‹ L'avenir de la philosophieChapitre 181 sur 265 · Fragments, p · texte numérisé non relu

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2. « Le triomphe de l'esprit, le vrai royaume de Dieu, le retour au modèle idéal, me semblent la fin suprême du monde. » Frar/ine/its, p. ISj.

3. Ce n'est pas que Taine ne parle aussi de Iransformalioa dans la société et d'îV/e'fl/ : « Qui ne se trouvera ennobli en découvrant que ce faisceau de lois aboutit à un ordr,e de formes, que la matière a pour terme la pensée, que la nature s'achève par la raison, et que cet idéal auquel se suspendent

Renan el Taine font effoiL tous deux pour renouveler la notion de substance, pour concilier l'idée d'une réalité qui subsiste avec l'idée de tranformation incessante. Tous deux, ils représentent une philosophie de l'immanence et du devenir — comme aussi, alors, M. Vacherotqui, dans la Métaphysique et la Science^ dislinguerle réel inlini, seul objet de connaissance, et la perfection, objet de conception seulement; en sorte que le monde existe, mais non pas Dieu, et que Dieu est l'idéal qui se réalise. M. Vacherot est intermédiaire entre Taine et Renan : Taine s'attache à la cause efficiente; M. Vacherot reconnaît, outre la cause eflicienle, la cause finale, outre le réel, l'idéal, mais il les distingue si bien qu'on ne s'explique plus leurs rapports-; Renan concrète l'idéal

à trivers tant d'erreurs, toutes les aspirations de l'homme, est aussi la fin à laquelle concourent, à travers tant d'obstacles, toutes les forces de l'univers? » (Lilt. anr/l., t. V, p. 423.) .Mais dans cette " géométrie vivante », le mot cVideal ou le mot de but désignent ce à quoi les choses aboutissent en fait, non ce à quoi elles veulent aboutir. Lorsque Taine résume {Étude sur Carlyle) cinquante années de philosophie allemande dans l'idée de dcvelojipement (Enlwickelung), il entend par là un enchaînement, une solidarité, et non un progrès organique de tout ce qui est : " Si on l'applique (l'idée de développement) à la Nature, on arrive à considérer le monde comme une échelle de formes et comme une suite d'élats ayant en eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être, enfermant dans leur nature la nécessité de leur caducité et de leur limitation, composant par leur ensemble un tout indivisible, qui, se suffisant à lui-même, épuisant tous les possibles, et reliant toutes choses depuis le temps et l'espace jusqu'à la vie el la pensée, ressemble par son harmonie et sa magnificence à quelque Dieu tout-puissant et immortel. » (/////. anc/L, t. V, pp. 274-27o.) 11 y a un passage (fin de V Intelligence) où Taine dit que le principe de raison explicative doit s'appliquer à Vexistence même : et il cite Leibnilz. Mais le principe déraison leibnitien est le principe du mieux, et le mieux ne joue aucun rôle explicite dans la philosophie de Taine : « Ne pourrait-on pas admettre... que l'existence réelle n'est qu'un cas de l'existence possible, cas particulier et singulier, où les éléments de l'existence possible présentent certaines conditions qui manquent dans les autres cas?... » (T. II, p. 402,4" édit.) D'ailleurs, ces questions, déclare Taine, sont « au delà de nos prises actuelles ».

1. 1858. Voir Renan, V Avenir de la 7nétaphysitjue {h la suite des Dialogues); Caro, Janet, Ravaisson, ops. cits. M. Vacherot a dit lui-même que Taine l'a représenté dans M. Paid des Philosophes du XIX" siècle : mais M. Paul n'exprime pas toute la pensée de M. Vacherot.

2. ■< Si l'on supprime l'homme, Dieu n'existe plus; point d'humanité, point de pensée, point d'idéal, point de Dieu, puisque Dieu n'existe que pour l'être pensant. L'être universel, le Dieu réel, s'il est permis de parler ainsi, existerait toujours, attendu que l'être est nécessaire, et que l'être pensant n'en est qu'une forme contingente, si supérieure qu'elle soit; mais le Dieu vrai aurait cessé d'exister. » T. III, conclusion.

dans la nature, sans d'ailleurs insister assez sur le rapport de la cause efficiente et de la cause finale, sur le comment des choses. M. Yacherot est plus dogmatique, — quoique pour lui-même il y ait du mystère, — et il est métaphysicien pur : les deux autres sont plus réservés, et ils ont pour mérite principal, ayant vu tout à la fois la place de l'histoire dans les sciences et le rôle des sciences dans la philosophie, d'avoir voulu écrire l'histoire en savants et en philosophes. Que l'un n'ait pas expliqué le mouvement de l'histoire, ni l'autre assez dégagé de lois générales; que l'un s'attache surtout à démontrer l'existence de certaines causes permanentes, l'autre à saisir l'activité de l'instinct et la spontanéité du génie : il n'y a rien là qui ne suive naturellement de leur point de vue général; et ce n'est point le lieu de faire la critique de leur œuvre, mais bien seulement d'en signaler l'idée directrice', Cournot a été amené à s'occuper, lui aussi, de l'histoire; et ce qu'il a pris à tâche, c'est d'y démêler de l'ordre'. Pour lui, il y a un ordre dans les choses, au milieu du hasard et qui le domine, comme il y a une raison dans l'esprit, au-dessus de toutes les facultés et qui les dirige. « Le rapport de la raison et de l'ordre est extrême; l'ordre est ami de la raison et son propre objet. » Le mot est de Bossuet : Cournot l'a fait sien. La raison cherche les lois qui constituent l'harmonie du monde, et elle leur attribue des degrés divers de probabilité. Somme toute, la raison n'est qu'un sentiment intime, une sorte de tact spéculatif. La philosophie a pour rôle, d'une part, en critiquant la connaissance scientifique, de découvrir une faculté supérieure mais non transcendanle, qui donne la probabilité et non la certitude; d'autre part, de recueillir les probabilités les plus hautes et, la critique faite, d'établir, en quelque sorte, des conclusions hypothétiques. La matière est

\. Renan : V Avenir de la Science, écrit en 1848-4'J; Fragmentif philosophiques, écrits autour de IStJO; Dialogues philoxophiques, écrits en iSIl. Voir Caro, Janet, Ravaisson, op,?. ci/s. Sur les lUictuations de Renan, voir Scailles,jEJ;'ne*f Renan; Henri Berr, Vie et Science.

2. Considéraiions sur la marc/te des idées el des évcnemenls dans les temps modernes (1872).

une réalité, elle est « l'assise fondamenlalo, le support de toute l'architecture de la nature » ; mais, connue dans l'esprit, elle ne peut être conçue que par analogie avec l'esprit; dans la vie, quelque chose s'ajoute à la matière; dans la raison, quelque chose à la vie; Vâme enfiu est supérieure à la raison. Cette hiérarchie, d'ailleurs, est-elle l'ctTet d'une évolution intime ou résulle-t-elle d'éléments superposés? C'est sur quoi Cournot ne s'explique pas, et sa philosophie du probable laisse une place à la croyance '.

Il était naturel que, dans cette crainte du dogmatisme et parmi ces formules diverses de positivisme oij les lois efficientes et finales étaient mises en évidence, on remontât jusqu'à Kant — qui, par sa critique, avait, tout à la fois, borné la connaissance aux phénomènes et assuré la fixité des lois.

On a vu plus haut que la philosophie écossaise avait tiré parti du kantisme pour développer ce qu'elle contenait de germes sceptiques. Ilamilton, avec Kant, avait déclaré que le conditionné seul est concevable, et il avait dépassé Kant en rejetant le concept même d'absolu; il avait donné — ainsi qu'après lui son disciple Mansel — un grand éclat à ce principe de relativité de la connaissance : il avait combattu avec force et la métaphysique intuitive de Schelling- et la psychologie rationnelle de Cousin. Mais il aboutit à rétablir une doctrine analogue, sinon à l'idéalisme allemand, du moins au spiritualisme français , le « Réalisme naturel » : et il le fit par le procédé intéressant — mais qu'il appliqua grossièrement et pour ainsi dire trop en bloc — de la croijcmce. « Cette obligation de croire l'inconcevable ne doit pas étonner; ne sommes-nous pas forcés de croire aux données de la

1. Voir surtout Essai sur le fondement de 7ios connaissances et sur les caractères de la critique philosophique (1851) et Matérialisme, Vitalisme, Rationalisme (18".j). — Ravaisson, Janel, ops. cils.; Liard, Un géomètre philosophe, Revue des Deux Mondes, 1" juillet 1817.

2. L'idéalisme allemand, dès le début du siècle, a exerce une certaine influence en Angleterre, mais vague, plutôt littéraire que vraiment philosophique : Coleridge, plus lard Carlyle.

conscience qui, ne pouvant se ramener à des principes supérieurs, demeurent incompréhensibles? A^osa/y^rm^^d'ons originelles sont moins des connaissances que des croyances (là gît l'opposition d'Hamilton à Cousin). La croyance a une certitude supérieure à celle de la connaissance : celle-ci repose en définitive sur une croyance primitive et en tire tout ce qu'elle a de certitude, tandis que la croyance est la source de toute certitude.... Nous sommes contraints d'abandonner l'orgueilleux aphorisme : InleUige ut credas d'Abélard, pour nous contenter de l'humble : Crede nt intelligas d'Anselme*. »

Mais s'il revêtit diverses formes en Angleterre et en Allemagne, c'est en France, au milieu du siècle, avec M. Renouvier, que le néo-criticisme a eu le plus d'originalité. — Lui aussi, d'ailleurs, ce penseur indépendant et sincère, fut do bonne heure frappé du rôle que joue la croyance dans l'acte ou dans la suite des actes par où un homme s'attache à une doctrine. D'une première étude des philosophes modernes il tira cette conclusion : qu'il fallait concilier à la façon de Kant l'expérience et les concepts a jiriori, en renonçant à atteindre les êtres en soi, faire intervenir la croyance dans les questions qui dépassent l'ordre des phénomènes; rendre compte des antinomies de la spéculation transcendante ^ A titre donc de poslulat, et non point de vérité évidente, il admit alors la réalité de l'être infini, — une infinité de monades constituant au sein de Dieu le sujet et l'objet, la pensée et l'étendue : et par celte conception il chercha à concilier les antinomies. Il affirma que dans toute la philosophie moderne, de Descartes à Kant et Hegel, le principe — ouvertement ou non, consciemment ou non appliqué — de la conciliation des contradictoires — moi et non-moi, fini et infini, déterminisme et liberté — avait présidé à lamétaphy-

1. Voir Stuarl Mill, la Philoiopltic de UamiUon, et la préface du Iradiicteur, p. xxvm.

2. Voir, dans ï Esquisse d'vne classification sijslématique, Comment je suis arrivé à cette conclusion, l. II, p. 362.

sique : lui-même, en conséquence, il voulait fonder un « vaste éclectisme, mais un éclectisme méthodique, embrassant dans ses solutions l'ensemble du mouvement cartésien, en même temps que les vues les plus hardies des penseurs antérieurs à Descartes et postérieurs à Kant : Giordano Bruno, Hegel. — Ce mot éclectisme était tout à fait de circonstance en 18i2' . » Mais une sourde inquiétude continua à faire travailler la pensée de M. Renouvier : il ne put se résoudre à sacrifier le principe de contradiction; et il chercha s'il ne fallait pas bien plutôt, par le sacrifice d'un des termes, résoudre les antinomies de fini et à' infini, de liberté et de déterminisme — comme aussi de chose et à'idées, (dévolution et de création, de bonheur et de devoir : et c'est le second terme qu'il crut pouvoir rejeter. Le fini est le vrai'; il n'y a que des phénomènes, qui ont un commencement absolu — en sorte qu'il peut toujours se produire des commencements absolus; le temps, l'espace, la matière sont des rapports que soutiennent les phénomènes : et il ne faut parler ni de la substance, ni de cet Absolu inconnaissable qui est comme l'abstraction de la substance. « Il n'est pas nécessaire que nous comprenions toutes choses » ; l'incompréhensible est préférable au contra-

1. Esquisse, II. 369. Voir le Manuel de la philosophie moderne. Préface, p. vu : « On rencontrera dans la conclusion dogmatique de ce livre un grand mot, écleclisme, sur lequel on dispute beaucoup aujourd'hui, et sur lequel on s'entend très peu.... Le to7't des systèmes est de se croire ennemis et de se combattre quand ils ne sont que contradictoires, et quand la contradiction siège dans la raison même. Il serait consolant de regarder l'erreur comme rare chez les plus grands esprits, et si l'on parvenait à jusliller cet aperçu, la haute impartialité de notre siècle et son enthousiasme pour l'histoire, et, si l'on peut dire, son amour pour les contraires, recevraient la première et la plus naturelle des explications... Voilà l'œuvre à laquelle j'essaye de donner un commencement systématique, afin de venir en aide à ce que je crois être le sentiment confus d'un très grand nombre. >> Livre septième, II. i, p. 412 : « ... L'éclectisme n'a pas fini son œuvre : il la commence. Nous vivons dans un siècle profondément éclectique, et le nouveau créateur de ce vieux mol l'a admirablement choisi pour servir de drapeau à l'âge des réhabilitations, à celui des éludes historiques et critiques.... Et, on peut le dire, jamais ce mot, bien rarement eniployé antérieurement à notre époque, trop peu compris encore aujourd'hui, n'a pu être entendu, avant nos jours, dans ce sens admirable où beaucoup d'hommes de cœur et d'intelligence se mettent à l'envi à l'entendre et à le pratiquer .... »

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