Sur le ballon d'Alsace. Vie et science
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DE
QUEL EST L'OBJET DE CE LIVRE ET SON RAPPORT AVEC LA CRISE CONTEMPORAINE
« S'il est permis de parler librement de ceux qui par une feinte modestie publient que ce qu'ils écrivent n'est d'aucune utilité, je crois qu'il y a Ijcaucoup plus de vanité et il'insolcnce de se proposer aunun autre liut que l'utilité publique en mettant un livre au jour; de sorte que qui fait imprimer un ouvrage où il ne prétend pas que les Lecteurs trouvent rien d'utile ni pour eux ni pour les autres, pèche visiblement contre le respect qu'il doit au public. •>
(Locke, préface de l'Essai sur l'entendement liiiiiuiin, trad. Costc.)
« Ceci est un livre de bonne foi », et c'est aussi un livre de foi. Et, en vérité, c'est moins un livre, une thèse, qu'un acte, pour ainsi dire, et un fragment de vie.
Je n'ignore pas qu'en général la personne d'un auteur doit s'effacer derrière son œuvre; que les lecteurs de celle-ci, lorsqu'elle en a, cherchent ce qu'elle est et ce qu'elle vaut,
non de quelles intentions et dans quelles circonstances elle est née. Pourtant, dès qu'on a le courage d'écrire, il est plutôt modeste qu'arrogant de se présenter, en quelque sorte, et de tâcher à inspirer de la confiance. — Vous qui ne me connaissez pas et de qui je voudrais être lu, — autrement pourquoi écrirais-je? — si je vous livre ma pensée, ne dois-je pas vous disposer à l'accueillir?
De ceux-là d'abord je souhaite la sympathie qui, comme moi-même, à propos de tout, se sont posé cette question : A quoi bon? — et dont l'histoire est la mienne. Dès qu'une fois on s'est dégagé de l'instinct, du point de vue naïf qui accepte la vie sans discuter et trouve une raison suffisante dans tout ce qui est, parce que cela est, l'inquiétude ne cesse plus. Tout est nouveau dès lors, tout apparaît étrange. On s'effraye de l'immense inconnu où les hommes s'agitent; on ne peut se résigner, dans cette courte portion de la durée qu'on occupera encore, à passer ignorant et inconscient, comme isolé dans la série des choses. On n'éprouve plus le besoin d'agir : car, avant d'accomplir la moindre action, on voudrait avoir trouvé les principes qui justifieraient, qui régleraient l'activité. On n'éprouve même plus le besoin de chercher et de savoir, en ce sens qu'on fait fi des connaissances partielles : on juge vains les détails, accumulés sans espoir et sans but — puisqu'on manque de principes pour animer la recherche et l'orienter.
— En agissant ainsi, je remplirais un devoir; en instituant cette expérience, j'établirais peut-être une vérité nouvelle; en lisant ce manuscrit, j'éluciderais sans doute un point d'histoire obscur. — Et après? L'histoire, la science, le devoir, l'action, oii tend tout cela? — Cette journée, me dites-vous, est exquise : le ciel est bleu à l'intîni; l'espace rit de la joie éparse du soleil; dans l'air (lotte le parfum délicieux des forêts et des prés. Il fait bon vivre, et j'ai sujet d'ailleurs d'être heureux. — Pourquoi parler de joie et de délices, et qu'est-ce précisément que le bonheur, si le sens de la vie m'échappe?
Et ainsi, pour qui le problème de la vie s'est posé dans sa
tragique obsession, la chose la plus sérieuse, la plus urgente, la plus captivante aussi, devient la recherche des principes. Il faut se replier sur soi-même, pour pouvoir ensuite se déployer au dehors. La vraie vie doit procéder de la pensée; la vraie vie est celle qui se pense. Il n'est pas nécessaire de vivre, mais il est nécessaire de réfléchir.
Pour aborder un tel problème, à la fin du xix- siècle, les ressources; quelles qu'elles soient, de la volonté et de la raison individuelles ne sauraient suffire. D'innombrables efforts ont été faits pour trouver un ordre dans l'univers, pour rendre la vie intelligible; et on a attaqué de toutes paris, de mille façons, l'obsédante énigme : d'un tel labeur il faudrait connaître et apprécier les résultats. La vraie vie est celle qui se pense, mais la pensée ne peut plus être solitaire. Trop d'hommes, atteints de l'antique tourment, ont pensé, cherché, trouvé peut-être. Aujourd'hui, vouloir répondre sérieusement à celle question : Quel est le sens de la vie? — c'est asj)irer à faire de sa pensée le cenlre de la conscience humaine, l'aboulissement de ces efforts innombrables des générations successives. Tâche bien propre à épouvanter qui en mesure l'étendue, et les limites de son espril !
Pour moi, dès le début de ma tentative, je ne m'en suis point dissimulé les diflicultés. Mais on ne saurait toujours à volonté diriger sa propre pensée, et rien n'est plus curieux parfois que de contempler après coup le travail patient par lequel on a réalisé en soi comme un dessein secret : on s'est découragé par moments, on a voulu se persuader que l'entreprise était téméraire et que l'effort était inutile; ou encore la réQexion a paru étouffée sous l'amas des devoirs et des soucis quotidiens; et tout à coup le germe vivace fait éclater une force inattendue, il s'est procuré obstinément sa nourriture, il s'est accru peu à peu, et désormais, plus exigeant, il triomphe irrésistiblement des obstacles.
Etre rompu à la discipline et posséder le contenu de toutes les sciences, personne n'est plus éloigné que moi d'y pré-
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tendre. Et qui, d'ailleurs, y prétendrait? Peut-être se peut-on contenter d'avoir approfondi de son mieux quelques études et compris la méthode des autres, leurs tendances et leurs résultats essentiels. Peut-être quand, pour maîtriser l'essor de l'esprit, on le contraint à redescendre souvent des cimes de la spéculation vers de plus fermes disciplines; quand, après avoir suivi Fenvolée hautaine des grands philosophes, on s'attache modestement à quelque déduction mathématique, à quelque problème expérimental, à un minutieux travail d'érudition, a-t-on des chances d'échapper aux erreurs spécieuses. Lorsqu'on a tenu souvent des vérités solides d'une prise assurée, on suspecte pour toujours la fragilité de l'imagination et le creux de la logique pure.
Je me promets d'ailleurs de ne jamais chercher à créer d'illusion à mon avantage : dans quelle mesure je connaîtrai les matières dont je devrai parler et à quel degré je serai convaincu des propositions que j'oserai avancer, pourquoi ne le déclarerais-je pas franchement? Lorsque cela m'était possible, j'ai toujours pris une connaissance directe des faits et des œuvres; je n'ai pas épargné mon temps et ma peine; mais il faut, hélas! tenir compte des limites d'une vie et d'un cerveau : et y a-t-il plus de honte à avouer son insuffisance qu'à paraître l'ignorer? Quant aux idées et aux opinions, je trahirais mon intérêt réel en les donnant pour la vérité même quand elles n'ont que la vraisemblance à mes yeux.
Pour tout dire, je crois que ce qu'il y a dans la deuxième partie de cet ouvrage de plus général et de plus abstrait, — fondé pourtant le plus souvent possible sur l'examen des faits particuliers et de la réalité concrète, — que ce qui aura semblé trop a priori, sera, par moi et par d'autres, prouvé ou du moins confirmé prochainement. Je n'ignore pas que mes conclusions seront jugées quelque peu utopiques, mais j'affronte ce jugement. Quand ce qu'on nomme utopie est pure chimère, — œuvre vainc snns doute, — elle ne présente guère de danger; si c'est un idéal encore lointain, que beau-
coup écartent d'un mot dédaigneux, — parce qu'il dérange trop d'idées faites et trop d'habitudes régnantes, — il en reste quelque chose de fécond, et contre les critiques l'avenir donne raison à l'utopiste.
Il m'a toujours paru que cette sincérité absolue, cette candeur qui doit être la loi de la pensée, peuvent racheter, dans une certaine mesure, même la faiblesse d'un livre. Un esprit qui cherche passionnément et qui pense tout haut, cela est rarement sans intérêt, peut-être sans profit : et voilà tout au moins ce que je voudrais qu'on trouvât dans ce livre. Mais, quelque défiance où je sois de moi-même, — précisément par franchise, — je n'hésite pas à promettre plus que la sincérité. Si je suis sur de ne point posséder toute la vérité, si je crains d'avoir commis bien des erreurs de détail, j'ai la conviction cependant d'être dans le sens de la vérité, — On peut avoir cette conviction, en efTet, — j'espère le montrer, — quand on est dans le sens où la vie même a progressé, quand on voit passer en s'y réfléchissant, à travers sa pensée propre, le courant de la pensée collective, et qu'on dérobe ainsi le secret de la force spontanée qui se déployait en s'ignorant. Or cette pensée commune — on le verra, sans doute — est essentiellement conciliatrice des points de vue opposés qu'elle découvre, élaboratrice du savoir multiple qu'elle acquiert. Elle ne se diversifie et ne s'enrichit que pour devenir harmonie et unité. En embrassant toujours davantage, elle laisse enfin apparaître ce qu'elle veut; et son progrès décisif est, en voulant son vouloir, de chercher consciemment à unir. — C'est là, je crois, que nous en sommes; telle est la vérité qui se révèle à nous. La réflexion n'a pas fini son œuvre, mais elle a atteint son principe. Le temps des solutions neuves pour l'éternel problème est passé. Qui veut en trouver cherche l'impossible peut-être et passe sûrement à coté de la bonne tâche. Il faut prétendre, non plus à l'originalité des idées, mais à la largeur des vues, et comprendre plutôt qu'innover : au lieu de vouloir être Soi, il faut s'efforcer d'être Tous.
Quand j'ai eu la conviction qu'un esprit qui s'ouvre largement — s'il découvre enfin que la diversité est unité virtuelle et s'il cherche comment à l'unité la diversité se ramène — tend pour sa part à réaliser la fin même de la vie et le vœu peut-être de la nature entière, quand j'ai cru le succès possible et accessible la vérité, quand j'ai poursuivi dans la joie le travail entrepris dans l'inquiétude : j'ai souhaité que ma conviction fût partagée, et j'ai éprouvé un plaisir oii elle s'affermissait encore toutes les fois que je la retrouvais h quelque degré dans les œuvres contemporaines. Si la pensée qui anime ce livre est, en vérité, fille du temps, elle doit être avec d'autres pensées en accord plus ou moins intime : non seulement embrasser, autant que possible, tous les éléments du passé et du présent, mais ne rien offrir de singulier dans l'effort pour les unifier. J'espère bien qu'il en est ainsi. Que les esprits se pénètrent de plus en plus, mon idée directrice l'implique. Il ne faut plus dire : J'ai pensé cela; mais : Mon temps a pensé cela en moi. Et, s'il élait permis d'aspirer à quelque mérite, ce ne serait qu'à prendre une conscience plus nette de la pensée impersonnelle qui va régner, ou à en trouver une formule plus heureuse.
En ce qui touche la forme, je crois, pour ma part, qu'il y a deux écueils à éviter.
Il me paraît que la philosophie est cultivée un peu trop dans l'ombre et le mystère. On a éprouvé quelquefois le besoin de l'en faire sortir, mais elle ne tardait pas longtemps à fuir de nouveau le grand jour. En revêtant une forme technique, en employant une langue spéciale, en demeurant le partage de quelques initiés, je n'ignore pas ce qu'elle a gagné : sans cet appareil ésolérique qui facilite le travail de la pensée et qui peut en dissimuler les audaces, je doute que certaius progrès, si même ils s'étaient accomplis, fussent devenus définitifs. Mais les résultats de l'algèbre philosophique, ne faut il pas les mettre enfin à la portée, sinon des
esprits frivoles, de tous ceux au moins qui doutent et qui cherchent?
Le « sens commun » est suspect à beaucoup de philosophes; et pourtant un des plus profonds penseurs, un des plus obscurs aussi et des plus indifTérents en apparence au jugement des profanes, a déclaré que « la plus haute philosophie, quand elle traite des intérêts les plus grands de Thumanité, ne peut nous conduire plus loin que ne le fait le sens commun guidé par la nature » : Kant est persuadé que les résultats de la philosophie sont d'avance populaires*. Peutêtre serait-il plus juste de dire que la vérité philosophique doit devenir aisément la vérité naturelle; que, si difficile soilelle à découvrir, elle doit être facile à comprendre, une fois découverte, et telle enfin que ceux qui l'aperçoivent s'étonnent de Favoir si longtemps ignorée. Comment le dernier mot de la vie serait-il quelque chose d'incompréhensible — sauf à un petit nombre d'élus? Si quelques hommes le prononcent, c'est que l'humanité le balbutiait déjà.
Voilà ce que notre Descartes avait compris admirablement quand, dès la première ligne du Discours de la Méthode, il déclarait que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée » et quand il faisait appel à la lumière naturelle, convaincu que « ceux qui avaient le moins appris de tout ce qui avait été nommé jusque-là philosophie étaient les plus capables d'apprendre la vraie ^ ». Celte vérité qu'il se flattait de posséder, il croyait que la clarté même dont elle illuminerait les esprits non prévenus l'empêcherait d'être méconnue. Ses plus grands successeurs, un Leibnitz, un Locke, un Hume même et un Kant% n'attachent pas un moindre prix à la clarté. A qui serait uniquement frappé de ce que ce dernier a d'obscur il suffirait de citer les paroles suivantes : « Je laisse à ces hommes distingués qui joignent si heureusement
1. Critique de la Raison pure, tratl. Tissot, grande préface, p. 24.
2. Les Principes de la Philosophie, préfaci3, éd. Liard, p. 15.
3. Premier Essai, lin; Crit.de la R. pure, préf. de la 2° édit., p. 29.
s INTRODUCTION
à la profondeur de l'aperçu le talent d'une exposition lumineuse [talent que je ne me sens pas), le soin de mettre la dernière main à mon ouvrage, encore imparfait sans doute à ce dernier point de vue ». L'impuissance de Kant à être plus clair ne prouve donc point qu'il fût impossible à ses yeux de l'êlre davantage.
Or l'effort vers la vérité sera de plus en plus un effort vers la clarté, à une époque dont la tâche est avant tout de concilier et d'unir. Quand les idées soi-disant opposées ne sont pas simplement complémentaires, c'est qu'elles sont identiques en réalité dans leur contradiction apparente. Sans le langage, la pensée individuelle s'ignorerait presque et ne se communiquerait pas : mais en prenant corps, pour ainsi dire, elle revêt des formes trompeuses qui retardent trop souvent l'entente qu'elles devraient assurer. Les mots sont un piège où sans cesse se prend l'esprit. Quand on assiste, en simple curieux, à quelque discussion philosophique, on acquiert presque toujours la conviction que les adversaires tomberaient aussitôt d'accord s'ils donnaient le même sens aux mêmes termes. Écarter les équivoques où se voile la vérité des systèmes, poser les questions d'une façon simple et franche, n'y employer les mots que dans un sens précis et clair, c'est préparer la solution définitive où se concilieront tous les essais antérieurs.
Si le génie et la langue d'un peuple sont propres à ce travail, j'estime que c'est bien le génie de la France et la langue française. Je crois avoir reconnu, ce que je n'aurais point osé affirmer dès l'abord, que, dans la recherche de la vérité, notre rôle est destiné plutôt à s'accroître qu'à s'amoindrir. La vérité n'est point nationale et, d'où qu'elle vienne, elle s'impose : mais il est permis à une nation de se réjouir si elle a une vertu propre pour la mettre au jour, c'est-à-dire, puisque tel est le moyen, pour tout éclaircir et tout concilier.
Nous avons d'ailleurs — et c'est le second écueil auquel je voudrais échapper — à nous méfier d'un penchant un peu
frivole, qui ferait de la philosophie quelque chose de superficiel et de trop littéraire. Pas plus qu'un mystère d'initiés, elle ne doit être un amusement d'esprits curieux et raffinés. Il ne faut pas que la facilité ou Tatlrait en dérobent la g'ravité et l'intérêt suprême. C'est là que tout ornement qui n'est qu'ornement est superflu, dangereux même, on pourrait presque dire sacrilège. S'il est sage, en contenant l'imagination, d'éviter dans la philosophie le vague et le flottant de la poésie, à plus forte raison n'y doit-on point, par l'abus des procédés, par la recherche d'elfets brillants ou piquants, sacrifier aux esprits vains. Quand la pensée transparaît dans le sobre contour d'une forme exacte, quand les idées se lient et se succèdent avec une sorte de nécessité, cela même est plus beau que les plus ingénieux artifices.
Ce n'est point cependant qu'il faille absolument suivre la logique si abstraite, mais surtout si froide, de quelques classiques, des purs raisonneurs. Trouver la raison d'être de tout ce qui est, telle est l'ambition du penseur; il aspire à tout réfléchir en son esprit et à tout rendre intelligible, toutes les pensées diverses et, par delà les pensées, les êtres, les choses, tout ce concret qui, dans sa riche variété et ses aspects changeants, est la vie et la nature : ne saurait-il refléter parfois cette réalité concrète avec ses couleurs et ses formes, et rendre ainsi plus sensibles les rapports de la pensée abstraite à la vie et aux choses? Au surplus, dans le penseur il y a un homme, que l'inquiétude de savoir anime et qu'enivre la joie de trouver. N'est-il pas naturel, dès lors, comme dans l'éloquence vraie un orateur révèle son âme entière, que, dans les raisonnements les plus abstraits, un penseur sincère trahisse quelque chose de son ardeur contenue, et que la froideur du style en soit réchaufîée?
Qu'il s'agisse du fond ou de la forme, il ne faut jamais l'oublier : la philosophie n'est point au-dessus, elle n'est point en dehors de la vie; rien pour nous n'est plus vital qu'elle, 'c C'est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher
jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher », a dit notre Descartes encore, et « celte élude est plus nécessaire pour régler nos mœurs et nous conduire en celte vie que n'est l'usage de nos yeux pour guider nos pas ' ». Kant, que je me plais à citer parce qu'on se le représente parfois comme isolé du reste des hommes dans sa méditation sourcilleuse, oppose à la philosophie « comme science de l'école », qui n'a d'autre ohjct que de « satisfaire la curiosité », la philosophie «. comme science du monde », qui « enseigne la sagesse » et qui, seule, a « du prix et de la dignité ^ », Elle est, cette vraie philosophie, ou plutôt elle deviendra le patrimoine de tous; elle est notre force présente et notre espoir; un jour elle sera le tout de l'homme. Je le crois, et je voudrais, en écrivant, le faire croire ^,
A quel moment, dans le cours d'une vie, les fruits de la pensée sont vraiment mûrs, il est difficile d'en juger. Il ne faut point se hâter d'écrire, et il faut craindre de trop tarder. C'est un beau dessein, mais chimérique, d'attendre qu'on ait pleine confiance en soi : la vie finirait avant le doute. Mais si, tout en désespérant de contempler la vérité, on a la conviction de l'entrevoir, peut-être faut-il oser dès qu'on l'a entrevue. En écrivant, tandis qu'on précise sa pensée propre, on aide les autres à préciser, parfois même à formuler la leur : il en est à qui manquent les forces ou bien les loisirs pour le faire; et c'est grande pitié que tant d'hommes vivent sans pensée et sans foi. En lardant, on prolonge les joies muettes, l'ivresse solitaire de la recherche; oser est plus généreux peut-être et, au fond, plus modeste : c'est provoquer la critique, par laquelle les autres vous éclairent comme on cherche à les éclairer.