LES TRIADES LOCALES
constituées par divers dieux adorés à l'intérieur d'un même nome ; parfois aussi, ce sont des dieux voisins qui s'unissent. Le mariage d'Osiris, dieu de Mendès, avec la déesse de Bouto, Isis, n'a sans doute pas d'autre cause que la proximité de Mendès et de Bouto.
On conçoit enfin, si telle est la nature des cultes et des dieux locaux, que l'unification politique de TÉgypte n'ait pas pu s'accomplir sans favoriser le mouvement d'oi^anisation théologique. L'œuvre politique de Mènes et des deux premières dynasties thinites a dû entraîner des conséquences religieuses. D'autant que le roi, dès cette époque sans doute, était adoré comme un dieu^ : on l'identifiait avec Horus ; il prenait un
autres, et autonome. Parfois le dieu protecteur du nome s'ôclipsc devant un autre : dans le nome thinite, c'est ainsi que Anher cède la place à Osiris; Apuat dieu de Siout disparaît devant Anubis. Parfois, des émigrants ou des conquérants font déborder le culte du nome en dehors de son domaine primitif : il y a lutte entre le nouvel arrivé et l'ancien possesseur ; le vainqueiir s'adjoint souvent le nom, les titres, la nature du vaincu. Ce qui explique la complexité de chaque physionomie divine : on y retrouve superposés les visages de multiples dieux. Ce qui explique encore que des dieux homonymes ne soient pas identiques [Horus d'Edfou est différent de Horus de Letopolis ou do Horus le fils d'isis] : ce ne sont pas les mômes dieux qui se sont successivement logés dans le môme nom. — [D'après Amelineau : Ev. idée mor., les triades dateraient de la xvup dynastie.]
* Le roi tout entier est dieu, corps, âme et nom. 11 est, physiquementy fils de Râ. C'est pourquoi il ne peut se marier qu'avec une fille de Râ, déesse par nature : il épouse donc sa sœur. Sur la divinité des rois, cf. le livre sacré intitulé la Pupille du Monde; Maspéro, I, 257-265. Noter pourtant que le roi est dit « dieu bon », non « dieu grand » comme les autres dieux ; en outre, il n'est pas, au début du moins, formellement adoré, dans un
noiw d'Horus^ que nous lisons encore sur les inscriptiatit^ ; il devait imposer partout, avec le respect de ^i*i^ (irdrcs, l'adoration de sa divinité. Et sans doute le dii II patron de sa ville bénéficiait-il de son prestige. I.rs cultes locaux s'atténuent quelque peu. Un monollu'*Î!5me mi-politique mi-religieux va apparaître.
(;<^ sont les prêtres de Tantique métropole d'Onou ( I loiiopolis) qui constituent ce monothéisme. Beaucoup, sans doute, ont entrepris une œuvre analogue. Mais, d^ti le temps de Snofroui et de Khoufoui, dès le temps rlt*js Pyramides*, la théologie héliopolitaine l'emporte* sur ses rivales : elle donne au dieu soleil, — le dieu l«n ni d'Onou — la première place dans le panthéon ni( Aie introduit les dieux des clans voisins. « Au U"1miI Râ (le Soleil) était sorti des eaux primitives, diL Mou, dans lequel il reposait inerte de toute éterîiiir^ï et, par sa seule énergie, il avait tiré de lui-
[pMi(iU*. par des prôtrcs [Erman, 39]. — Sur le caractère sacer- *U\\ii\ des rois, voir infra p. 52-53.
' Au plus tard vers l'an 4000.
- Son origine est évidemment beaucoup plus ancienne et date ili- Ihrgémonie d'Onou, antérieurement à Menés. — Les phar;MiM^ de la cinquièrtie dynastie semblent avoir beaucoup favolîsi' le culte de Rà : ils disaient descendre d'un de ses prêtres: ilri hii construisirent un temple fameux, à Héliopolis, d'une forme fiiM jifulière : au fond d'une cour spacieuse, sur un socle pyratniilal^ s'élevait un obélisque qu'on tenait pour le siège du dieu; «Il v;]nt l'obélisque, le grand autel [Krman, p. 45].
THÉOLOGIE D^ONOU '. RA t9
môme un couple divin, Shou et Tafnouit, les maîtn^s de l'aurore et du crépuscule, de Tatmosphère cl de la pluie. Shou et Tafnouit avaient engendn!^ Sîbou- Gabou, le dieu-terre, etNouît, la déesse-ciel, ou plutôt Shou, se glissant entre ces deux êtres qtiî étaient endormis dans les bras l'un de l'autre, les avait séparés pour former de Gabou la terre, de Nouït le ciel, Gabou et Nouït avaient eu pour enfants Osîris et Typhon, Isis et Nephthys qui avaient introduit dans le monde la civilisation, la mort et la résurrection. Cette première Ennéade, la grande, avait été complétée par deux Ennéades moindres, dont la seconde, rommrnçant avec Horus, fds d'Isis, comprenait les dieux civilisateurs et vivificateurs, Thot, Anubis, Hathor, et ainsi de suite, tandis que la troisième se composait des dieux de la mort et des mânes ^ »
Le plus souvent, les diverses villes adoptent le nouveau système ; elles se contentent de donner h leur patron la place deRâ. C'est ainsi qu'Anhouri dirige IKiinéade de Thinis, Minou celle de Goptos, Ilarœris celle d'Edfou, Sobkou celle d'Ombos, Phtah celle dr* Memphis, Isis celle de Bouto, Hathor celle de Dendcrafi, Nit celle de Sais. Seuls, les théologiens d'Hermoi^oIis montrèrent quelque originalité d'invention. Leur pnlran Thot, dieu lunaire à l'origine, était un sorcif^r aussi puissant que bienfaisant : il prit la direction de TEiinéade; ses quatre assesseurs primitifs se dédoublt^renl
* UaL^péTo.Veiiie Histoire, 40,
en mâles et femelles afin que le nombre sacré lut atteint ; ils perdirent même leur physionomie distincte au point qu'on les appela les Huit, Khmounou; Tanci (4i un « demeure des Cinq » devint « la ville des Hiiil » ; TEnnéade d'Hermopolis se composa bientôt de tlt^ux seuls termes, Thot et « le dieu Huit » (Khomninoii)^
Mais, quelle qu'en fût la composition interne, les Kiuioades divines n'avaient jamais cessé de s'occuper tXi' I liomme. L'homme avait surgi de Nou au même inslaut que Râ et de la même manière. Comme il ne savait parler, les dieux firent son éducation et le gouveiMÛ'ï'ent tour à tour, durant plusieurs milliers d'années. Celait l'âge d'or; Râ et ses successeurs faisaient
* Nntiir que, dans les mythes cosmogoniques d'iléliopolis, la Oïvation dérive rf'ac/es divins; dans les mythes d'Hermopolis, elle l'L'SuUe ^Q paroles divines, magiques ; et beaucoup d'autres mythes fennl rcinçus d'après ce dernier modèle. Le fait s'explique par les ci'nyaiires égyptiennes relatives au nom. Cf. infra. p. 62-63 n. Les [M iiicipauxdicux créateurs sont, outre Thot, Phtah et Chnum I l'jniaii. 19-20; Wicdcmann, Religion of Egypt., Dict. de Haslin^rr. : Extra Volume, 181. S'y reporter pour les questions cosnMt^:<iTiîques]. — Le populaire voit dans le ciel le ventre d'une Viir!ii\ debout sur la terre, — ou la poitrine et le ventre d'une IVîniiit^ qui se soutient au-dessus de la terre par les mains et les jiii'ds, — ou, plus souvent, une mer sur laquelle naviguent les rlnili-a, dans des bateaux : le ciel repose sur quatre piliers, quaire montagnes. Si, pour l'Egyptien, le ciel est féminin {pet), hi U'iTf est masculine [lo)\ il voit en elle le dos d'un homme que ctjTivrnnt les plantes. Le soleil est l'enfant qui, chaque matin, sÏM-hrippe du sein maternel de la déesse-ciel et meurt chaque soir; ou bien, c'est l'œil droit d'un dieu, dont la lune est l'œil piiTii'he ; ou bien, il navigue avec la lune et les étoiles sur la mer du Lk'I [Erman. Die ûgyptische Religion, Berlin, 1905, 5-7].
CRÉATION, RÉVOLTE DE l'hUMANITÉ 4i
régner la paix et l'abondance. Pourtant l'homme oublia ce qu'il leur devait; il se révolta contre eux; et les dieux, sur le conseil attristé de Râ, se vengèrent durement. Tafnouit, la déesse à mufle de lionne, massacra les coupables « et baigna ses pieds dans leur sang, plusieurs nuits durant, jusqu'à la ville de Khninsou. » ; Râ, apaisé, arrêta le carnage. Mais, dégoûté de la terre, il s'envola aii ciel. Son fils Shou prit sa place ; et trois dynasties de dieux se succédèrent depuis lors jusqu'au temps de Menés*.
La théologie de Râ est une intéressante fantaisie : il ne semble pas qu'elle ait eu beaucoup de succès ailleurs que dans les cercles officiels. Au contraire, on peut croire que la doctrine d'Osiris exerça une vive influence sur les âmes.
A l'origine, Osiris était le patron de Mondes, dans le delta. C'était un dieu bienfaisant, qui personnifiait le Nil, ou la terre fécondée par l'inondation du NiP. H était entré de bonne heure en relations avec les dieux voisins, Isis la patronne de Bouto, Sit le dieu du désert. La terre de Bouto était aussi grasse et féconde que la terre de Mondes. L'aridité du désert, tout
* L'eschatologie égyptienne est dominée, semble-t-il, non par l'idée d'une conflagration universelle, mais peut-être par l'idée d'un déluge [Lipsius. Denkmàler, VI, 118: Naville. Proceedings S. B. A., 190i, XXVi, no-e et 7, et T. S. B. A. IV, 1; VIII, 412. — Pour plus de détails, cf. Wiedemann. Loco cilalo, 18i].
* Dieu de la végétation et dieu du Nil, telle est peut-être la physionomie primitive d'Osiris. — Sur les origines de l'Osirisme, cf. Erman, 99.
|uo( lie, contrastait avec la richesse de ces nomes. A la Joni>ue, Osiris épousa Isis, et Sit apparut son ennemi. Osiris entra dans la grande Ennéade héliopolitaine, il nV'nfi en Egypte en compagnie doses autres confrères. MoMi(\ on racontait qu'il avait connu Pinfortune. Son frL^re Sit-Typhon, le maudit, lui fit la guerre et parvint a Vi iifcrmer dans un cercueil, qu'il expédia à Byblos : l'ïis, impuissante, accouchait d'Horus. Sitôt ses relevailles, elle se met en quête de son époux, le retrouve (4 l(î cache. Mais Sit accourt, qui le retrouve aussi, et, furieux, le tue et le lacère. Il faut dire que Sit n'avait |)n îivoir d'enfants de Nephthys sa femme, et qu'Osiris ti avait pas résisté aux prières de celle-ci : il avait consenti à la rendre mère. Isis se lamente sur son veuvage, appf^Ue à l'aide Horus, son fils, et le dieu des morts Aiuibis : elle parvient à rassembler et à ranimer les membres du cadavre; Horus attaque Sit; et, après qn.Ui'e cents ans de guerre, il le contraint à lui céder uur moitié de l'Egypte, cependant qu'Osiris ressuscité devient le modèle que les dieux mêmes cherchent à reproduire.
Su bonté, ses luttes, sa défaite passagère, sa résurreclion victorieuse rappelaient singulièrement aux Kg\ plions l'histoire de Râ, ses luttes contre Apophis, sa mort et sa résurrection quotidiennes : ils identifièreiil bientôt Osiris et Râ. tX la lutte que le dieu souteiKii* contre son ennemi, comme elle symbolisait la vie divine, symbolisait aussilaviehumaine. Celle-ci n'était pas confinée sur la terre, elle ne se déroulait pas tout
THÉOLOGIK d'ABYDOS : OSIRIS 43
entière au cours d'une seule existence : au moment de la naissance, l'âme a déjà vécu ; après la mort, elle doit vivre encore. Tel, le soleil, après qu'il a disparu, doit reparaître le lendemain dans sa gloire. Chaque vie d'homme répond à une journée du Soleil : la naissance de l'homme, c'est le lever, sa mort, le coucher de l'astre ; une fois mort, l'homme est identifié avec Osiris, comme Râ lui-même, et s'enfonce dans la nuit ; mais il renaîtra, comme Râ, un autre jour.
On le voit : Osiris est désormais en contact avec la religion funéraire. Et c'est de là que lui vient sa puissance. Peu à peu, on ne sait comment, il attire toute cette religion à lui ; il absorbe en lui les autres dieux des morts ; il devient le roi de l'autre monde, le protecteur et le sauveur des âmes. La stèle qui se dresse au fond de la chambre funéraire est le plus souvent dédiée au Dieu grand, c'est-à-dire Osiris.
Et cette évolution, aussi certaine à son point d'arrivée que le cours en est mystérieux, est en rapports, selon toutes les vraisemblances, avec deux faits : la transformation des théories de l'âme, l'avènement d'une ville sainte.
L'âme n'apparaît plus seulement comme un double, une image très exacte du corps ; elle n'est plus enfermée dans un tombeau souterrain. Elle est imaginée sous la forme d'un oiseau, baï, ou d'une flamme lumineuse, Khou. A la mort, le baï sort du tombeau ; il y peut y rester, mais il en peut sortir. Le Khou, « instruit ici-bas de toute sagesse humaine et muni de tous les
luiiiiinajij^ [lécessaires pour surmonter les périls surna- Liiruîs?, tibandonne notre monde afin de n'y plus revenir et se Joint au cortège des dieux de lumière. Ces il i verses définitions sont contradictoires et elles auraient dû se détruire Tune l'autre; mais les Égyptiens, à mesure qu'ils modifiaient leur âme, ne surent pas « se défiarrasser* u de leurs anciennes théories. — La doctrine de l:i (iesliiiàe de l'âme se transforma naturellement à son Umv : elle vivait après lamort dans un monde nouvenu ; ses vertus décidaient de son sort. Devant Osiris e( ses cjua ta nie-deux assesseurs, elle comparaissait solitaire ; et sa conscience — les Égyptiens disaient : son cteur — témoignait pour ou contre elle. L'âme impie tombait ilans l'enfer; après d'affreux supplices elle subissait Tanéantissement total. L'âme juste était confirmée diiiis sa science et sa vertu ; elle pouvait s'incarner à sou caprice dans l'un des animaux divins, phénix arabicpie ou épcrvicr d'or ; mais il fallait qu'elle s'identiliîU il Us iris pour triompher des dieux perfides qui rattendaieiitau passage. Lorsqu'elle avait ainsi déjoué leurs maua.'uvrcs, elle parvenait aux champs d'Ialou, ofi, nuMée h la troupe des dieux, elle marchait à leur saite dans ladoration de Râ^
* aiasiJi>ro : Etudes égypiienneSy 1, 191-192 [petite Histoirey 44].
' Ci st Ui doctrine osirienne qui a, la première en Egypte, M iiîble l-îl, associé Tidée de vie future à l'idée de moralité. « Le Lit if tivs Miji'ls, dont chaque momie portait un exemplaire plus on Eiiuâi-s r<>Miplet, était un recueil de prières à l'usage de l'autre ni'iinlr M [Mit-^pêro : petite Histoire, 46J. Les principales recensions qu*<)n tn ciMiuaU sont celles des pyramides de Saqqarah [vi*dyn],