II. SUR LE BALLON D'ALSACE. — VIE ET SCIENCE
... En montant au Ballon d'Alsace, je pensais à l'œuvre que je conçois, au livre que je commençais alors et que je
1. Voir Zaborowski, Disparité et avenir des races humaines. Revue scient., 17 et 24 décembre 1892. Cf. G. Le Bon, les Lois psychol. de révolution des peuples.
2. « Il y a aujourd'hui à la surface du globe une population d'un milliard et demi d'êtres humains.... Jamais la terre, au cours de ses lentes révolulions, n'a porté à sa surface un tel nombre d'êtres de même genre, d'aussi grande taille.... Géologiquement parlant, nous sommes en plein règne humain. Une période très longue, des milliers de siècles, ont été nécessaires pour que celte absolue prédominance de l'homme se réalisât.... Jusqu'à notre époqne l'humanité s'est répandue partout un peu au hasard des chemins, sans le vouloir ni le savoir, et dans une parfaite ignorance d'elle-même.... Sa multiplication et .son extension en tous sens n'ont engendré que des dilTêrences et des antagonismes. » Zaborowski, ihid. « Nous touchons certainement aujourd'hui, ajoute-t-il, à la fin de celte longue période de prolifération animale et de peuplement inconscient. «
termine aujourd'hui. Je mo disais que le programme est bien vasle, l'efTort bien ambitieux, et bien vaine sans doute la tentative. Dans la sérénité du paysage, j'avais presque
honte des agitations de ma pensée Je montais à travers
les sapinières et les hêtraies. Elancés et roides, les sapins sur les pentes dressaient leurs vivantes colonnes; du tronc vigoureux des hêtres jaillissait un branchage touffu. Sous la voûte verte où filtrait le soleil, j'avançais grisé par les parfums de la forêt; je me sentais allégé par l'air pur, rafraîchi par le clair bruissement des eaux vives : toute une vie simple et intense s'épanouissait dans la montée puissante des sèves et la libre coulée des sources, — qui agissait sur moi profondément. Les villes entrevues par échappées devenaient d'étroites taches blanches et rouges, les flèches des clochers s'amincissaient, les demeures des hommes apparaissaient comme des jouets chétifs : l'existence inquiète qu'on y mène me semblait insensée et mesquine, au milieu de cette nature candide et forte. A son contact, je sentais bouillonner en moi toutes les sources de la vie physique, et je me disais qu'au lieu de penser la vie il vaudrait mieux la vivre.... Peu à peu les arbres se faisaient rares, moins robustes maintenant, ramassés et noueux; les hêtres, — plus souples, — tordus et rabougris, s'obstinaient quelque temps; bientôt s'arrondissait la croupe presque nue, au gazon brûlé, hérissée d'arêtes de granit. Je montais; et sous mes yeux s'élargissait le paysage bossue, et très loin s'étalait la coupole du ciel, d'un bleu profond pâli aux bords. Et les hêtraies touffues, les sapinières sombres, — toute la forêt immense, à la vie pullulante, elle-même n'apparaissait plus que comme une mousse dont la couleur changeait aux jeux du soleil et que veloutait la brume. J'étais au sommet. Alors, dans l'air violent et sous le ciel mystérieux, devant l'espace illimité, la nature sauvage, la vie primitive et inconditionnée, ma pensée se ressaisit avec fierté. Planant à ces hauteurs, elle reprit, en face des choses élémentaires, le goût des pro-
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blêmes premiers. Elle sentait mieux, en remontant dans ce chaos, toute sa puissance et toute sa gloire.
... Soudain du fort de Servance, sur le Ballon voisin, un coup de canon partit, qui se réj)ercuta dans les Aallées d'Alsace ; plusieurs fois gronda cette voix formidable, — voix de colère et de menace. Jusque dans ces hautes solitudes où se recueillait ma pensée, Técho des passions et des rancunes humaines me poursuivait. Et je compris mieux alors commenl, lorsqu'on va vers la nature, c'est — plus ou moins consciemment — pour lui demander des leçons, pour échapper, non pas à la vie pensante, mais à une vie contre nature. L'âme fraternelle des êtres simples nous éclaire et nous instruit : elle nous invite à renoncer aux complications et aux mensonges, à déployer joyeusement les puissances de notre être, à mener une existence moins agitée et moins factice, pleinement pensante, vraiment humaine — et, ainsi, naturelle. Le désordre même des éléments nous fait sentir notre mission de créer et de leur imposer l'unité qu'ils ignorent et où ils aspirent. Tout ce qui est tend à la vie, tout ce qui vit tend à la pensée. Quand les sucs de la terre se transforment en plantes et les plantes en chair, dans le cerveau humain, dans la pensée, par la science, s'accomplit directement le vœu universel. Parmi les formes que l'Etre réalise, il n'en est pas, à notre connaissance, de plus unifiantes que la forme humaine et où la vie pourrait être plus pleine.
... Cependant le canon qui grondait toujours attestait à la fois la grandeur et la misère de l'homme : il enchaîne les forces de la nature, mais il tourne sa victoire à son dommage. Pauvre humanité, — au fond laborieuse, patiente, confiante, comme l'araignée dont un hasard déchire la toile et qui, résignée, tire de sa substance une toile nouvelle : plus malheureuse encore, puisque sans cesse elle détruit aveuglément son propre ouvrage! Tant de souffrances, auxquelles on ne peut songer sans frémir; tant de luttes, de guerres, de persécutions; dans le passé et dans le présent,
dIo conclusion.
tant de cœurs froissés et tant de chairs meurtries! Après ces labeurs, ces douleurs et ces déceptions, cela semble beau — faibles vies incertaines suspendues entre deux inconnus — qu'il y ait des hommes toujours, au lieu de s'étourdir, qui pensent et cherchent. Mais ils échappent, ceux-là, à la misère; ils ont mieux que la jouissance : ils ont la foi; par eux se réalise et se formule la loi nécessaire et bienfaisante. Que de moments sans doute, dans notre « civilisation » trouble, oiî TefTort du mieux devient pénible! « Cultiver son jardin », c'est-à-dire mener une vie simplifiée et goûter la paix des êtres inconscients, voilà l'idéal alors où le penseur déchoit. Mais les espérances humaines ne sont pas près d'être épuisées : qu'un marcheur las s'asseye au bord du chemin, la caravane pieuse poursuit la voie montante; et lui-même bientôt se remet à gravir.
Ce qu'il faut souhaiter, c'est qu'entraînés en nombre croissant, concevant peu à peu leur rôle dans l'univers, les hommes réussissent à vivre pleinement par la pensée. Il y a une façon de comprendre la science qui fait comprendre la vie et lui donne un prix singulier. — Pas intéressante, la vie? Mais tout ne peut-il être sujet d'étonnement et d'admiration? Quel prodige heureux d'être, sous la forme humaine, et d'entrer en rapport avec tout ce qui est, et de mourir pour le renouvellement nécessaire des formes de la vie! Quelle carrière offre la durée de chaque existence individuelle! Et quelle perspective ouvre l'association de toutes les ressources humaines! Peut-on songer sans douleur à ces forces du corps et de l'esprit gaspillées aux travaux de la guerre et de l'industrie, dans la politique stérile ou les vains divertissements? Comme tous ces petits événements qui font tant de bruit sont futiles en comparaison des événements de laboratoire! La Synthèse doit absorber toutes les énergies, dériver et raviver l'ancien esprit d'aventure. Se lancer à la conquête de tout l'inconnu; contrôler l'hypothèse de l'Unité; réaliser
les fins unifiantes de TElrc : n'est-ce pas une aventure assez passionnante?
... Le canon s'était tu. Un grand calme, avec le crépuscule, tombait sur les choses. Et j'étais résolu, en redescendant, à agir, à faire ma tâche sans présomption, mais sans timidité ni défaillance : il me semblait que l'elTort le plus chétif peut s'embellir de la noblesse des fins, comme le moindre objet s'illuminait, à cette heure, de la splendeur du soleil couchant.