I. SYNTHESE ET RELIGION
Parvenu au terme de cette longue recherche, muni des conclusions dont nous étions en quête, embrassons d'ensemble nos efforts et précisons nos résultats. Qu'est-ce que la Synthèse, et qu'est-ce que le règne de la Synthèse?
Nous avons voulu résoudre, pour nous et pour les autres, le problème de la vie : à cette fin nous avons interrogé la vie même. Depuis longtemps la vie se déploie et se pense. Si en se déployant elle n'obéissait pas à une loi; sien se pensant elle ne tendait pas à faire apparaître cette loi, que signifierait et à quoi pourrait aboutir l'effort d'une pauvre vie, d'une chétive pensée isolée et brève? Nous avons donc essayé de concentrer en nous, dans le raccourci de notre pensée, toute la vie. Nous avons, en repensant la Pensée moderne, réfléchi la réflexion humaine, c'est-à-dire que nous avons refait en abrégé la tentative la plus sérieuse que la vie ait faite pour se comprendre. 11 en est résulté une synthèse des philosophies diverses dans l'unité de nos conclusions, et la synthèse encore de l'histoire de la philosophie avec la philosophie, du passé de la Pensée avec le présent. — Mais les conclusions du travail de la Pensée ont fait apparaître la nature vraie de la science, la valeur de ses principes et l'importance de son rôle, — et la synthèse ainsi des sciences spéciales entre elles, de la science
vulgaire avec la philosophie s'esl Irouvre réalisée dans une Science profonde que nous avons appelée précisément la Synthèse. — Or cette science synthétique pose et prouve dans l'Etre une unité qui est tout ensemble et qui se fait, une Synthèse active qui se révèle et qui se continue par le Moi : ainsi la spéculation et la pratique, la connaissance et l'action se rejoignent. La loi morale, où s'unifient toutes les doctrines morales du passé, s'explique et se fonde par la science,
— mais, d'autre part, la science tend à la réalisation de la loi morale. Il y a donc là encore la synthèse de la Science et de la Vie, en même temps que l'aboutissement de l'Histoire à la conscience, — et c'est ce que nous avons appelé le règne de la Synthèse.
Or, que la Religion se trouve ici absorbée, elle aussi; que le règne de la Synthèse soit l'épanouissement religieux de l'humanité : voilà ce qu'en finissant nous voudrions établir.
Nous ne pouvons songer à retracer en quelques mots l'histoire des religions. Peut-être suffira-t-il pour notre propos que nous rappelions les manifestations les plus récentes de l'activité religieuse, et que nous indiquions les résultats les plus généraux de la réflexion critique appliquée à l'histoire religieuse.
Ce fut une tentative infiniment intéressante — si stérile, en un sens, qu'elle dût être — que « le parlement des religions» de l'exposition de Chicago; et rien n'est plus instructif que ce qui s'est dit ou dans ce congrès ou à propos de ce congrès '. Il est évident — et on ne l'ignorait pas, au surplus
— que les diverses religions s'opposent par leurs dogmes et par leurs rites, tandis qu'elles s'accordent plus ou moins par leur morale : les religions où le dogme et le rite ont le plus d'importance et de fixité sont aussi, naturellement, et malgré les apparences parfois, celles qui restent, pour ainsi dire, le moins pénétrables aux autres. « Unir toute religion contre
i. Voir Arréat, le •< Parlement des religions », Revue phil., octobre lS9o.
toute irreligion; faire de la « règle par excellence » la base de cette union; présenter au monde l'unité substantielle des religions diverses dans les bonnes œuvres de la vie religieuse » : tel était le programme du congrès. C'est dire que la tendance qui s'y est manifestée allait à négliger, à rejeter plus ou moins explicitement tout l'élément liypotliétique, variable et contingent des religions, pour dégager l'élément essentiel, l'âme commune à toutes. C'est dire aussi que ceux-là devaient véritablement — et ceux-là seuls — collaborer à l'œuvre du congrès qui sentaient le besoin d'une transformation dernière des religions, qui souhaitaient l'avènement d'une religion définitive, épurée, débarrassée de tout ce qui est devenu à la longue un poids mort. On l'a soutenu justement, — c'est par les hérésies et les sectes que se manifeste l'intensité de la vie religieuse : l'origine du congrès, son intérêt, la sorte de pudeur, plus ou moins sincère et momentanée, qu'il a créée cbez les orthodoxes étroits et les dogmatiques résolus , tout cela s'explique par l'influence de quelques sectaires — presque tous américains*.
Ce sentiment que les religions positives ne s'adaptent plus au temps présent, qu'elles n'ont plus d'action profonde sur la vie, — en sorte que de prétendus « fidèles » mènent une existence réellement libertine ", tandis que de très nobles âmes passent pour dénuées de religion, — ne s'est affirmé
1. .. Tout le système de l'orlhodoxie traditionnelle, grecque, latine et protestante, doit progresser, ou sinon il sera rejeté el, perdra son action sur les hommes pensants. Il faut que l'église se maintienne en paix avec la civilisalion, qu'elle s'ajuste elle-même aux conditions présentes de la liberté religieuse et politique, et accepte les rcsullats établis par la critique aussi bien que par les sciences de la nature. Dieu parle dans l'histoire et la science non moins que dans la Bible et l'Église, et il ne saurait se contredire. La vérité est souveraine, elle doit prévaloir sur l'ignorance, l'erreur et le préjugé. » Prof. Philip Schaff, de New-York.
2. « L'Église des Saints se trouve toute souillée par le mélange des méchants; et ses enfants qu'elle a conçus et nourris dès l'enfance dans son sein, sont ceux-là mêmes qui portent dans son cœur, c'est-à-dire jusqu'à la participation de ses plus augustes mystères, le plus cruel de ses ennemis, l'esprit du monde, l'esprit d'ambition, l'esprit de vengeance, l'esprit d'impureté, l'esprit de concupiscence... ■• Pascal, Comparaison des chrétiens des premiers temps avec ceux d'aujourd'hui.
au congrès de Chicago qu'après avoir provoqué, aux Etats- Unis surtout, un grand nombre de phénomènes à la fois de désintégration religieuse et de renaissance religieuse. On pourrait remonter jusqu'à V Unitarianisnie de Channing ' ou au Transcendantalisme dont Emerson fut le principal représentant -. Plus tard vint la Free reliyious association, union « sur le terrain d'une communion spirituelle dégagée de toute intolérance dogmatique ^ » : les sectes avancées du protestantisme, la fraction progressive des quakers, le judaïsme réformé s'accordent plus ou moins avec la Religion libre. 11 y a là un mouvement qui n'est pas limité aux Etats-Unis, mais qui, s'il se produit ailleurs, — et même en Asie, au sein du bouddhisme, — se manifeste surtout en pays protestants et anglo-saxons — là où la foi est le plus intacte et le plus libre tout ensemble. — Et ce qui caractérise ce mouvement religieux, c'est d'abord, semble-t-il, qu'il tend à aviver la préoccupation morale : c Nul ne doit être compté parmi les infidèles qui voit dans la justice la plus grande fin de la vie humaiue et qui cherche une soumission plus complète de sa volonté au sens moral '" ». C'est aussi qu'en général ceux qui y participent évitent de contredire la science ou même parfois en adoptent les résultats : « Toutes les religions peuvent se ranger sous trois catégories : le culte des manifestations détachées de l'univers, le culte de lidéal humain, enfin une troisième forme que l'on peut appeler scientifique
1. « Une église établie me parail le tombeau de l'intelligence »; «je désire m'échapper de l'étroite enceinte d'une église particnlière. » Channing, dans les Eludes cfliisl. religieuse de Renan.
2. ■■ Je cherche le maître qui verra dans le monde le miroir de l'àme, qui reconnaîtra l'identité de la loi de gravitation avec la pureté du cœur, qui enseignera (jne le devoir est un avec la science, la beauté, la joie. >• Emerson. 1838. Le Tranf^cendanlalisme sort de rinlluence de jacobi, Fichle, Schelling, Herder, Schleiermacher: Cousin, Jouiïroy, B. Constant; Carlyle, Coleridge. Voir Goblet d'Alviella, le Rationalisme religieux aux Etats-Unis, Revue des Deux Mondes, 1" avril I8S3. Cf , ibid., 13 septembre 18"o, Une visite aux églises rationalistes de Londres, el, 1"' septembre 1880, le Brahma-Somaj, une tentative de religion naturelle dans l'Inde.