‹ L'avenir de la scienceChapitre 16 sur 17 · A M. EUGENE BURNOUF · texte numérisé non relu

A M. EUGENE BURNOUF

Membre de l'Institut, Professeur au Collège de France

Monsieur,

Bien des fois je me suis rappelé, depuis une année, ce jour du So février ^848, où, après avoir franchi les barricades pour nous rendre au Collège de France, nous trouvâmes notre modeste salle transformée en un corps de garde, oîi nous faillîmes être reçus comme des suspects . Ce jour -là, je me demandai plus sérieusement que jamais s'il n'y avait rien de mieux à faire que de consacrer à ïélude et à la pensée tous les moments de sa vie, et, après avoir consulté ma conscience et m'être raffermi dans ma foi à l'esprit humain^ je me répondis très résolument : Non. Si la science n'était qu'un agréable passe-temps, un jeu pour les oisifs, un ornement de luxe, une fantaisie d'amateur, la moins vaine

des vanités en un mot, il y aurait des jours où le savant devrait dire avec le poète :

Honte à qui peut chanter, pendant que Rome brûle.

Mais si la science est la chose sérieuse, si les destinées de Vhumanité et la perfection de l'individu y sont attachées, si elle est une religion, elle a, comme les choses religieuses, une valeur de tous les jours et de tous les instants. Ne donner à l'étude et à la culture intellectuelle que les moments de calme et de loisir, c'est faire injure à l'esprit humain, c'est supposer qu'il y a quelque chose ae plus important que la recherche delà vérité. Or, s'il en était ainsi, si la science ne constituait qu'un intérêt de second ordre, l'homme qui a voué sa vie au parfait, qui veut pouvoir dire à ses derniers instants : J'ai accompli ma fin, devrait-il y consacrer une heure, quand il saurait que des devoirs plus élevés le réclament?

Que les révolutions et les craintes de l'avenir soient une tentation pour la science qui ne comprend pas son objet, et ne s'est jamais interrogée sur sa valeur et sa signification véritable, cela se conçoit. Quant à la science sérieuse et philosophique, qui répond à un besoin de la nature humaine, les bouleversements sociaux ne sauraient l'atteindre, et peutêtre la servent-ils en la portant à réfléchir sur ellemême, à se rendre compte de ses titres, à ne plus

se contenter du jugement d'habitude sur lequel elle se reposait auparavant.

Ce sont ces i^é flexions, Monsieur , que fai faites pour moi-même, solitaire et calme au milieu de Vagitalion universelle, et que fai déposées dans ces pages. Grâce aux sentiments qu'elles m'ont inspirés ^ fai traversé de tristes jours sans maudire personne, plein de confiance dans la rectitude naturelle de l'esprit humain et dans sa tendance nécessaire à un état plus éclairé, phis moral et par là plus heureux. Ce n'est pas sans avoir eu à vaincre quelque pudeur que je me suis décidé à dévoiler ainsi mes pensées de jeunesse, pour lesquelles peut-être à un autre âge je me ferai critique, et qui auront sans doute bien peu de valeur aux yeux des personnes avancées dans la carrière scientifique. J'ai pensé toutefois que quelques jeunes âmes, amoureuses du beau et du vrai, trouveraient dans cette confidence consolation et appui, au milieu des luttes que doit livrer à un certain âge tout esprit distingué pour découvrir et se formuler V idéal de sa vie. J'ai voulu aussi professer, à mon début dans la science, ma foi profonde à la raison et à l'esprit moderne, dans un moment où tant d'âmes affaissées se laissent défaillir entre les bras de ceux qui regrettent V ignorance et maudissent la critique. Que ceux qui exploitent nos faiblesses, et qui, escomptant par avance nos malheurs, fondent leurs

espérances sur la f aligne et la dépression intellccluelle qu amènent les grandes souffrances^ ne s'imaginent pas que la génération qui entre dans la vie de la pensée est à eux ! Nous saurons maintenir la tradition de V esprit moderne et contre ceux qui veulent ramener le passé ^ et contre ceux qui prétendent substituer à noire civilisation vivante et multiple je ne sais quelle société architecturale et pétrifiée^ comme celle des siècles oîi l'on bâtit les pyramides.

Ce n''est point une pensée banale^ Monsieur, qui me porte à vous adresser cet essai, Cest devant vous que je l'ai médité. Dans mes défaillances intérieures, toutes les fois que mon idéal scientifique a semblé s'obscurcir^ en pensant à vous j'ai vu se dissiper tous les nuages, vous avez été la réponse à tous mes doutes. C'est votre image que j'ai eue sans cesse devant les yeux, quand j'ai cherché à exprimer l'idéal élevé où la vie est conçue non comme un rôle et une intrigue, mais comme une chose sérieuse et vraie. En écoutant vos leçons sur la j)lus belle des langues et des littératures du monde primitif, j'ai rencontré la réalisation de ce qu'auparavant je n'avais fait que rêver : la science devenant la philosophie, et les plus hauts résultats sortant de la plus scrupuleuse analyse des détails,.

C'est à cette preuve vivante que je voudrais convier tous ceux que je n'aurai pu convaincre de nvj-

illèse favorite : la science de V esprit humain doit surtout être Vhistoire de l'esprit humain, et celte histoire n^est possible que par l'étude patiente et philologique des œuvres qu'il a produites à ses différents âges.

J'ai Vhonneur d'être, Monsieur, avec la plus haute admiration,

Votre élève respectueux,

Ernest RENAN.

Paris, mars ISiO.

Une seule chose est nécessaire I J'admets dans toute sa portée philosophique ce précepte du Grand Maître de la morale. Je le regarde comme le principe de toute noble vie, comme la formule expressive, quoique dangereuse en sa brièveté, de la nature humaine, au point de vue de la moralité et du devoir. Le premier pas de celui qui veut se donner à la sagesse, comme disait la respectable antiquité, est de faire deux parts dans la vie : l'une vulgaire et n'ayant rien de sacré, se résumant en des besoins et des jouissances d'un ordre inférieur (vie matérielle, plaisir^ fortune, etc.) ; l'autre que l'on peut appeler idéale, céleste, divine, désintéressée, ayant pour objet les formes pures de la vérité, de la beauté, de la bonté morale, c'est-à-dire, pour prendre l'expression la plus compréhensive et la plus consacrée par les respects du passé. Dieu lui-même, touché, perçu, senti sous ses mille formes par l'intelligence de tout ce qui est vrai, et l'amour de tout ce qui est beau. C'est la grande opposition du corps et de Yâme, reconnue

j3ar toutes les religions et toutes les philosophies élevées, opposition très superficielle si on prétend y voir une dualité de substance dans la personne humaine, mais qui demeure d'une parfaite vérité, si, élargissant convenablement le sens de ces deux mots et les appliquant à deux ordres de phénomènes, on les entend des deux vies ouvertes devant l'homme. Reconnaître la distinction de ces deux vies, c'est reconnaître que la vie supérieure, la vie idéale, est tout, et que la vie inférieure, la vie des intérêts et des plaisirs n'est rien, qu'elle s'efface devant la première comme le fini devant l'infini, et que si la sagesse pratique ordonne d'y penser, ce n'est qu'en vue et comme condition de la première .

En débutant par de si pesantes vérités, j'ai pris, je le sais, mon brevet de béotien. Mais sur ce point je suis sans pudeur ; depuis longtemps je me suis placé parmi les esprits simples et lourds qui prennent religieusement les choses. J'ai la faiblesse de regarder comme de mauvais ton et très facile à imiter cette prétendue délicatesse, qui ne peut se résoudre à prendre la vie comme chose sérieuse et sainte; et, s'il n'y avait pas d'autre choix à faire, je préférerais, au moins en morale, les formules du plus étroit dogmatisme à cette légèreté, à laquelle on fait beaucoup d'honneur en lui donnant le nom de scepticisme, et qu'il faudrait appeler niaiserie et nullité. S'il était vrai que la vie humaine ne fût qu'une vaine succession de faits vulgaires, sans valeur suprasensible, dès la première réflexion sérieuse, il faudrait se donner la mort; il n'y aurait pas de milieu entre l'ivresse, une occupation tyrannique de tous les instants, et le suicide. Vivre de la vie de l'esprit, aspirer l'infini par tous les pores, réaliser le beau, atteindre le parfait, chacun suivant sa mesure, c'est la seule

chose nécessaire. Tout le reste est vanité et affliction ■d'esprit.

L'ascétisme chrétien, en proclamant cette grande simplification de la vie, entendit d'une façon si étroite la seule chose nécessaire, que son principe devint avec le temps pour l'esprit humain une chaîne intolérable. Non seulement il négligea totalement le vrai et le beau (la philosophie, la science, la poésie étaient des vanités); mais, en «'attachant exclusivement au bien, il le conçut sous sa forme la plus mesquine : le bien fut pour lui la réalisation de la volonté d'un être supérieur, une sorte de sujétion humiliante pour la dignité humaine : car la réalisation du bien moral n'est pas plus une obéissance à des lois imposées que la réalisation du beau dans une œuvre d'art n'est l'exécution de certaines règles. Ainsi la nature humaine se trouva mutilée dans sa portion la plus élevée. Parmi les choses intellectuelles qui sont toutes également saintes, on distingua du sacré et du profane. Le profane, grâce aux instincts de la nature plus forts que les principes d'un ascétisme artificiel, ne fut pas entièrement banni; on le tolérait, quoique vanité; quelquefois on s'adoucissait jusqu'à l'appeler la moins vaine des vanités ; mais, si l'on eût été conséquent, on l'eût proscrit sans pitié; c'était une faiblesse à laquelle les parfaits renonçaient. Fatale distinction, qui a empoisonné l'existence de tant d'âmes belles et libres, nées pour savourer l'idéal dans toute son infinité, et dont la vie s'est écoulée triste et oppr.-ssée sous l'étreinte de l'étau fatal ! Que de luttes elle m'a coûtées! La première victoire philosophique de ma jeunesse fut de proclamer du fond de ma conscience : Tout ce qui est de lame est sacré.

Ce n'est donc pas une limite étroite que nous posons

à la nature humaine, en proposant à son activité une seule chose comme digne d'elle : car cette seule chose renferme l'infini . Elle n'exclut que le vulgaire, qui n'a de valeur qu'en tant qu'il est senti, et au moment où il est senti; et cette sphère inférieure elle-même est bien moins étendue qu'on pourrait le croire. Il y a dans la vie humaine très peu de choses tout à fait profanes. Le progrès delà moralité et de l'intelligence amènera des points de vue nouveaux, qui donneront une valeur idéale aux actes en apparence les plus grossiers. Le christianisme, aidé par les instincts des races celtiques et germaniques, n'a-t-il pas élevé à la dignité d'un sentiment esthétique et moral un fait où l'antiquité tout entière, Platon à peine excepté, n'avait vu qu'une jouissance? L'acte le plus matériel de la vie, celui de la nourriture, ne reçut-il pas des premiers chrétiens une admirable signification mystique? Le travail matériel, qui n'est aujourd'hui qu'une corvée abrutissante pour ceux qui y sont condamnés, n'était pas tel au moyen âge, pour ces ouvriers qui bâtissaient des cathédrales en chantant. Qui sait si un jour la vue du bien général de l'humanité, pour laquelle on construit, ne viendra pas adoucir et sanctifier les sueurs de l'homme? Car, au point de vue de l'humanité, les travaux les plus humbles ont une valeur idéale, puisqu'ils sont le moyen ou du moins la condition des conquêtes de l'esprit. La sanctification de la vie inférieure par des pratiques et des cérémonies extérieures est un trait commun à toutes les religions. Les progrès du rationalisme ont pu d'abord, et cela sans grand mérite, déclarer ces cérémonies purement superstitieuses. Qu'en est-il résulté? Privée de son idéalisation, la vie est devenue quelque chose de profane, de vulgaire, de prosaïque, à tel point que, pour certains actes, où le

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besoin d'une signification religieuse était plus sensible, comme la naissance, le mariage, la mort, on a conservé les anciennes cérémonies, lors même qu'on ne croit plus à leur efficacité. Un progrès ultérieur conciliera, ce me semble, ces deux tendances, en substituant à des actes sacramentels, qui ne peuvent valoir que par leur signification, et qui, envisagés dans leur exécution matérielle sont complètement inefficaces, le sentiment moral dans toute sa pureté.

Ainsi, tout ce qui se rattache à la vie supérieure de l'homme, à cette vie par laquelle il se distingue de l'animal, tout cela est sacré, tout cela est digne de la passion des belles âmes. Un beau sentiment vaut une belle pensée; une belle pensée vaut une belle action. Un système de philosophie vaut un poème, un poème vaut une découverte scientifique, une vie de science vaut une vie de vertu. L'homme parfait serait celui qui serait à la fois poète, philosophe, savant, homme vertueux, et cela non par intervalles et à des moments distincts (il ne le serait alors que médiocrement), mais par une intime compônétration à tous les moments de sa vie, qui serait poète alors qu'il est philosophe, philosophe alors qu'il est savant, chez qui, en un mot, tous les éléments de l'humanité se réuniraient en une harmonie supérieure, comme dans l'humanité elle-même. La faiblesse de notre âge d'analyse ne permet pas cette haute unité ; la vie devient un métier, une profession; il faut afficher le titre de poète, d'artiste ou de savant, se créer un petit monde où l'on vit à part, sans comprendre tout le reste et souvent en le niant. Que ce soit là une nécessité de l'état actuel de l'esprit humain, nul ne peut songer à le nier ; il faut toutefois reconnaître qu'un tel système de vie, bien qu'excusé par sa nécessité.

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est contraire à la dignité humaine et à la perfection de l'individu. Envisagé comme homme, un Newton, un Cuvier, un Heyne, rend un moins beau son qu'un sage antique, un Solon ou un Pythagore par exemple. La fin de l'homme n'est pas de savoir, de sentir, d'imaginer, mais d'être parfait, c'est-à-dire d'être homme dans toute l'acception du mot; c'est d'offrir dans un type individuel le tableau abrégé de l'humanité complète, et de montrer réunies dans une puissante unité toutes les faces de ia vie que l'humanité a esquissées dans des temps et des lieux divers. On s'imagine trop souvent que la moralité seule fait la perfection, que la poursuite du vrai et du beau ne constitue qu'une jouissance, que rhomnic parfait, c'est l'honnête homme, le frère morave par exemple. Le modèle de la perfection nous est donné par l'humanité elle-même; la vie la plus parfaite est celle qui représente le mieux toute l'humanité. Or l'humanité cultivée n'est pas seulement morale; elle est encore savante, curieuse, poétique, passionnée.

Ce serait sans doute porter ses espérances sur i -avenir de l'humanité au delà des limites respectées par les plus hardis utopistes, que de penser que l'homme individuel pourra un jour embrasser tout le champ de la culture intellectuelle. Mais il y a dans les branches diverses de la science et de l'art deux éléments parfaitement distincts et qui , également nécessaires pour la production de l'œuvre scientifique ou artistique, contribuent très inégalement à la perfection de l'individu : d'une part, les procédés, l'habileté pratique, indispensables pour la découverte du vrai ou la réalisation du beau ; de l'autre, l'esprit qui crée et anime, l'àme qui vivifie l'œuvre d'art^ la grande loi qui donne un sens et une vaiCur à telle dé-

couverte scientifique. Il sera h tout jamais impossible que le môme homme sache manier avec la mémo habileté le pinceau du peintre, l'instrument du musicien, l'appareil du chimiste. H y a là une éducation spéciale et une habileté pratique qui, pour passer au rang d'habitude irréfléchie et spontanée, exige une vie entière d'exercice. Mais ce qui pourra devenir possible dans une forme plus avancée de la culture intellectuelle, c'est que le sentiment qui donne la vie à la composition de l'artiste ou du poète, la pénétration du savant et du philosophe, le sens moral du grand caractère, se réunissent pour former une seule âme, sympathique à toutes les choses belles, bonnes et vraies, et pour constituer un type moral de l'humanité complète, un idéal qui, sans se réaliser dans tel ou tel, soit pour l'avenir ce que le Christ a été depuis dix-huit cents ans, — un Christ qui ne représenterait plus seulement le côté moral à sa plus haute puissance, mais encore le côté esthétique et scientifique de l'humanité.

Au fond, toutes ces catégories des formes pures perçues par l'intelligence ne constituent que des faces d'une môme unité. La divergence ne commence qu'à une région inférieure. Il y a un grand foyer central où la poésie, la science et la morale sont identiques, où savoir, admirer,, aimer, sont une môme chose, où tombent toutes les oppositions, où la nature humaine retrouve dans l'identité de l'objet la haute harmonie de toutes ses facultés et ce grand acte d'adoration, qui résume la tendance de tout son être vers l'éternel infini. Le saint est celui qui consacre sa vie à ce grand idéal, et déclare tout le reste inutile.

Pascal a supérieurement montré le cercle vicieux nécessaire de la vie positive. On travaille pour le repos,^ puis le repos est insupportable. On ne vit pas, maison

espère vivre. Le fait est que les gens du monde n'ont jamais, ce me semble, un système de vie bien arrêté, et ne peuvent dire précisément ce qui est principal, ce qui est accessoire, ce qui est fin, ce qui est moyen. La richesse ne saurait être le but final, puisqu'elle n'a de valeur que par les jouissances qu'elle procure. Et pourtant tout le sérieux de la vie s'use autour de l'acquisition de la richesse, et on ne regarde le plaisir que comme un délassement pour les moments perdus et les années inutiles. Le philosophe et l'homme religieux peuvent seuls à tous les instants se reposer pleinement, saisir et embrasser le moment qui passe, sans rien remettre à l'avenir.

Un homme disait un jour à un philosophe de l'antiquité qu'il ne se croyait pas né pour la philosophie: « Malheureux, lui dit le sage, pourquoi donc es-tu né? » Certes, si la philosophie était une spécialité, une profession comme une autre; si philosopher, c'était étudier ou chercher la solution d'un certain nombre de questions plus ou moins importantes, la réponse de ce sage serait un étrange contre-sens. Et pourtant si l'on sait entendre la philosophie, dans son sens véritable, celui-là est en effet un misérable, qui n'est pas philosophe, c'est-à-dire qui n'est point arrivé à comprendre le sens élevé de la vie. Bien des gens renoncent aussi volontiers au titre de poète. Si être poète, c'était avoir l'habitude d'un certain mécanisme de langage, ils seraient excusables. Mais si l'on entend par poésie cette faculté qu'a l'âme d'être touchée d'une certaine façon, de rendre un son d'une nature particulière et indéfinissable en face des beautés des choses, celui qui n'est pas poète n'est pas homme, et renoncer à ce titre, c'est abdiquer volontairement la dignité de sa nature.

D'illustres exemples prouveraient au besoin que cette

haute harmonie des puissances de la nature humaine n'est pas une chimère. La vie des hommes de génie présente presque toujours le ravissant spectacle d'une vaste capacité intellectuelle jointe à un sens poétique très élevé et à une charmante bonté d'âme, si bien que leur vie, dans sa calme et suave placidité, est presque toujours leur plus bel ouvrage et forme une partie essentielle de leurs œuvres complètes. A vrai dire, ces mots de poésie, de philosophie, d'art, de science, désignent moins des objets divers proposés à l'activité intellectuelle de l'homme, que des manières différentes d'envisager le même objet, qui est l'être dans toutes ses manifestations. C'est pour cela que le grand philosophe n'est pas sans être poète ; le grand artiste est souvent plus philosophe que ceux qui portent ce nom. Ce ne sont là que des formes différentes, qui, comme celles de la littérature, sont aptes à exprimer toute chose. Béranger a pu tout dire sous ferme de chansons, tel autre sous forme de romans, tel autre sous forme d'histoire. Tous les génies sont universels quant à l'objet de leurs travaux, et, autant les petits esprits sont insoutenables quand ils veulent établir la prééminence exclusive de leur art, autant les grands hommes ont raison quand ils soutiennent que leur art est le tout de l'homme, puisqu'il leur sert en effet à exprimer la chose indivise par excellence, l'âme. Dieu.

Il faut pourtant reconnaître que le secret pour allier ces éléments divers n'est pas encore trouvé. Dans l'état actuel de l'esprit humain, une trop riche nature est un supplice. L'homme né avec une faculté éminente qui absorbe toutes les autres est bien plus heureux que celui qui trouve en lui des besoins toujours nouveaux, qu'il ne peut satisfaire. 11 lui faudrait une vie pour savoir, une

vie pour sentir et aimer, une vie pour agir, ou plutôt ii voudrait pouvoir mener de front une série d'existences parallèles, tout en ayant dans une unité supérieure la conscience simultanée de chacune d'elles. Bornée par le temps et par des nécessités extérieures, son activité concentrée se dévore intérieurement. Il a tant à vivre pour lui-même qu'il n'a pas le temps de vivre pour le dehors. 11 ne veut rien laisser perdre de cette vie brûlante et multiple, qui lu échappe et qu'il dévore avec précipitation et avidité. Il roule d'un monde sur l'autre, ou plutôt des mondes mal harmonisés se heurtent dans son sein. Il envie tour à tour, car il sait comprendre tour k tour, l'âme simple qui vit de foi et d'amour, l'âme virile qui prend la vie comme un musculeux athlète, l'esprit pénétrant et critique, qui savoure à loisir le charme de manier son instrument exact et sûr. Puis quand il se voit dans l'impossibilité de réahser cet idéal multiple, quand il voit cette vie si courte, si partagée, si fatalement incomplète, quand il songe que des côtés entiers de sa riche et féconde nature resteront à jamais ensevelis dans l'ombre, c'est un retour d'une amertume sans pareille. Il maudit cette surabondance de vie, qui n'aboutit qu'à se consumer sans fruit, ou, s'il déverse son activité sur quelque œuvre extérieure, il souffre encore de n'y pouvoir mettre qu'une portion de lui-même. A peine a-t-il réalisé une face de la vie, que mille autres non moins belles se révèlent à lui, le déçoivent et l'entraînent à leur tour, jusqu'au jour où il faut finir, et où, jetant un regard en arrière, il peut enfin dire avec consolation: J'ai beaucoup vécu. C'est le premier jour où il trouve sa récompense.

L'AVENIR DE LA SCIENCE. il

Savoir est le premier mot du symbole de la religion naturelle: car savoir est la première condition du commerce de l'homme avec les choses, de cette pénétration de l'univers qui est la vie intellectuelle de l'individu : savoir, c'est s'initier à Dieu. Par l'ignorance l'homme est >comme séquestré de la nature, renfermé en lui-même et réduit à se faire un non-moi fantastique, sur le modèle de sa personnalité. De là ce monde étrange où vit l'enfance, où vivait l'homme primitif. L'homme ne communique avec les choses que par le savoir et par l'amour : sans la science il n'aime que des chimères. La science seule fournit le fond de réalité nécessaire à la vie. En coriace vant l'âme individuelle, à la façon de Leibnitz, comme un miroir où se reflète l'univers, c'est par la science qu'elle peut réfléchir une portion plus ou moins grande de ce qui est, et approcher de sa fin, qui serait d'elre en parfaite harmonie avec l'universalité des choses.

Savoir est de tous les actes de la vie le moins profane, car c'est le plus désintéressé, le plus indépendant de la jouissance, le plus objectif ipour parler le langage de l'école. C'est perdre sa peine que de prouver sa sainteté ; car ■ceux-là seuls peuvent songer à la nier pour lesquels il n'y arien de saint.

Ceux qui s'en tiennent aux faits de la nature humaine, sans se permettre de qualification sur la valeur des choses, ne peuvent nier au moins que la science ne soit lo pre- »mier besoin de l'humanité. I/horame en face des choses

tS L'AVENIR DE LA SCIENCE,

est fatalement porté à en chercher le secret. Le problème se pose de lui-même, et en vertu de cette faculté qu'a l'homme d'aller au delà du phénomène qu'il perçoit. C'est d'abord la nature qui aiguise cet appétit de savoir ; il s'attaque à elle avec l'impatience de la présomption naïve, qui croit, dès ses premiers essais et en quelquespages, dresser le système de l'univers. Puis c'est lui-même*,, bien plus tard, c'est son espèce, c'est l'humanité, c'est l'histoire. Puis c'est le problème final, la grande cause, la loi suprême qui tente sa curiosité. Le problème se varie, s'élargit à l'infini, suivant les horizons de chaque âge; mais toujours il se pose ; toujours, en face de l'inconnu, l'homme ressent un double sentiment: respect pour le mystère, noble témérité qui le porte à déchirer le voile pour connaître ce qui est au delà.

Rester indifférent devant l'univers est chose impossible pour l'homme. Dès qu'il pense, il cherche, il se pose des problèmes et les résout; il lui faut un système sur \& monde, sur lui-même, sur la cause première, sur son origine, sur sa fin. Il n'a pas les données nécessaires pour répondre aux questions qu'il s'adresse ; qu'importe ? Il y supplée de lui-même. De là les religions primitives, solutions improvisées d'un problème qui exigeait de longs siècles de recherches, mais pour lequel il fallait sans délai une réponse. La science méthodique sait se résoudre à ignorer ou du moins à supporter le délai ; la science primitive du premier bond voulait avait avoir la raison des choses. C'est qu'à vrai dire, demander à l'homme d'ajourner certains problèmes et de remettre aux siècles futurs de savoir ce qu'il est, quelle place il occupe dans le monde, quelle est la cause du monde et de lui-même, c'est lui demander l'impossible. Alors même qu'il saurait l'énigme-

insoluble, on ne pourrait l'empêcher de s'agacer et de s'user autour d'elle.

11 y a, je le sais, dans cet acte hardi par lequel l'homme soulève le mystère des choses, quelque chose d'irrévérencieux et d'attentatoire, une sorte de lèse-majesté divine. Ainsi, du moins, le comprirent tous les peuples anciens. La science à leurs yeux fut un vol fait à Dieu, une façon de le braver et de lui désobéir. Dans le beau mythe par lequel s'ouvre le livre des Hébreux, c'est le génie du mal qui pousse l'homme à sortir de son innocente ignorance, pour devenir semblable à Dieu par la science distincte et antithétique du bien et du mal. La fable de Prométhée n'a pas d'autre sens : les conquêtes de la civilisation présentées comme un attentat, comme un rapt illicite fait à une divinité jalouse, qui voulait se les réserver. De là ce fier caractère d'audace contre les dieux que portent les premiers inventeurs ; de là ce thème développé dans tant de légendes mythologiques : que le désir d'un meilleur état est la source de tout le mal dans le monde. On comprend que l'antiquité, n'ayant pas le grand mot de l'énigme, le progrès, n'ait éprouvé qu'un sentiment de crainte respectueuse en brisant les barrières qui lui semblaient posées par une force supérieure, que, n'osant placer le bonheur dans l'avenir, elle l'ait rêvé dans un âge d'or primitif (1), qu'elle ait dit: Audax lapeti genus, qu'elle ait appelé la conquête du parfait un vetilum nefas. L'humanité avait alors le sentiment de l'obstacle et non celui de la victoire ; mais tout en s'appelant audacieuse et téméraire, elle marchait toujours. Pour nous, arrivés au grand moment de la conscience, il ne s'agit plus de dire : Cœlum ipsiim petimus stullitia ! et d'avancer en sacrilèges. Il faut marcher la tête haute et sans

crainte vers ce qui est notre bien, et quand nous faisons violence aux choses pour leur arracher leur secret, être bien convaincus que nous agissons pour nous, pour elles et pour Dieu.

Ce n'est pas du premier coup que l'homme arrive à la conscience de sa force et de son pouvoir créateur. Chez les peuples primitifs, toutes les œuvres merveilleuses de l'intelligence sont rapportées à la Divinité ; les sages se croient inspirés, et se vantent avec une pleine conviction de relations mystérieuses avec des êtres supérieurs. Souvent ce sont les agents surnaturels qui sont eux-mêmes les auteurs des œuvres qui semblent dépasser les forces de l'homme. Dans Homère Héphaeslos crée tous les mécanismes ingénieux. Les siècles crédules du moyen âge attribuent à des facultés secrètes, à un commerce avec le démon, toute science émincnte ou toute habileté qui s'élève au-dessus du niveau commun. En général, les siècles peu réfléchis sont portés à substituer des explications théologiques aux explications psychologiques. Il semble naturel de croire que la grâce vient d'en haut; ce n'est que bien tard qu'on arrive à découvrir qu'elle sort du fond de la conscience. Le vulgaire aussi se figure que la rosée tombe du ciel et croit à peine le savant qui l'assure qu'elle sort des plantes.

Quand je veux me représenter le fait générateur de la science dans toute sa naïveté primitive et son élan désintéressé, je me reporte avec un charme inexprimable aux premiers philosophes rationalistes de la Grèce. Il y a dans cette ardeur spontanée de quelques hommes qui, sans antécédent traditionnel ni motif officiel, par la simple impulsion intérieure de leur nature, abordent l'éternel problème sous sa forme véritable, une ingénuité, une

vérité inappréciable aux yeux du psychologue. Aristote est déjà un savant réfléchi, qui a conscience de son procédé, qui fait de la science et de la philosophie comme Virgile faisait des vers. Ces premiers penseurs, au contraire, sont bien autrement possédés par leur curiosité spontanée. L'objet est là devant eux, aiguisant leur appétit; ils se prennent à lui comme l'enfant qui s'impatiente autour d'une machine compliquée, la tente par tous les côtés pour en avoir le secret, et ne s'arrête que quand il a trouvé un mot qu'il croit sufTisamment explicatif. Celte science primitive n'est que le pourquoi répété de l'enfance, à la seule différence que l'enfant trouve chez nous une personne réfléchie pour répondre à sa question, tandis que là c'est l'enfant lui-même qui fait sa réponse avec la même naïveté. 11 me semble aussi difficile de comprendre le vrai point de vue de la science sans avoir étudié ce? savants primitifs, que d'avoir le haut sens de la poésie sans avoir étudié les poésies primitives.

Une civilisation affairée comme la nôtre est loin d'être favorable à l'exaltation de ces besoins spéculatifs. La curiosité n'est nulle part plus vive, plus pure, plus objective que chez l'enfant et chez les peuples sauvages. Comme ils s'intéressent naïvement à la nature, aux animaux (2), sans arrière-pensée, ni respect humain ! L'homme affairé, au contraire, s'ennuie dans la compagnie de la nature et des animaux; ces jouissances désintéressées n'ont rien à faire avec son égoïsme. L'homme simple, abandonné à sa propre pensée, se fait souvent un système des choses bien plus complet et plrs étendu que l'homme qui n'a reçu qu'une instruction factice et conventionnelle. Les habitudes de la vie pratique affaiblissent l'instinct de curiosité pure; mais c'est une consolation pour l'amant

de la science de songer que rien ne pourra le détruire, que le monument auquel il a ajouté une pierre est éternel ♦ qu'il a sa garantie, comme la morale, dans les instincts mêmes de la nature humaine.

On n'envisage d'ordinaire la science que par ses résultats pratiques et ses effets civilisateurs. On découvre sans peine que la société moderne lui est redevable de ses principales améliorations. Cela est très vrai; mais c'est poser la thèse d'une façon dangereuse. C'est comme si, pour établir la morale, on se bornait à présenter les avantages qu'elle procure à la société. La science, aussi bien que la morale, a sa valeur en elle-même et indépendamment de tout résultat avantageux.

Ces résultats, d'ailleurs, sont presque toujours conçus de la façon la plus mesquine. On n'y voit d'ordinaire que des applications, qui sans doute ont leur prix et servent puissamment par contre-coup le progrès de l'esprit, mais qui n'ont en elles-mêmes que peu ou point de valeur idéale. Les applications morales, en effet, détournent presque toujours la science de sa fin véritable. N'étudier l'histoire que pour les leçons de morale ou de sagesse pratique qui en découlent, c'est renouveler la plaisante théorie de ces mauvais interprètes d'Aristote qui donnaient pour but à l'art dramatique de guérir les passions qu'il met en scène. L'esprit que j'attaque ici est celui de la science anglaise si peu élevée, si peu philosophique. Je ne sais si aucun Anglais, Byron peut-être excepté, a compris d'une façon bien profonde la philosophie des choses. Régler sa vie conformément à la raison, éviter l'erreur, ne point s'engager dans des entreprises inexécutables, se procurer une existence douce et assurée, reconnaître la simplicité des lois de l'univers et arriver

à quelques vues de théologie naturelle, voilà pour les Anglais qui pensent le but souverain de la science. Jamais une idée de haute et inquiète spéculation, jamais un regard profond jeté sur ce qui est. Cela tient sans doute à ce que, chez nos voisins, la religion positive, mise sous un séquestre conservateur, et tenue pour inattaquable, est considérée comme donnant encore le mot des grandes -choses (3). La science, en effet, ne valant qu'en tant qu'elle peut remplacer la religion, que devient-elle dans un pareil système? Un petit procédé pour se former le bon sens, une façon de se bien poser dans la vie et d'acquérir d utiles et curieuses connaissances. Misères que tout •celai Pour moi, je ne connais qu'un seul résultat à la science, c'est de résoudre l'énigme, c'est de dire définitivement à l'homme le mot des choses, c'est de l'expliquer h lui-même, c'est de lui donner, au nom de la seule autorité légitime qui est la nature humaine tout entière, le symbole que les religions lui donnaient tout fait et qu'il ne peut plus accepter. Vivre sans un système sur les -choses, c'est ne pas vivre une vie d'homme. Je comprends certes le scepticisme, c'est un système comme un autre; il a sa grandeur et sa noblesse. Je comprends la foi, je l'envie et la regrette peut-être. Mais ce qui me ■semble un monstre dans l'humanité, c'est l'indifférence et la légèreté. Spirituel tant qu'on voudra, celui qui en face de l'infini ne se voit pas entouré de mystères et de problèmes, celui-là n'est à mes yeux qu'un hébété.

C'est énoncer une vérité désormais banale que de dire que ce sont les idées qui mènent le monde. C'est d'ailleurs dire plutôt ce qui devrait être et ce qui sera, que ce qui a été. Il est incontestable qu'il faut faire dans l'iiistoire ^ne large part à la force, au caprice, et même à ce qu'on

peut appeler le hasard, c'est-à-dire à ce qui n'a pas decause morale proportionnée à l'effet (4). La philosophie pure n'a pas exercé d'action bien immédiate sur la marche de l'humanité avant le xvni^ siècle, et il est beaucoup plus vrai de dire que les époques historiques font les philosophies, qu'il ne l'est de dire que les philosophies font les époques. Mais ce qui reste incontestable, c'est que l'humanité tend sans cesse, à travers ses oscillations, à un état plus parfait ; c'est qu'elle a le droit et le pouvoir défaire prédominer de plus en plus, dans le gouvernemcnfe des choses, la raison sur le caprice et l'instinct.

Il n'y a pas à raisonner avec celui qui pense que l'histoire est une agitation sans but, un mouvement sans résultante. On ne prouvera jamais la marche de l'humanité à celui qui n'est point arrivé à la découvrir. C'est là le premier mot du symbole du xix^ siècle, l'immense résultat que la science de l'humanité a conquis depuis un siècle. Au-dessus des individus, il y a l'humanité, qui vit et se développe comme tout être organique, et qui, comme tout être organique, tend au parfait, c'est-à-dire à la plénitude de son être (o). Après avoir marché de longs siècles dans la nuit de l'enfance, sans conscience d'ellemême et par la seule force de son ressort, est venu le grand moment où elle a pris, comme l'individu, possession d'elle-même, où elle s'est reconnue, où elle s'esfe sentie comme unité vivante; moment à jamais mémorable, que nous ne voyons pas, parce qu'il est trop près de nous, mais qui constituera, ce me semble, aux yeux de l'avenir, une révolution comparable à celle qui a marqué une nouvelle ère dans l'histoire de tous les peuples. Il y a à peine un demi-siècle que l'humanité s'est comprise et; réfléchie (6), et l'on s'étonne aue la conscience de sorv

unité et de sa solidarité soit encore si faible ! La révolution française est le premier essai de l'iiumanité pour prendre ses propres rênes et se diriger elle-même. C'est l'avènement de la réflexion dans le gouvernement de l'humanité. C'est le moment correspondant à celui où l'enfant, conduit jusque-là par les instincts spontanés, le caprice et la volonté des autres, se pose en personne libre, morale et responsable de ses actes. On peut, avec Robert Owen, appeler tout ce qui précède période irrationnelle de l'existence humaine, et un jour cette période ne comptera dans l'histoire de l'humanité, et dans celle de notre nation en particulier, que comme une curieuse préface, à peu près ce qu'est à l'Histoire de France ce chapitre dont on la fait d'ordinaire précéder sur l'histoire des Gaules. La vraie histoire de France commence à 89 ; tout ce qui précède est la lente préparation de 89, et n'a d'intérêt qu'à ce prix. Parcourez en effet l'histoire, vous ne trouverez rien d'analogue à ce fait immense que présente tout le xvni^ siècle : des philosophes, des hommes d'esprit, ne s'occupant nullement de politique actuelle, qui changent radicalement le fond des idées reçues, et opèrent la plus grande des révolutions, et cela avec conscience, réflexion, sur la foi de leurs systèmes. La révolution de 89 est une révolution faite par des philosophes. Condorcet, Mirabeau, Robespierre offrent le premier exemple de théoriciens s'ingérant dans la direction des choses et cherchant à gouverner l'humanité d'une façon raisonnable et scientifique. Tous les membres de la Constituante, de la Législative et de la Convention étaient à la lettre et presque sans exception des disciples de Voltaire et de Rousseau. Je dirai bientôt comment le char dirigé par de telles mains ne pouvait d'abord être si bien conduit que quand il marchait tout

seul, et comment il devait aller se briser dans un abîme. Ce qu'il importe de constater, c'est cette incomparable audace, cette merveilleuse et hardie tentative de réformer Je monde conformément à la raison, de s'attaquer à tout •ce qui est préjugé, établissement aveugle, usage en apparence irrationnel, pour y substituer un système calculé comme une formule, combiné comme une machine artificielle 0). Cela, dis-je, est unique et sans exemple dans tous les siècles antérieurs ; cela constitue un âge dans l'histoire de l'humanité. Certes une pareille tentative ne pouvait être de tout point irréprochable. Car ces institutions qui semblent si absurdes, ne le sont pas au fond autant qu'elles le paraissent; ces préjugés ont leur raison, que vous ne voyez pas. Le principe est incontestable ; l'esprit seul doit régner, l'esprit seul, c'est-à-dire la maison, doit gouverner le monde. Mais qui vous dit que votre analyse est complète, que vous n'êtes point amené à nie»' ce que vous ne comprenez pas, et qu'une philosophie plus avancée n'arrivera point à justifier l'œuvre spontanée de l'humanité? Il est facile de montrer que la plupart des préjugés sur lesquels reposait l'ancienne société, le privilège de la noblesse, le droit d'aînesse, la légitimité, etc., sont irrationnels et absurdes au point de \ué de la raison abstraite, que dans une société normalement constituée, de telles superstitions n'auraient point de place. Cela a une clarté analytique et séduisante -comme l'aimait le xviii® siècle. Mais est-ce une raison pour blâmer absolument ces abus dans le vieil édifice de l'humanité, où ils entrent comme partie intégrante? Il est certain que la critique de ces premiers réformateurs fut, sur plusieurs points, aigre, inintelligente du spontané, trop orgueilleuse des faciles découvertes de la raison réfléchie.

En général la philosophie du xvni^ siècle et la politique de la première Révolution présentent les défauts inséparables de la première réflexion : l'inintelligence du naïf, la tendance à déclarer absurde Zè dont on ne voit point la raison immédiate. Ce siècle ne comprit bien que luimême, et jugea tous les autres d'après lui-même. Dominé par l'idée de la puissance inventrice de l'homme, il étendit beaucoup trop la sphère de l'invention réfléchie. En poésie, il substitua la composition artificielle à l'inspiration intime, qui sort du fond de la conscience, sans aucune arrière-pensée de composition littéraire. En politique, l'homme créait librement et avec délibération la société et l'autorité qui la régit. En morale, l'homme trouvait et établissait le devoir, comme une invention utile. En psychologie, il semblait le créateur des résultats les plus nécessaires de sa constitution. En philologie, les grammairiens du temps s'amusaient à montrer l'inconséquence, les fautes du langage, tel que le peuple l'a fait, et à corriger ]es écarts de l'usage par la raison logique, sans s'apercevoir que les tours qu'ils voulaient supprimer étaient plus logiques, plus clairs, plus faciles que ceux qu'ils voulaient y substituer. Ce siècle ne comprit pas la nature, l'activité spontanée. Sans doute l'homme produit ■en un sens tout ce qui sort de sa nature ; il y dépense -de son activité, il fournit la force brute qui amène le résultat ; mais la direction ne lui appartient pas ; il fournit la matière ; mais la forme vient d'en haut ; le véritable auteur est cette force vive et vraiment divine que recèlent les facultés humaines, qui n'est ni la convention, ni le calcul, qui produit son effet d'elle-même et par sa propre tension. De là cette confiance dans l'artificiel, le mécanique, dont nous sommes encore si profondément

atteints. On croit qu'on pourra prévoir tous les cas possibles ; mais l'œuvre est si compliquée qu'elle se joue de tous les efforts. On pousse si loin la sainte horreur de l'arbitraire qu'on détruit toute initiative. L'individu est circonvenu de règlements qui ne lui laissent la liberté d'aucun membre; de sorte qu'une statue de bois en ferait tout autant si on pouvait la styler à la manivelle. La différence des individus médiocres ou distingués est ainsi devenue presque insignifiante ; l'administration est devenue comme une machine sans âme qui accomplirait les œuvres d'un homme. La France est trop portée à supposer qu'on peut suppléer à l'impulsion intime de l'âme par des mécanismes et des procédés extérieurs. N'a-t-on pas voulu appliquer ce détestable esprit à des choses plus délicates encore, à l'éducation, à la morale (8) ? N'avons-nous pas eu des ministres de l'instruction publique qui prétendaient faire des grands hommes au moyen de règlements convenables ? N'a-t-on pas imaginé des procédés pour moraliser l'homme, à peu près comme des fruits qu'on mûrit entre les doigts! Gens de peu de foi à la nature, laissez-les donc au soleil.

Excusable et nécessaire a donc été l'erreur des siècles où la réflexion se substitue à la spontanéité (9). Bien que ce premier degré de conscience soit un immense progrès, l'état qui en est résulté a pu sembler par quelques faces inférieur à celui qui avait précédé, et les ennemis de l'humanité ont pu en tirer avantage pour combattre avec quelque apparence plausible le dogme du progrès (10), En effet, dans l'état aveugle et irrationnel, leschoses marchaient spontanément et d'elles-mêmes, en vertu de l'ordre établi. Il y avait des institutions faites tout d'une pièce, dont on ne discutait pas l'origine, des

dogmes que Ton acceptait sans critique : le monde était une grande machine organisée de si longue main et avec si peu de réflexion, qu'on croyait que la machine venait d'être montée par Dieu même. Il n'en fut plus ainsi, aussitôt que l'humanité voulut se conduire elle-même, et reprendre en sous-œuvre le travail instinctif des siècles. Au lieu de vieilles institutions qui n'avaient pas d'origine et semblaient le résultat nécessaire du balancement des choses, on eut des constitutions faites de main d'hommes, toutes fraîches, avec des ratures, dépouillées par là du vieux prestige. Et puis, comme on connaissait les auteurs <le l'œuvre nouvelle, qu'on se jugeait leur égal en autorité, que la machine improvisée avait de visibles défauts, et que l'affaire étant désormais transportée dans le champ de la discussion, il n'y avait pas de raison pour la déclarer jamais close, il en est résulté une ère de bouleversements et d'instabilité, durant laquelle des esprits lourds mais honnêtes ont pu regretter le vieil établissement. Autant vaudrait préférer les tranchantes affirmations de la vieille science, qui n'était jamais embarrassée, aux prudentes hésitations et aux fluctuations de la science moderne. Le règne non contrôlé de l'absolu en politique comme en philosophie est sans doute celui qui procure le plus de repos, et les grands seigneurs qui se trouvent bien du repos doivent aimer un tel régime. L'oscillation, au contraire, est le caractère du développement véritablement humain, et les constitutions modernes sont conséquentes, quand elles se posent des termes périodiques auxquels elles peuvent être modifiées.

Il ne faut donc pas s'étonner qu'après la disparition de 1 état primitif et la destruction des vieux édifices bâtis par la conscience aveugle des siècles, il reste quelques regrets.

et que les nouveaux édifices soient loin d'égaler les anciens. La réflexion imparfaite ne peut reproduire dès le premier essai les œuvres de la nature humaine agissant par toutes ses forces intimes. La combinaison est aussi impuissante à reconstruire les œuvres de l'instinct que l'art à imiter le travail aveugle de l'insecte qui tisse sa toile ou construit ses alvéoles. Est-ce une raison pour renoncer à la science réfléchie, pour revenir à l'instinct aveugle? Non certes. C'est une raison pour pousser à bout la réflexion, en se tenant assuré que la réflexion parfaite, reproduira lesmêmes œuvres, mais avec un degré supérieur de clarté et de raison . 11 faut espérer, marcher toujours, et mépriser en attendant les objections des sceptiques. D'ailleurs, le pas n'est plus à faire : l'humanité s'est définitivement émancipée, elle s'est constituée personne libre, voulant se conduire elle-même, et supposé qu'on profite d'un instant de sommeil pour lui imposer de nouvelles chaînes, ce sera un jeu pour elle de les briser. Le seul moyen de ramener l'ancien ordre de choses, c'est de détruire la conscience en détruisant la science et la culture intellectuelle. Il y a des gens qui le savent ; mais, je vous le jure, ils n'y réussiront pas.

Tel est donc l'état de l'esprit humain en ce siècle. Il a renversé de gothiques édifices, construits on ne sait trop comment et qui pourtant suffisaient à abriter l'humanité. Puis il a essayé de reconstruire l'édifice sur de meilleures proportions, mais sans y réussir ; car le vieux temple élevé par l'humanité avait de merveilleuses finesses, qu'on n'avait pas d'abord aperçues, et que les modernes ingénieurs avec toute leur géométrie ne savent point ménager. Et puis l'on est devenu difficile; on ne veut pas s'être fatigué en pure perte. Les siècles précédents ne se plai-

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gnaient pas de l'organisation de la société, parce que l'organisation y était nulle. Le mal était accepté comme venant de la fatalité. Ce qui maintenant ferait jeter les hauts cris n'excitait point alors une plainte. L'école néoféodale a étrangement abusé de ce malentendu. Que faire ? Reconstruire le vieux temple ? Ce serait bien plus difficile encore, car, lors même que le plan n'en serait pas perdu, les matériaux le seraient à jamais. Ce qu'il faut, c'est chercher le parfait au-delà, c'est pousser la science à ses dernières limites. La science, et la science seule, peut rendre à l'humanité ce sans quoi elle ne peut vivre, un symbole et une loi.

Le dogme qu'il faut maintenir à tout prix, c'est que la raison a pour mission de réformer la société d'après sesprincipes, c'est qu'il n'est point attentatoire à la Providence d'entreprendre de corriger son œuvre par des efforts réfléchis. Le véritable optimisme ne se conçoit qu'à cette condition. L'optimisme serait une erreur, si l'homme n'était point perfectible, s'il ne lui était donné d'améliorer par la science l'ordre établi. La formule : « Tout est pour le mieux » ne serait sans cela qu'une amère dérision (11). Oui, tout est pour le mieux, grâce à la raison humaine, capable de réformer les imperfections nécessaires du premier établissement des choses. Disons plutôt: Tout sera pour le mieux, quand l'homme, ayant accompli son œuvre légitime, aura rétabli l'harmonie dans le monde moral et se sera assujetti le monde physique. Quant aux vieilles théories de la Providence, où le monde est conçu comme fait une fois pour toutes, et devant rester tel qu'il est, où l'effort de l'homme contre la fatalité est considéré comme un sacrilège, elles sont vaincues et dépassées . Ce qu'il y a de sûr, au moins, c'est qu'elles n'arrêteront point

l'homme dans son œuvre réformatrice, c'est qu'il persistera per fas et nefas à corriger la création, c'est qu'il poursuivra jusqu'au bout son œuvre sainte : combattre les causes aveugles et l'établissement fortuit, substituer la raison à la nécessité. Les religions de l'Orient disent à l'homme : Souffre le mal. La religion européenne se résume en ce mot: Combats le mal. Cette race est bien fille de Japet : elle est hardie contre Dieu.

Les clairvoyants remarqueront que c'est ici le nœud du problème, que toute la lutte a lieu en ce moment entre les vieilles et les nouvelles idées de théisme et de morale. Il suffit qu'ils le voient. Nous sommes ici à la ligne sacrée où les doctrines se séparent ; un point de divergence entre deux rayons partant du centre met entre eux l'infini. Retenez bien au moins que les théories du progrès sont inconciliables avec la vieille théodicée, qu'elles n'ont de sens qu'en attribuant à l'esprit humain une action divine, en admettant en un mot comme puissance primordiale dans le monde le pouvoir réformateur de V esprit.

Le lien secret de ces doctrines n'est nulle part plus sensible que dans le dernier livre de M. Guizot, livre inestimable, et qui aura le rare privilège d'être lu de l'avenir, car il peint avec originalité un curieux moment intellectuel. Croira-t-on, dans cinq cents ans, qu'un des premiers esprits du xix^ siècle ait pu dire que, depuis l'émancipation des diverses classes de la société, le nombre des hommes distingués ne s'est point accru en France, comme si la Providence, ajoute-t-il, « ne permettait pas aux lois humaines d'influer, dans l'ordre intellectuel, sur l'étendue et la magnificence de ses dons » (12). Les Aristarques d'alors tiendront ceci pour une interpolation, et en apporteront «des preuves péremptoires, une aussi étroite conception du

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gouvernement du monde, n'ayant jamais pu, diront-ils venir à la pensée de l'auteur de l'Hisloir." de la Civili sation. ^îais comment excuseront-ils le raisonnement que voici : La société a toujours présenté jusqu'ici trois types de situation sociale, des hommes vivant de leur revenu, des hommes exploitant leur revenu, des hommes vivant de leur travail ; donc cela est de la nature humaine, et il en sera toujours ainsi. Avec autant de raison on eût pu dire dans l'antiquité : La société a toujours compté jusqu'ici trois classes d'hommes : une aristocratie, des hommes libres, des esclaves; donc cela est de la nature humaine, donc il en sera toujours ainsi. Avec autant de raison on eût pu dire en 1780 : L'État a toujours renfermé jusqu'ici trois classes d'hommes : les gouvernants, l'aristocratie limitant le pouvoir, la roture; donc cela est de la nature humaine ; donc vous qui voulez changer cet ordre, vous êtes des fous dangereux, des utopistes.

Certes, nul plus que moi n'est convaincu qu'on ne réforme pas la nature humaine. Mais les esprits étroits et absolus ont une singulière façon de l'entendre. La nature humaine est pour eux ce qu'ils voient exister de leur temps et dont ils souhaitent la conservation. Il y a de meilleures raisons pour soutenir qu'une noblesse privilégiée est de l'essence de toute société que pour soutenir qu'une aristocratie pécuniaire lui est nécessaire. Le vrai, c'est que la nature humaine ne consiste qu'en instincts et <în principes très généraux, lesquels consacrent, non tel état social de préférence à tel autre, mais seulement certaines conditions de l'état social, la famille, la propriété individuelle par exemple. Le vrai, c'est qu'avec les éternels principes de sa nature, l'homme peut réformer l'édifice politique et social ; il le peut, puisqu'il Ta incontes-

tablement fait, puisqu'il n'est personne qui ne reconnaisse la société actuelle mieux organisée à certains égards que celle du passé. C'est l'œuvre des religions, direz-vous. Je vous l'accorde ; mais que sont les religions, sinon les pi as belles créations de la nature humaine? L'appel à la nature humaine est la raison dernière dans toutes les questions philosophiques et sociales. Mais il faut se garder de prendre cette nature, d'une façon étroite et mesquine, pour les usages, les coutumes, l'ordre que l'on a sous les yeux. Cette mer est autrement profonde ; on n'en touche pas si vite le fond, et il n'est jamais donne aux faibles yeux de l'apercevoir. Que d'erreurs dans la psychologie vulgaire par suite de l'oubli de ce principe! Ces erreurs viennent presque toutes des idées étroites qu'on se fait sur les révolutions qu'a déjà subies le système moral et social de l'humanité, et de ce qu'on ignore les différences profondes qui séparent les littératures et la façon de sentir des peuples divers.

Sans embrasser aucun système de réforme sociale, un esprit élevé et pénétrant ne peut se refuser à reconnaître que ia question même de cette réforme n'est pas d'une autre nature que celle de la réforme politique, dont la légitimité est, j'espère, incontestée. L'établissement social, comme rétablissement politique, s'est formé sous l'empire de l'instinct aveugle. C'est à la raison qu'il appartient de le corriger. 11 n'est pas plus attentatoire de dire qu'on peut améliorer la société, qu'il ne l'est de dire qu on peut souhaiter un meilleur gouvernement que celui du schah de Perse. La première fois qu'on s'est pris à ce terrible problème : réformer par la raison la société politique, on dut crier à l'attentat inouï. Les conservateurs de 1789 purent opposer aux révolutionnaires

ce que les conservateurs de 4849 opposent aux socialistes : Vous tentez ce qui n'a pas d'exemple, vous vous en prenez à l'œuvre des siècles, vous ne tenez pas compte de l'histoire et de la nature humaine. Les faciles déclamations de la bourgeoisie contre la noblesse héréditaire peuvent se rétorquer avec avantage contre la ploutocratie. Il est clair que la noblesse n'est pas rationnelle, qu'elle est le résultat de l'établissement aveugle de l'humanité. Mais en raisonnant sur ce pied-là, où s'arrêter? J'avoue que, tout bien pesé, la tentative des réformateurs politiques de 89 me semble plus hardie, quant à son objet, et surtout plus inouïe que celle des réformateurs sociaux de nos jours. Je ne comprends donc pas comment ceux qui admettent 89 peuvent rejeter en droit la réforme sociale. (Quant aux moyens, je comprends, je le répète, la plus radicale diversité.) On ne fait aucune difficulté générale aux socialistes qu'on ne puisse rétorquer contre les constituants. Il est téméraire de poser des bornes au pouvoir réformateur de la raison, et de rejeter quelque tentative que ce soit, parce qu'elle est sans antécédent. Toutes les réformes ont eu ce défaut à leur origine, et d'ailleurs ceux qui leur adressent un tel reproche le font presque toujours parce qu'ils n'ont pas une idée assez étendue des formes diverses de la société humaine et de son histoire.

En Orient, des milliers d'hommes meurent de faim ou de misère sans avoir jamais songé à se révolter contre le pouvoir établi. Dans l'Europe moderne, un homme, plutôt que de mourir de faim, trouve plus simple de prendre un fusil et d'attaquer la société, guidé par cette vue profonde et instinctive que la société a envers lui des devoirs qu'elle n'a pas remplis. On trouve à chaque page, dans la

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