‹ L'avenir de la philosophieChapitre 163 sur 265 · Ibid., S · texte numérisé non relu

Ibid., S

c'est aussi tout ensemble besoin de sens commun et tradition religieuse : car il y a, on l'a remarqué, du Reid dans Spencer. Il proclame donc un Inconnaissable, et il affirme un Absolu; il joint cet Absolu et cet Inconnaissable. Et l'on peut se demander s'il n'y a point là une conception toute verbale : c'est le relatif, seul connaissaOle, qui implique l'absolu; et c'est cet absolu, inconnaissable, qui supporte le relatif. Ne pouvoir échapper et ne pouvoir se résigner au phénoménisme; ignorer à la fois et connaître la substance : situation étrange où vient échouer cette vigoureuse synthèse positiviste, comme — à considérer la seule psychologie — l'associationnisme échoue devant l'impossibilité et la nécessité d'admettre un moi réel \

Spencer, quoi qu'il en soit, a le mérite d'avoir donné à la théorie de l'évolution une force nouvelle, un relief singulier; et il n'est pas jusqu'aux inconséquences du système qui rie soient intéressantes et significatives. Il semble assez naturel que l'enrichissement de la pensée aboutisse à une incohérence provisoire.

C'est en Allemagne que le progrès des recherches expérimentales se traduisit — et devait se traduire — par le dogmatisme. Tandis qu'une partie de l'école hégélienne se transformait sous l'influence de la science positive, de la science positive naissaient directement de hardies spéculations : ainsi se produisait un double courant matérialiste. Le système de Hegel, somme toute, renfermait un matérialisme virtuel : celle Idée qui s'extériorise dans la nature, qui n'est consciente que dans le cerveau humain, en dehors de laquelle il n'y a rien, dont le processus nécessaire est le devenir même des choses, qu'on l'épaississe sous le nom de matière;

1. Voir pour les conlradiclions et les incohérences de Spencer : Liltré, Préface d'un Disciple; Henouvier, Essai de classif., t. I; Carrau, la Pliiloso-. phie relif/ieuse en Anç/leterre \ Rauii, op. cit.; de Roberly, A. Comte et H. Spencer; Spencer, Essais scientif., réponses à des objections.

que l'on considère comme une abstraction cette évolution à l'étal pur que la Logique pose avant celles de la Philosophie de la Nature et de la Philosophie de l'Esprit : le système subsiste, et l'idéalisme a disparu. Hegel n'appelait-il pas les matériaUstes français du xvui" siècle « les enfants perdus de noire cause* »? Ce sont Feuerbach surtout et Strauss^ qui représentent le matérialisme dialectique; le matérialisme scientifique a été formulé avec le plus d'éclat par Molcschott, Vogi, Bùchner et IlœckeP.

Or, quelles que soient, pour ainsi dire, les origines intellectuelles de ces philosophes, l'ensemble de leurs œuvres frappe par trois traits principaux qui, s'ils ne sont pas tous présents dans chacune, ne sont d'aucune tous les trois absents, et qui caractérisent le nouveau matérialisme.

Et d'abord, malgré le désir de tout expliquer mécaniquement, ce n'est point avec la matière et le mouvement que ce malérialisme constitue le monde, mais avec la matière et la force : l'origine du mouvement, elle est dans l'énergie des éléments mêmes de la matière. En termes éloquents, enlhousiastes, — et vagues, — Moleschott et Bûchner célèbrent la circulation éternelle de la force dans la matière dont elle est inséparable. Mais qu'est-ce que cette matière à laquelle la force est jointe, et comment s'établit cette union? Qu'est-ce que cette force qui s'épanouit dans la pensée? « La pensée, l'esprit, l'âme, ne sont rien de matériel; ils ne sont pas même de la matière, mais un ensemble de forces diverses converti en unité, l'effet du concours de plusieurs matières douées de forces ou de propriétés \ » C'est le matérialiste Buchner qui

1. Cousin, Souvenirs d'un voj/age en Allemagne, Rev. des Deux Mondes, 1" aoiU 1866.

2. Essence du Christianisme (1841). et de la Religion (1845), Principes de la Philosophie de V Avenir (18i9). Quant à Strauss, ses tendances vont s'aflirmant toujours davantage jusqu'à V Ancienne et la Nouvelle Foi (1872).

3. La Circulation de la Vie (1852), Unité' de la Vie (1864); Lettres physiologiques (1845-47), Tableaux de la Vie animale (1852), la Foi du Charbonnier et la Science (1854); Force et Matière (1855), Nature et Esprit (1857); Hist. de la Création naturelle (1868).

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