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II. LA RÉPUBLIQUE

Comment peut s'opérer le passage de la civilisation mensongère à la vie morale? Comment s'accomplira le progrès? Faut-il compter sur l'État pour le réaliser?

ï. Stances de Bharlrihari, frère d'un roi liindou qui aurait vécu au commencement de l'ère chrétienne. Voir Itegnaud, le Pessimisme brahmanique, Ann. du ytnisée Guimel, t. ], pp. 109-112.

Nous rencontrons ici une des questions que l'on discute le plus aujourd'hui : celle qui met aux prises les socialistes — au sens particulier du mot — ou Etatistes et les individualistes. D'avance, nous l'avons résolue. La société, avonsnous dit, c'est l'être où se développent les individus, où ils prennent conscience de leurs fins. Cet être s'est créé comme un organe spécial, qui est l'Etat, pour assurer sa conservation et son développement. Autre chose donc est l'Etat, autre chose la société. Le jour où la société a progressé suffisamment pour savoir où elle tendait de façon obscure, dès lors elle peut réfléchir sur le rôle de l'Etat et, comprenant ce qu'elle lui doit, préciser les services qu'il est capable de lui rendre encore. Eh bien, si l'on demande à quoi l'Etat est bon, il faut répondre : à se supprimer lui-même. Son utilité ne saurait consister désormais qu'à se rendre inutile. Le développement psychologique des individus dans la société tend à réaliser consciemment la fin obscure de la société : cette fin réalisée, il n'y aurait plus d'État, ou de contrainte extérieure, puisqu'il y aurait union intime et directe. En parachevant la société, l'Etat réduit son rôle à mesure.

On voit assez comme c'est penser au rebours de la vérité que concevoir le progrès dans un accroissement graduel de l'intervention de l'Etat; qu'attendre de l'Etat la prompte solution, mécanique en quelque sorte, des difficultés sociales. Mais, d'autre part, soutenir que l'État a seulement des fonctions de protection et de justice étroite, qu'il est tout au plus l'organe du progrès matériel, qu'il ne saurait l'être encore et surtout du progrès moral, c'est avoir de ces choses une notion incomplète et erronée. L'Etat doit servir, autant (ju'il le peut, les fins dernières de la société : mais il ne les servira qu'en évitant l'abus d'autorité, la contrainte violente, qui, loin d'avancer l'union, la relardent et la compromettent. C'est la persuasion surtout, c'est l'influence subtile et profonde des idées, c'est la contagion lente et sûre des croyances

nouvelles qui peut transformer la vie des hommes — et, par

suite, hâter le progrès.

Chaque individu doit être un centre unifiant; et, pour cela, chaque individu doit pouvoir se développer pleinement en prenant conscience de soi. L'Etat doit donc favoriser ce développement intérieur et lever les obstacles qui l'entravent. Mais comment s'y prendra-t-il?

Les socialistes de la chaire disent volontiers que l'Etat, en intervenant dans l'intérêt des travailleurs, par exemple, n'exerce pas une sorte d'oppression, mais, au contraire, répare les effets oppressifs du « laissez-faire » : ainsi les lois protectrices du travail dans les fabriques « sont les exposants et non les opposants de la liberté, en tant que la liberté consiste à soustraire les ouvriers au joug- d'une abjecte nécessité et d'une extrême avidité de gain résultant des tendances de certains systèmes économiques' ». Et ils ne manquent pas d'excellents arguments pour justifier toutes les restrictions que pourrait apporter l'Etat au droit de propriété. L'histoire de la propriété prouve, d'ailleurs, qu'elle n'est pas dans ses caractères toujours et partout identique, et — bien que la question soit obscure — qu'elle a des origines diverses. L'étude de son régime actuel montre qu'elle est soumise à bien des limitations, contre lesquelles nul ne proteste. Le droit romain, qui reconnaissait au propriétaire et sur tous les genres de propriétés — êtres ou choses — \e jus utendi et abutendi, ajoutait cependant : quatenus juris ratio pjatitur. Or cette formule est allée toujours étendant sa portée. Vous ne pouvez pas traiter comme il vous plaît l'animal que vous avez acheté; vous ne pouvez pas disposer librement de vos biens par testament; vous ne pouvez pas résister à la commune qui exproprie votre champ ou votre maison.,.. La loi a beau y mettre des réserves : l'organisation actuelle permet à l'indi-

l.E. Alglavc, Compte rendu du congrès international d'Anvers sur la législation douanière et la réglementation du travail, dans le Temps du 18 août

vidu d'acquérir et d'amasser, d'hériter et de transmettre; c'est elle qui consacre l'inégalité et l'oppression. Pourquoi donc ne pas augmenter les restrictions? Une organisation née de l'histoire n'a rien sans doute d'immuable : il est dans l'ordre des choses qu'elle se modifie, et l'histoire peut guérir les maux qu'elle a produits. — Beaucoup de personnes, incontestablement, qui ne sont pas le moins du monde versées dans les théories sociales, ont des scrupules sur le droit de posséder et estiment que tous les moyens d'acquérir — même parmi ceux qui n'ont rien d'illégal — ne sont pas au même degré légitimes. Peut-être y a-t-il, à l'heure présente, des gens qui ressentent comme une gène d'être riches.

Voilà ce qui est infiniment souhaitable : c'est que la gène d'être riche aille grandissant, non pas seulement à cause de ce que la richesse a d'injuste, mais encore et surtout à cause de ce qu'elle a de vain et d'absurde. Que l'État intervienne dans la répartition des biens, cela n'est pas, en vérité, incompatible avec ses attributions : mais il ne sert à rien qu'il intervienne pour assurer au plus grand nombre possible leur part d'un faux bonheur; il doit agir pour permettre au plus grand nombre possible de se faire une juste idée des fins humaines et de mépriser les biens décevants. Qu'il empêche l'exploitation honteuse et malsaine de l'homme par l'homme : c'est son rôle. Mais qu'il ne dépouille pas violemment les uns dans l'intérêt des autres : car l'organisation économique actuelle survivrait dans les âmes, en puissance, toujours sur le point de renaître, tant que les hommes n'auraient pas renoncé à leur conception mensongère de la vie.

Ainsi, dans la mesure où il y a urgence, l'État peut et doit toucher aux arrangements sociaux. Mais sa mission — le croirait-on? — est surtout de convertir. Et pour cela, — car la violence morale est mauvaise, elle aussi, — il faut qu'il exerce, non une pression brutale, mais une action prudente et profonde.

Il faut d'abord qu'il autorise et favorise tout ce que l'ini-

liative des individus isolés ou associés peut avoir d'heureux et d'efficace. 11 y a un mouvement, né des progrès du moi, de l'individualité, de la pensée, qui tend à créer entre les hommes des liens nouveaux, — différents des liens politiques et historiques. Il se fait peu à peu un travail de réarrangement intime : la vraie décentralisation est celle qui doit substituer aux g-roupemenls plus ou moins contingents l'union en vue des fins humaines. L'organisation des sociétés se modifiera de plus en plus pour permettre l'union des hommes : et l'Etat doit présider à cette transformation, que seul il rend possible et qui le rendra inutile.

Il faut ensuite que l'Etal soit pleinement éducateur, éducateur des hommes faits autant qu'il se peut, mais surtout éducateur des générations neuves. Osons le dire : sans doute, l'Etal ne doit pas imposer de doctrines par contrainte à ceux qui sont ou qui se croient munis; mais à tous ceux qui sont en quête de croyances, à tous ceux qui se livrent ou qu'on lui livre, il en doit donner s'il en a à donner. Et ainsi l'État doit intervenir surtout pour hâter la Synthèse, pour promouvoir la science, — non pas cette vaine science fragmentaire, mais la science une et conquérante qui, par ses principes rendus clairs aux esprits, par ses tâches proposées aux bonnes volontés, par ses perspectives ouvertes aux âmes, dérivera vers elle de plus en plus les activités incertaines ou égarées.

Ministère de l'instruction publique et des cultes : il y a, sous ce titre, dans notre société actuelle, un Office de l'État qui est relativement subalterne, — comme si le jeu et les contingences de la politique l'emportaient sur l'œuvre de la science et la recherche essentielle de l'unité. Office de la science et de l'éducation publique, ou de la Synthèse : il devrait y avoir dans la société un organe ainsi dénommé, dont le rôle serait prépondérant, puis(ju"il tendrait à la réalisation des fins humaines. Il faudrait que la constitution de l'Etat fût telle que l'action de l'Etat prît son initiative de cet Office de la Synthèse, de ce Collège tourné vers l'avenir,

mais trouvât son régulateur dans une représentation de la société existante : ainsi la prénotion de la société future modifierait le présent, mais la connaissance du présent modérerait l'allure du progrès.

Dans la mesure du possible, peu à peu, il faudrait que de temporelle la direction de l'humanité redevint spirituelle. Laissons de côté toutes ces discussions vieillies, oiseuses : Quel sera le rôle de la démocratie dans l'avenir? Y aurat-il encore une aristocratie, et de quelle sorte ? Toutes ces formes du passé, il est vain de s'en préoccuper. Ces termes finiront par n'avoir plus qu'un sens historique. Si un mot était destiné à avoir ou à retrouver une fortune brillante, il semble que ce devrait être celui d'église. L'Etat , que la société a créé pour se parfaire, aspire à se supprimer luimême en faisant de la société une Eglise. Mais les vieux mots sont affectés de souvenirs historiques, qui les rendent plus ou moins suspects. Employons donc ici encore ce mot jeune de synthèse, et disons que c'est le règne de la Synthèse qui se prépare '.

1. Des détails sur la constiliilion future de l'État, sur l'organisation pratique de la Synthèse, on ne s'étonnera point sans doute de n'en jias trouver ici : ce livre, déjà bien gros, ne saurait tout contenir.

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