Ibidem
'6. « Le plaisir f|u'on trouve dans la contenipialion du vrai... dans ce monde est prescjuc la seule félicité (lue ne vienne troubler aucune douleur », Rè(jle I.
indépendance, n'est que l'attente d'une vérité, un repos et un passage. Chez Montaigne lui-même qui, dans son riclie savoir, a découvert partout la diversité et la contradiction, et qui, avec son caractère mobile, curieux et nonchalant, s'est amusé de ses doutes plutôt qu'attaché à en triompher, on aperçoit çà et là un dogmatisme ébauché et qui s'ignore '. Au reste, il n'y a jamais eu de sceptique absolu. « Quiconque, dit ilumc, — un sceptique cependant, — a pris la peine de réfuter les chicanes du scepticisme total a disputé en réalité sans antagoniste. » Une nécessité irrésistible nous détermine à agir et à juger « aussi bien qu'à respirer et à sentir ' ». Le scepticisme, en définitive, ne suspend la vie ni dans l'ordre moral ni dans l'ordre spéculatif : ou bien il accepte la coutume et l'opinion — mais comme telles; ou, dans le vide qu'il a fait, il laisse s'exercer plus librement les facultés naturelles, instinct, bon sens, observation, raison. Il a le mérite de déblayer le faux savoir, les illusions dogmatiques, au profit des activités créatrices : il repose au fond sur un grand amour de la vérité, méfiant et qui ne sait où se prendre ^ Mais, à chaque fois qu'il renait, il trouve en face de lui une masse plus forte de vérités partielles qui lui résis-
1. Pour le rôle du doute au \\\i' siècle, voir des détails dans ma thèse latine : An jure inler scepticos Gassendus numeralus fuerit.
2. Traité de la Nature humaine, éd. Pillon et Reuouvier, IV, section i, pp. 242 et 243.
3. «... J'apprenais à ne rien croire trop fermement de ce qui ne m'avait été persuadé que par l'exemple et par la coutume; et ainsi je me délivrais peu à peu de beaucoup d'erreurs qui peuvent offusquer notre lumière naturelle et nous rendre moins capables d'entendre raison. » Descartes, Discours, p. 22. « Toute polémique sceptique n'est proprement dirigée contre le dogmaliste qui... poursuit gravement son chemin, que pour déranger ses plans et le ramener à la connaissance de lui-même. Elle ne décide absolument rien par rapport à ce que nous pouvons savoir ou ne pas savoir.... •■ Kant, Critique de la liaison Pw/r, trad. Tissot, 903; cf. 911. « Le scepticisme n'est pas un système; car il nie même la possibilité d'un système en général. Mais comme il ne peut le nier que systématiquement, il se contredit lui-même, et est entièrement contraire à. la raison. La nature de l'esprit humain a eu soin de le rendre impossible. Il n'y a jamais eu de partisan sérieux d'un scepticisme semblable. Le scepticisme critique est tout dilTérent.... Il met à jour l'insvifllsance dos fondements établis à l'époque où il est exposé, et indique par là où on en peut trouver de plus solides.... » Fichle, Doctrine de la Science, trad. Grimblot, I, ni, p. 36, note.
lent et le limitent. Même dans l'antiquité, les sceptiques reconnaissaient autre chose que des phénomènes incohérents. — Quant à la réalité de l'apparence, nul ne la nie que le Pyrrlion de la légende et le Marphurius de la comédie. Il y a, cela est de toute évidence, quelque suite dans l'apparence; et si le pyrrhonisme n'en admet, en quelque sorte, qu'un minimum, le probahilisme de Carnéade et le scepticisme empirique de Sextus vont jusqu'à chercher à accroître la liaison des phénomènes dans la connaissance K Les sceptiques anciens sont les ancêtres de nos savants.
A plus forte raison au xvii" siècle, quand le savoir positif s'élargissait et s'alîermissait à la fois, le doute, loin de nier la science, devait la contrôler et servir à la promouvoir. Bien plus, et là est la nouveauté, le xvn° siècle prit conscience de l'utilité du doute pour fonder la science et la méthode scientifique dans l'esprit en quelque sorte déblayé. Le doute spontané se transforme chez les plus grands esprits du temps en doute réfléchi et méthodique : Descartes, après l'avoir subi, l'accepte; Bacon et Gassendi le cultivent — pour le rendre consciemment actif-. Gassendi, contre le dogmatisme des aristotéliciens, se fait une arme du pyrrhonisme^. « Notre méthode, à son début, dit Bacon, a une grande analogie avec les procédés de ceux qui soutiennent l'acatalepsie; mais à la fin il y a entre eux et nous une différence immense et une véritable opposition '\ » Dans tout le premier livre du Novtim organum^ il se sert du doute pour « purger « et « purifier » les esprits ^ et y faire place ainsi à la « véritable méthode ». <( Il n'y a point, dit-il, d'autre accès au royaume de l'homme.
1. Voir Brocliard, les Scepliqiws grecs; Gassendi, Exercilalionespavadoxiae adversus Arisloleleos.
2. Discours de la mélhodc (103"), Novum organitm (1620), Exerciluliones paradoxicœ (162-1).
3. Exercit., VI, 7, Naluru- non injurios Pyrrhoneos ciiin NiJiil sciri profitcnliir;8, quanqiiain variariim cxislenlia scicnliarum adjiciatur.