‹ L'avenir de la philosophieChapitre 184 sur 265 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

le passage de l'inférieur au supérieur*; pour éviter enfin la transcendance, unir par un artifice imprévu le Créateur et la création, l'unité et la pluralité, le fixe et le changeant — comme si, d'ailleurs, sans quelque chose de subsistant, cette conscience primitive pouvait rayonner dans l'univers! Rien n'est plus significatif que de voir ce vigoureux esprit s'embarrasser dans la question du grand « empire », des petils « empires » et de leur rapport. Et rien n'est plus intéressant que de voir, tandis que des psychologues-métaphysiciens affirment partoul l'amour, la liberté, la volonté, ce criliciste — après Kant et certains de ses disciples — opposer à l'évidence inlellecluelle la croyance, qui interprète le monde en fonction de la loi morale % la croyance, qui est une sorte de pari ^ mais qui réalise son objet ou qui tend du moins à le réaliser ' : au fond, n'y a-t-il pas là quelque chose de la doctrine de l'idéal? — Et la Pensée moderne, parmi tous ces systèmes, dans ses doutes qu'elle vou<lrait vaincre, n'est-elle pas hantée surtout par le désir d'expliquer et la pluralité une et la mouvante réalité?

Au point oii nous sommes arrivés, il faut considérer un instant quelques effets produits par la spéculation. — Au lieu de concevoir deux mondes, — l'un transcendant, auquel l'autre serait suspendu, on tendait à ne plus admettre qu'un seul ordre de réalité et à chercher dans les choses mêmes le comment et le pourquoi des choses. Mais l'aspect était nouveau et déconcertant de cet univers qui n'était plus gouverné du

1. M. llenoiivier croit au progrès, mais il attaque rÉvolutionisme.

2. D'ailleurs, celle loi morale, comme Kant lui-même, M. Renouvier la prend trop pour une donnée première, irréductible. Le néo-crilicisme, avec M. Renouvier et M. Pillon, — autrefois infatigable rcdacleur de la Criligiie philosophique et directeur aujourd'hui de l'Année philosophique, — et leurs disciples français, attache une plus grande importance à la Critique de la Raison pralique ([u'on ne le fait en Allemagne et en Angleterre.

3. M. Renouvier rappelle, entre autres, Pascal et Rousseau. (Voir Esquisse, t. 11, pp. 29'J sfpi.) Le crilicisme, pour lui, va rejoindre la religion dans son essence.

4. Voir Ravaisson, op. cit.; Janet, la Phil. franc, conlemp.; Daiiriac, Grande Encyclopédie, article Crilicisme.

dehors : il y avait — comme l'a dit précisément M. Renouvier — une cosmodicée à faire, pour remplacer les théodicées désormais condamnées ou suspectes. Et, tandis que s'agitait la question des rapports du tout et des parties dans l'immanence, il était naturel qu'une philosophie se produisît, née du trouble et de l'impatience; sentimentale, morale, avant tout, mais fondant ensuite ses conceptions morales sur un système du monde; et qui, ou bien — préoccupée de l'individu et de ses droits au bonheur — établît une sorte d'optimisme égoïste et « satanique »', ou bien — frappée des misères, de l'infirmité, de la caducité humaines — renouvelât le pessimisme et l'ascétisme hindous-.

Mais précisément le cycle est clos : le point de départ de la longue recherche qui aboutit ici, c'était l'inquiétude de ce temps sur la destinée humaine et sur la règle de vie. Celte inquiétude va jusqu'à se traduire dans la spéculation; la pensée réfléchie reflète les troubles que son travail a fait naître : mais c'est à elle aussi, en continuant ce travail, de dissiper ces troubles. Elle rejette les conclusions téméraires et poursuit son œuvre; mais dans ces coups de désespoir elle comprend mieux de quel profond intérêt, de quelle néces site vitale est l'œuvre même qu'elle poursuit.

1. Max Slirner, plus lard Nietzsche. Quelque chose de cela peut-être dans Renan, par endroits. — « Je n'ai rien au-dessus de moi, ni en dehors de moi, ni en moi. Je ne suis pas soumis à l'esprit; l'esprit comme la chair ne peuvent être envisagés que comme des iiualités du moi, comme une propriété du moi. Ce qu'on appelle liberté de l'esprit est un esclavage du moi, car le moi est plus que chair et esprit. Le moi est l'indicible.... Pas plus qu'au-dessus de moi, je n'ai à côté de moi quoi que ce soit qui me lie et m'impose des devoirs. Je n'ai pas à me considérer comme une individualité à côté d'autres individualités, mais bien comme le seul individu qui existe pour moi. Tout le reste, hommes et choses, est mon bien, ma propriété dans la mesure où ma force me permet de me l'approprier. » Max Slirner, dev Einzifje und sein Eigenlhum (1845), cité par J. Thorel, les Pères de Vanarchisme, Revue Bleue du 15 avril 1893.

2. Voir Caro, le Pessbnisyne; James Sully, idem; Renouvier, Esijuisse et Année philosophique, 1892; Bernard Pérez, Revue p/til., janvier 1892.

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