‹ L'avenir de la philosophieChapitre 85 sur 265 · Profession, p. 2o · texte numérisé non relu

Profession, p. 2o

2. « Plus je rcnlre en moi, plus je me consulte, et plus je lis ces mots écrits dans mon âme : Sois juste et tu seras heureux. » Profession, p. 253. « Laisse ces vains moralistes, et rentre au fond de ton âme. » Nouvelle Ilëloïse, IV partie, lettre xi....

;$. Profession, p. 2G1 : Rousseau, dans celle page, répèle sous plusieurs formes la même idée.

4. Dès son premier Discours il a exprime ces idées : « 0 vertu, science sublime des dntes simples..., tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs? et ne suffit-il pas pour apprendre tes lois de rentrer en soi-même, et d'écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions? Voilà la vraie philosophie.... » Dernier paragraphe. Cf. quatrième lettre sur la Vertu et le Bonheur.

ÉVOLUTION DE LA PHILOSOPHIE AU XVIU'" SIÈCLE. 135 lence de sa nature et la nioralilé de ses actions; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe. » Toute la philosophie pour Rousseau procède donc, en délinilive, du sentimenl; sentiment, cœur, conscience, c'est tout un : la même spontanéité résout les problèmes de la pratique et ceux de la spéculation. Ces problèmes ne sont pas distincls, et à peine sont-ce des problèmes. Tout appareil pédantesque et toute science sont superflus : « Nous pouvons être hommes sans être savants » *. Si des objections, venues des autres ou de lui-même, inquiètent son esprit : « Tout cela, se dil-il, ne sont que des arguties et des subtilités métaphysiques, qui ne sont d'aucun poids auprès des principes fondamentaux adoptés par ma raison, confirmés par mon cœur, et qui tous portent le sceau de Yassentlment intérieur dans le silence des passions - ».

Partie des phénomènes, et non plus comme avec Descartes de la substance, la pensée française, au xvnf siècle, retrouvait, par la science et par la psychologie, une unilé dans la Nature et dans l'Individu. Plus ou moins, et obscurément parfois, c'est d'après la conscience que les philosophes d'alors concevaient la nature, le dehors d'après le dedans : mais à la plupart néanmoins le dehors et le dedans semblaient également connus, et connus ensemble. Rousseau, lui, comme Condillac, avec moins de suite dans son dessein mais avec plus de netteté dans ses conclusions, a pris pour centre de sa philosophie l'individu, et il a vu nettement l'essence de lin-

\. Profession, p. 202; cf. Discours sicr les sciences et les arts et Rêveries.

2. Rêveries, 3" promenade. — Il faut remarquer ici que le sentiment de Rousseau est bien dilTérent de ]& sympathie de certains empiriques anglais : c'est une force psychologique et non un fait moral; de là sa nouveauté et sa portée philosophiques. Cette morale du cœur a un caractère plus empirique en Angleterre (Adam Smith et les Écossais), plus psychologique en France, plus métaphysique en Allemagne (Jacobi). Voir Angot des Retours, la Morale du cœur.

dividu dans Factivité. Au lieu de faire de la loi morale la conséquence et la dépendance des lois physiques ou psychologiques découvertes par l'analyse, dans la loi morale il a surpris le vœu spontané et l'expression intuitive de l'activité intuitivement révélée. Tandis que Descarlcs avait trouvé au fond de lui des vérités ontologiques dans la raison abstraite, Rousseau recueille en soi des vérités psychologiques et pratiques nées de l'irrésistible mouvement du cœur : ses idées indécises sur l'univers sont des postulats — ou, pour mieux dire, des créations — du sentiment. — Cette sensibilité, trop vibrante, qui se manifestait en lui — les accès d'enthousiasme, les élans généreux, l'excès même, en quelque sorte pathologique, des émotions et des impulsions — a sans doiile éclairé Rousseau sur la vie du cœur : c'est ainsi que certaines maladies mentales font mieux connaître au psychologue, comme par une expérience grossissante, certaines opérations de l'esprit '.

Voilà donc que s'approfondissent ces préoccupations morales qui, au xvni*^ siècle, tendent avec quelques penseurs à déplacer, pour ainsi dire, le centre de la spéculation -. Il est possible, au surplus, si paradoxal que cela semble d'abord, de montrer en Rousseau le continuateur à la fois des sceptiques comme Montaigne et, dans une certaine mesure, dos chrétiens comme Pascal. Montaigne humilie la raison; il veut qu'on suive « l'instinct » et la « nature * » : et Rousseau, qui connaît bien, qui cite souvent Montaigne % ne ditïere, au fond, de lui qu'en faisant de la nature, non

1. On a montré, en l'exagérant (Texte, op. cit.), l'influence anglaise — el aussi l'inlluencc germanique — dans l'œuvre de Rousseau. Mais Rousseau est d'abord Rousseau; et sa pliilosopliie du sentiment a des caractères bien franrais, comme je viens de l'indiquer.

2. Montesiiuieu disait de son côté : « Quand il n'y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours aimer la justice, c'est-à-dire faire tous nos efforts pour ressembler à cet être dont nous avons une si belle idée, et qui, &'i\ existait, serait nécessairement juste ». Lettres persanes, cité par Gérard, Rev. phil., l. m, p. 459.

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