Jacobi, Herder, Hainann
3. Dans un poème pliilosophiqno adressé à Kant. » Rousseau est pour moi un saint, un prophète (pie j'adore presijue », écrivait la (lancée de Herder.
4. Kant, Frwpnenls posthumes; voir Willm, Hist. de la plill. allem. de Kant à Ilégel, t. I, note 5. Cf. Lévy-Brulil, Annales de l'École libre des Sciences polit., 1887;Nolen, Rev. phil., 1S80; Hourdeau, art. cit. — Les écrivains anglais, Richardson, Young, Sterne..., eurent leur part d'influence : voir Texte, op. cit.
ÉVOLUTION DE LA PHILOSOIMIIE AU XVIH" SIÈCLE. 147 appartement, celui de Rousseau; et la lecture de V Emile l'attacha si fort, s'il faut en croire ses biographes, qu'elle le retint pendant plusieurs jours de sa promenade ordinaire. La profession de foi du Vicaire savoyard, l'œuvre de Rousseau, en général, contribua à répandre, avec le sens de la réalité vivante ', un mysticisme moral, une religion vague — comme celle de ce Jacobi pour qui Jean-Jacques était « le plus grand génie qui eût jamais écrit en français ». Élans d'indépendance, amour de la nature, religion du sentiment, — l'aclion de Rousseau produisait sur les génies divers des effets variés; mais en tous elle tendait à révéler, à affranchir, à diriger vers un but idéal les forces intimes.
Pour beaucoup, à qui l'exaltation morale ne tenait pas lieu de toute philosophie et qui voulaient concevoir l'univers en leur pensée, Spinoza offrait un système où des formes austères enveloppaient une sorte d'enthousiasme pour l'unité divine des choses. Lessing, Ilerder et Jacobi, Schiller et Gœthe contribuèrent à mêler dans la pensée allemande la pensée de Spinoza en ce que celle-ci avait d'analogue ou d'approprié aux. tendances secrètes de celle-là. « La vérité divine était dans son âme; l'amour de Dieu faisait toute sa vie », a dit de lui Jacobi ^; et ce mot connu d'un poète, — Novalis, — que Spinoza était (( un homme enivré de Dieu », montre bien comment l'Allemagne dépouillait ce panthéisme de sa géométrie et faisait du penseur solitaire une sorte de saint et de révélateur '*. Comme le voulait Spinoza,, tout était un :
1. L'idée du retour à la nature amène Herder à l'étude de la poésie primitive, de l'àme des peuples.
2. Voir Deibos, le Problème moral dans la phil. de Spinoza et l'hist. du spinozisme, U" liv., chap. iv ; Lévy-Brulil, la Phil. de Jacobi, chap. vi. — « Ce fjue j'ai pu tirer de cet ouvrage (VÉl/dr/ue), ce que j'ai pu y mettre du mien, je ne saurais en rendre compte. ■> GuMlie, Mémoires, III, xiv, Irad. Porclial, p. 537.
3. Correspondance avec Mendelssohn. Jacobi tout à la fois « condamne et admire •> Spinoza; voir Lévy-Briihl, op. cit.
4. « Si le monde subsiste encore un nombre incalculable d'années la religion universelle sera un spinozisme épuré. La raison, abandonnée à ellemême, ne conduit et ne peut conduire à aucun autre résultat. >■ Liclitenberg, Mélatif/cs, cité par Lange, t. I, p. 433. Voir aussi sur l'intluence de Spinoza dès 1765 la lettre de Voltaire que j'ai citée p. 143, note 2.
mnis la substance abstraite se transformait en nature vivante; mais les modifications de Dieu apparaissaient dans la réalité diverse du monde, dans le mouvement de l'histoire; mais dans ce devenir de l'Un-Tout, Dieu tendait à être, plus qu'il n'était, et Spinoza lui-même avait été comme une des plus hautes incarnations divines. On connaît les paroles de Schleiermaclier, — qui représenta, un peu plus tard, ce spinozisme transformé, — prononcées dans un temple évangélique : « Venez sacrifier avec moi une boucle de cheveux aux mânes du saint et méconnu Spinoza! Le sublime esprit du monde le pénétra, l'infini fut son commencement et sa fin, l'universel son unique et éternel amour; vivant dans une sainte innocence et dans une humilité profonde, il se mira dans le monde éternel et il en était lui-même le miroir fidèle : il était rempli de religion et plein de l'Esprit saint; c'est pour cela qu'il est seul, placé à une hauteur où personne encore n'a su atteindre... * ».
Comment, avec tous ces éléments empruntés, parmi tant d'oppositions, — raison et sentiment, expérience et intuition, science et morale, — une philosophie apparut-elle, précise, complète, compréhensive et originale? C'est ce qu'il faut voir maintenant; et, pour cela, bien qu'il soit impossible d'y insister ici, il faut suivre les méditations de Kant, assister à la formation de sa philosophie : il n'y a point de plus méthodique et de plus curieuse évolution intime — et c'est en lui comme un aboutissement d'efforts anciens et innombrables.
Kant commence par être disciple de Wolf, c'esl-à-diro dogmatique et rationaliste. Savant en même temps que philosophe, il complète le système de Newton, explique la formation du monde mécaniquement, et, comme il ne peut admettre avec les épicuriens que la raison sorte de la déraison, mais que pour lui, au contraire, « même au sein du chaos la nature ne peut se comporter qu'avec ordre et