‹ L'avenir du peuple canadien-françaisChapitre 38 sur 61 · CANADIENS · texte numérisé non relu

CANADIENS

« Admettes qtis dans la nature la beauté est utiles qtie la fleur se pare de ses couleurs pour attirer les insectes qui servent à la Jéconder ; j'étends cela à l'art humain et j'incline à penser qu'il est, lui aussif plus utile qu'il ne vous semble aîijourd'hui. Vous verreg qtis le beau n'est pas seulement une décoration. Il est le plus souvent une cause de durée pour un peuple.

Telle nation se couvre des plus belles couleurs de la poésie^ de la peinture^ de la

parole ' humaine , à quoi bon ?

' diies'voici ; on pourrait se

passer de poètes. Dites aussi

qu'on pourrait se passer de

fleurs, de rayons et de ces

essaims qui propagent la vie,

(Edgard Quinet : L'esprit nouveau).

« Ces climats que les orages et les brouillards disputent tour à tour atcx aurores bo^ réaies y à la sérénité, ou gla^ ciale, eu brûlante ; ce pays qui possède une triple gloire ; la sienne, celle de son ancienne fondatrice, avec la gloire des tribus aborigènes, n'inspire^ rait pas des poètes, quand les échos des forêts vierges répètent toutes les sortes de chants, la bu lia de écossaise et gaU loise, la complainte huronne, le lai irlandais et la romance française 1

(Lebrun : Tableau des deux Canadas. Ouvrage publié en i832).

Le poète, le romancier, le peintre, le musicien, le sculpteur n'apportent pas seulement au monde un certain contingent de jouissances esthétiques, ils évoquent dans le passé les gloires de la race à laquelle ils appartiennent, ils ressuscitent ses héros et les imposent à l'admiration du monde : le poète par ses

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chants, le peintre par ses tableaux, le sculpteur par ses statues. Ils donnent une voix harmonieuse aux légendes, fixent sur la toile, ou éternisent dans le bronze et le marbre les grandes actions, les gestes inspirés par une pensée sublime.

L'histoire des petits peuples surtout a besoin de ces hérauts, car elle reste nécessairement une histoire locale, tant que ses fastes ne peuvent briller au dehors, au milieu du ràvonnement des chefs-d'œuvre (i).

Tout notre passé, toute l'histoire des deux derniers siècles est une source à laquelle nos poètes et nos artistes peuvent puiser abondamment ; elle est faite d'actes héroïques et de scènes pittoresques qui appellent la lyre et le pinceau. Quand nous n'aurions pas plus de dispositions artistiques que nos voisins des autres races, nous serions tenus plus étroitement qu'eux, il me semble, de cultiver les arls, car c'est à nous qu'incombe le devoir d'écrire en caractères ineffaçables pour l'avenir ce qu'ont fait les premiers pionniers de la Nouvelle France, les premiers explorateurs du conliuent américain.

I. Pour ne ciler qu'un exemple, l'iiisfoire de la libcra(ioQ de la Suisse serait-elle aussi connue sans le « Guillaume Tell » (le Schiller ?

I^O L AVEMK DL PEL PLE CANADrE>"-FRA.\ÇAIS 1

11 me semble avoir lu, daus un auteur ancien, J tquc certaines villes de la Grèce professaient ] Lcette croyauce nai've et poétique qu'une muse ■ venait s'asseoir sur la tombe des héros et pieutrer sur leurs cendres jusqu'à ce qu'un poète l'OU un artiste vtnt donner à la mémoire du J L.mort un autre gardien pour l'éturnilé, Les I Umuses qui pleuraient ainsi sur notre sol n'ont j

tas toutes été relevées de leur pieux devoir, l'Jbieu que des poètes et des historiens aient j |'«auvé de l'oubli la plupart des mémoires qui ] Idoivent nous être chères. Beaucoup encore [reste à faire. I

Pour l'artiste, toutes les manifestations de la Brie ont aujourd'liui, leur intérêt, leur beauté, V^ur côté pittoresque. L'esthétique moderne

.u 'a plus les limites étroites d'autrefois, Cepen- '.

^(ant celui qui voudra rester fidèle à l'idéal |

Kunique du passé : l'idéal de la beauté, de la j

"crtu et de la force, aura toujours choisi /a |

mnneilleure part. Chaque fois que l'art s'est mis I

^Att service de la vie mesquine, intéressée, j

envolée, sans rien de ce que Fichte \

appelle « l'idée divine » il n'a produit qu'une |

■■impression passayère. |

Pour répéter une vérité très banale, il n'y a \

de réellement grand, que l'homme agissant J

sous l'impulsion d'un noble sentiment, d'une 1

1 jWnsée d'héroi'snie, de dévouement et de j

l'avenir du peuple GANADIEX-FRANÇAIS 2^9

sacrifice ; Fart n'élève les âmes que par la représentation de la grandeur et de la beauté.

Où l'artiste cherchera-t-il Tinspiration dans notre Amérique ? La nature est éternellement belle, mais que lui offrira la vie ? L'activité industrielle, les ruches de travailleurs, les homes confortables, les étalages de marchandises avec les pairons corrects et les commis avenants. Business ! Business ! Voilà, disait un chroniqueur parisien, les mots que Ton gravera sur les frises des Parthénons futurs. Le chemin qui conduit vers l'avenir passe en ce siècle, et surtout sur ce continent, à travers un territoire sans cachet, sans caractère, au point de vue de l'art, et sans beauté.

L'artiste canadien-français n'aura qu'à feuilleter les annales de notre passé pour y trouver l'inspiration qui fait éclore les oeuvres grandes et durables.

Bien souvent, songeant aux scènes d'autrefois, auxjours héroïques de la Nouvelle France, je me prends à regretter de ne pas être peintre. A mesure que les visions évoquées acquièrent plus de consistance dans mon esprit et se dégagent des brouillards du rôve, elles se groupent sous des couleurs lumineuses, elles se condensent sur des espaces étroits, elles

s'immobilisent dans un doux rayonnement et ce sont finalement des tableaux que j'évoque • des tableaux qui pourraent être l'ornement d'un musée national où, comme dans une autre galerie de Versailles, notre jeunesse irait réchauffer son amour de la patrie.

Je n'ai pas la prétention de dicter de sujets de tableaux à nos jeunes peintres, je ne puis m'empêcher de leur signaler, cependant, quelques-uns de ceux qui hantent le plus souvent ma pensée :

Le premier défricheur canadien.

Vers 1620. A quelque distance du rocher de Québec que couronne un petit fort de palissades, une haute colonne de funié^ s'élève audessus de la cime des arbres. Un beau soleil de juillet dore les flots limpides du fleuve et met des rayons sur les Hancs abrupts de la future capitale. Dans une large trouée noire qui a été pratiquée à l'entrée de la forêt, des pins et des chênes à demi calcinés jonchent le sol, tandis qu'un feu ardent consume des amas de branchages. Sur un tronc d'arbre un fusil tout armé. A quelques pas, debout, tête nue, l'air martial et fier, un homme attisant l'incendie; Le défricheur-soldat, notre ancêtre.

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M, de Frontenac et renvoyé anglais (1692).

L'envoyé de Sir William Phipps, qui vient assiérjer Québec, est amené, les yeux bandés, dans la salle où se tient M. de Frontenac, le gouverneur, avec ses officiers. Dès que son bandeau lui est enlevé, il remet au gouverneur la lettre de son commandant.

« Cette lettre^ dit le baron de La Hontan^ parut plus turque qu^anglaise^ et Von ne recoiiiiut point dans cette sommation^ les honaestes formalité!: que Von observe^ en pareil cas, dans notre Europe, Aussi, M. de Frotde.iac n'eut pas plutôt entendu Vinter" prétation de ce complimeut, qu'il en fut indi^gnr, et se tournant vers son capitaine de gardes, il lui commanda froidemeid de faire pla.der une pote.tce devant le port pour don-ner par/ e ment au porteur de la lettre ». ZVvêque et V intendant rrussirent cependant à amadouer le terrible gouver/ieur, « J/, de Froute.iac mit de Veau dans son vin et dit d'uu ton ferme, mais assa: rassis à V officier anglais : Allée rapporter de ma part au chef de votre piraterie, que Je Vattends de pié ferme et que je me défendrai beaucoup mieux fju^il lie m^ attaquera. Au reste, je ne connais point d'autre roi d'Angleterre que Jacques

M. second, et puisque vous éfes ses sujets révol-

■ /4f, je ne vous reijarde que comme de misé- ^trables corsaires dont je ne crains ni les for~ Wfçes, ni les menaces, mais que je souhaiterais ^pouvoir châtier comme vous /e mérites. Pour ^heomble de mépris, M. de Frontenac, Jinissant Kxa réponse, jette la lettre de l'amiral au nez Mtdu major et lui tourne le dos. » « L'infortuné W.messager, dit encore La ffonlan, tirant sa Wmontre et la portant à l'œil, eut assez de Wcourage pour demander à notre gouverneur W:9i avant que l'heure fût passée, il ne voulait Wpas le charger d'une réponse par écrit ; mais

■ M. de Frontenac se retournant et lançant sur ' B.'«0/i homme des oeillades assommantes : ■« Votre commandeur, dit-il, ne mérite pas K« que je me donne tant de peine, et je répon- B« drai à son compliment par lu bouche du B« mousquet et du canon »,

H. Notre sculpteur, M. Hébert, dans une stagne qui a été très admirée au salua des HISfaamps-Eljsées, à Paris, en 1892, a superbe- , Hnient rendu l'expression énergique, indifjnée ■et farouche de M. de Frontenac, lorsqu'il fou- \ Bdroie l'envoyé de cette fière réponse.

■ Un peintre pourrait, avec plus d'avantage, Brendre toute la scène : l'aspect de la salle, le ^gouverneur entouré de l'évéque, de l'inlendaat ' Kct de tous ses officiers, jeunes gens à la figure

énergique, toujours sur le sentier de guerre.

On sait qu'à cette époque, la colonie était réduite à toute extrémité ; le gouverneur n'avait que douze pièces de canons, manquait de munitions et de troupes. « Jamais le paySj dit Charlevoixy rC avait couru un aussi grand danger ».

Le premier coup de canon qui porta la réponse de Frontenac, abattit le pavillon de l'Amiral. « La marée i'agant fait dériver^ raconte le même historien^ quelques Canadiens allèrent le prendre à la nage, et mal^ gré le feu qu^on faisait sur eux^ l'emportèrent à la vue de toute la flotte. Il fut porté à la cathédrale où il est encore, » Cet épisode pourrait former le pendant à la scène de la réception de renvoyé anglais.

Un peintre de bataille n'aurait qu'à choisir, au cours de deux siècles, parmi les centaines de sujets dignes de l'inspirer ; depuis le premier combat auquel prend part Champlain contre les Iroquois, en 1608, jusqu'à la bataille de Chateauguay contre les Américains, en i8i3, les exploits de d'Iberville, les batailles de la Monongahéla, où parmi les vaincus se trouve Washington, alors colonel sous Braddock, de Carillon, des Plaines d'Al)raham, où nous fûmes défaits, de Sainte- Foye, etc., etc.

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La découverte du Mîssissipi.

Ici l'artiste pourrait s'inspirer de la vision si poétique de M, Fréchette. Comme ils nous apparaissent bien dans ces vers admirables, le fleuve géant et son « découvreur », Joliet.

€ Le grand fleure dormait couché dans la savane. Dans les lointains brumeux^ passaient en caravane De furouches troupeaux d'élans et de bisons. Drapé dans les rayons de Paube matinale. Le désert déployait sa splendeur virginale

Sur d'insondables horizons.

L'inconnu trônait là dans sa splendeur première, Splendide et taclieté d'ombres et de lumière. Comme un reptile immense au soleil engourdi. Le vieux Meschucébè, vierge encor de servage Déployait ses anneaux de riv.ige en rivage

Jusqaes aux golfes du midi

Joliet I Joliet ! Quel spectacle féerique^ etc.^ etc.

Le voyez-vous là-b^iSj debout comme un prophète, Le regard rayonnant d'audace s itisf.iite, La main tendue au loin vers l'occident bronzé, Prendre possession de ce domaine immense. Au nom du Dieu vivant^ au nom du roi de France, Et du monde civilisé !

A son aspect, du sein des flottantes ramures, Montait comme un concert de chtnts et de murmures ; Des vols d'oiseaux marins s'èlevuient des roseaux. Et, pour montrer la rouie à la pirogue frêle. S'enfuyaient en avant, traînant leur ombre grêle. Dans le pli lumineux des eaux.

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Du nord au sud de rAmc^rique septentruinale, partout l'explorateur, le missionnaire, le guerrier français, ont laissi^ de leur passage une trace héroïque que l'art peut faire revivre.

Ainsi cette vengeance du chevalier de Gourgues, gentilhomme catlioHque, qui. vend ses biens et emprunte de l'argent à ses amis pour aller cluttier les Espagnols qui ont traîtreusement assassiné les Huguenots français établis en Floride, n'est-elle pas admirable dans sa férocité ?

« Je ne fan ceci comme à ffespano/s, ni comme ù Ffiarfiiiers, F)iais comme à fraifre,"^^ voleurs et meurtriers, » Tels sont les écriteaux que de (îourgues attache aux cadavres des prisonniers espagnols qu'il a fait pendre aux mêmes arbres auxquels ont été pendus les IIu.ju(Miots, après avoir surpris leur fort.

« Puis cela fait et le part rast\ dit Les^ car bot, il renvoie son artillerie par eau, et quant à lui, retourne à pied, areompafjiif' de quafre-vi/tf/ts arquehuciers, a nues sur le dos et mérites allumées, suivis de quarante mari^ ni ers portant pinjues.,, et trouvant le ritemin tout rouvert d'' Indiens qui le venaient honorer de présents et de limanqes^ comme un libérateur de ttuis les paj/s V(n'si/ts. »

« Les Espagnols avaient pendu les Français, dit le même auteur, avec cet écriteau :

2rfi l'avenir du peuple caxadiex-fraxçais

« Je ne fa;/ ceci comme a Français^ mais comme à Luthériens », et il appelle Texpédition de De Gourgiies « Venireprise haute et généreuse du capitaine GourgueSy pour venger r honneur français. >

Le spectacle de ces Espa(|nols pendus devant le fort rasé dont les débris fument encore ; « les arquebuziers mèches allumées ; les mariniers portant picques ». les Indiens acclamant le justicier ; ne serait-ce pas sinistre et {jrand ?

C^est encore dans cette partie du continent américain que fut assassiné Cavelier de La Salle, dans son expédition pour découvrir le Mississipi. Le père Jésuite Leclerc raconte ainsi cette catastrophe :

« Nous estions éloignez de deux grandes fieueSj le sieur de la Salle imiuiété du retar-dément du sieur de Moranger et de ses gens dont il estait séparé depuis deux ou trois jours, dans la crainte qu'ils n'eussent été surpris par les barbares, me pria de l'accompagner, il prit e icore deux sauvages avec lui, IJura/it toute la route, il ne m'entrete- /tait que de matières de piété, de grâce et de /prédestination... Il me paraissait extraordinairement pénétré des bienfaits de Dieu à son endroit, lorsque je le vis tout à coup accablé d'une profonde tristesse dont il ignorait

lui-même la cause, il fut troublé, en sorte que je ne le connaissais plus; cette situation (Vesprit ne lui estant pas ordinaire. Je le réveillaij néannioifis de son assoupissement ^ et au bout de deux lieues, nous trouvâmes la cravate sanglante de son laquais, il s* aperçut de deux aigles qui voltigeaient sur sa teste et en même temps il découvrit de ses gens sur le bord de l'eau dont il s'approcha et leur demandant des nouvelles de son neveu, ils répondirent par paroles entrecoupées nous montrant l'endroit où nous trouverions le dit sieur, nous les suivîmes quelques pas le long de la rive jusques au lieu fatal, où deux de ces meurtriers estaient caches dans les herbes, Vun d'un côté, l'autre de Vautre, avec leurs fusils bandes ; l'un des deux manqua son coup, le second tira en même temps et porta du même coup dans la teste de M. de la Salle qui en mourut une heure après, le ig mars iGRj ».

Cette scène tragique du désert est également remplie, il me semble, d'une étrange grandeur. L'explorateur et le missionnaire, ces deux héros, arrivant, l'un offrant des consolations à l'autre, au bord d'une rivière inconnue, au fond de lointaines régions également inconnues, sous le couvert de la forêt séculaire ; ces deux aigles qui voltigent au-dessus

IRB L avenir L'V peuple CAKADIEN-FRA.NÇAIS

Hb la tête de La Salle, les deux assassios guet- HpDt leur proie... Cumliien ce scénario devrait Heoter le pinceau d'un artiste I K Les relations des Jésuites abondent en scènes nittoresques, en actes d'héroïsme sublime. Kjamais peut-^tre, dans les anuaks du monde, l'on ne vit d'exemples de la domination de la feehair par l'itme virile, semblables à ceux que nsous offrent les marlyrs des Pères Lallemand, ftcte Brébcpuf et Go^jucs, etc., etc.

t «Le Père de Bn-hœnf que vingt années de Wiravau.T-, les plus capables de faire mourir P tous les seulfmenls naturels, un caractère \^esprit d'une fermeté à l'épreuve de tout, Wvne vertu nourrie dans la vue toujours pro- WéChaine d'une mort cruelle et portés Jusqu'à m^n faire l'objet de ses va-ax les plus ardents... m « Les Iroquois connurent bien d'abord ^^u'ils auraient affaire à un homme, à qui" \,Us n'auraient pas le plaisir de voir échappei*- VVa moindre faiblesse... Ils le firent montei^ \iur an échafaud, et s'acharnèrent de telle^ Ktorte sur lui, qu'ils paraissaient hors d'eux- -mêmes de rage et de d''sespoir.

E « Cela ne l'empêchait pas de parler à ses Wbourreaux qu'il exhortait à la crainte dgj m Dieu... y> Le détail des tortures qu'on lui itiËiit P gea fait frissonner.

I Le Père Lallemand, qu'on a tourmenté eo

l'ayentr du peuple canadien-français 259

même temps sur un autre bûcher, est amené en présence du Père de Brébœuf, et « le voya.it en cet état, il dit ces paroles de Vapôtre : Nous avons été mis en spectacle au monde, aux anges et aux hommes. Le Père de Brébœuf lui répondit par une douce inclinaison de tête» »

L'art doit-il reculer devant la peinture de souffrances atroces susceptible de produire une impression à ce point navrante? Je ne sais. Il y eut un grand nombre de martyrs, dans les premiers temps de PEylise, je me demande pourquoi Tancienne école italienne qui empruntait volontiers ses sujets à Tliistoire religieuse, a si rarement demandé des inspirations au martyrologe. Ce n'est pas qu'on eût horreur de représenter le sang, la mort, les chairs déchirées ; le meurtre d'Holopherne, de Michel-Ange, et tant de tableaux de batailles nous donnent ce spectable. Il n'est pas de musée qui n'ait un saint Sébastien mourant percé par des flèches. Fra Bartholomeo, Carrache, le Pérugin, PoUaiuolo, Van-Dyck, E. Delacroix entre autres, ont traité ce sujet de main de maître. Nos martyrs n'inspirerontils pas aussi un jour quelque Delacroix canadien ?

A la vérité, les sujets sanglants sont plus communs, dans notre histoire, que les scènes

f'ano 1, AVEMB Dl l'F.rl'LE CANAtiIEN-FRANÇAIS

Kéijëres et gracieuses ; niaiï^ celles-ci sont de '

■ tous les pays, k J'aimerais voir décorant les murs de l'hôtel f de ville de notre métropole quelque yrande I toile représentant « Le marc /lé aii.x fourrures» I<|ui se tenait, chaque aimée, à Montréal, avant ; ■"la conquête : Les lonijucs ranqées de tentes eu J I icorces de bouleau, remplies d'étoffes voyan- |-les,d'articles de bimbeloterie, de colliers, d'ar- \ I jnea destinées bi séduire l'Indien ; les monceaux

P de fourrures, s'étalant avec leur chatoiement j t soyeux; peaux de dains, de castors, d'élans, I I de renards, de loups-ce rviers, de marires, de l visons, etc., etc. ; Et tout ce monde bigarré, I disparate, qui circule, pérorant, discutant, ft gesticulant : Indiens , coureurs des bois, ■icolons, officiers, soldats, commis du rjouvcr-

■ nement etc.. Indiens ivres d'eau de feu, chefs Fsolennels, missionnaires parcourant les grouipes, distribuant les paroles de paix.

I Nos paysaijistes non plus ne manqueront F pas de merveillesdignes de leur pinceau; ceux 1 que ne tentera pas le genre liéroïque pourf ront esquisser l'ombre aurorale de nos nuits [d'hiver, les immenses nappes de neige éblouis-

[ santé, crépitant aux rayons de la lune, le i I feuillage argenté des arbres couverts de frimas, j [ les sites enchanteurs des bords du Saint-Lauf rent, etc., elc. j

l\tenir du peuple canadien-français 261

Enfin nous avons, même en ce siècle, des figures qui méritent d'être immortalisées : les champions de nos libertés constitutionnelles, Papineau, Bédard, Bourdarjes, La fontaine, etc. ; les derniers de nos martyrs, ceux de 1887, Cardinal, De Lorimier, Duquette, etc. Et de nos jours ce simple, (jai et populaire héros, le défricheur patriote, Myr Labelle.

Si notre passé offre un champ si vaste aux artistes, combien plus vaste encore est celui qu'il offre aux romanciers. Notre histoire est tellement belle que ce serait mal peut-être d'en altérer le caractère par la fiction. L'œuvre du romancier devra reconstituer la vie familiale des anciens pionniers, raconter comment nos ancêtres ont quitté leur mère-patrie, quel mystère, quel chaqrin parfois cachait ce départ, quelle vision ils entrevoyaient aux champs d'outre-mer.

Les marins des bords de TAtlantique entreprenaient, sans appréhension probablement, une lonque traversée; les soldats obéissaient à leur consicjne, tous cherchaient une terre où moins d'entraves gêneraient leur liberté, mais

aôa l'avenir du peuple canadien-français

n'en est-il pas qui venaieut enfouir une douleur, ensevelir dçs illusions mortes ? De ce passé intime et obscur, rien ne nous reste. Quelquefois, en lisant les registres de Témi- (jration, on voit les noms de groupes de colons de la Rochelle, Poitiers, Nantes, et par le môme navire, un jeune homme venu seul d'une province lointaine, de Bordeaux, de Paris. Pourquoi a-t-il ainsi quitté sa province? seul?...

Les contemporains d'Homère s'enquéraient de l'histoire de chaque étranger qui venait échouer sur leurs rives, car il est une histoire pour chaque homme que les circonstances de la vie ont jeté en dehors de la sphère d'action dans laquelle* il stMnhlait destiné à évoluer. Pour chaque liomme qui quitte son pays, il est une histoire, ne serait-ce que celle de la lutte (jui se livre dans son cœur entre le connu et rinconnu, celle des alVections qu'il abandonne, des rêves qu'il avait chéris et qui s'envolent, des visions qu'il avait caressées et qui s'évaporent.

Nos romanciers futurs qui connaîtront à fond les mœurs de ce temps, qui en auront étudié avec soin les mémoires, les vieilles chroniques, pourront faire revivre l'âme ardente des ancêtres, nous dire les exploits de d'Artagnan superbes, de Portlios invincibles

L'AVENia DU PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS 203

dont les noms ont échappé à l'histoire, ou peut-être aussi de poétiques Attalas, de Renés mélanconques...

Des centaines de noms de rivières, de villes, de villages, dans Touest des États-Unis, rappellent le souvenir de nos pères : les Illinois, Détroit, Prairie du Rocher, Prairie du Chien, la Baie verte, GalIopolis,Dubuque, etc., etc. Dans chacun de ces postes si nombreux établis par les Français de Québec à la Louisiane, et où leur nom est aujourd'hui presque oublié, n'y a-t-il pas le sujet d'un roman attachant, d'une idylle touchante, de quelque récit de vie solitaire, à la Robinsoii ?

Dès que les peuples anciens ont acquis la conscience de leur vie, des poètes se sont hâtés de donner aux héros nationaux, les vertus surhumaines, la puissan(*e ma()ique, rentourarje mystérieux que leur prêtait, la croyance populaire, car le peuple ne saura jamais voir les grands hommes tels (fu'ils sont. Aujourd'luii le poème épi([ue n'est plus de mode, on éprouve moins le besoin d'attribuer aux êtres une grandeur surnaturelle ; pour les jeunes peuples de Fère moderne le roman histoiique peut remplacer Tépopée et faire aux héros ce type miréel, mi-inuiginaire, qui plaît à Tàme populaire.

L'œuvre du romancier com})lète l'œuvre de Thistorien : ce dernier raconte les luttes, les

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que, ont été les grands instruments du progrès en ce siècle ; il est du devoir de chaque peuple de contribuer à l'œuvre bienfaisante qu'elles accomplissent (i). « // ;/ a cela d^ admirable dans la science^ ce qui hier r^ était qu^iine découverte scientifique devient aujourd'hui une application utile^ si bien que la science^ en continuant sa marche vers les vérités spéculatives^ sans paraître s'occuper de leur emploi^ crée les plus utiles inventions et donne l'utile à la société à chaque pas qu'elle fait vers le vrai et le beau. »

Tant que nous manquerons de physiciens, de chimistes, de naturalistes, de botanistes, nous ne réussirons pas à tirer parti de nos terres et à instaurer dans notre pays une agriculture perfectionnée. Aussi longtemps que nous manquerons d'hommes de science qui, d'après l'élude des conditions particulières de notre climat, des quaHtés de notre sol, etc., pourront formuler des règles sur lesquelles se guideront nos agriculteurs, nous resterons fidèles à l'ancienne ro tine. Nous savons aujourd'hui d'une manière vague que certains terrains ne sont pas propres à certaines cultures, que certains engrais sont favorables à certaines plantes, mais nous l'avons appris par

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