‹ L'avenir de la science, pensées de 1848Chapitre 6 sur 15 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

être pas tout à fait vrai. Si des critiques soutiennent un jour que la JRevue des Deux Mondes^ et le Journal des Débats me gâtèrent, en ni'apprenant à écrire, c'est-à-dire à me borner, à émousser sans cesse ma pensée, à surveiller mes défauts, ils aimeront peut-être ces pages, pour lesquelles on ne réclame qu'un mérite, celui de montrer, dans son naturel, atteint d'une forte encéphalite, un jeune homme vivant uniquement dans sa tête et croyant frénétiquement à la vérité.

Les défauts de cette première construction, en effet, sont énormes, et, si j'avais le moindre amourpropre littéraire, je devrais la supprimer de mon œuvre, conçue en général avec une certaine eurythmie. L'insinuation de la pensée manque de toute habileté. C'est un dîner oîi les matières premières sont bonnes, mais qui n'est nullement paré, et où Ton n'a pas eu soin d'éliminer les épluchures. Je tenais trop à ne rien perdre. Par peur de n'être pas compris, j'appuyais trop fort ; pour enfoncer le clou, je me croyais obligé de frapper dessus à coups redoublés. L'art de la composition, impliquant de nombreuses coupes sombres dans la forêt de la pensée, m'était inconnu. On ne débute pas par la brièveté. Les exigences françaises de clarté et de discrétion, qui parfois, il faut l'avouer, forcent

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•à ne dire qu'une partie de ce qu'on pense et nuisent à la profondeur, me semblaient une tyrannie. Le^ français ne veut exprimer que des choses claires ; or les lois les plus importantes, celles qui tiennent aux transformations de la vie, ne sont pas claires ;

" on les voit dans une sorte de demi-jour. C'est ainsi ^ju'après avoir aperçu la première les vérités de ce qu'on appelle maintenant le darwinisme, la France a été la dernière à s'y rallier. On voyait bien tout cela ; mais cela sortait des habitudes ordinaires de la langue et du moule des phrases bien faites. La France a ainsi passé à côté de précieuses vérités, non sans les voir, mais en les jetant au panier, comme inutiles ou impossibles à exprimer. Dans ma première manière, je voulais tout dire, et souvent je le disais mal. La nuance fugitive, que le vieux français regardait comme une quantité négligeable, j'essayais de la fixer, au risque de tomber dans

il'insaisissable.

Autant, sous le rapport de l'exposition, j'ai modifié, à tort ou à raison, mes habitudes de style, autant, pour les idées fondamentales, j'ai peu varié depuis que je commençai de penser librement. Ma\ religion, c'est toujours le progrès de la raison, c'està-dire de la science. Mais souvent, en relisant ces pages juvéniles, j'ai trouvé une confusion qui fausse

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un peu certaines déductions. La culture intensive^, augmentant sans cesse le capital des connaissances de l'esprit humain, n'est pas la même chose que la culture extensive, répandant de plus en plus ces connaissances, pour le bien des innombrables individus humains qui existent. La couche d'eau, en s'élendant, a coutume de s'amincir. Vers 1700, Newton avait atteint des vues sur le système du monde infiniment supérieures à tout ce qu'on avaiii pensé avant lui, sans que ces incomparables découvertes eussent le moins du monde influé sur l'éducation du peuple. Réciproquement, on pourrait concevoir un état d'instruction primaire très per^ fectionné, sans que la haute science fît de bien grandes acquisitions. Notre vraie raison de défendre l'instruction primaire, c'est qu'un peuple sans instruction est fanatique, et qu'un peuple fanatique crée toujours un danger à la science, les gouvernements ayant l'habitude, au nom des croj^ances ds la foule et de prétendus pères de famille, d'imposer à la liberté de l'esprit des gènes insupportables.

' L'idée d'une civilisation égalitaire, telle qu'elle résulte de quelques pages de cet écrit, est don© un rêve. Une école où les écoliers feraient la loi serait une triste école. La lumière, la moralité et

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