Le facteur ethnique. — Parmi ces contingences d'où se
dégage une logique lenle, il n'en est pas de plus intéressante à considérer que le caractère des trois peuples intellectuels par excellence ou, plus exactement, que la nature de leur activité spéculative. Anglais, Allemands, Français ont pensé sans relâche pendant ces trois siècles; mais ils ont pensé ditTéremmenl; et ces difTérences se sont amorties par degrés, chaque peuple précisément corrigeant les d(ïux autres et se corrigeant par les deux autres.
On peut poser en principe — d'ailleurs avec toutes sortes de réserves — que l'Angleterre part de l'ohservation et induit, que l'Allemagne part de l'intuition et construit, que la France part de la conscience et raisonne. L'une s'attache au Phénomène, l'autre à l'Etre, celle-ci au Moi. Philosophie naturelle, métaphysique, psychologie : tel est l'aspect que la spéculation tend à revêtir chez chacune d'elles.
Si Cambridge platonisa volontiers et pencha au xyu" siècle vers le cartésianisme, Oxford apparut toujours — dès l'époque des nominalistes — comme la citadelle de l'empirisme. Au surplus, en Angleterre, l'idéalisme prend un caractère empirique; et, d'autre part, l'empirisme, le matérialisme même, y sont théistes. — Ce qu'il y a de raison dans les choses, que l'orthodoxie l'explique comme elle pourra, ou qu'une foi large le reporte à l'Inconnaissable divin : cependant, lions les phénomènes, améliorons la vie par la science expérimentale. La philosophie, c'est la science; et la rehgion complète la philosophie.
L'Allemagne n'a jamais rompu tout à fait avec les mystiques du moyen âge. Qu'il l'appelle Dieu ou lui refuse ce nom, le philosophe allemand se plonge dans l'Un-Tout : frappé d'abord des ressemblances, des harmonies, des desseins que présente l'univers, il remonte à la source éternelle qui s'épanche en flots infinis, toute en eux, toute par eux, une en substance et en essence. « Le panthéisme, a dit Heine, est le secret public de l'Allemagne »; le dynamisme est sa conviction manifeste, et c'est par le dynamisme qu'elle corrige
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Spinoza. « La doctrine de Spinoza, a dit Heine encore, voltige autour de nous sous la forme d'une chanson de Guethe » : n'apparait-elle pas, fixée mais transformée, dans ces paroles de Faust à Marguerite : « Qui ose le nommer? et qui confesser : je crois en lui? Qui peut sentir, et se permettre de dire : je ne crois pas en lui? Celui qui embrasse tout. Celui qui soutient tout, n'embrasse-t-il pas et ne soutient-il pas toi, moi, lui-même? La voûte du ciel ne s'arrondit-elle pas là-haut? La surface de la terre n'est-elle pas ferme sous nos pieds? Ne se lèvent-elles point, les étoiles éternelles, en nous adressant des regards amis? Est-ce que je ne te contemple point les yeux dans les yeux? Est-ce que tout ne sollicite pas ton esprit et ton cœur, et, dans un éternel mystère, l'invisible ne s'agite-t-il pas visiblement à tes côtés? Emplisen ton cœur, si vaste qu'il soit : et quand le Sentiment t'inondera de délices, emploie alors les mots que lu veux, appelle cela Bonheur! Cœur! Amour! Dieu! Je n'ai point de nom qui convienne! Sentir, c'est tout; le nom est bruit et fumée, nuage qui dérobe la splendeur du ciel. » La philosophie ici est religion; et la science procède de la philosophie'.
Dès le moyen âge, la spéculation, en France, parmi les grandes querelles des scolasliques, se présente très complexe. Le philosophe français a une ferme conception de son moi raisonnable : il l'oppose au non-moi, que son bon sens, d'ailleurs, estime réel; mais il a une conception ferme aussi, ou au moins une conviction implicite, de l'universalité de la raison. Il analyse, mais c'est pour relier — par la raison analytique elle-même. Un même temps, après Montaigne et Charron, avec Naudé et La Mothe le Vayer, en attendant Bayle, réunit Descartes et Gassendi, — l'un qui part de la pensée.
1. Il n'est pas nécessaire de rappeler tout ce qu'embrasse la Faculté de philosophie allemande. « On a déjà remarqué (|ue par le moL science tOLit courl, les Français entendent la science de la nature (Nalurwissenschafl), et que par celui de Wissenschaf't tout court, les Allemands entendent les sciences de l'esprit >(ieistes\vissenschaft) >< Du Bois-Reymond, Revue scienlif., 10 novembre 1883.
mais qui ne supprime pas la matière, l'autre qui s'attache à la matière, mais qui ne supprime point Fàme. Aucun pays n'a compté plus d'éclectiques pour concilier tant bien que mal, en leur superposant une Raison souveraine, des éléments divers; et aucun pays n'a compté plus de sceptiques pour dénoncer l'insuffisance ou la témérité des systèmes, pour ramener ainsi l'homme à ce point central, sa conscience, où la raison est le nœud du moi et des choses. Si l'Ang-leterre veut éparpiller le moi en phénomènes, la France résiste; mais elle résiste encore si l'Allemagne veut absorber le moi dans le Tout : il est vrai que l'Angleterre l'incite à chercher le rapport des phénomènes au moi, et l'Allemagne le rapport du moi au Tout. Ici — puisque la philosophie est surtout psychologique — science, philosophie et religion sont distinctes : mais elles cherchent à se fondre. Si prématurément elles y prétendent parvenir, — comme avec Descaries, — l'illusion est de courte durée. Nulle part la lutte du dogmatisme et du scepticisme n'est plus vive; nulle part la position n'est plus centrale, nulle part le sol plus ferme d'où s'élance au savoir la pensée.
Comme ces diapasons qui s'accordent entre eux on vibrant, en pensant les génies ethniques se mettent à l'unisson peu à peu : peut-être la pensée française — si elle est constante avec elle-même, ou mieux si elle prend encore davantage conscience de soi — est-elle la plus propre à parfaire l'accord *.
1. Ilesl bien évident que la question de l'inleiligence ethnique ne préjuge rien sur la question — très complexe — des races et de leur rôle dans l'histoire. — Ce que je dis ici des caractéristiques intellectuelles me semble ressortir de tout ce qui précède. On peut voir, d'ailleurs : de Rémusat, Histoire de la Phil. en Ançjlelerre; DucUle, Histoire de la civilisation en Angleterre {e^n particulier, t. I, pp. 278 sqq. de la trad. franc., pour ce qui concerne la diiïérence entre Anglais et Écossais); Taine, Histoire de la litl. anglaise; Lyon, Histoire de l'Idéalistne en Anf/lelerre au AT///" siècle (particul. p. 471); — Mme de Staël, Henri Heine, Lange ; surtout Boutroux, Jacob Boeinne et Leçon d'ourerlvre h la Faculté de Montpellier, lievue Bleue, 1876. Cf. FalcUenberg, Geschic/tte der neueren Phil., Einleitnng, s. 53, Der pkilosophische Charakter der Enç/ldndcr; Franzosen und Deutschen. Il est un peu partial pour l'Allemagne : « Der Franzose vorwicgend zur Schiirfc, der Englander zur schlich-