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De V Allemagne, III" partie, chap. i

étaient des doctrines. Elles ont cru, comme le spinozisme, que la solution du problème moral n'était pas dans les formules immédiates de la conscience commune, et que la dernière raison de notre destinée n'était pas dans les motifs empiriques et purement humains de notre conduite; elles ont affirmé que la notion de moralité devait se résoudre en une notion plus large, plus compréhensive, qui ne fût pas resserrée et étouffée dans les limites de notre action'.... » Le mot même de « philosophie » n'implique-t-il point, par son sens étymologique, cette portée morale de la spéculation^?

Il ne saurait y avoir de morale « indépendante », si l'on entend par ce mot, non pas une morale qui ne repose sur aucune autorité extérieure h l'esprit humain, mais une morale qui ne repose sur aucun principe. C'était là notre point de départ : toutes les Œuvres de morale indépendante — unions pour la culture ou pour l'action morale, compagnonnages de vie nouvelle ^ — sont très précieuses par ce qu'elles affirment, mais inefficaces à cause de ce qu'elles nient ou ignorent : elles peuvent produire, mais non prolonger des efîets salutaires. Qu'on lutte contre le « nihilisme moral », rien de mieux; que par des actes généreux et de nobles paroles on puisse éveiller pour le bien des forces dormantes, soit : mais ces forces ne tarderont pas à languir si, à tout prix, on ne justifie ce bien où elles tendent \ — Et cependant, dans celte conception de la morale indépendante il y a une part de vérité : c'est que la théorie morale interprète et fait com-

1. Voir Delbos, op. cil., Inlrod., p. x ; Blonilel, op. cit. : ■> La coiinnissance de la vérité absolue, étant l'unité de la science et de la vie, est éminemment la science de la vie " (p. 25); Rauli, Essai sui- le fondement met. de la morale.

2. « Nous ne séparerons pas l'art de la vie de la science des choses.... Nous chercherons la loi de notre activité dans le but de notre e.xistence, si du moins notre existence a sa raison dans un but. » Secrétan, Phil. de la liberté, t. I, p. 19.

3. 11 y en a, à l'heure présente, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, comme en France et aux États-Unis.

4. « Notre but consiste, si l'on peut dire, à montrer qu'il n'y a pas de but au sens propre du mot. Comprendre cela, c'est réaliser en soi la liberté ou l'esprit " (?) Bull, de P Union pour raction morale, n" 3, p. 09.

L'ÉTHIQUE 4a 1

prendre la pratique, mais ne la crée point. La morale existe avant de se formuler, — comme il y a une pensée avant qu'il y ait-une logique, ou des arts avant qu'il y ait une esthétique. Mais une fois que la réflexion s'exerce, l'homme ne se contente plus de constater : il lui faut une explication. En formulant les règles spontanées de sa conduite, il en formule, hicn ou mal, le principe immanent. Et sa conduite, dès lors, ne résulte plus seulement des impulsions et des inventions d'une activité spontanée, mais aussi du contre-coup de la réflexion sur la spontanéité. Refuser, par conséquent, de lui donner une explication, c'est méconnaître ce besoin suprême qu'il a de réfléchir sa vie, de vivre sa réflexion; c'est risquer de tarir l'action. Mais toujours la vie, dans son jaillissement profond, aboutit à des formules morales et provoque l'eflbrt <le la réflexion à nouveau.

Il y aurait ici une histoire de la Réflexion morale à tracer, qui serait le pendant et le complément de noire histoire de la Pensée spéculative; et il y aurait à montrer comment les théories opposées se rapprochent peu à peu, dans ce travail logique, pour produire une doctrine qui réfléchisse exactement la vie. Mais les différents systèmes s'épanouissent en morales appropriées*, qui sont impliquées dans l'histoire de la Pensée et que parfois nous avons indiquées explicitement. Il suffira, par conséquent, de caractériser d'une façon un peu schématique les principales attitudes de la Réflexion morale, et de faire apparaître, ici encore, le résultat de l'eflort collectif : en même temps que les systèmes, s'unifiaient peu à peu les morales qui s'y rattachent".

1. D'une façon au moins approximative : des éléments étrangers au système peuvent s'y mêler.

2. Renouvier, Classification. ,■; Janet et Séailles, les Problèmes; .lanet. Morale; Bertrand, Principes de philosophie morale; J. Thomas, id.\ Fouillée, Crit. des si/sf. de mor. conlemp.; Guyau, la Mor. angl. eonlemp., hJssai d'une inorale sans obligation ni sanction: Delbos, op. cit.; Simmel, Einleitunçj in die Moralwissenschaft; nombreux art. dans les Revues de Phd.,de Met. et de Mor., et de Sociologie (Paulhan, Durkheim, Belot [l'Utilitarisme et ses nouveaux critiques, notamment], Ruyssen [la Morale dans la phil. allem. conlemp ,

Le matérialisme, toute philosophie à tendance matérialiste, aboutit naturellement à une morale empirique où les penchants sont considérés comme dérivant de l'expérience sensible, c'est-à-dire à une doctrine du plaisir ou de l'amour de soi comme fin; et il peut aller, par une conséquence logique, jusqu'à la justification ou à l'apologie de la débauche, de l'égoïsme et de la force. Mais, puisque toute spéculation est tenue de réfléchir la réalité, il s'agit pour le matérialisme de faire sortir de son principe tout ce qui est donné dans la pratique, de retrouver, en les transformant plus ou moins, cette sagesse et cette vertu que l'activité spontanée impose, comme des données, à la réflexion. La doctrine du plaisir devient doctrine de l'intérêt bien entendu ou du bonheur; et, de façons diverses, le bonheur hnit par être conçu de telle sorte que, par une liaison naturelle, l'amour de soi ne va point sans l'amour des autres. — Pour La Mettrie, par exemple, '( comme nous ne sommes que des corps, nos jouissances intellectuelles même les plus élevées sont, par conséquent, en vertu de leur substance, des plaisirs corporels : mais, quant à leur valeur, ces plaisirs dilTèrent beaucoup les uns des autres. Le plaisir sensuel est vif, mais court; le bonheur qui découle de Vharmonie de tout notre être est calme, mais durable. L'unité dans la variété, cette loi de la nature entière, se retrouve donc ici; et il faut reconnaître en principe que toutes les espèces de plaisir et de bonheur ont des droits égaux, bien que les natures nobles et instruites éprouvent d'autres jouissances que les natures basses et vulgaires*. » Et lorsqu'il dit : « On s'enrichit, en quelque sorte, par la bienfaisance et l'on prend part à la joie qu'on fait naître », il tire, grâce à la sympathie, la vertu de Fégoïsme, — comme

Hartmann, Wundtet Paidsen, etc.). « MM. Ilarlinann, Wundt el Paulsen cherclienl avant tout à reprendre les problèmes moraux au point où les a amenés l'évolution de la pensée philosophique : la première démarche de leur enquête est une histoire critique des théories morales qui ont été comme autant de facteurs de cette évolution, depuis ranti(|uité jusqu'aux temps modernes. » Ruyssen, Revue de met. el de mor., mars d89o, p. 215. 1. Lange, op. cil., t. \, IV° partie, chap. ii.

Volney, aux yeux de qui la nature a organisé l'homme « de telle sorte que les sensations des autres se reflètent eu lui; de là naissent des sensations simultanées de plaisir, de douleur, de sympathie, qui sont un charme et un lien indissoluble de la société ». — Mais, si complètement qu'on veuille remédier à l'atomisme moral et élargir l'amour de soi, l'amour des autres reste, au fond, un « égoïsme raffiné' ». Et l'idéalisme nie que l'égoïsme puisse se « raffiner » jusqu'à expliquer le phénomène positif de la vertu, — par suite, jusqu'à justifier la pratique vertueuse.

L'idéalisme, d'autre part, toute philosophie qui tend à l'idéalisme, aboutit à reconnaître un principe de perfection inné, par rapport auquel Thomme, dépassant en quelque sorte son intérêt propre, règle toute sa conduite, qui lui permet d'ordonner ses actes et de les relier à un ordre universel. La vertu est donc « un amour de l'ordre immuable - ». Mais, comme on ne saurait nier sans fermer les ^eux à la réalité que l'homme recherche naturellement le bonheur, il s'agit de faire sortir le bonheur de la vertu; et on s'attache de façons diverses à montrer que « la vertu seule est suffisante pour nous rendre contents en cette vie^ » par une satisfaction tout intime '. — Or le matérialisme n'admet pas que l'abnégation de soi à l'ordre universel, le bien pour le bien, donne des jouissances qui puissent répondre au phénomène positif de la tendance au bonheur, expliquer, par conséquent, et diriger la pratique.

Le monisme, dans la série de ses tentatives, — où il fait une part toujours plus large au sentiment moral, qui semble concilier la sensation et la raison, comme, dans l'ordre spéculatif, au dynamisme, — cherche à identifier en leur essence la vertu et le bonheur : il s'y essaie diversement depuis un Spinoza jusqu'à un Spencer et un Guyau. — Spinoza part d'un

i. Bùchner, V Homme selon lu acieiice.

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