‹ L'avenir de la Turguie: le PanislamismeChapitre 3 sur 6 · LA GRÈCE ET LA TURQUIE EN · texte numérisé non relu

LA GRÈCE ET LA TURQUIE EN

Les études que je réunis ici et qui ont paru, à quelques mois d'intervalle, dans la Revue des Deux Mondes, conservent, si je ne m'abuse, un certain intérêt pour les personnes qui suivent avec attention les péripéties de la crise orientale. Cette crise est entrée depuis peu dans une phase nouvelle que j'ai essayé de caractériser et dont j'ai cherché à prévoir les conséquences. J'expliquerai plus loin le dessein que je me suis proposé en signalant avec quelque vivacité les périls nouveaux auxquels la politique du panislamisme expose l'empire ottoman. Je suis bien loin d'être un adversaire de la Turquie ; je regarde son existence, si précaire et

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si tourmentée qu'elle soit, comme une garantie de la paix générale ; je voudrais espérer qu'elle se prolongera longtemps encore, et c'est en prévision des malheurs que sa chute risque d'entraîner, que je dépita» amàrement les causes qiii me paraissent de nature à la précipiter.

Les événements de l'année 1881 ont mis en lumière un changement profond opéré, depuis quelque temps déjà, dans la politique de l'empire ottoman. Ce changement, jusque-là fort peu sensible et qu'un petit nombre d'esprits politiques avaient seuls entrevu, a éclaté aux yeux de tous quand la Sublime Porte, contrairement à ses habitudes les plus invétérées, s'est décidée à livrer sans coup férir une de ses plus belles provinces à la Grèce. Rien n'était plus inattendu que cette résignation du gouvernement turc à la volonté de l'Europe. Les résistances que l'exécution de chacun des articles du traité de Berlin avaient rencontrées à Constantinople étaient trop conformes aux traditions ottomanes pour que personne s'en fût étonné. Mais comment expliquer la an subite de ces résistances ? En attribuer le mérite à l'habileté de la diplomatie européenne eût été une singulière naïveté. Jamais, au contraire, la dljilo-» matie européenne n'avait été plus maladroite que

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dans le règlement de la question grecque ; jamais elle n'avait montré plus de faiblesse ; jamais elle n'avait laissé plus nettement entrevoir aux Turcs les divisions nombreuses qu'elle cherche à dissimuler sous un accord apparent. Le concert européen venait de manifester à Dulcigno un manque absolu d'harmonie. Il était clair qu'aucune puissance n'aurait consenti à jouer, en faveur de la Grèce, un rôle aussi malencontreux que celui qu'elles avaient joué toutes ensemble, en faveur du Monténégro. Le blocus de Smyrne, propose par l'Angleterre, avait été repoussé à l'unanimité par les gouvernements. Une pression matérielle, un moyen de coercition quelconque contre la Turquie devenait impossible. C'était pour les cabinets une persuasion si profonde, qu'ils n'hésitaient pas à en informer la Grèce, et que tous leurs représentants arrivaient un à un à Athènes, à la suite des vacances d'été, pour avertir M. Coumoundouros de n'avoir à compter que sur luimême. J'ai assisté à cette scène singulière qui par bien des côtés ressemblait à une comédie. Les Grecs, embarqués dans une aventure, armés de pied en cap pour la guerre, mais ne désirant eu rien se battre, disaient à l'Europe : « C'est vous qui nous avez invités à préparer la lutte. Vous

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serez obligés de la soutenir avec nous. » — Et les diplomates, parlant au nom de l'Europe, répondaient à qui mieux mieux : « N'en croyez rien I Si vous voulez livrer la bataille, livrez-la tout

. seuls. Personne ne viendra à votre secours. » Ce langage était, de part et d'autre, d'une clarté, d'une sincérité parfaites. On en recueillait certainement l'écho à Constantinople ; et, quand les ambassadeurs essayaient de faire la grosse voix en menaçant la Porte des foudres de l'Europe, il était facile de leur répliquer au moyen des nouvelles

. qu'on recevait d'Athènes. Toutes les tentatives internationales pour amener la Turquie à se soumettreavaientdoncavorté. La conférence deBerlin n'avait produit que des promesses dépourvues de sanction ; les projets de démonstration navale, après une première épreuve, étaient tombés sous le ridicule ; le blocus des ports de l'Asie Mineure, imaginé par l'Angleterre, n'avait pas .été pris plus au sérieux; la mission du général Thomassin et la proposition d'arbitrage, inventées par la France, avaient subi un sort analogue. Les Turcs n'avaient plus rien à craindre de l'Europe : elle avait employé contre eux toutes les armes de sa diplomatie sans en trouver une seule qui ne fût pas misérablement rouillée.

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A défaut de TEurope, la Turquie pouvait-elle éprouver quelque crainte du côté de la Grèce ? Je ne veux rien dire de désagréable pour un pays qui a été tour à tour l'objet d'apologies naïves et de critiques passionnées. On verra, dans l'étude que j'ai consacrée à l'état de la Grèce pendant les derniers mois de l'année 1880 et les premiers mois de l'année 1881, ce qu'il faut penser de la puissance militaire de ce petit royaume, et ce qu'aurait pesé son armée à côté de celle de la Turquie. Malgré les attaques très vives qu'elle m'a valu dans la presse grecque, j'ose espérer que cette étude paraîtra impartiale aux lecteurs européens. Il n'est pas facile, en parlant de la Grèce, de garder la juste mesure; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour y arriver. Je crois être resté à égale distance de l'enthousiasme niais et du dénigrement systématique. J'ai évité aisément le premier. Il m'a été moins commode de ne pas tomber dans le second. Les Grecs, il faut en convenir, ont quelque raison de soutenir que, depuis une cinquantaine d'années, la mode a tourné contre eux. « La pauvre Grèce, a dit un écrivain spirituel, M. Julian Klaczko, connut au XIX'" siècle les mêmes vicissitudes de faveur et de défaveur de l'étranger que lui fit déjà éprouver dans l'antiquité le peuple-roi. Elle vit les Mum-

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mius succéder bientôt aux Flamininus ; — et, au fait, n'est-ce pas à l'occasion de l'affaire Paciflco et de l'humiliation sanglante qu'il infligea alors au malheureux gouvernement d'Athènes que lord Palmerston, l'héritier supposé des traditions de Canning, a prononcé son fameux Civis romanus sum ? Finlay ne fut pas le seul parmi ses compatriotes à brûler ce qu'il avait adoré, et à tracer, dans l'âge mûr, une histoire désenchantée et légèrement ironique de ce peuple, pour la délivrance duquel il avait, dans sa jeunesse, abandonné patrie, famille, fortune, affronté les traversées les plus périlleuses et bravé la mort. On sait les pamphlets et les contes spirituels, mordants et prodigieusement injustes qui, en France, ont remplacé les hymnes à Canaris, les tableaux pathétiques des Femmes Souliotes et du Massacre de Scio. Plus grave, plus pesante, plus consciencieuse dans sa science comme dans sa méchanceté, l'Allemagne se mit à détruire la légende hellénique dans ses fondements les plus mystérieux, les plus sacrés, et à dépouiller les habitants du Péloponèse et des îles de l'Archipel de leur dernier prestige, de la gloire qu'ils empruntaient à leur passé. Fallmerayer consacra toute une vie de labeurs et de voyages, une érudition sans pareille, un talent littéraire

des plus remarquables à la démonstration de cette thèse si originale que les néo-Grecs n'étaient que de faux Hellènes, qu'ils n'étaient que de misérables Slaves, et qu'ils n'avaient aucun droit à la succession splendide de Périclès et de Philopœmen. Il mesurait de son compas les traits de toute femme palicare que la malechance jetait sur son chemin, faisant le monde juge si c'étaient là les proportions d'une Vénus de Milo, et il éprouvait un ineffable plaisir à bien convaincre l'Europe qu'à l'instar de la Titania de Shakspeare, elle avait longtemps enlacé de ses bras amoureux une tête qui ne rappelait en rien l'Apollon du Belvédère, ni le Jupiter d'Otricoli. Comme si l'archéologie et l'esthétique étaient le critérium du droit des gens ; comme si, d'ailleurs, toute cette belle théorie, élaborée en haine ' des ambitions russes, ne pouvait être retournée aussi facilement, plus facilement encore, au profit de ces mêmes visées! Par quel étrange oubli, en effet, le général Ignatief a-t-il négligé d'invoquer la théorie de Fallmerayer, alors qu'à San-Stefano, il se mit à englober tant de contrées et de populations grecques dans la grande Bulgarie de ses rêves ' ».

l.J\ûia.xïK[a.czko,'Les Évolutions du problème oriental dans ISL Revue des Deux Mondes du l*"^ décembre 1878.

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Le temps est passé de ces exagérations en sens contraires : l'apothéose et la satire sont épuisées, également ; l'heure des études impartiales a sonné. Je me suis efforcé, pour mon compte, de donner l'exemple d'une modération dans les jugements auxquels les grecs n'ont point été habitués. J'ai dit sur eux la vérité ; non pas toute la vérité, car cela demanderait des volumes, mais du moins rien que la vérité. Il ne faudrait pas croire qu'il fût très facile de le faire au moment où j'écrivais. L'Europe traversait alors une période d'irritation assez vive, quoique assurément injuste, contre la Grèce. Persuadée que le gouvernement d'Athènes allait rallumer par ses imprudences l'incendie qui couve toujours en Orient, elle lui reprochait, on sait avec quelle sévérité, ce qu'elle appelait ses provocations. Elle oubliait que la politique maladroite de la conférence de Berlin était en grande partie responsable des témérités du gouvernement d'Athènes. Quand on a promis à un peuple d'admirables provinces, quand on lui a dit qu'elles lui appartenaient légitimement, est-on bien venu à vouloir l'empêcher d'essayer de les prendre ? La Grèce avait fait, au risque de se ruiner, des préparatifs militaires considérables. J'ai constaté le fort et le faible de son armée, et c'est en cela que

je lui ai peul^être rendu quelque service. On était en général si mal disposé pour les Grecs, qu'on ne voulait voir dans leurs troupes qu'un ramassis de brigands et de volontaires pr-êts à se disperser au premier feu ; tandis qu'elles étaient composées de soldats excellents, auxquels, par malheur, les officiers faisaient défaut. Mais, si respectable que fût cette petite force, improvisée par le. patriotisme hellénique sous l'inspiration d'une grande pensée nationale, il serait puéril de croire qu'elle causât à la Turquie la moindre appréhension. Un pays qui venait de soutenir avec honneur le choc' de la Russie, qui avait tenu de longs mois l'empire des czars en échec devant Plewna, et dont l'orgueil militaire n'avait fait que croître au milieu de glorieuses défaites, devait, au contraire, éprouver une violente tentation de se venger de ses désastres par la punition de l'ennemi infime qui manifestait avec tant d'arrogance l'intention d'en profiter. N'était-ce pas l'occasion de montrer que ses blessures n'étaient pas mortelles, et qu'un mouvement de ce qu'on regardait comme son cadavre pouvait encore écraser ceux qui cherchaient à s'en partager les débris?

Tout semblait donc, vers la fin de l'hiver de 1880 à 1881, convier la Turquie à résister aux sollicita-

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tions de TEurope en faveur de la Grèce : elle n'avait rien à craindre de la part des puissances ; elle avait tout à gagner contre la Grèce elle-même. Ses préparatifs militaires étaient faits. Depuis plusieurs mois, les revenus de TEmpire, enlevés aux administrations publiques et aux créanciers, étaient versés intégralement dans la caisse du séraskiérat. L'armée qui n'a point été licenciée en dépit de la pénurie du Trésor, à la suite de la guerre turcorusse, était au complet; les munitions ne lui manquaient pas, le désir de se battre non plus. Rien n'aurait été aussi populaire en Turquie qu'une guerre contre la Grèce. C'eût été une revanche éclatante des nombreux échecs subis par l'islam depuis le commencement de ce siècle. Rapporter la servitude dans le pays qui le premier a fait triompher la liberté, quelle tentation I Et le succès n'était pas douteux. La Grèce n'avait que quelques bataillons à opposer aux armées turques; sous la conduite d'un général habile,^ tel que Mouktar pacha par exemple, celles-ci pouvaient en quelques semaines aller camper au pied de l'Acropole; elles l'auraient fait plus vite encore, si l'Europe eût permis un débarquement ; car, malgré leur génie maritime, les Grecs n'étaient pas en mesure de résister aux magnifiques cuirassés

turcs. La séduction était forte; le sultan Abdul- Hamid semblait sur le point d'y céder. Depuis quelque temps, il ne songeait qu*à la lutte, il ne se préoccupait que de ses armements. Pour comble de précautions, il avait poussé la prudence jusqu'à faire construire dans les Dardanelles des batteries nouvelles. Il semblait que tout fût prêt à une action violente lorsque brusquement, au mo ment où Ton s'y attendait le moins, la Porte, qui s'était buttée avec tant d'énergie contre les tentatives précédentes de la diplomatie européenne, qui n'avait même pas hésité à braver les démonstrations matérielles des puissances, s'est montrée pleine de condescendance envers une conférence d'ambassadeurs sans instructions, et a cédé, sur sa demande, à la Grèce la plus riche province de ses possessions européennes et d'admirables positions stratégiques dans une province voisine. L'Europe y comptait si peu, qu'elle avait en quelque sorte livré ses représentants à eux-mêmes, qu'elle avait laissé ses ambassadeurs à Constantinople libres de se tirer comme ils pourraient d'une situation inextricable, qu'elle ne leur avait donné aucun mandat déterminé. C'était un essai désespéré de conciliation : à rétonnement universel, il a obtenu un éclatant succès !

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Il serait trop long, et surtout trop en dehors de mon sujet, d'apprécier les avantages de la nouvelle frontière accordée aussi bénévolement à la Grèce. Cette frontière diffère sans doute de celle qu'avait tracée la conférence de Berlin ; mais elle dépasse de beaucoup ce que la Grèce pouvait raisonnablement attendre de la Turquie, sinon lui demander. Elle comprend, on le sait, la Thessalie tout entière; c'est-à-dire, je le répète, la plus belle, la plus féconde des provinces qui restaient encore à l'empire ottoman dans son territoire européen. La Grèce, à laquelle faisaient défaut jusqu'ici les moyens de devenir une puissance agricole et qui soupirait en vain après les ressources d'un impôt foncier pour venir en aide à son Trésor obéré, n'aura plus d'excuses désormais si elle persiste à consacrer uniquement son activité à l'industrie, à la banque, à la marine. A part quelques vallées riantes, mais étroites, quelques plaines fertiles, mais peu étendues, elle ne possédait que des rochers délicieux de forme et de couleur sous un ciel lumineux, mais d'une déplorable stérilité, et une côte merveilleuse qui semblait l'inviter aux aventures des voyages et des commerces lointains. La voilà maîtresse des champs les plus riches ! Si elle ne. sait point en tirer d'abondantes moissons, c'est

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elle, elle seule, qu'elle devra en accuser. Il faut souhaiter qu'ajournant ses rêves ambitieux, elle prouve à l'Europe qu'elle était digne de grandir par la manière dont elle profitera d'un premier agrandissement. Est-ce à dire qu'elle doive renoncer atout jamais aux espérances qu'elle avait conçues du côté de l'Épire et qui ont été en partie démenties? Non, sans doute ; car sa nouvelle frontière lui prépare de ce côté de futures conquêtes. Avec leur incurie habituelle, les Turcs n'ont vu dans l'Épire que Janina et Metsovo.

Pourvu qu'ils sauvassent Janina et Metsovo, ils étaient persuadés qu'ils sauvaient tout. Ils ne se sont point aperçus qu'en livrant à la Grèce le sommet du mont Kratchovo, ils lui livraient la clef de Metsovo, et qu'en lui livrant les sommets des monts Zygos, Dokimi et Peristeri, ils lui livraient aussi celle de Janina. La grande difl3culté que rencontreront les Grecs pour s'étendre en Épire sera l'hostilité des Albanais. C'est cette hostilité qui a décidé le sultan à leur refuser coûte que coûte une province par elle-même inférieure à la Thessalie, qu'il leur accordait si généreusement. Après avoir surexcité comme il l'avait fait le patriotisme de la ligue Albanaise, Abdul-Hamid ne pouvait pas lui infliger un affront aussi direct

que l'eût été un abandon pur et simple. Mais les Albanais ne sont rien moins que des sujets dévoués de la Porte. Ils l'ont trop montré en des circonstances récentes pour qu'il soit nécessaire de le rappeler. D'autre part, il leur est bien difficile d'arriver jamais à une organisation autonome. On n'est pas très au courant en Europe de la question albanaise, ce qui est bien naturel, car il n'y en a peut-être pas dans tout l'Orient de plus confuse et de plus compliquée. On connaît surtout le mot de ligue Albanaise^ à cause de l'usage et de l'abus qui en ont été faits depuis quelques années. Mais ce mot demande explication. Il n'y a jamais eu, à proprement parler, une ligue Albanaise, par l'excellente raison qu'il n'y a réellement pas une Albanie : il y a eu, il y a et il y aura des ligues Albanaises, comme il y a des Albanies, n'ayant entre elles que des liens fort légers, parlant des langues différentes, aussi diverses par l'organisation politique que par les mœurs et par les sentiments.Lorsqu'on écrira l'histoire des événements de ces dernières années, il faudra distinguer tr#is Albanies et trois ligues Albanaises : l'Albanie de Scutari, vivant sous un régime d'égalité républicaine, n'admettant aucun employé turc, jouissant

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d'une indépendance presque complète; l'Albanie de Prizrend, contrée féodale dominée par lesbegs ; enfin l'Albanie du Sud, habitée par les Toskes. A aucune époque, l'insurrection n'a gagné à la fois les trois Albanies. La première s'est insurgée lorsqu'il s'est agi de donner une partie de son territoire au Monténégro ; la seconde est entrée en scène au moment de l'occupation de l'Herzégovine et de la Bosnie par l'Autriche : c'est à la troisième que la Grèce a eu et aura à faire. Par quelle politique viendra-t-elle à bout de se l'attacher? Le problème est délicat. Il y a, entre les Albanais d'Épire et les Grecs, des intérêts divergents dont la conciliation ne sera pas aisée. Les Albanais d'Épire sont surtout pasteurs; ils conduisent dans leurs montagnes d'innombrables troupeaux sur lesquels il ne leur serait pas agréable de voir peser les taxes trop lourdes dont le Trésor grec a besoin. Les moutons d'Épire ont arrêté la Grèce dans sa marche envahissante.

L'arrêteront-ils toujours? Ne trouvera-t-on pas moyen de les convertir à l'hellénisme? C'est ce que l'avenir nous dira. Quoi qu'il en soit, la possession des positions stratégiques que la Turquie lui a abandonnées permettra à la Grèce de surveiller l'Albanie, de s'immiscer dans ses affaires, d'y

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nouer des intrigues. Elle pourra profiter de ses divisions, ou tenter au contraire de les faire cesser afin de décider l'Albanie tout entière à se joindre à elle par un lien personnel qu'elle resserrera graduellement. La monarchie, qui a tant d'avantages pour la Grèce, l'aidera sans doute un jour à jouer le rôle d'une sorte de Suède vis-à-vis d'une nouvelle Norvège. Ce ne sera point une œuvre facile, mais ce serait une œuvre féconde. Les Grecs ont le droit d'être fiers des succès qu'ils ont remportés l'année dernière, et d'y voir le présage de succès futurs. Je n'ai rien changea l'étude que je consacrais, au mois de février 1881, à leur situation intérieure. On se rappellera en la lisant combien cette situation était délicate. Mais je n'avais pas tort de dire qu'ils étaient capables d'en sortir avec honneur. L'homme d'État qui les a conduits dans cette crise périlleuse, M. Coumoundouros, a été à la hauteur de sa tâche. Ce vieux Grec, ferme et habile, souple et tenace, prudent et hardi, a remporté une victoire diplomatique éclatante. Il serait injuste cependant de lui en attribuer tout le mérite. En armant la nation par une sorte de coup d'audace qui paraissait bien dangereux, son prédécesseur et son successeur, M. Tricoupis, a permis à la Grèce de profiter des événe-

ments ; il semblait l'avoir lancée dans une aventure : des circonstances aussi heureuses qu'imprévues ont donné à cette aventure le plus favorable dénouement.

• Ce sont ces circonstances qui font le sujet des deux études sur la Situation de ta Turquie qu'on trouvera dans ce volume, à la suite de l'étude sur l'état de la Grèce.^Si le sultan Abdul-Hamid a renoncé subitement à la lutte qu'il préparait depuis plusieurs mois contre la Grèce, c'est qu'une passion plus vive que la haine de l'hellénisme était venue tout à coup agiter son âme mobile et tourmentée. Les troupes françaises avaient pénétré en Tunisie ; une terre sainte de l'islam avait été violée par l'infidèle ; le califat était, ou du moins se croyait atteint. En présence d'un événement aussi grave, la question grecque a perdu toute importance aux yeux du sultan.*C'est avec une facilité étrange qu'il a cédé la Thessalie au roi Georges. Si belle que soit la Thessalie, elle n'est pas entrée un instant en balance dans son esprit avec une contrée lointaine sur laquelle il n'exerçait qu'une suzeraineté illusoire, aussi contestable que contestée, et qui demande, pour être fertilisée, un ensemble de travaux qu'aucun peuple musulman ne serait capable d'entreprendre et de mener à

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bonne fin. Dans Tespoir chimérique d'enlever la Tunisie à la France, Abdul-Hamid n'a pas hésité à faire les concessions les plus larges aux puissances dont il sollicitait l'alliance. Depuis la chute du ministère conservateur et l'arrivée au pouvoir des libéraux, la Turquie n'avait plus avec l'Angleterre que des rapports très froids. Les Turcs ne pouvaient oublier la mdhiëre brutale dont M. Gladstone avait parlé d'eux, les termes méprisants avec lesquels il avait peint leur caractère national. Le ministre anglais ne faisait rien, d'ailleurs, pour effacer ces fâcheux souvenirs. C'est à son Initiative qu'avaient été dues la conférence de Berlin, la démonstration navale devant Dulcigno, le réveil de la question grecque, la proposition de blocus des ports de l'Asie Mineure, etc. etc.M.Layard,qui avait eu l'habileté de persuader au sultan qu'il était son meilleur ami, tout en tra* vaillant à détacher de lui ses sujets arabes, venait de quitterConstantinople.il y avait été remplacé par un homme des plus distingués, mais dont les opinions et les sentiments libéraux étaient singulièrement suspects à la Turquie, M. Goschen. L'empire ottoman et sa vieille alliée, l'Angleterre, paraissaient sur le point de se brouiller d'une manière grave. Quant aux autres puissances, elles conti-

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nuaient à entourer le lit de « rhomme malade », pour voir si la crise grecque ne hâterait pas sa fin et Touverture de son héritage. L'entrée des troupes françaises en Tunisie a subitement modifié les rapports de la Turquie avec l'Europe. Le sultan s'est jeté de nouveau entre les bras de l'Angleterre, et, pour montrer d'abord sa bonne volonté, il a terminé avec une rapidité et une facilité contraires à toutes les habitudes turques le règlement de la question grecque. Il n'avait pas besoin de faire des avances à l'Italie, puisque l'occupation de la Tunisie par la France l'avait encore plus blessée que la Turquie; néanmoins l'ambassadeur italien, M. Corti, a été un des principaux agents du succès de la Grèce, et presque toutes ses propositions ont été acceptées avec une bonne grâce particulière par les diplomates ottomans. Pour essayer d'ameuter contre nous l'Angleterre et l'Italie, pour tenter de les amener à nous barrer le chemin de la Tunisie ou à nous empêcher de nous y établir solidement, le gouvernement turc a satisfait à toutes leurs demandes en faveur de la Grèce.Tjuoiqu'il n'ait pas réussi à les entraîner dans une action immédiate, il conserve l'espoir de profiter un jour ou l'autre de leur alliance. Voilà pourquoi, en dépit des anciennes diatribes et de l'ancienne poli-

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tique de M. Gladstone, M. Goschen a pu dire récemment dans un meeting populaire que jamais l'Angleterre n'avait eu des relations plus intimes avec la Turquie. Le nouvel ambassadeur anglais, lord Dufferin, est le favori du sultan ; on lui permet de parler de réformes, de soulever la question d'Arménie, de faire de temps en temps des remontrances libérales, pourvu qu'il ne décourage pas les illusions qu'on nourrit sur lui * ; quant à M. Corti, sa situation à Constantinople est certainement excellente : il est un ami du premier degré, et, si l'Italie, qui semble être prise depuis quelques années de la monomanie des alliances, voulait se contenter de celle de la Turquie, elle n'aurait aucun eflfort à faire pour voir tous ses vœux accomplis . vD'où vient donc que la Turquie ait si aisément pardonné à l'Angleterre de lui avoir enlevé Chypre pour elle-même, Dulcigno pour le Monténégro, la Thessalie pour la Grèce, et qu'elle ne nous pardonne pas d'avoir pris la Tunisie ? Il est facile de s'en rendre compte. Chypre et la Thessalie

1. Ces lignes étaient écrites avant la dernière crise Égyptienne, qui a naturellement modifié d'une manière assez profonde les rapports de l'Angleterre et de la Turquie. Mais je ne change rien à ce que je disais il y a quelques mois, me réservant d'examiner dans des études nouvelles les transformations politiques produites à Constantinople et en Europe par les événements d'Egypte.

T»±niali: comme ^iLJ'ajL «I^fs TTnrî> : îa Pxoi^i-e ^?î<5 mie terre araûe^ ^or ui^n-eilt; il a*? jetti; 3.xoir

•I»^ AbifoL-Hiaii'I e^t jOîS*«èd«è iTtînie air.bl^L.^a ^tv> p:ïi3sajice rellg£eir>e 1l3iTers^elIe^ à U'^uell^ U sacrifie le poorocr pclîîiqut? ^ue Ixù iv>tui^ $s^>tt litre de souTeraLct tiirc. So-n rèxe seK^iii ie ev>iï^ Tertir les Arabes^ qui pjn?sque psinouli ue reiv^i'^ naîâsent pas son autorité, de l<a$ amener à le regarder comme leur maître et leur rfiel\ de Unir faire accepter sa domiaation qui rèpu^ae ^ tXu't à rindèpendance de leur caract^i>e> et de leux' ^ Tie.*Je me suis efforcé d*explîquer comment U araît été conduit à subordonner toute s^ o\^u« duite à ridée du panislamisme* Si j'ai ivvxsi^^i À le faire, on comprendra sans peine que Voconi^i* tion de la Tunisie Tait plus profondément blosst^ que la perte de ses propres provinces» Kn qualité do sultan, il lui est permis de céder pai* des trnitt^s doï* régions entières de son territoire ; on qualité de calife, il est obligé d*opposer un non j)0ssumu\'t absolu à tous ceux qui lui prêchent la résiliation lumr l'abandon d'une parcelle quelconque do la Unr\> sainte de l'islam. Ses états lui appartionnont, il est maître d'en livrer une partie à do^ amla avidoH

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ou à des adversaires victorieux ; le domaine musulman est le patrimoine des vrais croyants, il faut qu'il le défende tant qu'il lui reste quelque force, tant qu'il conserve assez d'énergie pour essayer de le disputer aux infidèles.

Cette manière de comprendre le rôle du califat est récente en Turquie ; non qu'à toutes les époques de l'histoire ottomane, le sultan ne se soit regardé comme chargé d'une mission religieuse universelle; mais jamais, dans notre siècle du moins, il n'avait fait de cette mission le centre et le pivot de sa politique. Depuis le sultan Mahmoud en particulier, depuis la destruction des janissaires et le commencement de la tameuse réforme qui devait régénérer la Turquie, ce payl n'avait cessé de tourner ses regards vers l'Europe, d'essayer d'imiter nos mœurs, de copier nos institutions, d'adopter nos lois militaires et civiles, d'acclimater chez lui nos principes de gouvernement et nos règles d'administration. L'entreprise n'a pas toujours été heureuse. Comme l'a dit très justement le maréchal deMoltke : «La régénération de son peuple avait été la grande tâche de l'existence de Mahmoud; l'insuccès de son plan, sa mort. » Mais cet insuccès n'a pas détourné ses successeurs de persévérer dans rœuvre qu'il avait

inaugurée ayec une généreuse ardeur. A travers bien des retours inconscients vers lepassé, bien des maladresses, bien des fautes, bien des inoonséquences, ils ont continué à transplanter dans l'empire ottoman les idées de l'occident. De là cette sorte d'anarchie qui caractérise les époques de transition. En cessant d'être absolument orientale, la Turquie n'est pas devenue, à beaucoup près, absolument européenne. Elle a gardé, sous des formes nouvelles, ses plus vieux instincts de barbarie musulmane. Tous les traits du tableau que le maréchal de Moltke traçait, dès 1839, de l'armée ottomane pourraient s'appliquer également aux institutions civiles. « La création la plus malheu reuse de Mahmoud, dit le maréchal, fut celle d'une armée sur le modèle européen, avec des jaquettes russes, un règlement français, des fusils belges, des couvre-chefs turcs, des selles hongroises, des sabres anglais et des instructeurs de toutes les nations. Elle était composée de troupes vassales, de troupes de ligne astreintes au service à vie, de landwehr astreinte à un service indéterminé ; les chefs en étaient les recrues, et les recrues les vaincus d'hier. » Cette bigarrure et ce désordre éclataient également dans le reste de la nation. Ainsi que le dit encore le maréchal de Moltke :

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« L'empire ottoman est faible comme un enfant dans les nouvelles institutions qui n'ont pas encore pris racine, caduc comme un vieillard dans les anciennes qui se survivent à elles-mêmes.» Certes, lorsque Ton compare son état actuel à ce qu'il était il y a deux siècles à peine, on ne peut s'empêcher de se demander un moment si les Turcs n'ont point eu tort de se mettre à notre école, si ceux qui leur ont conseillé de nous imiter ne les ont point trompés. Je lisais récemment dans le Journal d'Antoine Galland, dont M. Charles Schefer nous a donné une si curieuse édition, le récit de la sortie du Grand Seigneur, quittant Andrinople pour se mettre à la tête de ses troupes qu'il allait conduire en Pologne. Aucune des féeries orientales que Galland nous a fait connaître, par sa traduction des Mille et une Nuits , n'égale cette page extraordinaire que l'on croirait détachée du plus fantastique des. contes arabes. Rien d'aussi grandiose que la cérémonie militaire qu'elle nous décrit, rien d'aussi éblouissant que le cortège du sultan, rien qui puisse mieux démontrer le degré de magnificence et de puissance auquel les Turcs étaient arrivés à la suite de leurs conquêtes et des victoires qu'ils remportaient sur leurs ennemis. Surpris par tant de merveilles, Galland ose à peine

en croire ses yeux. « Toutes les descriptions d'entrées de triomphe, de tournois, de carrousels, de mascarades et de jeux faits à plaisir, que je me souviens d'avoir lus dans les romans, s'écrie-t-il, n'ont rien qui puisse les faire entrer en comparaison avec la pompe de. celle eSective que je considérai exactement avec tous les étrangers chrétiens qui s'y trouvèrent, lesquels pourraient tous, pour que ce fût dans un état de désintéressement et sans préoccupations, faire témoignage de cette vérité... » Hélas I tout ce faste est tombé; ce qu'il en reste n'est qu'une parodie. Mais faut-il réellement le déplorer, et n'est-ce pas au contraire lorsqu'on se reporte à ces scènes asiatiques qu'on s'explique combien il était impossible à la Turquie d'occuper plus longtemps des contrées européennes, sans se modifier entièrement ? Dans les conditions nouvelles que notre siècle a faites aux nations, avec l'essor prodigieux qu'il a donné à l'industrie, au commerce, à l'activité humaine sous toutes ses formes, un pays qui ne vit que de luxe et qui ne peut alimenter ce luxe que par la conquête, le travail étant à ses yeux un signe d'esclavage, est condamné à une chute certaine.

Comme la guerre n'enrichit plus, pour soutenir

le faste dont il a pris l'habitude, le crédit est

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son unique ressource. Or il en est des peuples comme des individus : ils sont bientôt à la merci de leurs créanciers. On a souvent comparé le sultan Mahmoud à Pierre le Grand ; on a eu raison de le faire. Ce souverain sans instruction personnelle, isolé au milieu de conseillers plus ignorants que lui, entravé sans cesse par les préjugés et le fanatisme, opérant enfin sur une race épuisée, n'a pas eu moins de génie, quoiqu'il ait eu moins de succès, que le héros à demi civilisé, à demi barbare, qui a donné aux Russes l'essor de la jeunesse et l'élan de la vie. Du fond de son palais où tout devait le lui cacher, il a entrevu le monde moderne, et il a compris que, si la Turquie ne se modelait pas à son image, elle périrait inévitablement sous ses coups. Par malheur, il n'avait pas seulement à lutter contre la décrépitude de son peuple ; la nature de son propre. pouvoir était un obstacle presque invincible à sa grande entreprise. C'est ce que le maréchal de Moltke, témoin de ses efforts et de ses échecs, a exposé avec la sagacité d'un observateur qu'on ne se lasse pas de citer ; car nul n'a uni un bon sens plus parfait que le sien à une absence plus complète de préjugés :

« La longue querelle entre l'Église et l'État, dit-

il, qui se poursuit à travers toute l'histoire de roccident, n'a touché aucun pays moins que la Turquie, où le chef de l'État est en même temps chef de l'Église. Une telle lutte de la puissance temporelle serait extrêmement périlleuse dans un pays où tant de peuples diflFérents, Turcs et Arabes, Kurdes et Bulgares, Arnautes et Slaves, ne sont unis que par le lien de la foi, et où la moitié des sujets sont les parents spirituels d'une puissance voisine. Le sultan est, il est vrai, en même temps calife ; mais, en cette qualité, il est doublement tenu de maintenir la doctrine du mahométisme. De même que la loi mosaïque, l'islam s'étend sur une foule d'objets extérieurs. Il élève des règlements de police au rang de dogmes religieux, s'opposant au développement de l'esprit, de la culture générale et des intérêts matériels. C'est un crime que de disséquer un corps humain ; la chirurgie ne peut donc point faire de progrès, et la croyance en la prédestination s'oppose aux mesures contre la peste. L'art de la peinture est exclu parce que les hommes et même les animaux demanderont compte de leur âme à celui qui les aura représentés ; la signification fatale du mois de sifer, la bonté du lundi, etc., règlent les entreprises militaires, sans que l'on tienne compte de la saison et

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de la température. L'obligation légale de prendre un bain dans des circonstances déterminées autorise à négliger toute espèce de service, et le jeûne du Ramazan interdit toutes les affaires. Le musulman ne se résigne que difficilement à se faire une saignée, et le vin fortifiant est interdit même aux convalescents dans les hôpitaux. Un nombre immense de personnes sont frappées de cécité, parce que l'œil du vrai croyant ne doit pas être protégé par un parasol, et qu'il est tenu, lorsqu'il est en prière, de toucher la terre de son front. Le soldat porte des bottes qui lui rendent la marche impossible, parce qu'il est obligé de les quitter cinq fois par jour pour faire ses ablutions. Le calife, lorsqu'il veut être le sultan de l'empire ottoman, est donc réduit à ébranler l'autorité des doctrines de l'islam, celles-là même où il puise son pouvoir absolu *. »

C'est donc parce qu'il est calife, que le sultan n'a jamais réussi à transformer son empire en empire européen. Cela n'a point empêché l'Europe d'admettre cet empire aU nombre des puissances civilisées. On sait à la suite de quels événements elle a pris une résolution qui a eu

1. Lettres du maréchal de MoUke sur VOrient^ traduites par M. Marchand.

longtemps une influence décisive sur la politique orientale. Le premier alinéa de Tarticle 7 du traité de Paris déclarait « que la Sublime Porte était admise à participer aux avantages des droits publics et du concert européen ». Dès lors, la Turquie, fatiguéede son rôle asiatique et africain, a semblé se proposer pour but unique de faire de la promesse du traité de Paris une réalité. Elle n*a songé qu'à se mêler d'une manière active à la vie des grandes nations européennes. Toutes ses visées ont été dirigées du côflk de l'Occident. Tandis qu'elle continuait à l'intérieur les réformes, hélas ! si incomplètes qui devaient la rapprocher de nous, mais qui lui inoculaient nos vices et non nos qualités ; tandis qu'elle empruntait nos capitaux, non pour exécuter des travaux publics, mais pour couvrir les folles dépenses de son luxe de mauvais goût, elle s'efforçait d'avoir une diplomatie seçiblable à la nôtre, se pliant aux nécessités du droit public dont on lui permettrait d'obtenir les avantages. Quelques hommes supérieurs ont, en effet, joué dans la perfection le rôle de diplomates européens. Durant vingt ans, la Turquie a pu croire qu'elle faisait bien réellement partie de ce fameux concert auquel on l'avait solennellement admise. De plus,

34 l'avenir de la Turquie

comme on avait garanti son indépendance et son intégrité, elle a pu s'imaginer que cela suffirait pour la préserver de tout danger. Elle vivait de TEurope matériellement par des emprunts, politiquement par l'imitation maladroite de ses institutions, diplomatiquement par l'appel qu'elle adressait aux puissances protectrices chaque fois qu'un péril quelconque la menaçait. Les regards tournés vers l'Occident, elle se laissait aller à une a)nfiance pleine d'indolence. Elle n'ignorait pas ^elle manquait de vitalité personnelle ; mais elle se savait indispensable au maintien de l'équilibre général dont elle était un élément essentiel. Cela lui suffisait. Pourvu qu'elle se soutînt ainsi longtemps, peu lui importait d'être frappée au cœur par des maladies mortelles et de ne devoir son salut qu'aux rivalités de ses ennemis I '

Malheureusement la Turquie n'avait pas prévu qu'un jour viendrait où cet équilibre des puissances européennes, qui était sa seule raison d'existence comme nation occidentale, viendrait à être rompu, où elle se trouverait par conséquent sans alliés, sans amis, sans défenseurs. Les désastres de la France, la formation au centre de l'Europe d'un grand empire militaire, l'expulsion de l'Autriche de la confédération germanique, les

LB PAHISLAMI8MB 35

ambitions nouvelles soulevées en Russie par ces événements, ont détruit l'œuvre de 1856 et porté au traité de Paris un coup désisîf. Il serait trop long et tout à fait inutile de raconter comment la Turquie s'est trouvée de nouveau aux prises avec des insurrections et une guerre où son indépendance et son intégrité ont péri. On trouvera plus loin, d'ailleurs, quelques détails sur l'impression que cette grande crise a laissée dans l'esprit d'Abdul-Hamid. Rejeté de l'Europe, ou ses prédécesseurs avaient vainement essayé de se faire une place durable, il s'est souvenu qu'il y avait en Asie et en Afrique des masses profondes avec lesquelles la Turquie était unie par les liens religieux les plus étroits et qui constitueraient une force immense, si l'on pouvait les réunir sous une direction unique, les placer sous une autorité souveraine. Jadis ces masses n'obéissaient-elles pas au calife? Ne suffirait-il pas, pour les réveiller de nouveau, de se mettre courageusement à leur tête, de prendre nettement en main leurs intérêts moraux et matériels ? Ne pourrait-on pas, en les coalisant autour de l'empire ottoman, constituer une puissance redoutable devant laquelle l'Europe, qui a disloqué sans pitié cet empire, se verrait enfin forcée de trem-

36 i/aVENIR de la TURQUIE

bler ? Vaincue, démembrée en Occident, la Turquie ne retrouverait-elle pas une nouvelle vie en retournant à son berceau, en se replongeant dans l'Orient, d'où elle est sortie et dont elle n'aurait jamais dû s'éloigner tout à fait ? Nation européenne, elle occupe le dernier rang, et elle est à la merci du moindre orage ; nation musulmane, elle marche en première ligne et elle a derrière elle l'islam tout entier pour la défendre contre ses ennemis.

Ce qui a inspiré à Abdul-Hamid la pensée de se tourner ainsi vers l'Asie et vers l'Afrique, et d'y chercher, pour son empire vacillant, le point d'appui qui lui manquait en Europe, c'est le mouvement d'émancipation dont ces contrées étaient agitées, à la suite des désastres de la Turquie. L'islam, vaincu avec les Turcs sur les champs de bataille de la Bulgarie et delà Roumélie, allait-il se relever en Arabie, en Syrie et en Egypte, avec les Arabes? Un observateur superficiel aurait pu le croire. Les peuples arabes n'ont jamais accepté le joug de la Turquie; ils l'ont subi, ils ne s'y sont pas résignés. Les victoires russes ont été pour eux le signal d'une agitation sourde qui, partie de la Mecque, s'est répandue partout avec une étonnante rapidité. Au même instant, on a vu le rêve

LB PANISLAMISME 37

d'un royaume arabe surgir sur le golfe Persique, à Damas et au Caire. Ce rêve était-il bien sérieux? fallait-il s'en émouvoir? fallait-il croire aux divers «partis nationaux » apparaissant tout à coup dans des pays qui, depuis des siècles, ne sont pas des nations ? Je ne veux point dire de mal des Arabes. Nul n'admire plus que moi leurs brillantesqualités. Mais, de toutes les races de l'Orient, la leur est encore la moins bien douée pour le gouvernement, la moins susceptible d'organisation. Il ne serait pas difficile, en remontant dans son histoire la plus glorieuse et la plus reculée, de montrer qu'elle n'a jamais eu d'aptitude que pour la conquête. Sans doute sa civilisation a jeté un vif éclat sous Haroun-al-Raschid, contemporain des Mille et une Nuits, Mais qu'est-elle devenue depuis ces contes aussi éphémères que charmants ? Faut-il rappeler ce qu'a été la domination des Arabes au nord de l'Afrique et quelle épouvantable anarchie dévorait les gouvernements qu'on appelait barbaresques, et qui ne méritaient que trop leur nom ? Pendant plusieurs siècles, ils ont été le fléau de la chrétienté. Tombés sous le joug des Turcs, leur décadence est devenue affreuse. La France a mis fin, en 1830, à cet exécrable régime. Peu après, Méhémet-Ali créait en Egypte un royaume réjôllement

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civilisé ; mais était-ce un royaume arabe ? A coup sûr, noni Lorsqu'on disait à Méhémet-Ali : «Vous avez remportédegrandesvictoiresavecles Arabes;» il souriait et répondait : » C'est avec des Turcs que j'ai battu la Turquie. » Si l'armée de Méhémet-Ali a eu une véritable consistance, c'est parce que les Turcs, seuls, y exerçaient le commandement, et que les masses arabes y étaient solidement encadrées dans des bataillons turcs. De même, c'est à des fonctionnaires français et italiens que son administration civile a dû tous ses mérites. Les Arabes sont absolument incapables d'une discipline sévère et d'une action durable. En Arabie comme en Afrique, ils n'ont su former que des États fragiles, morcelés, toujours bouleversés par des discordes déplorables. Les diverses nationalités arabes de la Syrie se jalousent et se détestent plus les unes les autres qu'elles ne détestent le Turc, qui les maîtrise toutes. Si la Turquie venait à disparaître et qu'aucune nation européenne ne prît sa place, les Maronites, les Grecs unis et orthodoxes, les Ansariés, les Métualis, sans parler des Druzes et des Kurdes, qui ne sont pas arabes, se dévoreraient dans les plus sanglantes luttes intestines. Les projets de royaume arabe que Midhat-Pacha nourrissait à Damas étaient donc la plus grande utopie de cet

esprit mal pondéré. L'ensemble du mouvement en faveur de l'indépendance arabe (istiklalicUJ n'aurait dû inspirer à Ôonstantinople aucune émotion. Il manquait trop d'unité, il était trop difficile qu'il eût de la suite, pour devenir redoutable. Il fallait se borner à le surveiller. Une politique habile en aurait eu raison sans trop de peine, puisqu'il suffisait, pour le détruire, d'exploiter les germes étemels de dissensions qui existent dans les populations arabes. Une politique avisée n'aurait rien tant redouté que de lui donner de l'importance en lui prêtant l'appui de la Turquie. Malheureusement Abdul-Hamid, séduit par l'illusion d'y trouver une force dont il était dépourvu en Europe, n'a même pas songé au péril qu'il pourrait lui faire courir à l'avenir.

On ne saurait dénier à la politique du panislamisme une certaine grandeur. Mais, sans parler de la fragilité du fondement sur lequel elle repose, puisqu'elle dépend de la puissance arabe, laquelle n'est qu'une utopie, elle ne tient aucun compte des réalités présentes. C'est un rêve du passé destiné à s'évanouir aujourd'hui dans des désastres. Les nations musulmanes ont perdu l'habitude de cette action commune qu'on voudrait leur imposer. Chacune d'elles a ses intérêts parti-

42 l'avenir de la TUAQUIE

a plus d'avenir que pour les peuples capables de se soutenir tout seuls, de se nourrir de leur propre substance. Or c'est ce que les peuples théocratiques ne feront jamais. Lorsqu'Abdul-Hamid essaye de rajeunir, de renouveler en lui le prestige du califat, il ne s'aperçoit pas que c'est l'autorité religieuse de ses prédécesseurs qui a fait avorter politiquement la régénération intérieure de l'empire ottoman et qui, diplomatiquement, ne lui a jamais permis d*occuper dans le concert européen la place que sa puissance matérielle et le texte des traités lui donnaient le droit d'occuper. Si les sultans n'avaient eu qu'une autorité temporelle, s'ils avaient été des souverains ordinaires, ils auraient mis l'intérêt de leur pays au-dessusjde l'intérêt de leur foi ; mais, comme ils étaient califes, ou du moins croyaient l'être, ils ont sacrifié le premier au second. Faute capitale qui a amené tous les désastres de la Turquie I Le Tanzimât,le HaU-ï-Hourmaïoun, tous les projets, tous les plans, toutes les promesses de réformes ont succombé dans l'exécution devant des scrupules religieux et dès impossibilités dogmatiques. La Turquie avait cent fo is raison de se tourner vers l'Europe, de tâcher de confondre ses destinées avec celles des grandes nations chrétiennes; mais il était clair

qu'elle n'y parviendrait qu'en acceptant la civilisation qui est sortie du christianisme, chose absolument impraticable tant qu'elle faisait du Coran le principe de la civilisation aussi bien que des croyances.

Ce serait élargir outre mesure mon sujet que de m'arrêter plus longtemps aux effets du panislamisme sur le développement intérieur de la Turquie. Je les ai exposés longuement dans les études que contient ce volume. Je crois y avoir démontré que la Turquie, malgré ses malheurs, pourrait encore rester un grand peuple, si elle s'enfermait dans ses frontières actuelles, sans s'occuper des destinées de l'islamisme, et travaillait uniquement à développer les immenses ressources matérielles qu'elles renferment. Mon but, dans cette introduction, serait de signaler avec encore plus de netteté que je ne l'ai fait ailleurs, les dangers extérieurs auxquels le panislamisme expose la Turquie.*^es dangers peuvent se résumer en un seul : le panislamisme fait de l'existence même de la Turquie une provocation pour toutes les puissances qui ont des sujets musulmans. C'est une vérité trop évidente en ce qui concerne la Russie et l'Autriche, pour qu'il soit nécessaire de la démontrer. La pre-

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miëre manifestation du panislami^hie a été Taction de la ligue Albanaise au moment de l'entrée des troupes autrichiennes en Herzégovine et en Bosnie. Four l'Angleterre, qui peut être tentée en certaines circonstances d'exploiter le panislamisme à son profit, il me paraît tout aussi clair qu'il deviendrait un péril des plus sérieux s'il prenait la forme que rêve Abdul-Hamid et s'il avait réellement son foyer à Constant inople. Les musulmans de l'Inde sont la partie la plus remuante des populations de l'empire britannique. Or, s'imagine-t-on l'effet que produiraient sur eux certaines démonstrations panislamiques ? Si le sultan, par exemple, réalisant un de ses désirs les plus chers, était parvenu à rétablir son autorité en Egypte, l'écho d'un événement aussi extraordinaire aurait retenti sans nul doute dans l'Inde tout entière . Cette terre égyptienne si disputée, si difficilement arrachée à la domination turque, qui a été le champ le plus fécond de l'action chrétienne en Orient, ne pourrait retomber sous le joug du chef de l'islamisme, sans que tous les pays musulmans où la domination des chrétiens s'est étendue fussent immédiatement parcourus d'un frisson libérateur. Le succès du panislamisme dans le centre de l'Asie ne serait pas moins contraire

à l'Angleterre. C'est là que la politique nouvelle de la Turquie est née, et c'est au moment où l'armée anglaise pénétrait dans l'Afghanistan qu'elle y est née. On dit avec raison que l'Angleterre a besoin de conserver des rapports amicaux avec le sultan pour satisfaire ses sujets musulmans. Mais elle a plus besoin encore de maintenir le sultan dans un état d'affaiblissement, non seulement réel, mais apparent, pour empêcher ces mêmes sujets de se laisser entraîner aux séductions d'une révolte au bout de laquelle ils verraient à la fois une émancipation politique et un triomphe religieux.

Quant à la France qui, depuis la conquête de l'Algérie, est devenue aussi une grande nation musulmane, les événements de Tunisie ont montré que le panislamisme était pour elle, sinon un péril, au moins un très sérieux embarrasTLa France est la plus vieille alliée de la Turquie ; mais il suffit d'étudier l'histoire de cette alliance pour s'apercevoir que nous ne l'avons formée qu'afin d'entraîner le sultan en Europe, qu'afln de faire jouer à l'empire ottoman le rôle d'élément essentiel de l'équilibre général qu'il a si bien joué, en effet, jusqu'à ces derniers temps. Lorsque François P% surmontant les scrupules de son époque, bra-

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vant avec courage l'accusation de sacrilège, a noué avec la Turquie des relations que les siècles ont affermies, que voulait-il ? Trouver un auxiliaire contre la maison d'Autriche, qui menaçait d'établir sa prépondérance sur l'Europe ? 'Plus tard, l'alliance franco-turque a subi bien des vicissitudes ; elle n'a jamais changé de caractère. Si, de nos jours même, nous avons soutenu la Turquie avec tant d'énergie, si nous avons versé pour elle notre argent et notre sang, si nous avons exigé qu'elle reçût par le traité de Paris une sorte d'investiture comme puissance européenne, n'était-ce pas encore dans un intérêt tout occidental ? n'était-ce pas afin d'empêcher un autre grand empire militaire, la Russie, de prendre des développements dangereux pour la paix générale? A toutes les époques de son histoire, la France a travaillé à pousser la^ Turquie vers l'Occident, à la détacher de l'Orient, où elle ne pouvait être qu'une nation barbare, fanatique, hostile à toutes les autres. Ce n'est donc point seulement à cause des diflScultés que le panislamisme risque de nous créer en Tunisie et en Algérie que nous le combattons. Le panislamisme détruit l'œuvre de notre diplomatie séculaire, enlève à la Turquie toute apparence euro- ^enne, la ramène à l'époque où elle jetait sur

l'Europe ses hordes envahissantes, où personne ne pouvait traiter avec elle parce qu'elle ne reconnaissait aucune des règles du droit public chrétien.^ans doute, même en supposant qu'il obtienne un plein succès, le panislamisme ne redonnera pas aux Turcs leur ancienne force conquérante; mais, s'il ne leur rend pas l'énergie, il leur rendra l'ambition d'autrefois. Personne ne craint une lutte à main armée de la part de la Turquie; mais tous les pays chrétiens ont à redouter les luttes d'intrigues, de conspirations sourdes que nous subissons en ce moment en Tunisie et que l'Autriche a subies naguère en Herzégovine et en Bosnie. Si le panislamisme réveillait l'humeur belliqueuse des musulmans, de l'Inde au Maroc éclateraient des troubles qui nous reporteraient, sinon par leurs résultats, au moins par leurs péripéties, aux plus tristes époques de l'invasion islamique.

Même abstraction faite de ses intérêts en Algérie et en Tunisie, la France ne saurait donc sans regret voir la Turquie abandonner la politique occidentale, à laquelle elle semblait se convertir peu à peu, pour tenter de nouveau les chances de la politique orientale. Il n'est que trop certain qu'une pareille évolution, si elle se

continue, aura pour conséquence de nous reporter au delà de François I", au temps où la chrétienté tout entière faisait cause commune contre l'islam. C'est pour cela, comme je le disais en commençant, que les vrais amis de la Turquie doivent chercher à la détourner de la voie où elle s'engage et où elle ne peut trouver que la ruine. Jusqu'ici, le panislamisme n'a produit de désastres profonds qu'en Egypte. Il a même eu ailleurs quelques avantages, puisque la Grèce en a profité. Mais, dans l'avenir, il détruirait tout ce qui reste d'équilibre en Orient. Quelque effort que l'on fasse pour apaiser des rivalités qui sont dans la nature des choses, l'antagonisme entre l'Autriche et la Russie ne peut que grandir de jour en jour. Les entrevues impériales en ajourneront peut-être l'explosion ; elles n'en supprimeront pas les causes. La Hongrie, qui joue un rôle décisif dans la monarchie des Habsbourgs, est animée contre la Russie d'une haine que rien n'éteindra. L'occupation de l'Herzégovine et de la Bosnie a lancé TAutriche-Hongrie sur la route de Constentinople. Elle y rencontrera fatalement la Russie. Mais la Turquie pourrait longtemps barrer cette route, si, revenant au système d'équilibre, elle bornait

son rôle à servir de tampon entre l'Autriche- Hongrie et la Russie, et à prévenir un choc dont l'Europe entière risque d'être ébranlée. Elle l'ouvrira au contraire, si, concentrant ses espérances en Orient, elle tente d'effrayer à son tour les puissances qui attendent d'elle le maintien de la paix. On a dit avec esprit que la question d'Orient était une question d'Occident : cela ne revient-il pas à dire que la Turquie ne pourrait se sauver que si elle restait ou plutôt que si elle devenait une nation d'Occident ?

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