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Arsène Dumont, Dépopulation et Civilisation

l'inquiétude toujours renaissante, — puisque chaque succès n'est qu'un degré d'où l'on espère monter encore, — les déceptions momentanées, et souvent la lassitude finale, la conviction trop tard acquise que l'enjeu était excessif : tous les moralistes de toutes les écoles ont développé ces thèmes, avec ironie ou éloquence, — et avec le résultat que l'on sait.

Et si l'on dit que la lutte aiguë des ambitions tourne au profit commun, on oublie donc la dépravation morale, la déchéance physique qui résultent d'elTorts démesurés. Dans les fonctions les plus hautes du g-ouvernement, l'amour du pouvoir pour le pouvoir, les étranges compromissions, les louvoiements de qui veut se maintenir, la subordination de la chose publique aux intérêts privés, l'absence des idées générales et des vues philosophiques : tout cela ne résulte-t-il pas inévitablement de cette ambition impulsive, irraisonnée, qui s'accompagne de la cupidité très souvent, qui, comme celle-ci, devient à elle-même sa propre fin, s'irrite en se satisfaisant, et, par une sorte d'hypertrophie, désorganise et ruine la vie morale '.

Parmi les effets de l'ambition, il en est un assez bizarre, c'est la diminution des naissances. L'ambition est un des facteurs de la dépopulation : « Il faut, pour arriver, courir vite et ne point s'embarrasser de bag-ages encombrants. Or, si un bon mariage, par la fortune ou les relations qu'il procure, peut servir l'ambitieux, les enfants, surtout quand ils sont nombreux, le retarderont presque infailliblement. Ce sont des personnalités nouvelles auxquelles il devrait sacrifier la sienne, et plus la capillarité sociale est active, moins il est disposé à ce sacrifice. » La lutte contre l'ambition peut donc, même à ce point de vue particulier, être d'intérêt social dans certains pays. Mais ceux qui dénoncent la dépopulation de la France, pourquoi la redoutent-ils, sinon parce que la France n'aura bientôt plus assez d'hommes à envoyer aux

1. « ...Le monde futur sera essentiellement «lémocralique et utilitaire.... Fata viam invenient. » Voir le passage de Richet, cité p. 439.

canons ennemis? La civilisation actuelle pose d'étranges problèmes!

Ce ne sont pas les seuls moralistes, ce sont les romanciers aussi et les auteurs dramatiques — surloutdans ces dernières années — qui ont condamné, ou par de vives critiques ou par de fidèles peintures, la vie des « viveurs », de tous ceux qui poursuivent uniquement la jouissance immédiate', A côté de la débauche grossière ou de la frivolité niaise, il y a, dans la « haute » vie des civilisés, des façons spécieuses de chercher le plaisir. Certains déguisent pour eux-mêmes et pour les autres, dans une sorte de donjuanisme élégant, la sensualité foncière qui envahit leur existence désœuvrée et qui les fait passer, tout de suite lassés, toujours inassouvis, d'une passion à une passion nouvelle. D'autres, moins ardents mais poussés par une curiosité malsaine, se plaisent à raffiner sur les choses du cœur, à compliquer les sentiments par d'inquiètes analyses, à subir et à infliger des tourments subtils, à altérer de mille façons la droite nature, et ils méconnaissent les joies fortes et saines de l'amour vrai. Il y a dans la dépravation passionnelle ou sentimentale je ne sais quoi d'esthétique qui donne un air de héros aux victimes de la vie « mondaine ». L'art forme d'ailleurs le décor où se meuvent les gens du monde, l'atmosphère qui les enveloppe et les excite : le roman et la poésie, la musique, le théâtre, le bal, tout cela embellit mais attise la sensualité; tout cela mêle aux éléments morbides des éléments de la culture la plus haute, mais n'empêche pas l'ennui et le dégoût de sourdre parmi les élé-

i. J'ai lu quelque part une chanson qui me semble faire sentir étonnamment le creux de la vie mondaine au siècle dernier, et dans tous les siècles :

Tant qu'il durera (le bel âge) Un cordon, un duché, la l)arrette, I.ariretto, Puis on vieillira,

Ou en jouira, Larirctte,

Larira. Et l'on s'en ira,

Quand il passera, I^arira.

L'un poursuivra

(Chanson de M. de Itcmusat au Rocher de Cancale, citée dans la Revue des Deux Mondes, février 1884, p. 693.)

gances et les raffinements : le pessimisme est le mal propre de ces voluptueux très cultivés.

Il semble que le « monde » joue un rôle éminent dans la civilisation; qu'il développe des qualités exquises de sociabilité et, en même temps, de rares mérites intellectuels. Mais

— quelques progrès qu'il ail occasionnellement fait naître — il ne faut pas oublier que, dans le « monde », la sociabilité et l'intelligence sont tournées vers la jouissance prochaine. Cette fleur de civilisation, malgré son éclat, produit des germes de pourriture.

Quant au dilettantisme esthétique, si différent qu'il paraisse de la volupté des sens, il ne doit pas faire illusion grâce au prestige légitime et à la valeur solide de l'art. — L'art a essentiellement pour fin de procurer des plaisirs d'ordre, en quelque sorte, contemplatif, de faire naître la jouissance par la perception d'éléments de la réalité qu'il reproduit ou bien qu'il modifie et réarrange. Croire que l'art, même sous sa forme la plus haute, peut fournir des révélations mystérieuses, en faire le pendant et le complément de la science; à plus forte raison, y voir le suprême effort de l'humanité, — c'est une étrange erreur. Aux époques primitives, quand jaillissent de l'âme humaine les grandes vérités d'intuition, le génie créateur peut à la fois produire la vérité et la beauté. Mais à l'âge de la réflexion, — quand la vérité a besoin d'être fondée sur un patient travail critique, — dans une période de transition, — quand la vérité paraît à beaucoup inconnaissable,

— l'artiste ne peut créer la vérité; il ne peut que la revêtir de beauté, une fois apparue : l'art, alors, suit la pensée et ne la devance point. Et il semble que le jour oiî la pleine vérité réglerait la pratique, le plaisir serait tout dans l'action, dans la vérité vécue; que la beauté se réalisant n'aurait plus besoin d'être contemplée, et que la joie de la créer remplacerait la jouissance delà voir; que tout le monde serait artiste, pour ainsi dire, et que la vie serait l'art même. Effort pour

satisfaire à la fois le besoin de jouir el celui de comprendre, de recréer les choses, Tart actuel est ambigu, en quelque sorte : il regarde à la fois le présent et l'avenir.

Or, tous ceux qui, par ailleurs, n'ont point quelque doctrine et qui ne vivent que pour et par l'art, que font-ils, sinon demander à l'art des jouissances avant tout, un plaisir raffiné, sans doute, mais enfin le plaisir, immédiat et continu? Et pour varier, pour renouveler ce plaisir, où en viennent-ils nécessairement? A rechercher les œuvres où des sensibilités maladives, des imaginations folles, des esprits faux trouvent l'originalité — en dehors des lieux communs de vérité, mais en dehors de la vérité neuve aussi, qui n'est pas accessible aisément. — Et si de cette vie de jouissances esthétiques ils veulent faire la théorie, ils aboutiront naturellement à un culte anarchique du moi : le plaisir exprime la spontanéité individuelle ; il est la sanction de ce jaillissement de la vie, qui ne doit subir aucune loi, mais qui se donne sa loi à lui-même. « La moralité d'un homme, ce n'est que son impuissance à se créer une conduite personnelle. » La vie esthétique aboutit ainsi à un monde « d'égoïsmes étrangers les uns aux autres ». Qu'on se rappelle ici le succès d'un Ibsen, par exemple, auprès d'une petite élite européenne. « Ce que tu es, dit-il, sois-le pleinement et entièrement, et non point par morceaux. » Ne point se laisser limiter, entamer, parles conventions sociales; si l'on pratique la vertu, ne le faire que parce qu'on y penche; mais être plutôt grand dans le vice, si l'on est né vicieux, que médiocre dans l'obéissance aux arrangements extérieurs : telle est sa doctrine. « L'homme le plus fort au monde, conclut-il, est celui qui se lient le plus isolé. » C'est par le développement du dilettantisme esthétique que s'est formulée cette théorie anarchique qui, négligeant la vérité impersonnelle ', recommande l'épanouissement

1. " Qui me garantit (]iie là-iiaiit, dans la planrte de Jupiter, deux et deux; ne font pas cinq? » Lettre d'Ibsen à G. brandès (citée par Elirardt, llenrik Ibsen, p. 109).

du moi, qui souvent mène cà l'isolement et à la misanthropie, toujours à la douleur : car le droit sons de la vie est l'unification, et il n'y a de bonheur qu'à suivre la voie droite.

Toute cette prétendue civilisation, sous prétexte d'épanouir l'être, ne réussifqu'à l'amoindrir; sous l'apparence de rendre l'homme heureux, ne fait qu'accroître sa misère. « Il y a dans l'esprit de l'homme un désir avide de l'éternilé.... Mais voici l'erreur : c'est que l'homme l'attache à ce qu'il aime; s'il aime les biens périssables, il y médite quelque chose d'éternel.... 0 homme, désabuse-toi : si lu aimes l'éternité, cherche-la donc en elle-même, et ne crois pas pouvoir appliquer sa consistance inébranlable à cette eau qui passe et à ce sable mouvant '. » Au lieu d'éternité, disons : unité. Si l'homme veut fixer le bonheur sans souci de l'unité qui est sa loi, tous ses essais pour être heureux sont condamnés à un lamentable échec.

La richesse ne lui sert de rien : ce qui suffit à son bienêtre est si peu de chose! — Les efforts ambitieux, même s'ils réussissent, ne le contentent point : il n'y a d'efficace pour donner à l'être sa plénitude que l'action par laquelle il se dépasse lui-même. — Les plaisirs égoïstes sont fugitifs; et plus on en est avide, plus ils laissent d'amertume : le désintéressement, — par lequel on semble oublier son moi, pour l'élargir réellement, — abonde en plaisirs profonds et durables. « Il y a du plaisir, a dit un moraliste, à rencontrer les yeux de celui à qui l'on vient de donner » : et la joie de mille façons inonde celui qui néglige la jouissance. L'amour vrai n'a rien d'anxieux et d'inquiet, parce qu'il va sans exigence égoïste et sans curiosité maladive; il est l'abandon, enire l'homme et la femme, de tout l'être physique et moral, par lequel étant deux on ne fait qu'un- : et tout amour ainsi est

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