‹ L'avenir de la philosophieChapitre 261 sur 265 · Pascal, édition Havel, Pensées, VIII · texte numérisé non relu

Pascal, édition Havel, Pensées, VIII

mêlées, l'humanité vit d'une hypothèse qui s'impose à elle et qu'elle conlhine en vivant : mais la religion enveloppait d'un mirage l'hypothèse que la Synthèse dégag"e j)our la mieux confirmer, La différence essentielle de la Synthèse et de l'antique Philosophie qui vient y aboutir, — c'est qu'elle procède d'un acte de foi, c'est qu'elle est en acte; et la différence essentielle de la Synthèse et de l'antique Religion qui vient s'y parfaire, c'est qu'elle se prouve par l'action. Ici, l'acte de foi doit créer son objet — à la longue. La révélation, ici, c'est l'action qui se pense; et le miracle, c'est la pensée qui se réalise.

Yoilà donc ce qu'il faut comprendre désormais. Le prix des religions est infini : il s'agit moins de les supprimer que de les parfaire. Dès lors que la question Ihéologique n'existe plus, il ne saurait plus y avoir ni théistes ni athées, — mais il y a toujours des esprits religieux ou irreligieux. Ceux-là se font et de la religion et de la science une idée singulièrement mesquine qui les veulent reléguées chacune dans leur domaine, et qui croient que tout est sauvé si « l'État laïque » se montre tolérant vis-à-vis d'une religion tolérante ellemême. Ils ont raison, au contraire, ceux qui croient que la société pas plus que l'individu ne peut vivre vraiment, ne peut vivre longtemps dans le conflit ou l'incohérence des principes de vie. La religion n'est rien là où elle n'est pas tout. C'est faire, d'ailleurs, une tentative stérile que vouloir remonter le courant de l'histoire : le moyen de restaurer la vie complète n'est pas de tâcher à maintenir des conceptions provisoires et qui ont fait leur temps. Sans doute, les « fidèles » qui, par attachement à de nobles illusions et pour méconnaître la portée de la science, sacrifient sans trouble celle-ci à celles-là', rendent quelque service à l'humanité : ils oppo-

1. « Revenir au chrislianisnie, est-ce, oui ou non, renoncer à la science? Si oui, il faut dire au christianisme un respectueux, un triste adieu, mais résolu, mais définitif. Si non,^ pourquoi le christianisme, qui est bienfaisant et éminemment salutaire, ne serait-il pas vrai?... Mais si le mode chnilien de penser et le mode moderne s'excluent, comment renoncer à ce mode

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sent la vérité foncière de la religion aux mensonges de la vie (( civilisée ». Mais ceux qui sont en peine de croyances, qu'ils les cherchent, — et ils les peuvent trouver, — sans résister à l'histoire, dans la plénitude de la pensée'.

Entre les croyances anciennes qui subsistent et l'indifféronce qui progresse, c'est un vain rêve, dit-on, quand même il serait appelé par la raison, que ce Règne de la Synthèse. Rendre une foi à ceux qui n'en ont plus, donner une foi nouvelle à ceux qui en ont une encore; transformer et l'intérieur des âmes et toutes les formes de la vie : quelle chimère! Laissons aux théoriciens naïfs le plaisir de refaire l'humanité et de façonner l'avenir avec la cire des idées. Mais nous autres, gens d'expérience et qui savons la rigidité des choses, nous sourions à tant de simplicité. — Et pourtant, l'expérience, à quoi devrait-elle aboutir, quand elle ne se confine pas dans une portion infime d'espace et de temps, sinon à encourager les grandes espérances? Même l'histoire humaine, quelles transformations ne présente-elle pas, — et lentes et brusques!

moderne sans renoncer à la science et à la pensée même!... Or... la science délînilive se réduit à peu de chose, et sur les points où elle existe, elle n'atteint ni le fond ni le sommet, et plus nous comprenons ce qu'est la science, plus nous en restreignons la portée, car nous comprenons précisément que le fond et le sommet sont hors de ses prises. Ce n'est donc pas la science qui est incompatible avec le christianisme, mais une certaine philosophie qui dépasse la science et qui, n'en ayant pas les étroites limites, n'en a pas Tirréfragable autorité.... C'est assez dire que si aujourd'hui et surtout demain, il y a urgence de prendre parti, le sens dans lequel se décidera l'humanité cultivée, pensante et savante, se laisse apercevoir... » Ollé-Laprune, le Prix de la vie, pp. 43S-443.

d. « Ah! cette parole que lui seul sur notre petite terre a osé prononcer avec une certitude infiniment mystérieuse, si on nous la reprend, il n'y a plus rien. Sans cette croix et sans cette promesse illuminant le monde, tout n'est plus qu'agitation vaine dans la nuit, remuement de larves en marche vers la mort... », s'écrie Pierre Loti. « Cette plainte si profondément pathétique, déclare Bourget, d'un esprit qui voudrait croire et qui ne peut pas, d'un cœur qui voudrait prier et qui n'ose pas, combien l'ont poussée déjà parmi les enfants du siècle commencé sur une incertitude et qui s'achève de même. » Et Loti s'en va aux lieux saints pour voir, pour revivre le miraculeux passé, en attendant un miracle nouveau, son miracle : « Non, rien. Personne ne me voit. Personne ne m"écoute. Personne ne me répond.... J'attends, et les instants passent, et c'est l'évanouissement des derniers espoirs confus, c'est le néant des néants où je me sens tomber. » Mais pourquoi cherche-t il la foi à rebours, dans le passé, et hors de lui! — Voir Bourget, art. cit.. Revue de Paris, 1" mai 1895.

b06 CONCLUSION.

Que (le fois par des élans d'héroïsme, par le sacrifice et le martyre, par des actes de folie et de scandale, — à les juger froidement, — l'humanité s'est arrachée soudain à toutes ses habitudes! Elle est de cire elle-même quand la foi la brûle : mais bientôt, ou elle reprend ses habitudes, ou elle en prend de nouvelles. Il s'agit précisément de créer en elle une foi qui la rende indéfiniment flexible et ployable.

A la jeunesse tout semble possible et par là même tout est facile; la maturité fait voir les difficultés de tout et par là même rend tout impossible. L'humanité sort à peine de l'enfance : après une série de crises, de progrès et d'arrêts, voici qu'elle va prendre conscience d'elle-même et de son rôle. Hommes faits de la génération présente, ne la jugez pas d'après nous. Ce que vous condamnez le plus, — comme la guerre, — vous le déclarez nécessaire \ Ce que vous appréhendez le plus, — comme l'avènement d'une démocratie barbare, — vous le jugez inévitable-. Hommes de peu de foi, vous retardez le progrès en le niant. Ceux qui y croient le font.

Au surplus, — il faut le redire, — l'humanité ne saurait brusquement accomplir un progrès définitif. Eût-on le pouvoir de changer soudain la face des choses humaines, on devrait s'en garder : le fond ne serait pas atteint. Ce serait faire souffrir les hommes, sous le prétexte de les rendre heureux. Tous les efforts échouent pour amener les races infé-

1. Voir des citations dans Tolstoï, P/«w<r.? c?'i<eZs; celle-ci, par ex. : « La certitude de la paix — je ne dis pas la paix, je dis, la certitude de la paix — engendrerait avant un demi-siècle une corruption et une décadence plus destructives de l'homme que la pire des guerres ■> (de Vogiié).

2. ■< Je souhaite de me tromper; mais je crois que je ne me trompe pas Il y aura donc comme un divorce entre le petit groupe des intellectuels et la foule. Quelques livres très pensés, très scientiOques et très littéraires, très peu achetés, qui seront l'aliment d'une classe de lettrés et de savants, que la foule ignorera, dont elle n'aura pas même, les intermédiaires ayant disparu, de lointains échos ou l'infiltration insensible; très loin au-dessous le journal populaire, s'occupant de politique passionnée et surtout de polémique, organe d'un grand [tarti ou plutôt d'une grande animadversion populaire, le journal anti-quelt|uc chose, ou bien le journal de simple curiosité et de faits divers, — voilà comme je me représente assez bien l'appareil intellectuel de l'Europe vers d9u(J.>> Emile Faguet, Psychocralie? dans \c Joui'nal des Déljuls, i" jnars 18'J5.

rieures au niveau des plus élevées : on redouble la misère des sauvages en voulant les « civiliser » ; « ils retournent avec délices à leur pirogue » ; ou, dans le sentiment de leur incapacité à changer, ils s'abandonnent aux maladies, comme « fatigués de vivre » '. De même, les races les plus plastiques souffriraient étrangement si, du cerveau et du cœur de quelques-uns, un idéal trop déconcertant prétendait s'imposer à elles. Et d'ailleurs cela n'est pas à craindre. La foi nouvelle a pour caractère de comprendre et de respecter l'histoire, d'être hardie comme l'utopie et prudente comme l'expérience : elle aspire à organiser l'avenir sans désorganiser le présent. Elle gagnera de proche en proche, jusqu'à ce qu'elle règne par le triomphe sur et doux de la vérité.

Ainsi l'humanité n'est pas près de réaliser, dans l'union, ses fins dernières : trop d'intérêts prochains l'absorbent et trop d'antiques erreurs l'en détournent. Elle n'est pas près d'occuper pacifiquement la terre pour accomplir ses destinées : trop d'antagonismes subsistent au sein des sociétés et entre les sociétés -. L'histoire, une fois consciente, peut précipiter son cours; mais elle doit le poursuivre.

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