‹ L'avenir de la philosophieChapitre 7 sur 265 · M. de Vogiié · texte numérisé non relu

M. de Vogiié

moindre, apparaissent en beaucoup d'œuvres aux époques où précisément la pensée mue, pour ainsi dire; et la beauté devient plus formelle encore, en pareil cas, dans les arts où toujours la forme prédomine. Tel est, pendant plusieurs années, le caractère, tout alexandrin, que prit l'activité estbétique des jeunes : ils enveloppaient dans une forme ingénieuse ou bizarre — si même ils y mettaient quelque chose — du pessimisme ou de l'ironie, sincères ou empruntés. — Or, sous cette forme riche et souple, voici qu'une âme nouvelle s'est révélée : la forme n'est plus destinée qu'à suggérer, qu'à symboliser — quoi, au juste? — l'essence des êtres et des choses, les rapports de tout, l'Esprit du Tout. Les théories sont vagues, les œuvres aussi; mais l'ambition, généreuse et, somme toute, heureuse, est, en réalisant la beauté, d'exprimer l'univers, de substituer à la froide, ironique ou désolée analyse, la vivante et croyante synthèse'.

Mais aux artistes même les formules flottantes de l'art ne suffisent pas toujours. Où trouver quelque chose de solide à quoi l'on puisse subordonner l'action? On cherche de tous côtés : et, sans parler de ceux qui demandent des révélations aux Esprits, on remonte aux enseignements de Jésus, des Prophètes ou de Bouddha-. — Nobles leçons, et dont la vertu morale n'est pas encore épuisée : mais, si elles contentaient la pensée comme le cœur, comment donc se serait produite la longue crise des temps modernes? On n'a pas craint de prononcer le mot de « réaction »; et, bien qu'on laisse à dessein dans l'ombre le dogme précis des religions positives, on leur emprunte volontiers un mysticisme plus ou moins fuyant.

— Eh quoi! retourner en arrière et abandonner sans remords tout ce qu'on appelait des conquêtes, et qui faisait l'honneur

1. Voir VKnqiii'/e sur révoli/lion liUéraire de Jules Hurel (IS'Jl); In Lilln-atiirp dn toul à l'heure de Charles Moricc; l'Idéalisme in/éç/ral de Maurice Piijo. ncmarciiUT le r(Me de la niLisii|iie, même en liLléralure : les symbolistes sont

— ou furent — volontiers wagncriens.

2. De Vogue, Guy de Brémond d'Ars; James Darmesteter. Voir Biirnouf, le Bouddhisme en Occident. (Hev. des Deux Mondes, 15 juillet 1888), et l'ierre Janet, le Spiritisme contemporain {Hev. phil., avril 1892).

de l'humanité! Après tant de siècles d'un travail obstiné, quand les plus pures gloires de notre ère semblaient les philosophes et surtout les savants, artisans et martyrs parfois d'une vérité qu'ils ne faisaient qu'entrevoir, élite oi^i les plus humbles sont souvent les plus sublimes, peut-on lire sans stupeur des pages qui promettent le secret de la vie en professant le mépris de la pensée?

— La science n'est qu'un « mensonge ». « Plus les jeunes gens avancent dans l'étude des faits, plus loin et plus loin d'eux se recule la possibilité, le désir même de résoudre les problèmes de la vie...; de plus en plus la forme leur cache le fond, do plus en plus ils perdent la conscience du bien et du mal et la faculté de comprendre ces expressions et déterminations du bien et du mal que le genre humain a élaborées dans le cours de sa vie entière...; de plus en plus ils s'enfoncent dans le hallier des observations que rien n'éclaire.... Et à mesure que leur stupidité grandit, ils acquièrent une confiance en soi qui leur ôle pour toujours la possibilité de revenir à la simple vie du travail, à la pensée simple, claire, humaine'. » On ne craint pas de le déclarer : quand à la parole de vie des apôtres la pensée contredit, c'est la pensée qui doit succomber. Penser est un mal et, quand même nous y répugnerions, « nous devons nous efîorcer surtout de détruire en nous l'intelligence ». Si tous les contempteurs de la pensée ne vont pas aussi loin, pourtant notre situation morale pourrait, dit-on, se résumer ainsi : « la science a perdu son prestige; et la religion a reconquis une partie du sien » ^

La pensée avait tari l'action et ruiné la foi : maintenant, pour agir et pour croire, on parle d'étouffer la pensée. Mais on n'y saurait parvenir; et la jeunesse d'aujourd'hui, qui

1. Tolstoï, Ce qu'il faut faire : sur la desliualion de la science el de l'art. Cf. Ma confession.

2. Brunelière, Après une visite au Vatican {Revue des Deux Mondes, l" janvier 1895). — Voir Teodor de Wyzewa, Contes chrétiens; Maurice Pottecher, la Peine de VEsprit; Léon Daudet, les Morlicoles....

voudrait croire, est aussi curieuse et plus savante qu'aucune des générations antérieures*. Ce qu'il faut, en vérité, c'est faire disparaître ranlinomie de la science et de la pratique, de la pensée et de la foi. Yoilà le mal, toujours le même au fond, quoique manifesté diversement, dont souiïre, depuis plusieurs siècles, l'élite de chaque génération. L'unité du savoir et de la morale, réalisée dans les religions, rompue par la crilifjue, qu'engendra le progrès de la pensée, cherche sans cesse à se rétablir. En vain Ton croit pouvoir sacrifier l'un ou l'aulrc : c'est une illusion, toujours renaissante, qui ne soutient pas les hommes promptement désabusés; et toujours éclate leur égale nécessité, mais leur désolant antagonisme.

11 est réservé à la pensée, par un progrès définitif, de faire évanouir l'opposition que ses premiers progrès ont fait naître. Il lui est réservé d'assurer une foi par laquelle la vie apparaisse facile, droite, unie comme une voie royale — la vie de l'homme et celle de l'humanité. Toutes ces crises partielles, tous ces problèmes particuliers que les peuples lâchent à résoudre, — d'organisation sociale, de politique et de péda-

1. Lorsqu'on feuillette les innombrables revues de jeunes, on est frappé, non seulement des tâtonnements esthétiques, mais du savoir qui s'y révèle : les cénacles d'autrefois ne s'intéressaient pas ainsi aux littératures, à l'histoire, aux sciences surtout et à la philosophie. — Les œuvres de M. Maurice Barrés me semblent un document bien curieux. Cet esprit très ouvert est comme le coniluent de tendances diverses — qu'il cherche tant bien que mal à fondre dans une théorie plus ou moins cohérente d'individualisme : l'ironie, le pessimisme, le goût de l'analyse, avec le désir de se passionner et d'être ému, d'agir, — sans pourtant être dupe, — avec un besoin d'aboutir à des formules philosophiques — qu'il satisfait tout à la fois grâce à Spinoza, Goethe, Hegel, Schopenhauer, Hartmann.... Ses livres sont l'image et l'histoire d'un esprit ballotté qui aspire à se fixer. « C'est de manquer d'énergie et de ne savoir où s'intéresser que souITre le jeune homme moderne, si prodigieusement renseigné sur toutes les façons de sentir.... Prenez le moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez vous tenir jusqu'à ce qu'une personne énergique vous ait reconstruit une religion. Sur ce terrain à bdtir nous cam[icrons, non pas tels qu'on puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous [troposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons conscience d'un problème sérieux, mais tout à la fois religieux et sceptif|ues » [Examnn de sa Trilogie, pp. 47, 49). M. iJarrès, avec son culte provisoire du moi, a préparé l'influence passagère des Ibsen, Strindberg, Nietzsche.

gogie ', — ne voit-on pas qu'ils ne seront résolus vraiment — en même temps que le problème de la destinée individuelle — que par une doctrine suprême de la vie? — Vous prétendez trancher ciiaque question isolément? Peine perdue! Pensez assez profondément pour que les principes se traduisent en actes, pour que l'action ait rapport aux principes, pour que l'ensemble règle le détail. Alors, mais alors seulement, la longue crise des temps modernes, la crise aiguë du temps présent, multiple en apparence, une en réalité, cette crise décisive prendra fin.

Tel quel, ce livre tend à hâter le dénouement désiré. En cherchant une vérité qui unifiât les résultats de la réflexion humaine, je cherchais au fond de la spéculation le principe qui, la dépassant, expliquât tout à la fois et réglât la pratique, et qui fit se rejoindre les catégories de la vie, la pensée et l'action. J'ai senti peu à peu en moi s'éveiller une foi agissante, et qui n'est point vague. et obscure, mais que la pensée précise et illumine. J'ai voulu pouvoir dire, et il me semble que je le puis faire : Credo quia hicidum.

Je n'ose m'attendre à communiquer sans peine aux indifférents quelque chose de la foi qui m'anime. Il faudrait d'abord être lu par eux. Or peut-être la multitude des livres de toutes sortes et des journaux que publie notre temps trompe-t-elle un peu sur la portée moyenne des intelligences. Les occupations de la vie étrange que mène le grand nombre, et ses distractions aussi, sont si absorbantes; d'autre part, chaque jour apporte précisément tant d'ouvrages nouveaux, tant de revues, tant de nouvelles du monde entier, qu'on lit vite, les courts articles ou les œuvres frivoles de

1. 11 est superflu d'énumérer ici les malaises divers dont nous souiïrons et les réformes partielles qui voudraient y remédier : remèdes purement empiriques, ou remèdes empruntés à des conceptions contradictoires, confuses, incomplètes, et qui parfois aggravent le mal. Dans l'enseignement, par exemple, malgré tous les efforts, le mal foncier reparaît toujours. La vie actuelle est faite de pièces qui ne s'ajustent pas.

préférence. Il faut, comme on dit, se tenir au courant. Mais un seul livre sérieux profite plus à qui l'approfondit que toutes les nouveautés effleurées et que tous les journaux parcourus matin et soir. Il n'est guère douteux qu'à certaines époques, au temps de l'Humanisme et de la Réforme, du Jansénisme et de Descartes, de Voltaire même et de Rousseau, plus de personnes relativement se nourrissaient de la moelle des livres substantiels. Dans ce qu'on appelle le « grand public » ou le « monde », on sait beaucoup sans doute : mais la plupart des gens dits cultivés ont dans la vie trop d'affaires pour se renseigner sur le sens de la vie. Il est si facile, d'ailleurs, lorsqu'on est rebuté par la gravité d'un ouvrage, de le condamner sommairement en rendant l'auteur responsable de ce qu'on est impuissant à s'y intéresser! Quel penseur aujourd'hui oserait, comme Descartes dans la préface des Principes, demander qu'on relût son livre trois fois de suite? — Et quant à la culture du peuple, elle a fait d'immenses progrès : mais il sait trop ou trop peu, trop pour être encore croyant, trop peu pour aspirer à le redevenir. — La plupart des victimes de la crise actuelle subissent leur mal sans en avoir pleine conscience et sans savoir d'où viendra la guérison. — C'est donc de cette élite pensante, et de plus en plus consciente, qui cherche et qui peine, qu'on peut espérer d'abord l'assentiment ou, si c'est trop demander, tout au moins, comme je l'ai dit, la sympathie, lorsqu'on a été obsédé du problème qui l'obsède et qu'on s'est etTorcé d'en avancer la solution.

Pour tout avouer sans équivoque, les personnes dont la foi en une religion positive est entière et dont rien n'alarme la raison dans l'ensemble de notions théoriques et de règles pratiques qu'elles y trouvent, je ne souhaite point qu'elles lisent ce livre. Peu iuiportent les causes — influences toutespuissantes d'éducation et de milieu, prédominance du sentiment sur la raison, ou insuffisance de la culture — qui les ont préservées de l'abaissement de l'indifférence et de la

noble souffrance du doute. Il faut craindre de jeter le scandale et le trouble dans les âmes pieuses; il est cruel de faire un mal qu'on n'est pas sûr de pouvoir guérir; et, parce qu'on l'a souffert soi-même, c'est une raison plutôt pour l'épargner aux autres. La tolérance aujourd'hui ne doit pas être seulement justice réfléchie, ou même délicatesse et charité; née d'une simple pitié, cette crainte de troubler la foi pourrait paraître un peu méprisante : mais ne faut-il pas dans les vrais croyants respecter tout le bien que les religions ont fait, la part de vérité qu'elles enferment et le rôle qu'elles peuvent jouer encore? Par un brutal empressement, on ne travaille point pour la vie de l'esprit, mais plutôt, en décourageant ceux qui pensaient la pratiquer, pour la vie indifférente et libertine.

Les âmes exigeantes où le doute apparaît par un travail intime, voilà le terrain fécond et qui d'abord doit suffire : toute bonne semence trouve là dos places d'attente où germer. Plus tard, bientôt peut-être, quand tous ceux qui doutaient s'uniront dans la foi nouvelle, lorsque cet accord même l'aura confirmée, elle s'imposera peu à peu; et la foi, où elle subsistait, sera remplacée non par le doute, mais par la foi.

Quant aux personnes pour qui la religion est quelque chose de large et de perfectible, elles n'ont rien à craindre de ce livre. Ne pas admettre qu'une des œuvres de l'esprit humain soit un leurre absolu, et, au lieu d'en rejeter tout, en dégager ce qu'elle peut contenir d'essentiel et de durable, ce sont là, si je ne me trompe, sentiment naturel et entreprise légitime. Je ne pense pas, pour résoudre le problème de la vie, qu'il faille tout demander à la philosophie et à la science, rien à la religion. Mais s'efforcer de les concilier toutes trois, n'est-ce pas procéder comme il faut pour trouver une solution, si le principe qui doit diriger la recherche de la vérité est : Tout comprendre et tout unir?

LA RECHERCHE DE LA VERITE

« ... C'est proprement avoir les yeux fermés, sans tacher jamais do les ouvrir, que do vivre sans philosopher ; et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n'est point comparable à la satisfaction que donne la connaissance de celles qu'on trouve par la philosopliie; et enfin, cette étude est plus nécessaire pour régler nos mœurs et nous conduire en cette vie, que n'est l'usage de nos yeux pour guider nos pas. »

(^Desc.vrtes, h'S Principes de la Philosophie, lettre au traducteur. i

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