Cité par .Milhaud, la Certitude loghiue, p. 14S
à certaines règles. Obéir à une loi, se conformer à une règle, suppose une intelligence, une volonté, une faculté de faire ou de ne pas faire, ce qui ne s'accorde pas avec les idées que nous avons de la pure matière '. » Cette réflexion de Herschell est curieuse, et il est digne de remarque que la science use pour ordonner les choses d'un mot tout chargé de signification subjective. C'est pour avoir à la fois compris ce rôle de l'esprit et perfectionné l'étude empirique des phénomènes que la science du xix'' siècle a fait un bond si prodigieux. « Bacon, dit Liebig-, attribue, dans la recherche, une haute valeur à l'expérimentation, dont cependant il ne connaît pas l'importance; il la regarde comme un outil mécanique qui, mis en mouvement, exécute l'œuvre par lui-même; mais, dans la science de la nature, toute recherche est déductiveou aprioriquc; l'expérimentation n'est qu'un moyen auxiliaire pour le processus de la pensée, pareil au calcul; il faut nécessairement que la pensée la précède dans tous les cas, si l'expérimentation doit avoir un sens quelconque. Une recherche empirique de la nature n'existe pas dans le sens propre du mot. Une expérimentation, que ne précède pas une théorie, c'est-à-dire une idée, est à l'étude de la nature ce qu'est à la musique une crécelle d'enfant-. » — Les naturalistes •'' se sont mis à exercer consciemment cet elTort de coordination,» ce droit à la synthèse dont usent si largement et avec tant de bonheur les physiciens et les chimistes * ».
1. Discours sur l'étude de la phil. nat., par. 27. Voir liv. II, chap. vu, De la formation et de la vérification des théories, sur les hautes induclions où « la raison pure a plus de marge », où l'esprit est moins surchargé et s'agite dans son élément (eu partie, par. 201).
2. Discours sur Bacon, cité par Lange, Histoire du mat., t. II, p. 189. Voir Revue scientif., t. IV.
3. Perrier, la Phil. zoologique avant Darivin, p. 139. Voir des citations de Geoffroy Sainl-Hilaire et de Johannes MûUer.
4. Voir Tyndall, la Chaleur, p. 46, sur l'imaginalion, entendue comme « capacité ordonnée, disciplinée, dont l'unique fonction soit de créer les idées que lui demande impérieusement rintelligence «. Duhem {Introduction à la mécanique chimique) cite un passage remar(|uable de Sainte-Glaire Deville : « Toutes les fois que l'on découvre un fait exceptionnel, le premier travail, je dirai presque le premier devoir imposé à l'homme de science, est de faire tous ses efforts pour le faire rentrer dans la règle commune par
« Dans quelques écoles on professe un grand dédain pour les vues de l'esprit, a dit Henri Milne-Edvvards, et l'on répète à chaque instant que les faits seuls ont de l'importance dans la science. Mais c'est là, ce me semble, une grave erreur.... Exclure les vues théoriques de l'histoire des phénomènes de la vie serait priver les sciences naturelles d'un élément qui leur est nécessaire '. »
Qu'en apparence l'idée provoque une observation ou une expérience, ou bien que l'observation, que l'expérience jmur voir provoque une idée, au fond, Finvention scientifique procède toujours de même : les faits d'abord inquiètent l'esprit parce qu'ils lui sont étrangers; l'esprit s'ingénie pour se les annexer, en quelque sorte, et il fait ratifier aux faits euxmêmes l'extension qu'il tente à leur ég^ard de son principe d'unité. Nul sur ce point n'a vu plus clair que Claude Bernard. 11 faut toujours, quand on traite de la découverte scientifique, en revenir à cette admirable Introduction à la médecine expérimentale ^ L'idée s'intercale entre les faits et les faits; elle naît à propos des faits, mais elle naît de la raison; et elle se soumet aux faits pour les soumettre à la raison : voilà ce qu'avec une merveilleuse évidence a établi ce penseur ignorant qui ne savait rien que son génie ^ « Un fait n'est rien par lui-même, il ne vaut que par l'idée qui s'y rattache ou par la preuve qu'il fournit. Nous avons dit ailleurs que quand on qualifie un fait nouveau de découverte, ce n'est pas le fait lui-même qui constitue la découverte,
une explication qui exige quelquefois plus de travail et de méditation que la découverte elle-même. Quand on réussit, on éprouve une bien vive satisfaction à étendre, pour ainsi dire, le domaine d'une loi physique, à augmenter la simplicité et la généralité d'une grande classification... » [Recherches sur la décomposUion des coj-ps par la chaleur et la dissociation, Bibl. Univ., archives, nouvelle période, p. 52.). Voir aussi Duheni, les Théories de l'optique. Revue des Deux Mondes, i" mai 189i.
1. Voir Perrier, op. cit., p. 140, et Revue scient., 13 décembre 1879.
2. Voir surtout I, ii, De l'idée a priori et du doute dans le raisonnement expérimental.
3. J'ai entendu le regretté M. Marion déclarer que Cl. Bernard n'avait jamais lu un philosophe jusqu'au moment où les philosophes s'occupèrent de son Introduction et où il eut l'occasion de lui demander à lui-même quelques indications sur la philosophie.
mais bien l'idée nouvelle qui en dérive ; de même quand un fait prouve, ce n'est pas le fait lui-même qui donne la jn^euve; mais seulement le rapport rationnel qu'il établit entre le phénomène et sa cause ^ » Le propre du génie scientifique, c'est cette intuition oii l'idée apparaît : or « cette idée a priori, qui surgit en nous à propos d'un fait particulier, renferme toujours implicitement, et en quelque sorte à notre insu, un principe auquel nous voulons ramener le fait particulier ' », et ce principe lui-même est un anneau d'une chaîne suspendue au besoin unifiant de l'esprit. Il faut, dit Claude Bernard, dans la science, « avoir une foi robuste et ne pas croire », c'est-à-dire douter des théories changeantes, des formules provisoires, mais croire fermement aux principes ^
Voilà, diront quelques savants, qui est incontestable; c'est accordé désormais : la science n'est point un simple registre écrit sous la dictée des phénomènes; elle est une création de l'esprit. Mais n'allez point de là tirer des conclusions téméraires. L'esprit applique aux phénomènes une loi d'unité : comment voir là de l'anthropomorphisme? Une loi ordonnant des phénomènes, des phénomènes soumis à la loi : qu'en voulez-vous conclure sur l'essence des choses? Au reste, que parlez-vous de la soumission des phénomènes à votre loi? Vous interposez entre eux et la loi tout un appareil de méthodes et d'hypothèses qui les joig'nent tant bien que mal. La science est une langue commode, qui substitue aux phé-