Quoiqu'il excepte les athées et les catholiques
connaissances. Mais, au lieu de plonger en soi pour atteindre dans son fond l'activité de l'esprit, il se recule, en quelque sorte, et se dédouble pour contempler cette activité du dehors. « Il faut de l'art et des soins, dit-il dans son Avant-propos, pour placer l'entendement à une certaine distance et faire en sorte qu'il devienne l'objet de ses propres contemplations. » Cet objet, dès lors, qui est l'esprit, il le traite comme l'objet ordinaire, qui est la matière : il lui applique la mélliodo induclive. Etant donnés certains phénomènes expérimentaux, il s'agit de reconstituer l'entendement par l'analyse : exposer scientifiquement 1' « origine » et 1' « histoire » de l'esprit, telle e>t l'ambition de Locke.
Nous avons, dit-il, deux sortes d'idées : les sitnpies et les composées. Toutes les idées simples, fournies soit par la seyisation, ou perception extérieure, soit par la réflexion, ou perception intérieure, s'inscrivent en quoique sorte passivement dans l'esprit. Toutes les idées composées naissent des idées simples par élaboration tout uniment. Il n'est aucune notion que, par distinction, comparaison, composition et abstraction, Locke ne vienne à bout d'expliquer : la cause, la substance, l'infini, Dieu.... Pour Descartes, il y a des notions et des vérités innées, ces dernières en si g-rand nombre « qu'il serait malaisé de les dénombrer ». Pour Locke, il n'y a rien d'inné : l'esprit est un « papier blanc » qui reçoit des caractères. Bien que YEssal débute par celte affirmation : pas de principes innés, c'est la conclusion de sa recherche, et le commencement du livre n'a été écrit qu'à la nu. Il est vrai que la conclusion était impliquée dans la méthode même : si toute la science est inductive, tout est phénomène à l'origine.
Il semble que Locke ne puisse échapper au scepticisme; et, en effet, il y aboutit : mais il faut préciser dans quelle mesure il est sceptique. Il distingue très nettement parmi les phénomènes ceux du dehors et ceux du dedans, et à chacun de ces groupes il attribue une réalité. L'identité du moi repose sur l'identité de conscience, et cette identité elle-même sur la
mémoire, — mais la mémoire reste inexpliquée, tout comme la faculté d'élaborer les idées simples. Pour les phénomènes du dehors, Locke reprend à son tour la distinction des qualités secondes, qui sont dans le moi, et des ([usAïlés premières, originelles, qui seules sont dans les choses. — Ainsi, — après avoir dit que la substance est, en déPmitive, une collection d'idées simples que l'esprit a toujours vues réunies et dont il attribue l'union à un substratiim imaginaire, — il reconnaît deux réalités; bien plus, il en admet ime troisième : Dion. C'est que, par instinct, sous l'influence aussi du cartésianisme et de Bacon, s'il ne croit qu'à l'expérience, il croit fermement à la possibilité d'une science positive, pour la morale comme pour la physique. Sans doute, il a critiqué la notion de cause et le principe de causalité, mais en en montrant l'origine, il n'en a point nié la validité : en conséquence, concluant de reffet à la cause, il croit par le raisonnement à une substance qui soutienne les phénomènes objectifs, qui soutienne les phénomènes subjectifs, et enfin d'où proviennent les uns et les autres. Il y a une réalité qui répond à l'idée de matière, une réalité qui répond à l'idée d'esprit et une réalité qui répond à l'idée du tout, de l'univers, de Dieu : mais Locke ne sait pas ce que sont Dieu, la pensée, la matière. Il ne lui semble môme pas impossible que matière et pensée ne fassent qu'un substantiellement ', — ajoutez qu'un eu Dieu, et vous avez Spinoza. Avec les phénomènes, Locke reconstitue la réalité; mais, parti des phénomènes, il n'arrive pas à définir la substance.
\. « Nous avons les idées de l.i iiialière cl de la pensée; mais pcul-èlrc ne serons-nous jamais capables de connaître si un êlrc purement matérirl pense ou non, par la l'aison qu'il nous est impossible de découvrir, par la contemplation de nos propres idées, sans révélation, si Dieu n'a pas donne à (iucl(|ues amas de matière, disposés comme il le trouve à propos, la puissance d'apercevoir et de penser; ou s'il a joint et uni à la matière ainsi disposée une substance immatérielle qui pense. Car, par rapport ù nos notions, il no nous est pas plus malaisé de concevoir (|ue Dieu peut, s'il lui plail, ajniiicr à [noire idée de] la matière, la faculté de penser, (lue de comprendre iiu'il lui joigne une autre substance avec la faculté de penser.... » Etmi, IV, m. Sur la valeur de la Irad. de Gosle, voir Pillon, l'Evulutiun hisloriiiue de l'alomisme (Année phil. 1891, pp. 139 et 142).
Il semblt! parfois ponclior dans un sens on un autre : mais, en somme, il ne conclut pas. Si, par un mouvement naturel, il incline vers l'unité de substance, d'autre part, devant l'égale réalité de la matière et de l'esprit et le dualisme des phénomènes, il ne sait comment l'établir. Ni une étendue pensante ne lui parait intelligible, ni une pensée étendue, — outre que l'étendue, si claire pour Descartes, à ses yeux présente bien de l'obscurité et n'est plus l'essence de la matière. — L'objet et le sujet sont réels; la science est solide et fera encore des progrès inlinis; Locke, pour sa part, a avancé celle du sujet. « La connaissance des forces de notre esprit suffit pour guérir du scepticisme et de la négligence où l'on s'abandonne lorsqu'on doute de pouvoir trouver la vérité. » Mais une dernière ignorance subsiste et subsistera : « il faut nous arrêter lorsque nous avons porté nos recherches jusqu'au plus haut point où nous soyons capables de les porter ». « Notre affaire ici-bas 7i est pas de connaître toutes choses : c est seulement de connaître ce qui intéresse notre conduite^ » Voilà bien le scepticisme, mais limité, tout spéculatif, et sans effet sur la pratique. — Au reste, l'œuvre de Locke n'est pas sans confusion ". Il a soulevé des difficultés, il a insisté sur la critique : là est surtout son mérite. Sa pensée e&t un point de départ \
Il faut rapprocher Newton de Locke : contemporains et amis, ils se complètent. De la même philosophie naturelle, si l'un s'est attaché à la partie morale, l'autre a traité la partie physique. Certaines pages de Newton et la préface que Roger Cotes* a ajoutée à la seconde édition des Principes mathématiques de la philosophie naturelle sur la méthode de cette philosophie, font mieux comprendre le point de vue de Locke.