‹ L'avenir du christianisme: Le passé chrétien; vie et penséeChapitre 32 sur 102 · L IDEE DE SAINTETE · texte numérisé non relu

L IDEE DE SAINTETE

qu'il a très vite évolué et s'est profondément transformé sous rinfluence de l'idée morale. On mettra donc en rapport Tidée de paternité divine que l'on constate fréquemment parmi eux avec ce sentiment si remarquable de la grandeur de Dieu qu'atteste l'histoire de El S sinon de Baal.

Gomme l'idée de père, les Sémites attachent à Dieu l'idée desaint^.Ghez les Babyloniens, sainteté équivaut à pureté : « le mot quddsUy saint, se rencontre comme adjectif équivalent à e//w « clair, pur, brillant», soit dans la nature, soit selon le rituel. Ebbu, synonyme d'ellu a le même sens^ ». — Les Cananéens, les Araméens et les Arabes ont des idées un peu différentes : à leurs yeux la sainteté est une restriction du droit de l'homme au libre usage de toutes choses; le saint est le défendu, le réservé, le sacré, Haram; c'est tout ce qui touche au dieu de si près, de si intime et mystérieuse manière qu'il est impie et dangereux d'y porter la main ; c'est don c ce qui est, quant à l'essence, séparé du monde. « Saint, Saint, Saint est lahvé des armées * », parce qu'il est radicalement distinct du monde en raison de son absolue perfection, parce qu'il est absolument trans-

* Lagrange, op. laucl., 70-83.

* Robertson Smith. Rel. Sem., 4i6. — D'après Clcrmont-Ganneau [Etudes d*Arch. Or., II, 1896, 104], l'épithèle «Ytoç, extrômement rare dans l'hellénisme païen, trahit presque toujours une influence sémitique. Cf. quelques autres textes recueillis par Gumont. Relig» oHentales, 289, note 45.

' Lagrange, op, laud., 141-142.

* Isaie, 6; cf. Ezéchiel, 1.

cendant au monde quant à sa nature. Tout ce qui, par destination spéciale, participe à la nature du dieu, est saint comme lui, séparé comme lui, intangible et infranchissable comme lui. Tout ce qui ne participe pas à cette nature doit se tenir à distance de lui et de ce qui est à lui. Prostitués et prostituées sont des saints et des saintes, qedeschim et qedeschot, parce que consacrés au dieu et, en quelque mesure, consubstantiels à lui. De cette notion complexe dérive l'idée de l'impur, sans qu'on puisse, de celle-ci, faire sortir celle-là. Le cadavre est impur ; à certains moments^ la femme est impure ; ni le cadavre, ni la femme n'ont jamais été réputés saints. L'idée d'impur découle de certaines expériences et de certaines impressions qu'il n'est pas malaisé d'imaginer. L'idée de saint dérive directement de Tidée de dieu, dieu étant conçu, soit comme le maître des choses auxquelles on ne peut toucher sans avoir obtenu son consentement, soit comme l'infinie pureté et la clarté infinie ^

Chez certains dieux chaldécns, le caractère de sainteté devient particulièrement éclatant. Le dieu du soleil, Samas, est par excellence « le dieu transcendant,

^ Lagrange, op. laud., 140-157. — Il ne semble pas que la notion babylonienne de sainteté soit très semblable à l'idée des Cananéens, des Araméens ou des Arabes. On a pu soutenir que la distinction entre les viandes pures et impures était inconnue à Babylone ; on n'y a pas d'exemple d'impureté relative aux femmes. Peut-être l'idée de saint a-t-elle été influencée par les théologies astrales. — Selon beaucoup de savants [Smend, sinon Smith], saint et impur ne sont primitivement qu'une même idée.

SAMAS 87

trônant au ciel, qui entre tous est une divinité morali^ « il estlejugedumondecélesteet terrestre, cars;* iTimiore dissipe les ténèbres depuis le haut des cieux jus{]u aux profondeurs les plus inaccessibles de la terrup 11 csL» le grand juge des dieux, le juge du ciel et de ia terre », Et il règne avec justice dans son tribunal. Il est naiti- Tellement l'ennemi de tout ce qui cherche la nuit et l'obscurité. Ses deux enfants, Kettu et Mesaru, jK^rsunnifient la justice et le droit. Faire le mal, c'est c franchir la frontière de Samas ». Les criminels, vok urs cl brigands tremblent devant lui. Le mensonge 8 évanouit . les fantômes, magiciens et démons sont chaaaOs par sa lumière éclatante... Il est encore le dieu j>ro lecteur des faibles et des opprimés. Il peut délivrer les prisonniers, rendre la santé aux malades; aussi csl-il exalté comme « celui qui fait vivre les morts ». Dieu sccourable, il passe pour aider le voyageur dans les ehemîiiis difficiles. Dans la fable du serpent et de Tait^le, li^ serpent cherchant assistance et protection contre l'uiju^lo se tourne vers Samas. Tous ces traits réunit^ oiuïilrrnt combien la conception morale de l'activilr du illeu solaire était profondément enracinée^ ; comhieii ï'u\èc

* Jeremias, op. laud., 137. — Cf. le Code de ïlumirHMjJuhî passim : notamment V, 45-24, p. 22. Quand Marduk, pour ffotf' verner les hommes, l'univers pour conduire et eîts^if/ner, tn'etfl investi, — Droit et Justice dans la contrée, finslituaî.., n

Ainsi commence à peu près le Gode ; et voici comment il 8o termine : « Décrets d'équité que Hammourabi, roi valllaiil, \t élublis,... moi-môme!... Les grands dieux m'ont élu. riini-m^mi?, pasteur sauveur, dont le sceptre est droit;... sur mon sf in la gent de Sumer et d'Accad j'ai serré ; dans ma sagesse jt? les aï

88 LES RELIGIONS SEMITIQUES

morale, parfois, s'associait étroitement à l'idée du divin. « Puisses-tu avoir devant ton dieu un cœur pur,

abri LÉS ; afin que le fort le faible n'opprime pas, l'orphelin et la vcuvû pour conseiller,... pour la reddition de la justice du pays, ïtîs sentences dans le pays pour formuler, et pour l'édification du faible, mes volontés les plus chères sur ma stèle j'ai écrites, devant mon image de roi de justice je les ai placées, roi pacifique, roi de la ville capitale, le très grand, moi-môme!... Par ordre de Samas, le grand juge des cieux et terre, que justice cîîiiis la contrée resplendisse!... L'opprimé qui a un litige, tievant mon image de roi de justice, qu'il vienne! et ma stèle i:i:nte, qu'il lise ! mes ordres précieux, qu'il écoute ! que ma stèle, rarfairelui éclaircisse Isa cause, qu'il comprenne ! que son cœur Sf* dllale en disant : Hammourabi, c'est un maître qui, comme un I>tTi\ un vrai parent, pour ses sujets se montre ! la volonté de Âlardouk son seigneur, il a fait craindre ; la gloire de Mardouk en hyiït et en bas, il a poursuivie ! le cœur de Mardouk, son srignrtjp, il a délecté î et le bien-être des hommes pour jamais, il i\ îiroruré! et la contrée, il a bien gouvernée !...Hammourabi» ruî de justice, à qui Samas la rectitude a octroyée, moi-même î mes Aolontés sont nobles! » [trad. Scheil, 417-123, op. laud.]. Puis vient une longue malédiction contre celui qui oserait les enfreindre : « fût-il roi, seigneur, patési, ou personnage de grand renom, que El, le grand, le père des dieux, qui a décrété mon lè^'ne, la splendeur de la royauté lui retire I » [p. 424].

Ce droit « est celui d'une société déjà vieillie, où le pouvoir central a brisé depuis longtemps toute velléité d'indépendance féi>dal!s où les conventions écrites... règlent les plus menues trtniiiiacUDns... Le régime démocratique a prévalu, sous un naiHrt; tout-puissant... La constitution de la famille repose pre&qiie sur la monogamie... ; la polygamie n'intervient que si h\ première épouse n'a pas d'enfants... Il n'existe peut-être pas dans toute l'antiquité, sauf en Egypte, un droit aussi favorable il la femme... Le père... n'a pas sa femme in manu. Son pouvoir biir ses enfants est aussi beaucoup moindre qu'à Rome... Cl! droit se présente à nous comme un vigoureux effort de la raison pour réaliser la justice » [Lagrange. Méth. hist., 160].

.le rappelle que le Gode de Hammourabi, découvert en décenîbre 1901-janvier 1902, à Suse, sur un cylindre de diorite haui de 2«,25, et dont la circonférence mesure 1",90 à la base et l^iJ5 au sommet, comptait 282 articles environ dont il nous

l'idée de péché 89

c'est là ce qui convient à la divinité^ », lit-on dans une prière assyrienne.

On ne s'étonnera pas, dès lors, que Tidée de p^S'hé soit très vivante en Babylonie : plus saint Thomme conçoit Dieu, plus coupable il se sent soi-même. Les psaumes de la pénitence sont des incantations émouvantes où l'homme invoque Dieu « comme une i\ùU:^ comme une colombe, comme les roseaux gémissants, comme une vache sauvage ; les larmes sont sa mtmriture, les pleurs sa boisson, aussi longtemps qiio l,i divinité est irritée, jusqu'à ce qu'enfin elle lui dise : Paix à ton cœur. C'est dans ses rapports avec sa famille, dans les actes de la vie journalière, dans Tomission d'actes de bienfaisance ou de miséricorde, dans Tomission de cérémonies religieuses, que Toiant recherche la cause de sa peine, et c'est avec la plus profonde soumission qu'il présente sa prière; ses péchés sont nombreux et il y en a de cachés qu il

manque 31. C'est le Gode civil et criminel de la ChaUiV vers l'an 2050 avant Jésus-Christ; [il est certain que la piupj^irl di! ses dispositions sont beaucoup plus anciennes]. Aucun ordre systématique ; on y trouve : 4-4, peines contre les sorciers, les témoins corrompus, les juges prévaricateurs; 5-25, les voUnirs ; 26-41, condition des officiers et des serviteurs du roi ; iitt?» condition des cultivateurs (champs, vergers); 100-111, comliiîon des négociants (débits de boissons) ; 112-127, dettes et dépfiis \ 128-191, organisation de la famille (mariage, dot, succession, adoption); 192-214, coups et blessures; 215-240 situation des médecins, architectes et bateliers; 241-282, condition dos Iravailleurs agricoles [Dareste. Nouvelle revue histonque de '(toiL 1903, 1].

* K. 7897 [Beitràge zur Assyriologie, V, d'après Revue Biàli^^ue, 1906, 657].

îîrnnre* ». Il est juste d'ajouter que l'occasion de ces îrihilimtcs prières n'est jamais que la maladie, et que Iv p;^rdon qu'on implore ne se distingue guère de la j^niTrison. Les tendances morales de cette pensée religieuse n'en sont pas moins très remarquables^ : est-ce fjuc les psaumes hébreux ne sont pas, souvent aussi, en rapport avec une maladie du fidèle, ou avec un

* Jj remias, op. laud., 151. — Cf. Zimmcrn. Babylonische Btiss- ^tmimen, 1885 ; Dhorme. Choix de textes religieux assyro-babyloiiieti^ Paris, 1906.

- 1 Ta près la légende chaldéenne [Gilgamès, XI» tablette. — Hniilli The élèvent h Tablel of the Izdubar Legend (Transactions nf À U. S. m, 534-567) ; Lenormant. Origines de Vhistoire, V (ISSij), 601; Jensen. Kosmologie der Dabylonier, 365; Maspéroiti.^foire, 1,566], un déluge est survenu 691.200 ans après la créa^ liiin iiu monde : m les hommes devenaient méchants: ils per- (iniciit l'habitude d'offrir des sacrifices aux dieux, et les dieux, iîidi;,riiis justement de cette négligence, résolurent de se vcn- ^v\\ Il Le roi de Shourippak, Ut-napishtim est sauvé seul, grâce i\ kl protection d'Ea, le dieu des eaux, lequel l'avertit de se tnri-iriiire un navire et d'y embarquer avea lui « toute se- Mu'iM e de vie ». Le déluge dure six jours et six nuits ; le seplîriur jour, le navire s'arrête sur le mont Nasir, et Ut-napishtim siiH, nffre un sacrifice aux dieux qui accourent, enchantés, u n^nillant l'odeur excellente ». Ishtar surtout est heureuse que I Immanité n'ait pas péri toute : mais Bel est furieux contre Iv,} [ r*est Bel, l'auteur du déluge. Ea se défend : « Le pécheur, l'rnd^-le responsable de son péché ; le criminel, rends-le responjîtibln de son crime,... mais ne retranche pas tout,... ne noie pas IcMit V w A la fin, Bel se calme, et confère même la nature divine ^111 pi'olégé de Ea. — « Par son fond, le mylhe du déluge n'est pa=s Faillis rapport avec la cosmogonie; mais jusqu'à présent, on i[\\ [Hi donner de ce rapport que des explications fort incer- (,Mii( s Cf. Gunkel. Genesis^ 70 » [Loisy. Revue d histoire et de UtfvrftUire religieuses, lUOl, 373. n.].

■ Ho\v*i' l'individualisnie des conceptions morales cl juridiques qui s'expriment tcj, 4i lignes n'y viendra que beaucoup plus tard.

LE PROBLÈIIE DU MAL ^t

danger qu'il court^? Les Babyloniens, commr h s nlnifs, voient dans la souffrance et la misère les conë(M|uriircï5 d'une faute. Les dieux « veillent aux lois nnav^» s qu'ils ont établies ; ils sont les juges favoruLI**s h ijui accomplit leurs volontés, terribles à qui les ridYt'inl fK Ils noient la terre sous.un déluge universel \hniv imiimi' les hommes de leur crimes. Us « châtient 1 nmlssioii des prescriptions rituelles... ; ils veillent... aviv \rs iuq>ports moraux avec le prochain; Tinjustico ri l fi>|>ocrisie les irritent autant que les violencL^is ï^risnl'union de la famille est un crime particulii*rrtTiLîil grave (à leurs yeux)... Seule l'expiation peuttKinurtn'i" (leur colère). La vie et la mort sont entre leurs rn;ii[is,,, Les rois... demandent leur protection... Il rvi^nv ilnuî^ la vie babylonienne un sentiment profond rlr ilrpi^Jidance absolue et de résignation ^ ».

* 6, 3, 6 et 38 (de l'époque perse d'après Briggs ol Aîiimiili^'

* Jeremias. op. laud., 152. — Morgcnslern [The dothnit' f^ >ihi in Ihe bahylonian religion, 1905] ramène à une impiniHi' riJiH'IU* l'idée du péché. Un texte donnera une idée prérî-^r' de irilr situation religieuse et morale. Je choisis le psaumr iiriUiilr \v Juste souffrant. « A peine suis-je arrivé à la vie qo< filvju ]i\\ franchi le temps fixé, ^je me suis retourné : tv*\ \\' iiimL encore le mal! — - Mon oppression s'est augmentéf^, ji^ iMii ji;<s trouvé mon droit l — J'ai crié vers mon dieu et il n'n |)l^^ inmi^ tré sa face, — j'ai invoqué ma déesse, sa tête ne sr \\\v îmnhc pas! — Le devin par la divination n'a pas fixé rii^'iHi, — d l'enchanteur par un sacrifice n'a pas fait briller mnn juuH*nn.'oL — j'ai parlé au nécromant, mais il n'a pas ouvert mnn riiirinîoment, — le magicien par les manipulations magittin s ts si \i{\^ déliélacolèredontjesuisl'objet. — Quels événemcnlHi|iv»'(sd;in'^ le monde ! —J'ai regardé derrière : le malheur est ;> rnifc ;>in(rsuite. — Comme si à mon dieu je n'avais pas offert J^^ ^YHin-irM'M

92 LES RELIGIONS SEMITIQUES

Le culte des religions sémitiques reflète leur nature holérogène : la situation des prêtres, la liturgie des

rè;;ulier, — et comme si dans le repas ma déesse n'était pas appelée, — comme si ma face ne s'inclinait pas et que mon adora lion n'était pas vue, comme celui dans la bouche duquel ont cessé les prières, la supplication— ... ! — Quant à moi, j'ai songé à la prière, à la supplication, — la prière était ma méditation, ly sacriOce était ma loi ; — le jour où l'on honorait les dieux êtiiit Ea joie de mon cœur, — le jour où l'on suivait la déesse, cùtail mon gain, ma richesse, — la prière du roi c'était ma joie, — (H sa musique, c'était pour mon agrément! — J*appris à mon pays à garder le nom du dieu, — j'enseignai à mes gens à hoimrer la déesse. — Les louanges du roi, je les ai fait parvenir au plus haut point, — et la vénération pour le roi, j'en ai instruit li; ppuple. — Certes, je sais que près du dieu ces choses sont en ffvvnur I — Ce que de soi-même on juge bon, pour le dieu c'est une chose honteuse, — ce que quelqu*un retient en son cœur, vjs-à-vis de son dieu c'est chose bonne. — Qui donc peut étudier le d*issein des dieux dans le ciel ? — Le conseil du dieu, quel être (?) irargile le comprendra ? — Gomment des humains apprendront-ils la voie d'un dieu? — Celui qui le soir était en vie, il est mort le mil lin suivant, —■ soudain il s'est trouvé angoissé, rapidement il a v.\è mis en pièces, — à l'instant il chantait, il faisait de la musique, — en un moment le voilà qui crie comme un hurleur! — ... ^11 m'a frappé du fouet et il n'y avait pas de fm ; — d'un bftton il m'a percé, la pointe en était forte. — Tout le jour le persécuteur me poursuit, — à l'arrivée de la nuit il ne me laisse pas respirer un instant. — A force d'agitations, mes nerfs sont dénoués, — mes forces physiques sont déprimées. — ... Mes muscles iTialades ont mis le magicien à la torture, — et par les présages ([Ml m'arrivent le devin a été égaré. — L'incantateur n'a pas érliiirci l'état de ma maladie, — et le devin n'a pas mis fin à mon infirmité ! — Mon dieu n'est pas venu à l'aide, il n'a pas pris ma main, — ma déesse n'a pas eu pitié de moi, elle n'a pas marché à mon côté. — La tombe est ouverte, on a pris possession de mon habitation (?) — sans que je sois mort. La lamen-

Page 1