Macaulay, étude sur Bacon, dans les Essais
que des hommes, nous borner, comme quelques-uns le veulent, à des connaissances humaines, nous réduire, tout mortels que nous sommes, à une condition mortelle; il faut nous affranchir, au contraire, autant qu'il est en notre pouvoir, des liens de la condition mortelle* ». Mais de Bacon il faut retenir cette conception d'une puissance conquérante, d'une méthode active, et cet enthousiasme de l'œuvre à accomplir.
C'est une absurdité et un leurre que l'impassibilité dans la recherche, que ce désintéressement et cette froideur dont on fait une loi au savant. Le savant doit être calme, mais intimement ému. Certes, dans la bataille, le sang-froid et le calcul sont nécessaires : mais avec la seule prudence, sans l'amour de la gloire, sans l'amour de la patrie, sans tout ce qui frémit et palpite dans son cœur, que vaut un chef? Quel ressort a-t-il pour vaincre? Et lui aussi, l'homme qui cherche et qui pense, il livre un combat dont le prix est singulier; l'instrument dont il dispose pour la victoire est d'une singulière puissance : le désir, la confiance, la joie, toutes les émotions peuvent agiter son cœur, — pourvu que son intelligence demeure patiente et lucide.
1. Morale à Nicomaque, X, vu. <• Dès l'âge de seize ans, à l'Université, la philosophie d'Arislote déplut à Bacon, parce qu'elle lui semblait inutile pour la vie, « incapable de produire des œuvres qui servissent au bien-être de l'homme ». Taine, op. cit., p. 394.
« Vous n'avez pas le droit (i'oublier la vie à force de penser »
(FiCHTE, Discours à la nation allemande, XIV, m.)
Sous ce litre, — qui rappelle Kant et sa superbe confiance en son esprit, mais qui n'annonce ici que les résultats do la Pensée collective, — je voudrais résumer en quelques propositions, pour plus de précision et de clarté, tout ce qui a été établi jusqu'à présent dans cet ouvrage. Souvent l'abondance du développement fait paraître plus solide qu'elle ne l'est une trame d'idées : c'est une raison pour que le penseur honnête simplifie l'expression des siennes.
Voici donc une chaîne de propositions dont la certitude va décroissant parce que les derniers anneaux n'en ont pu être encore rivés par le temps.
4. Celui qui cherche la vérité doit mettre en doute tout le contenu de l'esprit, sans excepter ni les données de la science ni les dogmes de la religion.
2. Il y a une méthode pour savoir si l'esprit humain est capable de vérité, et cette méthode est historique. La vérité n'étant accessible à l'individu que si elle l'est à l'humanité, il faut commencer par réfléchir la réflexion des philosophes, par
repenser la Pensée humaine et prendre conscience de son histoire.
3. Or l'histoire de la Pensée manifeste les progrès de la Pensée. C'est une erreur de croire à l'éternel conilit et à l'éternel recommencement des systèmes. Parmi les contingences, un travail logique s'est poursuivi dont les résultats finissent par éclater.
4. La pensée affirme l'unité du sujet et de l'ohjet et, d'ans son travail, cherche à la concevoir. Il apparaît que l'idéalisme et le matérialisme sont également absurdes, que le dogmatisme est aussi intenable que le scepticisme : seul d'entre les systèmes possibles, le monisme subsiste, — mais comme hypotbèse à prouver et non comme vérité établie.
5. Le progrès de la Pensée aboutit surtout à mettre en évidence l'agent de ce progrès même : et c'est la Science. La Science est une méthode de résolution des problèmes philosophiques : elle est la méthode active pour établir la vérité.
6. Pour comprendre le rôle de la Science, il faut se faire une juste idée du savoir positif : il faut avoir précisé la valeur foncière de la psychologie et son rapport avec la science vulgaire ou étude objective des phénomènes.
1. La psychologie découvre dans la conscience la réalité du moi et celle du non-moi : elle définit le moi comme unité sentante et, par suite, unifiante; elle pose le non-moi sans le définir. Mais le non-moi n'est concevable que d'après le moi. La science repose sur une hypothèse nécessaire, qu'elle prouve peu à peu : elle est une application, d'abord spontanée, du moi au non-moi, une extension de la psychologie,
8. L'esprit n'analyse les phénomènes que pour les mieux unifier. Dans la connaissance empirique, il constate leurs rapports; il en démêle de constants : ce sont les lois. Dans la connaissance mathématique et la connaissance historique^ il approfondit les lois.
9. La mathématique affirme et prouve une unité qui est dans la causalité; l'historique afiirme et prouve une unité qui
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se fait par la causalilé. Elles procèdent de deux principes — celui d'identité et celui (runiliration — qui ont leur origine dans la nature du moi. L'application heureuse de ces princi})es étend l'être du moi au Tout. L'anthropomorphisme est légitime, à condition d'ôlre épuré.
10. Il y a, s'éclairant l'une l'autre, une nature faite et une nature qui se fait; il y a des règ-nes, en quelque sorte, superposés : le règne inorg-anique, le règne organique et le règ-ne moral ou pensant. L'étude du second, si l'on rapproche les notions empiriques de forme et de mouvement de la notion subjective de sensibilité, permet de concevoir jusqu'à un certain point comment se concilient l'identité et le changement, la multiplicité et l'unité. Le réel se diversifie par les nodalités, pour ainsi dire, d'une sensibilité ditTuse, et s'unifie par l'unilication des unités sentantes. Mais ici les termes nous trahissent.
11. Il n'y a pas de connaissance « métaphysique ». Les problèmes métaphysiques, ou bien n'existent pas, ou peuvent être transposés en problèmes scientifiques. Les difficultés de la substance, de l'infini, de l'espace et du temps viennent de ce qu'on introduit dans l'être des conceptions phénoménales. Le phénomène n'explique pas l'être : il en exprime le dessin intérieur et changeant. Le problème de la liberté ou de la conting-ence, c'est, précisément, mais mal posé, celui du changement, de l'unification dans l'unité.
12. La Science s'attaque à l'Etre. L'être qui est, l'être qui se fait, les rapports dans l'être de ce qui est avec ce qui se fait : voilà le triple objet de la recherche synthétique. Mais l'unité qui est se prouve à mesure qu'apparaît mieux l'unité qui se fait. x\insi, c'est le problème de l'unification qui doit orienter la Synthèse des sciences.
13. Mais l'unité ne serait prouvée définitivement qu'une fois faite. L'histoire humaine prend dès lors une importance double, spéculative et pratique. Elle est quelque chose d'inachevé : l'unification aboutit dans l'humanité à la pensée consciente qui la continuera.
14. Il importe de tirer les sciences de l'humanité du chaos où elles sont plongées. Les éludes proprement historiques tendent à une psychologie des peuples et des caractères; les études sociologiques tendent à une psychologie sociale, où la société serait définie comme l'être dans lequel la réflexion atteint l'Etre. Mais l'histoire et la sociologie ne sont que des points de vue : il y a une Synthèse historique à créer, pour préciser la loi humaine et les résistances à l'accomplissement de cette loi.
15. L'Histoire est le nœud de la science et de la vie : par elle, la Synthèse règle l'activité, la règle d'activité détermine le rôle et l'avenir de la synthèse. Ce qu'est la psychologie à la conception de la science, l'Histoire l'est à la direction de la Synthèse : et, comme l'anthropomorphisme, l'anthropocentrisme est légitime, à condition d'être bien entendu.
16. Il y a un inconnu immense : il n'y a pas d'inconnaissable. L'humanité possède la vérité, mais comme hypothèse. Elle affirme, elle conçoit, elle prouve peu à peu l'unité. Elle vit sur un dog'matisme expeclant. En un sens, le problème philosophique est résolu; en un autre, il se résout par la Synthèse dans l'Histoire. Et partis de l'Histoire, nous y sommes revenus.