LA LITURGIE DES MORTS
Non moins que les vivants, peut-être môme davantage, les morts ont besoin du secours des dioiix, rL de* leurs parents restés en vie. Les Sémites croii'nt que les hommes ne meurent pas tout à fait : 1 anis^ ^^urvit, quoique bien déchue, toujours associée à une runhn* do corps. Ce n'est pas à dire qu'elle soit immatérit'Il! ; Imil au contraire, elle mange et elle boit; et ce n'rst \k\s k dire, encore, qu'elle soit immortelle : tout au ^'nnlraîn^ elle est exposée à périr. Mais elle est distiiK te du cadavre et dans une certaine mesure indépeudaiilr rte lui. Les Babyloniens la conçoivent peut-ôtn^ rniintie une espèce de démons, ekimmu^.
Les âmes vivent sous terre : leur domaine cirt ;ippelé Scheol par les Hébreux, Arallu ou Kigallu par les lialiyloniens. On y pénètre par sept portes qui nunvHpondent à sept enceintes; on y vit dans une m.'Ms^.ni <lo poussière; on n'y voit pas clair; on y obsorvt* une législation particulière ; on y obéit à un dieu - dmjt il CHi essentiel de posséder la faveur ; il est essentii I i*jifiïm
* On s'est trompé en affirmant que les Sémites ne coniini.-^-iMii^nl pas une seconde vie [Renan : Histoire du peuple iVhiu^L 1. K^H» passim] ou qu'ils divinisaient tous les morts [Schvvîilly : f,ffnîn nach dem Tod]. Il est vrai, pourtant, que certains nuni^ iJhislii'j^ étaient divinisés, tels le patesi Gudea et le légendain* L'l-N;ipishtim. Mais ce n'étaient que des cas exceptionnels : la mulfitude des hommes descendait au sombre et trislo i^viuiiriG [.ïercmias : Die babylonisch-assyrischen Vorslellungen ftitn Lr^itui nach dem Tode, 1893). — Lagrange ; op. laud., 271. L«^ iiiiimt-ni, de la mort de chacun est fixé sur les tablettes du dri^lJn ; Ws dieux seuls peuvent le connaître.
* Nergal, chez les Babyloniens ; Melek, chez les Ph/'niiiiTiii^
d'avoir de quoi manger et boire : la tablette de l'Hadès * l'indique avec évidence ; des monstres accroupis empêchent de remonter 2.
Les âmes des morts sont menacées de deux périls : c'est dire qu'elles ont deux besoins, et que leur culte s'exprimera de deux manières. On doit d'abord donner au défunt la sépulture, on doit l'enterrer. Les Ghaldéens commencent par l'enfermer dans une gaine d'argile , qu'ils brûlent aussitôt; mais ils finissent par enterrer immédiatement les débris humains, comme les autres Sémites. Jamais aucun peuple sémitique n'a cherché à prolonger l'existence du corps. Il suffît qu'il soit caché sous la terre, et que nul ne l'y dérange jamais. Ainsi
* Trouvée par Péretié, publiée par Clermont-Ganneau [Revue archéologique y XXXVIII (1879), pi. XXV] et Scheil [Recueil de travaux, XX, n»» 1 et 2], expliquée par Maspéro: Histoire, I, 684. Lagrange accepte l'explication de Maspéro. « L'idée générale est de placer le défunt sous la protection des dieux ». On y voit également figurer les offrandes des parents.
L'idée que la protection des dieux importe aux morts est peutêtre en rapport avec le nom de Rephaïm que leur donnent parfois les Phéniciens et les Hébreux. D'après Duhm, les Rephaïm étaient primitivement les géants vaincus par Dieu et précipités par lui dans l'enfer; ils ont été peu à peu considérés comme des divinités secondaires du royaume souterrain.
* Dhorme, 321-327 ; voir aussi du môme Le séjour des morts chez les Babyloniens et les Hébreux [Revue Biblique, 1007^59]. Chacun des dieux a un filet avec lequel il capte les âmes. Les gardiens des portes sont Namtaru, dieu de la peste; Rabisu l'accroupi, « l'impitoyable ». L'épouse du dieu s'appelle, à Babylone, Er^skigal ; son messager Namtaru ; ses justiciers les Anounnakis. Les princes, les rois, les héros conservent leur situation privilégiée. Le mort que les siens oublient revient l.cs tourmenter, et même sucer leur sang : a l'image du vampire est toute babylonienne ».
BESOINS DES MORTS |l^1
l'âme, qui est dans le sang, sera à jamais fixée et ne :-* va pas un danger pour les hommes ; ainsi, le défunt pann a aisément recevoir de ses descendants les alimènLs ijiii lui sont nécessaires et qui ne peuvent lui parvenir <|ih' par l'intermédiaire du tombeau; ainsi, surtout, I.imh' sera introduite, parlecorpset avec lui, dans les régir m»,souterraines où elle doit désormais vivre. Autrennul comment y aurait-elle accès ? Si elle n'y a pas ar< i >. que deviendra-t-elle ? Seuls, les morts tombés btjr lu champ de bataille sont privilégiés : ils ont des liu pour se coucher et de l'eau pure pour se désaltén i\
Et que deviendra-t-elle encore, si on ne la noiif ni pas ? De là, les offrandes que les parents vivants fiiftl aux parents morts. De là, la demande que Panam^nou adresse à ses héritiers : au moment du sacritice, ([!► ih fassent mémoire de son nom et prient Hadad de garU<ger avec lui les aliments apportés.
Parfois d'autres croyances se font jour. L'âme tiw défunt doit être jugée, et jugée d'après ses mériti'?^ i Oilgamcs est juge des morts; certains noms profir^-r expriment l'espérance de voir Samas, et d'obtenir i-vl \v « récompense » [Samas-lùmur; Lûmur-gimil-SamiMt 1 Ce qui est plus fréquent, en Babylonie surtout, f <»^l. l'idée de la résurrection. Un jour viendra où l'/iMir quittera >le triste et sombre royaume de Nergal ! Ui^ Ghaldéen aime « à invoquer son dieu comme r. lui qui ressuscite les morts h).
' Cf. le mythe d'ishtar et de Tammouz, et, peut-Otie, Taihiv tle
Soit qu'il recoure à l'exorciste, prêtre officiel, soit qu'il s'adresse au sorcier, prêtre proscrit, le Ghaldéen croit de tout son cœur à l'efficacité de la magie ; il croit qu'il peut contraindre les puissances surnaturelles.
La magie que pratique le sorcier est certainement la plus ancienne ; son objet est d'enchaîner ces mille dumons invisibles qui peuplent l'air et qu'on craint si fort. Ses procédés reposent surles deux principes qu'on a dits * : on emploie des talismans et des amulettes, on pratique l'envoûtement ; on recourt souvent aux rites dtj combustion et aux libations.
La magie officielle est née sans doute du désir de HU|îplanter la sorcellerie : elle a exactement le môme objet, elle use le plus souvent des mêmes procédés. Pourtant, la magie officielle est moins contraignante t[ije sa rivale et son aînée : l'exorciste n'obtient la vji toire qu'en recourant aux dieux; c'est à sa prière (|uils accordent le charme efficace. Ces dieux sont Samas ou Sin ou Ishtar ; ce sont, surtout, Ea, Mar- ^loiik et Gibil. Ea est le grand magicien qui sait tous trs secrets; il les communique hbéralement à son fils Mardouk^ et le délègue à sa place; Gibil est le feu,
viiv — Sur tout ceci, cf. les longs développements de Lagrange : op, îaud. 269-296.
' Voir supra p. 62.
" Parfois Nabou, le dieu de Borsippa proche Babylone, le dieu \\r^ prêtres et de l'écriture et des formules magiques, remplace Mîirdouk. Nabou rappelle assez bien l'égyptien Thot. — Dans le poiMme do la création, Mardouk use de formules magiques.
L APPORT DES SUMERIENS 103
le destructeur des impuretés dangereuses qui recourt naïvement à Mardouk lorsqu'il est lui-même impuissant. Cette magie ofticielle est relativement récente : peutêtre ne remonte-t-elle pas plus haut que le temps de Gudéa* ou de Sargon. Ce qui est sûr, c'est que les temples n'ont pas de rapport avec elle ; que nos textes des incantations sont assez modt*nii's et qu'on y discerne, sans trop de peine, des hymnes liturgiques tout à fait indépendants des cro\ unceiii i'I des conceptions magiques-.
Quel a été le développement de chacun iWa trois éléments qui constituent les religions sôinitiqiius ? Quelle a été l'inlluence de chacun d'eux sur 1 euycmbte de la vie religieuse, parmi les différents peuplt^i?, ;mix différentes époques de leur histoire ? Il est aujourd hui impossible de répondre à cesquestions. — Voici et' f|uo Ton entrevoit de l'évolution religieuse des Cliiihléu- Assyriens.
Il est possible, — certains savants disent : il est très vraisemblable — que les Chaldéens dérivent de deux peuples confondus l'un avec l'autre : un peuple sémitique, un peuple non-sémitique qu'on appelle smnè-
« Vers 3000.
* Cf. Jeremias : op. laud. 161-162, 150-153; Fossey : La fntii^te assyrienne 1902: et Ilastings, III, 208.
rien ^ La religion des Sumériens était caractérisée, peut-être, par l'importance des démons. On expliquerait ainsi que les démons soient beaucoup plus nombreux et beaucoup plus influents chez les Babyloniens et les Assyriens que chez les autres Sémites. On expliquerait encore par là cette hostilité de l'exorciste contre le sorcieri cette duahté de la tradition magique qui semble bien attestée.
Quel a été l'apport religieux des Sémites ? Les traditions monothéistes sont-elles leur fait; — etla conceptiuji du dieu local, appropriation du Dieu suprême; — vi l'importance rehgieuse des astres, images des divers dieux locaux ? Il n'est pas tout à fait impossible. L'hyputJiese expliquerait avec quelque vraisemblance ce qno nous croyons aujourd'hui savoir de El et de Baal ; i ilc rendrait assez bien compte de la suprématie que le Soîeîl et la Lune ont exercée en Chaldée sur les autres (lieux et du crédit qu'y a toujours rencontré Tastrolopfie^. « La Lune note le temps, distingue les mois, conduit les années; la vie entière des cités et des hommes
' i^ur la religion sumérienne, cf. Maspéro, I, 638. — Sur les 8iiiiii>nims, cf. Weissbach : Die su^nerische Frage, 1898; Delitzch : Vie Enistehung der âltesten Schriflsystems j 897-98 ; Lehmann : Stimassumukiny Kônig von Babylonien 1892 ; Maspéro : Histoire. I, 550. L'hypothèse sumérienne vise à expliquer l'origine de ÎYvrîture cunéiforme, qui semble bien n'avoir pas été créée par des Sémites. Seul, Halévy leur en attribue l'invention.
- Ellt5 constate Tordre merveilleux du monde céleste et le met en r;.fcpport avec les événements de ce monde : ce sont les démons t\\\\ y introduisent le désordre. — Mais il est faux que la religion ijnhylonienne ait eu dés l'abord un caractère sidéral [Jeremias, itp. litud., J29].