Voir Lyon, la Philosophie de Uih'je-, pp
altaqua la métaphysique de Descartes, mais il goûta à coup sûr sa physique; et quand Descartes travaillait à cette « philosophie pratique », qui peut « nous rendre comme maîtres et possesseurs delà nature », Ilohbes devait trouver cet effort analogue à celui de Bacon, mais plus efflcace — de toute la supériorité de la mathématique cartésienne sur l'expérience tâtonnante de Bacon. Expliquer mécaniquement la formation du monde, la vie animale, les passions de l'âme, ramener la liberté humaine à la nécessité, n'était-ce point fournir au matérialisme des ressources? Ce monde indéfini (jui tendait à se perdre dans l'Etre absolu, ne pouvait-il pas aussi bien absorber en lui tout l'être? La pensée de Descartes contient des germes si divers que Hobbes lui-même en a trouvés peut-être à recueillir.
Quoi qu'il en soit, ils furent aux prises — et non sans vivacité. Descartes, comme le lui a objecté Hobbes, ne disait pas seulement : je pense, donc je suis, mais : je pense, donc je suis pensée. Or, selon Hobbes, il faut dire : je pense, donc je suis une chose qui pense. Ainsi que, lorsque la cire fond, une matière subsiste sous le changement, et que nous ne pouvons concevoir aucun acte sans son sujet, de même nous ne saurions concevoir la pensée sans un sujet pensant; et il semble à Hobbes que les sujets de tous les actes également « sont entendus sous une raison corporelle ou sous une raison de matière », et « qu'on doit plutôt inférer qu'une chose qui pense est matérielle qu'immatérielle * ». Voilà donc l'unité obtenue par la réduction du sujet à l'objet : mais il s'agit d'expliquer l'illusion au moins de ce dualisme.
Avec le corps — qui est, en somme, de l'étendue — et le mouvement des parties du corps, Hobbes constitue l'objet, à la façon de Descartes; mais le mouvement des choses corporelles se communique à l'organisme, et la sensation n'est rien d'autre qu'un mouvement intérieur — dont le mécanisme est
1. Voir les ///"' Oljjcclions. Il y en a seize : Descarlcs ne s'est vraiment arrêté qu'à celle où se trouvent ces lignes, la seconde.
curieusement compliqué. De la sensation, qui dure dans le souvenir, naît l'image; de limage, le mot d'après une convention arbitraire. L'esprit n'est donc « autre chose qu'un mouvement de certaines parties du corps organique ». — Il n'y a de science que par l'expérience : mais la science, tantôt est immédiate dans l'action des êtres extérieurs sur les sens, tantôt provient du raisonnement, c'est-à-dire d'un calcul sur les mois — qui n'est juste, au surplus, que si l'expérience * le confirme. C'est parce que les corps sont composables et décomposables que l'esprit additionne et soustrait en raisonnant : la mathématique est dans les choses avant d'être dans l'esprit.
Nous n'avons ni l'idée de Dieu ni l'idée de l'àme, puisqu'aucune image qui réponde à ces mots ne nous est venue du dehors : par le raisonnement nous inférons qu'il y a dans l'univers et dans le corps une cause du mouvement; mais, en dehors de la foi, cette cause ne peut être conçue que comme une matière phis subtile. Ilobbes répugne à aborder tout [)roblème transcendant. Pour lui, en somme, la philosophie, c'est la science de la matière. Copernic, disait-il, avait créé l'astronomie; Galilée, Kepler, Gassentli, Mersenne, la pbysique; Ilarvey, la physiologie : il voulait, sur une étude de l'homme, — qui reposât elle-même sur l'étude des corps, — fonder la science politique-. Et,par cette fin pratique, c'était un Baconien.
Les critiques n'ont point manqué à Dobbes, et Descartes, lorsqu'il ripostait àprement à ses objections que « de la même façon et avec une aussi juste raison qu'il conclut que l'esprit est un mouvement, il pourrait conclure que la terre est le ciel ' », Descartes mettait à nu l'infirmité de cette philosophie : comment le mouvement peut-il devenir connaissance?— Mais la pensée de Ilobbes renferme elle-même la critique do son matérialisme; et Locke, s'il s'oi)poso à lui eu
1. Le verbe être n'a de valeur que celle qui lui vient de l'exprTience. Ainsi l'essence et l'existence sont donnée 5 à la fois; et l'essence sans l'existence est une fiction de l'esprit.
2. De Corpnve, De liomine, De Cive. Le De Cive a été publié le premier. 3>. Réponse à la quatrième objection de Ilobbes.
un sens, ne fait pourtant que donner leur pleine valeur à quelques-unes de ses idées. Gomme Descaries, au reste, Hobbes croit que les qualités sensibles des corps, son, lumière, couleur, odeur, saveur, froid, chaud, dur, mou..., ne sont que des phénomènes subjectifs, de purs fantômes; fantômes, la figure et l'espace; il déclare même que la substance, cette « matière capable de recevoir divers accidents et qui est sujette à leurs changements », n'est, tout comme l'idée de Dieu et de l'âme, aperçue et prouvée que par le raisonnenement '. Que reste-t-il, dès lors, à l'esprit de positif, sinon ses phénomènes? Et ne voilà-t-il pas le scepticisme?
Locke a-t-il connu Hobbes? On Ta nié. A coup sur, comme Hobbes, il connut en France l'œuvre de Gassendi et, auparavant même, celle do Descartes -. Bien qu'il réagît contre ce dernier, il lui dut beaucoup, lui aussi : ce n'est pas, il est vrai, de sa physique, c'est de sa critique qu'il s'inspira. Mais, somme toute, il fut lui-même, et il fut l'homme de son temps. Entre les ambitions et les contradictions du dogmatisme renaissant, il chercha avec prudence une place sûre; et, embarrassé de conclure, il conclut à la tolérance ^.
UEssai sur Venlendenient humain, c'est la quatrième partie du Discours de la ynéthode traitée selon la méthode de Bacon. Locke, laissant de côté les questions du physicien, — c'est àdire ici du physiologiste, — veut, en examinant les facultés de connaître, chercher les fondements des opinions qu'on voit régner parmi les hommes et marquer rétondue de leurs
1. Neuvième objection de Hobbes. Voir Lange, Histoire du matérialisme, t. 1, IIP partie, chap. ii, lin; Lyon, op. ciL, nolaninient pp. 50, 109 : « La matière, telle qu'il l'a posée, est toute géométrique, toute conceptuelle, toute proche de l'intelligence ». .M. Lyon a beaucoup insisté sur cet aspect de la philosophie de Hobbes, scepticiue ou idéaliste. Voir aussi Pillon, Année pldlosop/d(/ue 1IS92, pp. 115 et sqq.; Tônnies, Hobbes Leben vnd Lettre, analysé par Schinz, llev. jtlul., 1891, n" 4.
2. Voir Marion, Locl;e, sa vie et ses œuvres; Campbell Fraser, Loc/ce, analysé lar Penjon, licv. jiliil., 189), n" 1; cf. de Rémusat, Histoire c/e la philosop/ne en Anf/li'lcrre, l. IL