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La langue française, dont tant de générations successives de littérateurs et de poètes ont fait un instrument si perfectionné, nous a été transmise, héritage glorieux d'autant plus cher que sa conservation a coûté plus d'efforts, comme l'âme des ancêtres, comme l'incarnation vivante de tout ce qu'ils ont été.
Les chefs-d'œuvre qu'elle a produits sont nôtres, les hautes inspirations dont elle a été rinterprète, nous nous les assimilons, elles font partie de notre être.
Quel homme cultivé peut, devant un beau spectacle de la nature, séparer ses impressions du souvenir des choses lues, souvenir très souvent inconscient et ayant par là-môme d'autant plus de charme ? Quel Canadien-Français ayant étudié dans nos collèges classiques, et par conséquent encore épris des œuvres de la première période romantique, ne récitera mentalement et presque instinctivement, devant un lac, les beaux vers de Lamartine :
Aiasi toujours poussés vers de nouveaux rivages, etc.
■ ia8 L'AVCNni ItV HELPLE (.ANA]>lliX-FmSÇAÏ3
■ Ou, devajil im paysaye d'automne, n'évfw i I quera « Le jeune malade » de Millevoyc... U/t ^'enne malade, à pas lents, etc.
V Oh ! la langue maiernelie, gt^iiie familier^ i H^i s'est introduit, inlîliré peu à peu dans nos Kâmes, avec les premiers balhutiements, lan-
■ gue des aïeux, combien elle l'emporte sur I tout autre idiome, acquis depuis, à i'^fje d'iiom-
■ me, ou même d'adolescent, de collégien ! F£îombien parfois un seul mot, un mot de la ■langue maternelle rappelle de souvenirs I ['Quelle force maijique et évocatrice elle ren- Iferrae, quelles associations d'idées, que d'é- I motions elle fait naître 1 A l'âge de l'enfaut, Ifllors que l'âme est un pur miroir où tout se
■ jrefléte dans une lumière si douce et si claire, B^tle a donné un nom à loutes les émotions ■ressenties, à tous les r?ves bercés, à toutes i vies illusions chéries, et ce nom conserve «ne 1 ^puissance unique, incomparable. Les langues '
■ apprises par un effort de mémoire nous appor* ll;tent des mots, des sous, des noiions d'êtres et ■de choses ; seule la langue maleruellc noua ■donne la sensation intime de la vie.
1 Au pays, dans la langue maternelle, la caul^erie a plus d'atiralt, elle est plus vivante, i welle condense plus. La parole est remplie de ] I sous-entendus qui restent des énigmes pour \ P l'étranger. Le frère qui parle à sou l'rèrc,
proi^cmcè un seul nom: Marie, Louis, Edouard, et les yeux se remplissent de larmes, les figures deviennent sérieuses, ou gaies et souriantes : Marie, c'est peut-être la sœur aimée qui est morte; Louis, c'est le frère éloigné; Edouard, c'est l'ami dont on vient d'apprendre d'heureuses nouvelles.
Il en est ainsi entre deux compatriotes ; certains noms d'endroits, d'hommes, de choses, contiennent tout un monde. Cette phrase ; « Ce vieillard était à Saint-Denis »^ ne dit rien à l'étranger; mais quels souvenirs elle évoque dans l'âme d'un Canadien-français ! Elle dit : Ce vieillard était brave et fier, il n'a pas voulu qu'on l'opprimât dans son pays, il a exposé sa vie, il a lutté pour la liberté en iSSy.
On a déjà dit bien souvent que la langue française est la langue policée par excellence, la langue de la diplomatie, des salons de l'aristocratie. Je ne le répéterai pas.
Chez l'étranger qui sait s'en servir, elle équivaut à un brevet de distinction et de haute éducation. Elle contient en germe toute cette politesse élégante, cette science du bien vivre, cette douce philosophie de la gaieté, cette sociabilité parfaite, qui distinguent la nation française des autres nations. « U/te certaine lourdeur^ disait un célèbre publiciste
l3o L* AVENIR DU PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS
anglais (i), pèse sur toutes les langues d^o^ n'gine germanique. Ces langues^ au lieu d^avoir été améliorées et af/inées par les soins constants d'esprits attentifs, ont été habituel-lement employées d'une manière obtuse et brutale. Il en a été tout autrement depuis des siècles, cites: le Gaulois léger et beau diseur. Prenec une plume dont vient de se servir un bon calligraphe, et pendant un instant il vous semblera que vous écrivez mieux vous-même. Une langue dont se sert depuis long-temps une société à l'esprit délicat et critique est un trésor de plaisirs esthétiques ».
Tout cela nous est, certes, un sujet de fierté; mais notre langue maternelle ne devrait pas nous ôtre moins chère, quand elle n'aurait pas CCS qualités d'élégance, d'harmonie, de clarté qui l'ont mise à la mode. Elle a pour nous des charmes qu'elle ne peut avoir pour d'autres; elle contient des trésors que seuls nous pouvons apprécier.
I. A certain clumsiness pcrvades ail tongucs of german orifjin. Instead of the language having been sUarpened and improvcd by the constant keenness of attentive minds, it lias been Iiabitually used obtuscly and crudely. Light loquacious Gaul bas, for âges, been the contrast. If you take up a pen just used by a good writer, for a moment you seem to Write rather well. A language long employed by a délicate and crilical socicly is a treasure of dexterous felicities.
(W. BagehoL Essaij on Déranger).
GAICABIEN^FILANÇAIS l3l '^T!
On aurait tort de croire que tout est dit, .quand on a cessé de parler la langue de ses pères pour en adopter une autre. « Lorsqu'un peuple change de langue^ dit encore Fichte{i) ceux de ses citoyens qui les premiers accomplissent cette transformation^ sont semblables à des hommes qui retombent dans r enfance. » La langue que ce peuple adopte lui apporte des noms de choses, de qualités, de rapports entre ces choses et ces qualités ; c'est un instrument dont il apprend à se servir, ce n'est pas une nouvelle âme qu'il acquiert, une âme dont les profondeurs sont remplies de souvenirs mystérieux et charmants. S'il n'y avait en nous que des besoins matériels à satisfaire, le mal ne serait pas grand, les enfants des Canadiens-français pourraient cesser de parler la langue.de leurs pères, et à la seconde génération d'anglicisés ou d'américanisés, une transformation radicale aurait été accomplie par une simple substitution de sons ; une insignifiante question de vocables aurait été résolue,