, joueur, avait dévoré la moitié de ce qui restait. Le dernier quart consistait, vers 180:2, dans le château et le parc de Mareuil. Ce fut Garât qui les fondit. Mailla Carat, membre du Tribunat, parlait avec l'emphase de son hideux métier. Ainsi donnait-il l'impression d'une âme enthousiaste ; son attitude, son langage promettaient d'autres joies que celles de l'intrigue. De plus, Carat n'était pas libre. Il fallait le prendre à M"' de Condorcet. Il fallait les obliger à une rupture. M"" de Coigny était née guerrière et ne détestait pas d'unir la rapine à l'amour. Le tribun fut conquis. Il fut même adoré, et c'est lui qui paraît s'être le plus puissamment implanté dans ce cœur d'amante. Huit billets d'une mâle écriture de femme, que détient M. Gabriel Hanotaux, ne laissent aucun doute sur la vivacité du lien de chair qui la tint assujettie durant six années. Ils vécurent ensemble. Trompée, ruinée, un peu battue, la triste esclave, toujours belle, eut bientôt
cessé de songer à la liberté et à la nation : que lui faisaient les phrases rondes du marchand de paroles? C'était à l'homme qu'elle s'attachait de toute son âme. 11 en bâillait. « C'est elle », dit M. Etienne Lamy, « qui s'obstina à le retenir ; quand il fut parti, à le « reprendre ; quand il eut disparu, à le pleurer, »
Que ce deuil suprême ait été porté dans la solitude ou qu'on l'ait éclairci de nouvelles expériences, rien de certain n'est digne d'être retenu jusqu'à l'apparition du marquis de Boisgelin, vers 1811 ou 1812. On peut dire de ce dernier ami, ami parfait, qu'il fut le seul ; pour la première fois peut-être dans cette vie, il sut mettre d'accord la passion et l'honneur, l'amour et l'estime. Elle se sentit adorée, mais aussi comprise et chérie. « Mon âme», dit-elle, « réunie à celle d'une « noble créature, se sentait relevée et mise à sa place. « J'étais devancée et soutenue dans une voie où notre « guide était l'honneur. » Langage singulier. Mais il faut patienter un peu. En ce temps-là, Napoléon faisait la campagne de Dresde.
Les amants habitèrent trois mois, en deux fois, au château de Vigny que leur prêta la princesse Charles de Rohan. M"' de Coigny avait passé là son enfance. Elle y revenait, sa vie faite. Un esprit arrivé à ce point d'initiation qui fait apprécier la vie, un cœur mûri par les meurtrissures et les mélancolies de l'épreuve, une
beauté intacte et un charme croissant sonnaient alors, on peut le dire, et sonnaient bien ensemble l'heure parfaite d'un beau jour. On en goûte mieux la profonde lumière sur cette page écrite à l:i mémoire du dernier séjour à Vigny.
Rien ne me presse, je veux me rappeler les impressions que m'a fait éprouver le séjour à Vigny. C'est le seul endroit où l'on ait conservé mémoire de moi, depuis mon enfance. On voit encore mon nom écrit sur des murs, des êtres vivants parlent de ce que je fus; enfin là je me crois à l'abri de cette fatalité qui semble avoir attaché près de moi un spectre invisible qui rompt à chaque instant les liens qui unissent mon existence avec le passé, et qui efface la trace de mes pas. Je retrouve à Vigny tout ce qui pour moi compose le passé et j'acquiers la certitude d'avoir été aussi entourée d'intérêt doux dans mon enfance et de quelques espérances dans ma jeunesse. Voilà la chambre de cette amie qui protégea mes premiers jours, je vois la place où je causais avec elle, où je recevais ses leçons. Voilà le rond où je dansais le dimanche, voilà les petits fossés que je trouvais si grands, et le saule que mon père a planté au pied de la tour de sa maîtresse. Hélas 1 sa maîtresse, à la distance d'une chambre, gît là, dans la chapelle, derrière le lit qu'elle a si longtemps occupé et où peut-être elle a rêvé le bonheur ! Ah 1 mon père, lors de ce dernier voyage à Vigny, était vivant, et la douce idée de sentir encore son cœur battre embellissait pour moi un avenir où il n'est plus !
Ces grands arbres, sous lesquels mon enfance s'est écoulée, qui ont reçu sous leur ombre protectrice nos parents, le duc Fleury, un moment après, M. de Montrond, après un espace de dix-huit années, je les revoyais, j'étais sous leur abri ! j'habitais cette même chambre verte où les mêmes portraits semblaient jeter sur moi le même regard !
Eux seuls n'ont point changé ! La belle Montbazon, la connétable de Luynes avaient traversé intactes cet espace de temps nommé révolution qui a attaqué, dispersé toutes les nobles races et leur descendance. Les rossignols de Vigny nichent dans les mêmes arbres, les hiboux dans les mêmes tours; moi, j'ai la même chambre, et le vieux Rolland et sa femme le même pavillon.
Quel charme est donc attaché à ce retour sur la vie. Quelle émotion me saisit en montant ces vieux escaliers en vis? Pourquoi la vue de ces meubles vermoulus, de ce billard faussé, de celte grande et triste chambre à coucher fait elle couler les larmes de mes yeux ? 0 existence I Tu n'attaches que par le passé, et tu n'intéresses que par l'avenir ! Le moment présent, transitoire et presque inaperçu, ne vaudra que par les souvenirs dont il sera peutêtre un jour l'objet !
Je ne crois pas être dupe de ce langage ; mais voilà un accent de sereine tristesse qui donne la mesure de l'intelligence et de la passion qu'enveloppait cette âme et que développa capricieusement une vie rude et inconstante. Le souvenir de Viiitérêt doux qui avait entouré cette enfance, celui des espérances qaxdiydievii suivi la jeunesse accusent une certaine force de sentiment. Mais, de là jusqu'à sa rencontre avec M. de Boisgelin, M"* de Goigny avait été seule au monde. Nulle foi, aucune espérance que dans le plus ou moins d'adresse et de succès à se suspendre à la chevelure de la fortune.
Elle ne crut à rien du tout, non pas même à l'amour imaginé comme un droit ou comme un devoir. Il était cependant le seul bien qu'elle désirât. Elle avait la religion de Chénier ou des libertins du grand siècle.
plutôt que des vertueux radoteurs du sien. Lucrèce, Démocrite en avaient arrêté le dogme. Cette religion ne conteste pas la bonté des fruits de la vie, mais elle reconnaît qu'ils sont rares et courts. Brevis hic est fructus homullis^ pouvait-elle dire avec son poète : « Le ciel lui paraissait plus vide encore que la terre », ajoute le biographe, « et Dieu fut absent de sa mort comme de sa vie ». Ses désespoirs, ses rêves, ses amours furent donc des parties dans lesquelles elle était engagée, sans réserve : elle risquait son tout là même où les croyants, fussent-ils des pécheurs, n'aventurent qu'une fraction de leur destinée, cette terre. Au delà rien. Nul avenir. La retraite coupée ; la consolation impossible. C'est ce qui donne à la rapide élégie de sa vie et de ses amours une intensité d'intérêt et d'émotion particulière. Si elle semble, par le langage et le style, l'élève négligente de Chateaubriand, de M"" de Staël et de Rousseau, elle diffère de ces chrétiens spiritualistes, toujours tournés aux compensations d'outre-tombe, par la frénésie, la nudité, la pureté de son sentiment, même impur. — 0 monde, ô vie, ô songe, chantent ses soupirs, ô amour ! me voici tout entière. Si vous ne me rendez rien de ce queje donne, je demeure vide à jamais.
Telle quelle, je la préfère aux dames protestantes dans le goût de M°° Sand. Ce doit être le sentiment de M. Etienne Lamy qui, par contenance, s'en cache. Mais il nous conte une triste histoire. A l'entendre, les trois ou quatre dernières années d'Aimée de Coigny auraient été sombres. Moins heureuse qu'Hélène
et que Ninon, elle aurait survécu à son charme quelques saisons. M. de Boisgelin se serait détourné non de l'amie, mais de l'amante qui lui avait dédié sa dernière fleur. Le souci de mieux tenir sa place à la cour, des remords, des scrupules religieux seraient nés, au cœur de ce preux chevalier en même temps que la première ride de sa maîtresse. Le biographe s'avance un peu en opinant que dès lors M"' de Coigny commença d'être malheureuse. Gessa-t-elle d'aimer? de voir celui qu'elle aimait ? ou de le lui dire ?
M. Lamy a remarqué l'inflexion vraiment tendre de ce Mémoire politique, où « les caresses des mots » ne peuvent se cacher à la première ligne. « Dans un espace de près de trente années », dit-elle, « je ne « mets de prix à me rappeler avec détail que les trois « ou quatre dont les événements se sont trouvés en « accord avec les vœux que M. de Boisgelin et moi « nous formions pour notre pays. » La phrase entortillée se traduit d'au moins deux façons. L^amitié qui survécut à un noble amour en garda ce ton d'équivoque. Un souvenir était entre eux, cette Restauration du trône et de l'autel, qui dut sanctifier aux yeux du dévot pénitent ce que ses souvenirs lui peignaient de trop illicite, tandis qu'Aimée devait se complaire secrètement à la belle ordonnance de son dernier amour : il avait commencé par toutes les folies convenables entre deux esprits qui se plaisent ; à son déclin, il se parait de l'incomparable service rendu ensemble à la plus grande des réalités naturelles, la déesse de la Patrie.
M. Etienne Lamy simplifie beaucoup : pour lui, notre jeune captive — d'avant et d'après ses prisons — s'était toujours liée presque sans le savoir aux sentiments politiques de ceux qu'elle aimait. Elle portait la couleur de ses favoris. Libérale et constitutionnelle avec ce Lauzun qui finit par servir la Révolution, elle devint aristocrate avec lord Malmesbury, ralliée avec M. de Montrond, frondeuse avec Mailla Garât : le commerce de Boisgelin suffirait donc à Tincliner à la monarchie légitime.
M. Lamy a tort de passer si vite. Est-il sûr que chacun des ralliements divers exécutés par M"® de Coig-ny ne fut point précédé d'une lutte piquante, légère, mais approfondie, comme celle dont les Mémoires nous donnent idée et qui est fort intéressante ? Aimée ne dut se rendre sans combat ni aux vues de Lauzun, ni aux arguments de Malmesbury, ni aux discours de Mailla Garât. Elle dut accorder tour à tour à chacun le plaisir délicat de la vaincre et de la fixer pour quelque temps dans le voisinage de sa pensée.
Celui d'entre eux qui aurait dédaigné ce plaisir eût été un esprit bien superticiel.
Les doutes, les questions d'une intelligence de femme, si elle est cultivée et forte, reflètent merveilleusement les principaux obstacles qu'il reste à surmonter pour une idée nouvelle. J'oserai soutenir contre une opinion satirique que les vraies femmes incarnent à merveille le sens commun, si Ton entend bien par ce mot une synthèse, et la plus fine, de ces idées reçues qui constituent la masse profonde d'un esprit public. Le philosophe ou l'agitateur qui se propose d'émouvoir et de déplacer exactement cet esprit ne connaîtra exactement les positions et les forces de l'adversaire qu'auprès d'une femme informée, curieuse et, comme elles aiment à se dire, sans parti pris.
A ce point de vue, le dialogue de Bruno de Boisgelin, qui veut faire la monarchie avec son amie qui s'en moque, mais qui est fort intéressée par tout ce que pense Bruno, forme une page d'un grand sens. M"" de Goigny y révèle son goût solide, modéré et sûr. Elle voit tout d'abord, très nettement, ce qui est prochain. Il faut que son ami la pousse, et même qu'il la presse un peu, pour qu'elle s'élève au-dessus de ces prétendues solutions « pratiques » qui, de tout temps, passèrent pour les plus vraisemblables, mais qui manquent toujours dans le jeu concret de l'histoire, précisément parce qu'elles sont tout à fait contiguës au système en voie de crouler. Ces grands esprits pratiques oublient toujours de calculer la réaction !
En 181i, l'idée de la chute de l'Empereur avait rang
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de chimère. Pourtant les analyses de :\I. de Boisgelin furent si précises, et si claires, que son amie n'y put tenir.
— Eh bien, lui dit-elle, il ne faut plus le garder pour maître; renonçons à lui et même à l'Empire.
— Retournons en royaume, poursuit Boisgelm, fier de l'avantage.
Mais ridée d'une royauté paraît extrêmement surannée à la jeune iemme.
— Qu'à cela ne tienne ! Je veux, dit Boisgelin, quelque chose de savamment combiné, de fort, de neuf: « en conséquence, j'opine pour rétablir la France en royaume et pour appeler Monsieur, frère du feu roi Louis XVI, sur le trône ».
M'" de Coig-ny considéra cette opinion tantôt comme une ingénieuse plaisanterie, tantôt comme un « sophisme insoutenable ». Boisgelin tenait bon. 11 développait sa théorie de la France nouvelle, théorie trop constitutionnelle pour notre goût, et trop parlementaire. Mais elle avait des parties justes, elle impliquait la Monarchie.
Quand on n'a point de troupes à insurger, ni de bandes populaires à diriger, la théorie demeure le meilleur mode de l'action: elle en étudie le terrain. Bruno de Boisgelin s'appliquait donc à théoriser fermement pour endoctriner sa maîtresse et la mieux préparer aux surprises de l'avenir. Sans aucun doute, ces leçons risquaient de ne servir à rien. Gomme tout ce qui est d'avenir, elles ne pouvaient être utiles que moyennant une occmion, c'est-à-dire par aventure,
UN THÉOIWCIEN DH LA MONARCHIE ^Oïl
conjoncture et comhinazione : mot admirable que les Français traduisent mal. Toute la politique se réduit à cet art de guetter la combinazione^ l'heureux hasard, de ne point cesser d'épier un événement comme s'il était là, l'esprit tendu, le cœur alerte, la main libre et presque en action. Celui qui guette de la sorte ne dédaigne rien. Il sait que, de ce point de vue, les hommes et les choses n'ont que valeur de position : le propre des tourmentes est justement de renverser la position et, par conséquent, de renouveler les valeurs. La plus petite force, le plus maigre concours peut par comhinazione^ et d'un léger coup de fortune, être affecté soudain d'une puissance inattendue, qui décidera de tout.
— Aucun Empire n'est possible. Eh! bien, dit Aimée, puisqu'il faut unir la liberté et l'ordre...
— Arrêtez, dit Bruno, pas de République, pas de président, pas de Congrès ! Ces institutions ne valent rien pour la situation de la France.
— Et Napoléon II ? Une régence ?...
Bruno démontre l'impossible. Elle songe à celui
qui devait être Louis-Philippe.
— Peut-être ces considérations-là, lui dis-je, pourrontelles décider à appeler M. le duc d'Orléans.
Quand une fois j'eus dit ces paroles, étonnée du chemin que j'avais fait, j'ajoutai :
— Eh bien, trouvez-vous que je vous cède assez. Etesvous content ?
— Non, certes, me dit-il, vous embrouillez toutes les questions et vous faites de la i^évolution. Vous prenez un
Roi électif dans la famille des rois légitimes et vous introduisez la turbulence dans ce qui est destiné à établir le repos,
Boisgelin s'empresse de démontrer que le candidat de sa maîtresse serait dans une position bien fausse. Mais son amie insiste. Elle a le préjugé de la France moderne. Son cœur est révolutionnaire. Le mot de royauté légitime l'efîraie. Elle voit venir les ultras. Voilà pourquoi le nom de « monsieur le duc d'Orléans », avec qui elle a d'ailleurs été élevée, revient dans la conversation.
— Mon Dieu ! me dit M. de Boisgelin, que vous raisonnez mal !
Et, très bon royaliste, encore qu'un peu teinté des nuances du libéralisme à l'anglaise, Bruno développe quelle politique imposeraient les nécessités entrevues.
Ce que vous dites aurait quelque apparence si, dans un moment de repentir et d'élan, le peuple français en larmes se prosternait aux pieds du roi Bourbon pour lui rendre la couronne en se mettant à sa merci. Je ne répondrais point alors de la cruauté de sa vengeance, parce que je ne me fais garant ni de sa générosité ni de sa force. Mais je ne parle que d'une combinaison d'idées dans laquelle la légitimité entrerait comme le gage du repos public, qui mettrait le peuple à l'abri des mouvements que cause l'ambition de parvenir à la suprême puissance, et d'une forme de gouvernement dans laquelle le trône ayant une place attitrée, légale et précise, se trouverait partie nécessaire du tout, mais serait loin d'être le tout.
Sur ce trône, au lieu d'un soldat turbulent ou d'un homme de mérite aux pieds duquel — comme vous l'avez
bien observé — notre nation, idolâtre des qualités personnelles, se prosternerait, je demande, dis-je, qu'on y place le gros Monsieur, puis M. le comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous ceux de sa race, par rang- de primogéniture : attendu que je ne connais rien qui prête moins à l'enthousiasme et qui ressemble plus à l'ordre numérique que l'ordre de naissance, et conserve davantage le respect pour les lois, que l'amour pour le monarque finit toujours par ébranler.
Cette observation assez fine est suivie d'une rue plus fine. Boisgelin, parlant en philosophe politique, vient à dire que, somme toute, la royauté légitime, qui est le plus personnel de tous les gouvernements, est aussi celui qui se ressent le moins des défauts de la personne du roi. « Je m'inquiète peu, comme vous « le voyez, de l'union qu'il pourrait y avoir entre ses « bons sentiments et ses mauvaises actions. »
Tout autre prétendant que Louis XVIII devient en conséquence un usurpateur aux beaux yeux de M"^ de Coigny :
« — Vous avez raison : ou Bonaparte ou le frère de « Louis XVI. Eh bien, vive le Roi, puisque vous le « voulez. Mon Dieu, que ce premier cri va étonner ! « On dit qu'il n'y a que le premier pas qui coûte : le « premier mot à dire sur ce texte-là est bien autre- « ment difficile... Allons, vive le Roi ! »
Ici, la grande page, la page qu'il faut lire et méditer, parce qu'elle dégagera les esprits empêtrés d'histoire métaphysique, quant à ce que nous avons nommé tout à l'heure la génération des événements. Cette page révèle que le mot impossible, qui jadis n'était pas français, est du moins celui qu'il faut se garder le plus d'introduire arbitrairement dans lés calculs de politique à venir. Le réalisme ne consiste pas à former ses idées du salut public sur la pâle supputation de chances constamment déjouées, décomposées et démenties, mais à préparer énergiquement, par tous les moyens successifs qui se présentent, ce que l'on considère comme bon, comme utile, comme nécessaire au pays. Nous ignorons profondément quels moyens se présenteront. Mais il dépend de nous d'être fixés sur notre but, de manière à saisir sans hésiter ce qui nous rapproche de lui.
Oui, l'on était en 1812, et ni rien ni personne ne pouvait faire qu'on n'y fût point. Voilà ce qui était donné aux conspirateurs ; une multitude de forces
surhumaines en travail. Et, sur l'essence, sur le quantum de ces forces, résultante de tous les siècles de l'histoire, on ne pouvait rien. Mais on pouvait prévoir que leur rencontre déterminerait une crise. Laquelle? A quel moment ? Au profit de qui ? Contre qui ? Là revenait Tincertitude. Là donc Teifort humain pourrait s'exercer avec foi. Un effort très simple, apphqué à la juste place où des énergies presque égales se contrarieraient, pourrait développer des conséquences infinies. Napoléon régnant, les armées impériales couvrant l'Europe, un homme ohscur conversait avec sa nraîtresse. Il venait de la rallier à la cause qu'il croyait juste. Elle venait de répéter : « Vive le Roi ! »
M. de Boisgelin, enchanté de ce cri, avait Fair rayonnant. Je lui ris au nez* en songeant au temps qu'il lui avait fallu pour acquérir à son parti une seule personne, pauvre^ femme isolée, ayant rompu les liens qui l'attachaient à l'ancienne bonne compaf^nie, n'en ayant jamais voulu former d'autres, et étant restée- seule au monde ou à peu près.
— Vous avez fait là, lui dis-je, une belle conquête de parti. C'est comme si vous aviez passé une saison à attaquer par ruses et entîn pris d'assaut un chàteau-fort, abandonné au milieu d'un désert.
— Je ne suis point de cet avis, me répondit M. de Boisgelin, ce fort-là nous sera utile ; j'en nomme M. de Talleyrand commandant, et je suis bien trompé, si, l'ennemi commun succombant par sa propre folie, le pays ne peut se sauver par la sagesse de M. de Talleyrand.
M"' de Coigny connaissait Talleyrand 1
Ce petit détail est de ceux qui intervertissent les
rapports des choses humaines. En politique plus encore que dans les autres ordres de la nature, il n'y a pas de proportion entre un effet produit et ses causes immédiates. Tout y est concours, conjonction, brusque mise en rapport de réactifs d'une imprévisible énergie. Assurément, le compte fatal se retrouve après coup, quand on fait le dénombrement de toutes les causes en jeu. Mais, à l'heure d'agir, on les ignorait. Elles s'ignoraient elles-mêmes ou ne savaient pas leur valeur. M"* de Goigny ne se doutait absolument pas de sa force, qui résultait du fait qu'elle voyait M. de Talleyrand chaque jour. Mais le théoricien avait fait un calcul exact fondé sur une vue juste : l'ancien évêque d'Autun devait tenir un jour la clef de la situation.
M"* de Goigny eut à recommencer, avec plus de finesse, auprès de Talleyrand, la campagne brillante qu'avait menée contre elle-même Bruno de Boisgelin. Une année se passa. Les événements, à leur ordinaire et selon le cours inégal qui leur est propre, se précipitaient ou dormaient. La retraite de Russie étonna un instant et fut oubliée, car on l'oublia ! Pour se distraire ou nous faire prendre patience, Aimée de Goigny donne des croquis faits à coups de griffe (le mot est de M. Lamy) d'après l'entourage mâle et femelle du Monk ou du Warwick futur. Elle se moque des rêveurs de constitutions. « Vouloir faire une bonne chose toute seule et sans précédent, c'est rêver le bien et faire le mal », dit-elle en une phrase qui ne saurait manquer de plaire à l'auteur de /'JÇ/^joe. Elle juge
entre-temps l'éloquence des bulletins de la Grande Armée : un « jargon moitié soldatesque et moitié rhéteur qu'on appelait son style ». Un peu plus tard, sont appréciées avec dureté, mais justesse, les coûteuses merveilles de 1814 :
Je ne me charg^e pas de rappeler les trois mois de la campagne la plus savante de Bonaparte. Cette partie fatale dont la France était l'enjeu fut admirablement bien jouée par l'empereur, et si tous les habitants, les citoyens doivent le regarder comme leur destructeur, pas un militaire, dit-on, n'aie droit de le critiquer. Comme athlète, il est tombé de bonne grâce; son honneur de soldat est à couvert, sa vie comme homme a été conservée ; il n'y a eu que noire pays et nous de perdus. On n'a donc aucun reproche à lui faire, tels sont les raisonnements de certaines gens.
— Il y a longtemps que vous n'avez été voir M. de Talleyrand, dit un jour Boisgelin à l'intelligente disciple.
Elle fit trois ou quatre visites coup sur coup. Et, celte fois, elle endoctrina sans biaiser. Le vieux catéchumène la fit passer par la filière qu'elle avait parcourue : Napoléon II, le duc d'Orléans...
— Pourquoi pas le frère de Louis XVI ? dit-elle enfin.
Il ne donnait pas de réponse. C'est que Talleyrand eût mieux aimé attendre la Restauration et se donner le mérite de l'avoir faite. Mais l'agile bon sens de cette Française n'admettait pas que l'histoire se fît toute seule. « Comme l'événement que je voulais avait
« besoin d'être fait, et qiCil ne serait point arrivé na- « turellement^ la nonchalance de M. de Talleyrand « m'était insupportable. »
Enfin, le mot décisif fut prononcé :
— Madame de Coigmj, je veux bien du Roi, ?noiy mais...
Mais elle lui sauta au cou. L'ex-évêque ne stipula rien, que sa propre sûreté, ce qui fut accordé sans peine, et, bientôt, dans la vacance du pouvoir, qui ne tarda point, M. de Talleyrand osa, risqua et réussit.
On me demandera si Talleyrand n'eût pas conçu, de toute façon, la même entreprise : un tel projet n'était-il pas alors dans l'air du temps, dans la force des choses? Je n'aime pas beaucoup l'air du temps, je ne sais pas bien ce que c'est que la force des choses. Aimée de Coigny a raison, les événements n'arrivent point naturellement. Il faut quelqu'un pour leur donner figure humaine, tour utile et heureux. Dégageons nos esprits de ce fatalisme mystique. En 1814, plusieurs solutions se montraient. Si la meilleure prévalut, c'est en majeure partie par un effet de l'adresse de Talleyrand. Mais rien ne prouve que Talleyrand s'y fût employé sans les instances et les assurances précieuses dont il était l'objet de la part de M"" de Coigny et du marquis de Boisgelin, celui-ci expressément accrédité par le Roi.
Les vieux routiers de la politique excellent à exécuter un projet. Ils en ont rarement le premier éclair. Habitués à chercher le moyen le plus commode, il leur arrive de rechercher aussi (ce qui est tout diffé-
rent) le but le plus voisin, au lieu du but utile. En rappelant à Tallejrand les hautes doctrines qu'elle tenait de son ami, la jeune femme lui signala un ouvrage enfin digne de son talent. Elle lui apporta ce que l'on nomme ordinairement une bonne idée, et qui n'est point si méprisable.
11 est permis de préférer à l'amusant détail de cette intrigue de château et de salon, la poétique aventure de Jeanne d'Arc. Ainsi notre xv* siècle apparaît-il supérieur au xix°. Mais, à peu près comme les chevauchées de la Pucelle, les allées et venues de M"° de Goigny laissent voir le jeu naturel de l'histoire du monde. Il ne s'agit pas d'être en nombre, mais de choisir un poste d'où attendre les occasions de créer le nombre et le fait. La chétive bergère souleva par le centre même,qu'elle avait discerné avec infiniment de sagesse et de tact, la force immense de la mysticité de son siècle. La grande dame déclassée toucha au point sen sible les intérêts du premier politique contemporain. Ces passions et ces intérêts, une fois qu'ils sont mis en branle, se recrutent eux-mêmes leurs auxiliaires : courtiers, sergents et partisans. Les foules, les événements en sont, pour ainsi dire, aimantés et polarisés. Dans l'écoulement infini des circonstances sublunaires, un être seul, mais bien muni et bien placé, si, par exemple, il a pour lui la raison, peut ainsi réussir à en dominer des millions d'autres et décider de leur destin. L*audace, l'énergie, la science et l'esprit d'entreprise, ce que l'homme enfin a de propre comptera donc toujours. Un moment vient toujours où le pro-
blême du succès est une question de lumières et se réduit à rechercher ce que nos Anciens appelaient junctura rerum, le joint où fléchit l'ossature, qui partout ailleurs est rigide, la place où le ressort de l'action va jouer.
Le premier numéro de Minerva avait publié la pièce suivante, sans nom d'auteur :
L'homme, et non l'homme qui s'appelle Gallas.
Aristote.
Déesse athénienne, invoquée sous le nom romain, rassure-toi sur le sens de notre cortège; ne fais aucune erreur sur nos intentions, Minerva. Prends garde, Jeune fille, de ne pas nous confondre avec ces savants oublieux qui, t'ayant gravée au frontispice de leur volume, n'ont pas pu se défendre de rider ton front délicat. Les pauvres gens te voulaient faire à leur image : puisses-tu nous former, au contraire, sur ta beauté.
0 Minerve, nous ne sommes pas des archéologues et, bien que plusieurs d'entre nous soient versés dans le doux mystère de ta fable, ce n'est pas la mythologie, ni l'épigraphie, ni aucune science particulière qui les a conduits dans nos rangs. N'alléguons même pas cette profession de poète ou de sage qui appartient également à certains. Des hommes, des hommes mortels, voilà leurs titres auprès de
Mairras. Avenir 20
30 f) APPENDICE 1
toi ! Mais ils s'avancent, ennemis des prétentions, des ambages vains : simples, usant des mots qui sont entendus de chacun, celui-ci grave, un autre plus riant ou plus familier, tous des fruits à la main, la tète ceinte de couronnes, mus par une raison aussi générale que toi.
Des hommes, ô Minerve ! des hommes conscients, autant que soucieux, de ce qui leur manque, dévorés du sacré désir. Que d'autres, moins pieux ou moins réfléchis, t'aient donné pour prison une case de leur pensée, qu'ils t'enferment en un point du temps, ou dans un lieu du monde! Entends mieux nos propos: c'est la vie, la vie tout entière et non un fragment de la vie, toute science, et non telle science unique, tout art^ toute morale, toute rêverie, tout amour qui sont exposés devant toi. Il faut que tu nous marques la cadence de l'univers.
Bien plus tôt qu'on ne l'a écrit, et beaucoup au delà des temps qui lui sont assignés, ton histoire, ô déesse, te révèle l'amie de l'homme. De tous les animaux qui étaient épars sur la terre, tu connus qu'il était, sans comparaison, le plus triste, et tu choisis ce mécontent pour en faire ton préféré. Déesse, tu rendis sa mélancolie inventive ; il languissait, tu l'instruisis, tu lui montras comment changer la figure d'un monde qui lui déplaît. .
Une bonne nourrice sait endormir ainsi la plainte du petit enfant ; ainsi tu fis des pauvres hommes. Que de jouets tu fis descendre de la tête de Jupiter ! Les poètes n'ont oublié ni le feu de ton Prométhée, ni l'olive athénienne, ni les ruses de guerre suggérées auîx héros, ni ta
flûte savante qui accompagna les chanteurs. Mais il sied de te rendre une justice plus complète. La charrue, le vaisseau, le double pressoir, la navette, les murailles des villes et celles du toit familier, le pavé des chemins, les conduites de l'eau, les métaux devenus dociles, il n'y a rien du matériel primitif que le genre humain ne t'ait dû.
Ce que la tradition te refuse, ou ce qu'elle attribue à d'autres inventeurs, la réflexion qui nous ressaisit te le rend. Mais elle fait bien voir que nos derniers trésors sont également ton bienfait. Qu'il s'agisse de détruire ou d'édifier, l'ingéniosité, l'audace, la patience, l'heureux concept, cela est tien. Ce qu'on nomme progrès n'est que Ik conséquence d'impulsions que tu nous donnas. S'il est certain que l'invention du labourage ou l'idée de se confier aux forces des eaux ont mérité sans doute une admiration plus profonde que l'appareil de la télégraphie sans fil, celle-ci n'est point méprisable : j'y reconnais tes mains sublimes, ma déesse. La découverte occupe, elle exerce, elle amuse et, si le succès la couronne, elle rendra aux hommes des services inattendus. Fidèle compagne d'Ulysse, ô trois fois chère au genre humain, sois bénie de ta compassion ! Un impie seul te refusera son tribut.
Un impie ne peut être que l'esclave de sa paresse! Il ne te connaît pas. Il ne sait point le vol suave des moments de la vie qui s'écoulent sous ton autel : leur nombre est infini ; cependant, ils se meuvent ! les abîmes qu'ouvre le Temps se laissent franchir. L'œuvre a beau varier, ton ouvrier participe des durées éternelles. Son effort, tant il est facile, est une grâce, et son plaisir, tant il est noble, une vertu. Content de soi ou, pour mieux dire, tout à fait oublieux de soi, l'homme que tu distrais se rue aux Heures éphémères sans en éprouver l'aiguillon.
En un seul cas, Minerve, on pourra se plaindre de toi. C'est quand il nous arrive d'arrêter le travail et de considérer la seconde nature que tu nous permis de créer. 0 Chaos 1 0 père des monstres ! Car il se trouve que notre œuvre est effroyablement touffue et dense, comme si la forêt primitive, à peine éclaircie, avait donné le jour à de nouveaux peuples de ronces moins faciles à pénétrer.
Que de fer I Que de feu I Que d'engins variés et que de complexes organes 1 Que d'opérations presque inouïes, surajoutées! Que de connaissances disparates amoncelées ! Supputons les terres nouvelles, les nations sorties de la nuit, les profondeurs du ciel ouvertes, l'imperceptible appréhendé. L'homme, qui inventait afin de s'asservir le monde, est tenu maintenant par les serviteurs nés de lui. Il en est à se demander ce qu'il fera de biens dont il perd le compte. 0 déesse, voilà l'inquiétude moderne. L'état de nos esprits réfléchit l'état de nos cœurs. L'industrie, et la civilisation les ont gravement compliqués.
Mais, Minerve, rien ne permet de conjecturer que tu ignoras notre mal. N'as-tu pas assisté à la naissance des civilisations de l'Asie ? Elles étaient tes filles, et tu sentis leur tumultueuse fureur. Tu vis bâtir les villes des ingénieux Mycéniens. Tu connus Tyr, Sydon, l'Egypte, l'Assyrie lointaine, les empires plus éloignés sur les deux bords du fleuve Indus. Athéna, Athéna, dis-nous ce que dit ta sagesse quand, d'entre ces barbai-es dociles à son conseil, de la plus belle époque de ces barbaries avancées, tu fis paraître en Grèce quelque chose de différent, qui fut meilleur.
Tes Grecs athéniens étaient les plus intelligents et les plus sensibles des hommes. Ils virent donc beaucoup plus vite les maux attachés à tout bien, et le génie leur parut un don plus cruel. Les premiers ils sourirent de la vanité des passe-temps que tu fournissais et de la monotonie inséparable des successions les plus variées. Ni le plaisir de faire une œuvre, ni la joie de la posséder, ni l'ivresse d'en imaginer de nouvelles ne compose un état qui soit satisfaisant. Ouvriers, artisans, législateurs, sages ou poètes, et je dirai même amoureuses et courtisanes, ce peuple magnanime ne fut point ta dupe longtemps. Il riait de ta peine comme Apollon ton frère de l'effort des mauvais chanteurs. Sa tristesse, dorée d'une courte espéi^ance, n'avait fait que grandir. Elle ressemblait à la nôtre, de notre temps : débordés comme nous, quoique autrement que nous, par les créatures de leur génie, ils étaient où nous en serons quand nous aurons grandi un peu audessus de nous-mêmes. Tu les vis, Athénienne, et ton tendre cœur se rouvrit ; mais le nouveau présent passa de beaucoup le premier.
On ne l'a pas nommé encore. Je ne peux appeler un nom ces désignations flottantes, riches en équivoques, passibles d'objections de la part de tes adversaires. Tantôt l'on dit Sagesse, tantôt Mesure, ou Perfection, ou Beauté, et peut-être Goût. D'autres préfèrent Rythme, Harmonie. Et d'autres, Raison. N'est-ce pas aussi la Pudeur? N'est-ce pas le flambeau des Compositions éternelles ? La victorieuse du Nombre, la claire et douce Qualité?
On l'a figurée comme un Lien mystérieux autour d'une gerbe, comme le Frein mis à la bouche de célestes chevaux, comme la Ligne pure cernant quelque noble effigie, comme un Ordre vivant qui distribue avec convenance chaque parcelle. 0 mélancoliques images, imparfaite allusion à la splendeur qui n'est qu'en toi ! J'arrive après les autres pour tenter de la définir. Mais j'aime mieux te dire, ô déesse, ce que j'en vois.
Qui la trouve, trouve la paix en même temps. Il s'arrête, sachant que l'au-delà ni l'en-deçà n'enferment plus rien qu'il ne tienne. L'homme vulgaire pense : celui-ci pense bien. Les Grecs nous semblent aujourd'hui avoir bien abusé de cette fine particule qu'ils ont reçue de toi. Dis, la comprenons-nous ? Savons-nous ce que c'est que bien être, bien vivre, bien mourir, bien penser? Sentie d'abord exactement, puis négligée, puis méconnue, la leçon de Minerve n'a cependant jamais été oubliée tout à fait : nos pires déchéances se souA'iennent qu'il est des règles, des figures, pour tout dire des lois divines en vei'tu desquelles le bonheur se conçoit et se peut fixer la beauté.
Comme un navire qui descend sous le pli de la vague est trop bien construit pour sombrer : ta Civilisation, celle que l'on désigne entre toutes les autres quand on veut noinmer l'excellente, ne s"est jamais perdue, quoiqu'on l'ait perdue quelquefois. On dit que l'homme crée un règne nouveau dans le monde : l'homme classique forme un règne dans le règne humain. Il s'étend sur le meilleur de l'œuvre romaine et française. L'Église a mis ton nom, Minerva, sur plus d'un autel ; en Italie, en Thrace, tu triomphes près de sa croix. Des coins de France gardent, eux aussi, ton vocable. La douceur de notre langage, la politesse de nos mœurs, le raffinement
de l'amour ne seraient point nés sans Minerve. Ton influence agit de tout temps. Si elle a pu faiblir au cours d'un siècle, le dernier, la douce vérité, la vérité cruelle est qu'il en a soufTert : plus il se compliquait, plus il eût été sag-e de s'adresser à toi, tant pour mettre en bon ordre des notions qui l'enrichissaient que pour distribuer le flot d'une humeur vagabonde.
Le siècle nouveau-né comprendra que l'heure le presse. Un degré de malaise permet le traitement ; un autre nadmet que la mort. Déesse, vois nos bras et nos mains que chargent les œuvres, écoute quels démons nous soufflent la vie, le plus lâche refuse de se retirer sans combattre, ah ! nous ne sommes pas une race de suicides. L'activité circule dans les veines de notre peuple, aucun effort ne nous coûtera pour guérir. De tous les lieux, de tous les âges, immortelle, pourquoi refuserais-tu ton conseil ? Fille de la nature et supci-ieure à ta mère, ainsi produis de notre sol des générations meilleures que lui.
Nous relisons tous tes poètes. Ronsard, Racine, La Fontaine, Molière ont reparu à notre chevet. Gomme nous reprenons le chemin de Versailles ! Sans dédaigner les jeunes merveilles du gothique, nous rendons à la colonnade unique, à celle du Louvre, son rang. Notre Poussin commence d'être relevé de l'oubli. Lorsque nous parlons du grand siècle, nous ne pourrions plus ajouter comme Michelet autrefois : « c'est le xvin« >>, et, bien que nous n'ayons rejeté aucune vraie gloire, nous savons quelle est la plus belle. Le sentiment de nos destinées nous revient. Cependant il est vrai que le cœur chaud est resté sombre; les mains sont maladroites et les têtes appesanties. 11 dépendrait de toi de récompenser tant de vœux ! N'a-t-on pas dit que ton image, taillée en un
marbre très pur, vient de reparaître au soleil d'une vieille ville *■ ? C'était à la fin du premier mois de l'année nouvelle. Cette statue te représente long- voilée, tenant une pique, armée du bouclier où montent les hydres. Une découverte semblable annonça pour l'Italie la première des renaissances ; mais, comme ce n'était qu'un portrait de Cypris, quelque chose manquait à la Renaissance italienne. Déesse amie de l'homme, ton charme seul est apte à nous introduire au divin !