‹ L'avenir de la philosophieChapitre 255 sur 265 · Bossuet, Sur l'ambition · texte numérisé non relu

Bossuet, Sur l'ambition

2. « Ce qui me paraissait auparavant la plus belle chose du monde, — l'existence raffinée, esthétique, les amours poétiques, passionnées, chantées par tous les poètes et les artistes, — tout cela me parait mauvais et dégoûtant. Au

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don et accroissement tout ensemble. — L'agitation et l'oisiveté usent et lassent : mais le travail utile, dont la fin est supérieure à l'individu, s'accompagne de force et de contentement; et ce travail, c'est, une fois la vie assurée, la recherche de la vérité. Sans doute, la loi morale est une loi d'amour qui tend à unir les hommes, — mais pour une fin suprême, pour la réalisation de la vraie loi, de l'Unité dernière. Se faciliter la vie, pour combiner leurs efforts; accomplir, dans l'union, la loi de TElre : là est le bonheur des

hommes; en cela consiste la civilisation Est-ce ainsi que

la comprennent les « heureux du monde », les « privilégiés », r « élite »?

L'idéal de vie que certains réalisent, et que presque tous cherchent à réaliser, a eu pour conséquence une émigration toujours croissante des campagnes vers les villes, des provinces vers la capitale. Les Français, a-t-on dit, n'ont qu'un Far-West pour émigrer : Paris. C'est à Paris, c'est dans les capitales, c'est dans les grandes villes, que tons les moyens de jouir et de s'étourdir se trouvent à portée de main; c'est là que les existences se consument le plus stérilement en une agitation trompeuse; c'est là que, dans la complication et l'arlifice, les forces vives de l'humanité s'épuiseraient à la longuet — Et voilà pourquoi les pages d'un Rousseau, d'un Tolstoï, sont si séduisantes, si rafraîchissantes à lire, où la paix, la liberté, la simplicité de la vie rustique, délicieusement dépeintes, font entrevoir à l'homme un asile de félicité. Et voilà pourquoi — depuis le commencement du siècle surtout — tous les ans plus nombreux, ceux qui le peuvent, dès qu'ils le peuvent, fuient vers les champs et les bois, vers les

contraire, bonne me parait la vie rude et indigente, qui modère les désirs sexuels; grave et importante me parait, moins l'institution humaine du mariage qui appose le sceau extérieur de la légalité à l'union d'un homme et d'une femme, que l'union même de chaque homme avec chaque femme... » Tolstoï, Ma Ueiif/ion, p. 233.

1. Les grandes villes font songer à ces monstres des temps préhistoriques, que leurs proportions gigantesques rendaient impropres k durer. — essais malheureux dans l'histoire de la vie.

montagnes, vers les grèves; ils vont pendant quelques semaines oublier tout; ils vont guérir le mal que la « civilisation » leur a fait; ils vont chercher tles forces — pour pouvoir en reperdre. — Mais le grand nombre, mais ceux d' « en bas ))?La « civilisation » dans les villes les attire, les enchaîne et les use sans merci.

En bas. — H y a des questions, nous l'avons dit, qu'il ne faut pas traiter par le raisonnement seul, mais bien après avoir reçu ces impressions directes qui donnent le branle au raisonnement.

Je traverse tous les jours un quartier populaire : boulevard bordé de fabriques, de hautes maisons où s'entassent d'innombrables locataires, et de restaurants, cafés, cabarets, brasseries louches. Aux heures où les ateliers s'emplissent ou se vident, je vois des défilés interminables d'hommes et de femmes aux vêtements sales et négligés, aux visages flétris, le teint blême ou terreux : des jeunes à qui manque la jeunesse, et des vieux à qui la vieillesse pèse double. Dans le nombre, il y a quelques gars et quelques hommes mûrs d'apparence saine et d'humeur joviale : on s'en étonne; quelques belles filles aux yeux vifs et aux joues fleuries : on les plaint. En passant, je saisis des lambeaux de conversations, plaisanteries niaises ou grossières, mots orduriers qui, lorsqu'une bouche de femme surtout les jette sans hésitation, me produisent une impression mêlée de dégoût et do stupeur. — Ils travaillent presque tous à des tâches inintelligentes, — dans une usine où les machines halètent sans répit, où le métal tout le jour résonne et crie, — ou bien à des tâches répugnantes, — dans une blanchisserie immense qui répand au loin son écœurante odeur de chlore. Quand un soleil brûlant, quand une chaleur lourde accable le large boulevard poudreux; quand la verdure d'un square ou le bruit clair d'un jet d'eau évoquent pour moi, dans un mirage de désir, l'ombrage des forêts ou la fraîcheur des plages dont bientôt je pourrai jouir; quand je songe à ceux qui, tout l'été, conli-

nueront leur dur et monotone labeur, et qui le continueront les saisons suivantes, et les années suivantes, jusqu'à la fin; qui, chaque soir, sortiront de l'atelier, couverts de sueur, harassés, pour regagner leur mansarde étouffante : alors, comme je comprends — oh ! je ne vais pas dire : les revendications haineuses et l'appétit de partage; cela, je me l'explique, certes, mais il n'en résulte pas de soulagement, et, somme toute, le plus grand nombre ne songent même pas à se révolter, tant la misère les abêtit, et ne font guère que ricaner devant l'excitation brutale, aux kiosques de journaux, des images socialistes; — non, comme je comprends surtout le besoin immédiat d'oubli, l'abus de la jouissance passagère, où le corps achève de se détraquer mais oii l'esprit achève de s'abrutir! Les cinquante cabarets que je compte pour une soixantaine de maisons, les bouges et leur attrait sordide : rien ne m'étonne plus. Dans la débauche et dans l'ivresse, c'est le paradis artificiel où tout de la misère s'efface pour un moment : on en sort malade et sombre, mais le cerveau vide; et la machine humaine fonctionne ainsi jusqu'au prochain besoin d'étourdissement. Quand, le lundi matin, sur les bancs du boulevard, je vois des ouvriers étendus, quelque hideuse mégère ivre-morte, je me sens partagé entre la répulsion et la pitié.

En somme, les foules du moyen âge, dans l'oppression et la famine, étaient heureuses parce qu'elles croyaient; la plus noire misère, elles l'oubliaient lorsqu'elles priaient : elles avaient le refuge du rêve, la béatifique vision d'un monde céleste; et, en attendant 1' o avenir » certain, les délices de l'agenouillement dans l'ombre des cathédrales, où filtre l'espérance en radieuses clartés. — Maintenant, elles ont la révolte ou l'alcool.

Sans doute, la condition matérielle des masses s'est améliorée : mais ce qu'elles ont gagné en prenant leur part des produits de l'industrie est bien compensé par les maux que crée l'organisation industrielle; et, d'ailleurs, ne secreuse-t-il

pas un abîme toujours plus large entre les déshérités et les privilégiés de la civilisation? Le contraste des vies, non pas subsistant mais accru, ne suffit-il pas à exaspérer les convoitises? L'ég-alité politique a-t-elle fait autre chose que rendre plus sensible, plus intolérable, l'inégalité extrême des conditions?... Mais ce sont là des considérations bien connues *. La souffrance est incontestable; elle est aiguë : pour y échapper, il y a donc l'alcool et la révolte.

L'alcool : on commence à s'apercevoir de toutes parts, à s'alarmer du ravag-e que font les boissons d'oubli. Comme en haut l'appétit de plaisir, en bas l'excès de peine ruine peu à peu les corps. « On est alcoolique comme on est morphinomane : qui a bu boira! On voit des hommes de trente ans avaler sans sourciller les affreux alcools que l'on brûle dans les lampes; les soi-disant liqueurs vendues dans les cabarets sont d'aiïreux toxiques. Aussi d'importants centres de travailleurs, sains et vigoureux naguère, sont saturés de ces poisons, brûlés jusqu'aux moelles On voit des ouvriers, alcooliques invétérés, travailler dix heures par jour à des besog'ues pénibles, avec une ardeur et une bonne volonté à faire pitié. Mais, à cinquante ans, ce sont des vieillards; ils ont perdu l'appétit et ne se soutiennent plus que par la dose quotidienne, sans cesse augmentée, de leur poison favori — La désorganisation de la classe ouvrière par l'alcool s'accroît d'année en année; il est impossible de prévoir où s'arrêteront les ravages; on va vers un abîme, qui ne s'aperçoit pas dans les ténèbres où nous marchons, mais qui n'en est que plus effrayant. L'ouvrier s'empoisonne dans le présont et dans l'avenir, jusque dans sa postérité. Aussi la statistique relèvet-elle dans la dépopulation de la France, dans son état mental, dans sa criminalité des progressions qui font frémir-. » —

1. Voir, en particulier, de Laveleye, le Socialisme contemporain, liilroduction.

2. '. Ceux qui vivent loin de tout centre industriel ne peuvent se figurer à quel point ce fatal engin d'abrutissement est redoutable, avec quelle aisance

Dès lors qu'on voit le mal, on se propose de le combattre : mais, la cause subsistant, l'efTet, d'une manière quelconque, ne peut manquer de se produire.

Il y a aussi la révolte : mais, encore une fois, ce ne sont pas les victimes peut-être qui protestent le plus violemment et qui préparent le plus efficacement quelque grande transformation; ce sont — pour ne rien dire des ambitieux qui exploitent et enveniment les baines sociales par intérêt personnel — tous ceux qui observent et qui comparent, qu'animent un sentiment de justice et un besoin de progrès. De là le socialisme chrétien, le socialisme de bien des philosophes et des moralistes, le socialisme dit scientifique, le socialisme de la chaire.

A vrai dire, ce mot de socialisme a plusieurs sens, et, en fait, il s'applique à des conceptions fort diverses. Etymologiquement, il ne désigne, par opposition à l'individualisme, que les doctrines qui favorisent l'intervention de la société — on dit presque toujours : de l'Etat — dans les arrangements économiques et, en général, dans les rapports des hommes. Mais d'une façon vague, il désigne couramment les théories, quelles qu'elles soient, qui condamnent l'inégalité des conditions, et il enveloppe toute aspiration à un état de choses plus équitable. Dans ce sens large, tout le monde est socialiste, — j'entends tous ceux qui comptent. — A travers l'histoire humaine, de plus en plus nette et pressante, retentit la même plainte — ou le même cri d'indignation. On n'a que l'embarras des textes : en particulier dans l'Ancien Testament, chez les Prophètes, et plus tard, sous la loi du Christ, dans les Pères de l'Eglise, abondent les paroles âpres et véhémentes. « Malheur à ceux qui ajoutent maison à maison

il se crée, avec quelle déplorable fécondité il se mulliplie.... Une baraque en planches; une table de sapin pour comptoir; deux ou trois douzaines de flacons à étiquettes alléchantes, avec leur verroterie accessoire; une autorisation préfectorale qui ne se refuse jamais : en voilà l'outillage élémentaire... •) Conférence de M. Léon .Alalo, ingénieur, analysée dans le Temps, Juillet 1895.

et qui joignent champ à champ, jusqu'à ce qu'ils n'aient plus d'espace et qu'ils habitent seuls au milieu du pays » ; « le riche est un larron » ; « le riche est un brigand » ; « l'opulence est toujours le produit d'un vol »; « c'est l'iniquité qui a fait la propriété privée » ; « la terre a été donnée en commun aux hommes : pourquoi, riches, vous en arrog-ez-vous à vous seuls la propriété'? » Bossuet était, au xvn" siècle, l'héritier d'une longue tradition lorsqu'il s'écriait éloquemment : (( ... Quelle injustice, mes frères, que les pauvres porlent tout le fardeau, et que tout le poids des misères aille fondre sur leurs épaules! S'ils s'en plaignent et s'ils en murmurent contre la Providence divine, Seigneur, permettez-moi de le dire, c'est avec quelque couleur de justice : car étant tous pétris d'une même masse, et ne pouvant pas y avoir grande différence entre de la boue et de la boue, pourquoi verronsnous d'un côté la joie, la faveur, l'affluence, et de l'autre la tristesse et le désespoir, et l'extrême nécessité, et encore le mépris et la servitude? Pourquoi cet homme si fortuné vivrait-il dans une telle abondance, et pourrail-il contenter jusqu'aux désirs les plus inutiles d'une curiosité étudiée, pendant que ce misérable, homme toutefois aussi bien que lui, ne pourra soutenir sa pauvre famille, ni soulager la faim qui le presse-? » De tous temps, mais surtout dans l'antiquité g-reçque et au xvm" siècle, des philosophes ont été préoccupés de ces contrastes scandaleux; à l'époque de la Révolution, où l'idée de l'égalité politique conduisait naturellement à celle de l'égalité des conditions, d'éclatantes protestations se sont fait entendre : « l'opulence, a-t-on déclaré, est une infamie ^ ». Depuis la Révolution, alors que les transformations politiques semblaient appeler comme complément des transformations sociales, la critique n'a cessé de s'exercer en puisant des

1. Isaïe, saint Basile, saint Jean Chrysostome, saint Jcrôme, sainl Clément, saint Ambroise. Voir l'admirajjle Invective de ce dernier conlre ceux qui ne font pas un bon usage de leurs richesses.

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