DEUXIEME PHASE
La nature et l'histoire « construites » en Allemagne, le monde matériel négligé en France et en Ecosse; là, une métaphysique aventureuse, ici une psychologie qui veut être précise, mais qui souvent, trop abstraite, dresse un catalogue de facultés, plus qu'elle n'explique la vie, les degrés de l'esprit et ses rapports avec l'univers : il y avait certes de quoi inquiéter ou irriter les savants. — Le problème philosophique avait été d'abord, d'après le point de vue cartésien, la recherche du fondement de l'expérience, la critique de sa possibilité. Dans l'école empirique ensuite, le problème était l'application de la méthode expérimentale à l'étude de l'esprit pour connaître la portée de l'esprit : les conséquences absurdes de l'application de cette méthode à cet objet (Hume) avaient fait constater des principes supérieurs à l'expérience (Kant), des phénomènes d'un ordre particulier (Reid), bien plus une activité (Fichte, Biran) qu'une expérience sut generis découvre. Mais tandis que se poursuivait cet effort pour restituer à l'esprit une valeur propre, — qui aboutissait au dogmatisme dans un idéalisme instable, — la
science de la nature poursuivait sa marche, elle aussi, s'enhardissait jusqu'au matérialisme, sans s'y maintenir, el, avec les idéologues, s'annexait l'esprit.
Le début du xix* siècle fut pour la science une époque brillante, « en dehors de l'Allemagne, et surtout en France. Sous la première République et le premier Empire, alors que les Muses se taisaient, il y avait à Paris une réunion de savants dont chacun individuellement a laissé des traces brillantes, et qui tous ensemble gardaient vivante la conscience de la véritable méthode, à laquelle l'Académie des sciences de ce temps-là s'attachait avec une sévérité inflexible. Coulomb et Lavoisier, Laplace et Cuvier, Biot et Arago ont été, soit les précurseurs, soit les coryphées de cette grande époque, d'où date l'hégémonie que Paris a gardée dans la science pendant la première moitié de ce siècle. » Ce témoignage d'un Allemand ne saurait être suspect ^ Tandis que se donnait carrière le génie allemand dans la spéculation et la création esthétique, l'intuition, au delà du Rhin, voulait suppléer et faisait dédaigner l'expérience : ce furent, selon l'expression de Humboldt, « les courtes et joyeuses saturnales d'une science purement idéale ». Cependant la philosophie même de Hegel avait enfanté la philologie; la conception du devenir appelait la connaissance de l'histoire, et un prodigieux atelier de travailleurs animés par la voix de Hegel a forgé des armes contre lui ^. Commencée par les sciences historiques, la renaissance scientifique se généralisa vers 1820 ou 1825 \
1. Du Bois-Reymond, Discours sur Alexandre de Humboldt, Bévue scient. du 10 novembre 1883, p. 580. Cf. A. de Candolle, Histoire de la Science el des Sarants {T édil., 1885) : il prouve par la sLalislique que, depuis la lin du xviu'-" siècle jusqu'à IS'iO ou 1850, la France a occupé dans la science une position éniinenle, avant l'Angleterre même et bien avant l'Allemagne. Voir pp. 43Û-4:jl ; cf. Poggendorf, Histoire de la Physique, pp. 238, 282.
2. Voir Jlillebrand, préf. à la trad. d'Ottfried Muller; Sal. Reinach, Manuel de philologie classique.
3. Un peu plus tard dans le midi de rAllemagno, selon de Candolle. En 1827, OUen, à Munich, le priait en souriant de ne jtas aller l'écouter {op. cit., p. 440). Voir sur la philosophie de la nature (Oken, Spix, Carus) Perrier, la Phil. zûoloyique avant Darwin; cf. Fortlage, Genetische Ge,sch. der Phil. seil Kant. — L'Université de Berlin, inaugurée en 1810, eut une large part dans le pro-
ÉVOLUTION DE LA PHILOSOPHIE AU XIX" SIÈCLE. 219 Alexandre de Ilumboldt, avec le prestige que lui donnait son autorité « dans le premier corps scientifique du monde », — à Paris, — y fut pour beaucoup : il jeta, en quelque sorte, le pont « entre l'Allemagne liistorico-pliilologique du commencement du siècle et l'Allemagne de nos jours, physico-mathématique et lechnico-inductive ' ». De 1830 à 1850, — tant le mouvement fut décisif, — son pays parvint à égaler ou à dépasser l'Angleterre et la France-; « de même que, deux ûges d'hommes auparavant, avait apparu d'un seul coup en Allemagne toute une génération de poètes et des penseurs, de même, avec un à-propos si merveilleux qu'on y soupçonne l'efTet d'une loi secrète, apparut encore, à point nommé, une race vigoureuse et saine de savants^ ».
En France et en Angleterre, depuis la fondation de la Société royale (1662) et de l'Académie des sciences (1666), le cours de la science fut toujours plus régulier : dans le pays de Bacon surtout, où l'étude des phénomènes est toute la philosophie pour beaucoup, où l'esprit empirique, comme on l'a remarqué, s'allie fort bien avec les croyances religieuses ou les tendances idéalistes, la marche scientifique s'accomplit d'un pas égal. Après le premier Empire *, en France, la
grès scienliflquc : Guillaume de HuiiiboKlt, lîoeck, Lachrnann, Uopp, — Mitscherlich, Poggendorl", Johannes Mullcr, Jacobi. Voir du Bois-Reymond, op. cit.., p. 585.