‹ L'avenir du peuple canadien-françaisChapitre 39 sur 61 · I. Saint Marc Girardin, cite par Myr Dupanloup · texte numérisé non relu

I. Saint Marc Girardin, cite par Myr Dupanloup

une expérience non scientifique. Ces connaissances ne reposent sur aucune loi reconnue, et si leur application, en raison de causes étrangères, cessait de donner les résultats attendus, on en conclurait probablement que ces résultats avaient été dans le passé dus à un simple liasard. Ni un ayriculteur riche et dévoué à son pays, ni même un professeur d'afjriculture quelconque ne saurait faire les expériences nécessaires, il faut un savant connaissant à fonds la (jénéalo(jie, la physique, la chimie, l'histoire naturelle, et tous les multiples phénomènes de la croissance des plantes, de leur nutrition, etc.

Or, cette science nous ne pouvons pas la demander î\ des auteurs étran(jers ; les conditions climatériques, biolocjiques et (|éolo(jiques spéciales de notre pays exigent des expériences faites chez nous.

L'arjriculture a fait, au Canada, des progrès assez sensibles, depuis quelques années. Nos compatriotes anglais ont créé dans leurs universilés un bon nombre de chaires pour les sciences appliquées ; nous sommes restés en arrière.

La culture des sciences n'est pas cette étude aride qu'imaginent les profanes. Celui qui arrache à la nature ses secrets éprouve toutes les joies de l'explorateur qui, à mesure qu'il

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s'avance, aperçoit des terres nouvelles, salue des horizons nouveaux.

Le géologue, le naturaliste, le paléontologiste font revivre les siècles envolés : Les couches sédimentaires du sol, les dépôts stratifiés des montagnes, les végétations mortes qui ont servi à leur exhaussement, les coquillages, les couches de sable marin que les eaux y ont laissés leur racontent les révolutions qui ont agité le globe, leur disent Tâge de ces montagnes, les mystères des mondes enfouis et des formes disparues, et les croissances diverses des merveilles que nous admirons. Ils assistent aux grandes migrations de faunes et de flores, aux changements de climats et de configurations géographiques. Ils suivent les traces des alluvions des mers et des fleuves, avant la grande poussée végétale qui a couronné nos cimes et nos vallées de ces bois sombres que l'Indien plus tard devait faire tressaillir de son cri de guerre.

Chaque point du globe a son histoire. Si ce travail mystérieux des Ages intéresse le savant, ne doit-il pas aussi intéresser le patriote, lorsqu'il s'agit du sol que nous halâtons et que nos pères ont conquis ?

Notre âme, connue notre regard, aime les horizons lointains, les abîmes profonds, les au-delà insondal)lcs. Quelquefois je me prends

■ sfiS l'avenir Dl." PEL'PLE CANADIEN-FRANÇAIS fl

m à reijretler que la nuit n'ait pas présidé àl I noire L'ulréc en Amérique, que le passé dâV I nnlre race sur ce sol qui nous est cher, n'ein-<il I tirasse pas des milliers d'années et qu'il ne^ I flotte pas quelque étranye mjstére de beaut£^

■ ou d'iiorretir dans les plis obscurs de sobn K voile. L'ima(|iiiation a bienltït pénétré les trois*!

■ siècles qui se sont écoulés depuis l'arrivée deft'V I premiers navires transportant des colons dan»^ I le (jolfe Saint-Laurenl. Elle a embrassé en uâ'm I instant l'épopée tjlorieuBe dont nos pères furent' j m les héros, mais elle voudrait encore aller plus 1 ■' loin, remonter plus haut vers le passé infini, 1

■ en évoquant toujours sur son passaije des ]

■ âmes d'ancêtres, d'ancêtres qui auraient vécu, I H aimé, combattu et souffert dans la patrie. Il 1 I me semble que du haut de quelque dolmeul I primitir, piés de quelque tombe inconnue, de I B quelque ruine enlbuie qui me parlerait d'uni

■ passé de raille années , mon pays me serait 1 K encore plus cher et serait plus à moi.

m ' Celui qui nous racontera l'histoire de notre -y

■ sol, qui évoquera pour nous la vision deSj I temps préliistoriques, avec leurs vétjétaux I

■ géants, leurs fleurs monstres, leurs mers de I

■ ))lace, qui fera entrer notre esprit plus profon-*!

■ dément dans le passé, nous attachera davan-^S B ta<je à ce sol canadien qiù est ui^tre ; car notre I B prise de possession s'étendra à travers les âges. M

Ce qui marque Tagrandissement de l'esprit humain, c'est cette faculté d'accroître ses jouissances dans le passé et dans l'avenir, d'unir par la pensée les trois termes de la durée, de rendre présent par la reconstitution et l'anticipation ce qui a été et ce qui sera. L'animal inférieur ne voit que le présent, ne jouit que du présent. L'homme sans culture n'occupe guère dans le temps que les cinquante ou soixante années que la Providence lui a dévolues; cependant il a de vagues aspirations vers le lointain, l'au-delà, l'infini; et ces aspirations, les religions ont toujours tendu à les satisfaire. Le savant seul s'empare des mondes disparus et prévoit, dans une certaine mesure, les mondes à venir.

Toutes les jouissances de l'esprit ne sontelles pas faites principalement d'anticipations et de souvenirs? out-clles une réalité dans le présent? Les émotions de l'art, de la musique, de la peinture, de la poésie, ne consistentelles pas surtout en ce qu'elles entrahient notre âme au loin, dans un monde imaginaire qui peut être le passé ou l'avenir, mais qui n'est jamais le présent? Les conquêtes de la science, lors même qu'elles ne peuvent, en apparence, amener aucun résultat pratique, sont utiles à l'homme, car elles ouvrent son horizon et élargissent son esprit. Elles le ren-

dent meilleur, plus tolérant, plus généreux, en diminuant en lui cet instinct éyoïste qui veut tout rapporter à un (jain actuel. En lui révélant des richesses qu'il ignorait, elles rendent moins al solu son attachement aux biens palpables et tangibles.

Oh ! toutes ces végétations, ces splendeurs, cette faune, cette flore dont on nous raconte les merveilles et qui ont existé alors que Fhomme n'était pas là! Ne nous semble-t-il pas, à nous, rois de la création, que la nature nous doit des arrérages de servitude, et que tout ce qui s'est ainsi perdu dans le grand tout est un vol qu'on nous a fait ?

Le géologue, le paléontologiste, le naturaliste révèlent à notre inia;)ination ce que notre œil ne verra jamais. Leur œuvre, si aride qu'elle paraisse, au premier abord, est pleine de poésie; ils éprouvent toutes les jouissances du touriste, sans être soumis aux ennuis inséparables du voyage.

L'astronomie également étend le domaine de riiomme dans rhifini. Elle augmente sa possess.on de ces biens dont on ne jouit que par le rcjjard et par la pensée. L'œil du pauvre qui sait et comprend peut se reposer sur les richesses des cieux étoiles, avec plus 'de bonheur que n'en éprouvera le riche, en contemplant les merveilles de ses palais et de ses

parcs. « // me semble^ dit r Initiée, dans une œuvre de Camille Flammarion (1), // me semble que ma vie ne date que du jour où fai connu Pastroncmie, Je n^en sais pas beaucdup, mais je me vois dans l'univers. Jusqu'alors j'étais aveugle^ j'habitais un pays dont je ne savais même pas le nom. Maintenant je sais où je suis ; je sens la terre m' emporter dans le ciel. »

Mais revenons pour une dernière fois à « riiomme pratique », car je sens combien tout ce que j'écris ici doit lui paraître ridicule. « Vous voulez, me dit-il, que des peintres et « des romanciers s'inspirent de notre histoire, « que des savants pratiquent des fouilles dans « notre sol, afin de nous raconter ses transie formations, que des liotanistes fassent le « recensement de nos plantes, que des astro- € nomes comptent les étoiles. Je ne m'y « oppose pas, c'est alTaire à eux. Mais que « nous fassions des sacrifices d'arqent, que « nous payions des professeurs d'université, « afin qu'un jour, un certain r.omhre de jeu- « nés (jens puissent s'élever à des contempla- « tions plus ou moins poétiques, selon Tex- « pression des (jens du métier; qu'ils puissent « raconter en prose ou en vers que nous ne

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