‹ L'avenir du peuple canadien-français [microforme]Chapitre 1 sur 97 · RL À · texte numérisé non relu

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où les Français étaient peu nombreux et mal établis, ils ont disparu. Le reste s’est agygloméré sur un petit espace et a passé sous d’autres lois. Les quatre cent mille Français du Canada forment, aujourd'hui, comme les débris d'un peuple ancien perdu au milieu des flots d’une nation nouvelle.

Autour d'eux, la population étrangère grandit suns cesse; elle s'étend de tous côtés, elle pénètre jusque dans les rangs des anciens maîtres du sol, domine dans leurs villes et dénature leur langue. Cette population est identique à celle des Etats-Unis.

J'ai donc raison de dire que la race anglaise nes'arrète point aux limites de l'Union, maïs s’avance bien au delà vers le Nord-Est ».

* (De la Démocratie en Amérique, par À. de Tocqueville — vol. 1%, p. {99 (Ouvrage publié en 1835).

(1) « I faut remarquer toute fois qu'ici, éga- « lement, l'élément étranger (canadien-fran- « çais) périclite et qu'il finira probablement « par se perdre au milieu de l'immigration « anglaise ».

(Expansion of England), par J. B. Seely, P. 15 (Ouvrage publié en 1883).

1. Ît is however to be remarked that here too (in Canada) the alien element dwindles and is likely ultimately to be lost in the english immigration.

ada) lost

Nous commencerons bientôt le quatrième siècle de notre existence nationale.

Il y a près de trois cents ans, on voyait sur les bords du Saint-Laurent, des hommes venus de France que, déjà, on appelait « les Canadiens ». Ils étaient braves, aventureux, intrépides et, les premiers, ils ont exploré presque toute l'Amérique septentrionale.

De nombreuses générations de soldats et de colons, fiers du nom français, ont travaillé à élever l'édifice de notre nationalité pendant ces trois siècles, chacune apportant à l’œuvre sainte le concours de son acuvité, l'appui de su lui ardente. L'édifice, cimenté par le sang de héros et de martyrs, a grandi au milieu des orages, sous l'effort des éléments hostiles, redu plus inébranlable par tous les assauts subis.

Les fondateurs de la Nouvelle-France vaincus, après un siècle et demi de luttes, n’ont pas su, ou peut-être daigné, transmettre à leurs fils un riche héritage de biens matériels, mais ils leur ont légué le souvenir de faits d'armes glorieux, d’admirables dévouements, d’existences héroïques. Cet héritage est de ceux qui conservent et fortifient les nations. Aussi, en dépit de toutes les prédictions pessimistes, nous avons survécu à l'abandon, à l’isolement, à l'oppression. Nous avons conquis le droit de vivre et de nous développer libre-

ment sur le sol américain, et rien n’entrave plus notre iégitime expansion.

Plus, peut-être, qu'aucun autre des peuples nouveaux qu'a vus naître l’ère moderne, nous possédons les conditions fondamentales essentielles pour assurer aux fils d’une même race une vie nationale distincte et durable.

Les flots de la population anglo-germanosaxonne s’amoncellent, il est vrai, autour de nous ; nous ne sommes que deux millions, alors que, de l’Atlantique au Pacifique, de la Mer glaciale au golfe du Mexique, près de soixante-quinze millions d'hommes vivent dans une espèce d’homogénéité, basée sur la prédominance habituelle de la langue anglaise. Mais la Suisse française ne progresse-t-elle pas, depuis plusieurs siècles, à côté de la Suisse allemande, que borne et continue géographiquement l’empire germain? La Hongrie n’a-t-elle pas, de même, conservé sa langue et son caractère national au milieu des éléments slaves et tudesques qui l’environnent? Il ne résulte d’aucune loi naturelle ou sociologique que la force d'attraction de tout un continent soit plus grande que celle de quelques Etats frontières.

Au surplus, il ne saurait être isolé au milieu des nations, le petit peuple à qui les mille voix de la renommée redisent constamment

la gloire de sa inère patrie, et qui n’a qu’à lever les yeux pour voir celle dont il tient l'être briller au sommet du monde civilisé.

Pourquoi donc l’avenir de notre peuple reste-t-il encore un problème ?

Pourquoi la foi en nos destinées semble-telle, peu à peu, s’éteindre au cœur de plusieurs des hommes qui composent nos classes dirigeantes ?

Comment se fait-il que des penseurs dégagés de tout préjugé, comme dJ.-B. Seely, aient pu prévoir la fin de notre nationalité et qu'ils s’attendent à nous voir disparaître dans l’œuvre d’unification de tout le continent nord-américain ?

C’est que, depuis un quart de siècle surtout, des symptômes de décadence se font sentir parmi nous. C’est que l’âme canadienne française, sortie de longues périodes de luttes, n’a pas encore trouvé sa voie et qu’elle s’est laissé envahir par l’apathie et l’égoïsme.

Nous ne songeons plus guère à notre avenir que comme on songe au passé : c’est-à-dire avec un sentiment de douce quiétude auquel se mêient, aux jours de fêtes nationales, quelques élans d'enthousiasme ; nous ne cherchons

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point à le préparer. Fidèles à notre foi, à nos traditions, à nos souvenirs historiques, vaguement confiants dans la mission de la race fran- Çaise en Amérique, nous en sommes venus à ne plus nous demander, même, quelle est cette mission.

D’une longue hérédité belliqueuse, il est resté à un grand nombre d’entre nous une conception fausse du patriotisme. Un instinct de combativité s’est perpétué qui ne sait voir dans l’expansion active d’un peuple que la lutte contre les ennemis qui l’entravent ou s’y opposent. Or, depuis bientôt trente ans, nous n'avons plus quère de batailles à livrer pour la revendication de nos droits.

Les qualités brillantes que nos pères ont déployées pour défendre le sol de la patrie et conquérir les libertés constitutionnelles, nous n'avons presque pas songé, depuis qu’une paix absolue nous est assurée, à les utiliser dans un autre champ d’action, dans la culture des arts de la paix. Les uns, cédant à leur penchant invincible pour la lutte, se sont jetés avec ardeur dans les guerres puériles des partis, les autres se sont ralliés au culte exclusif de Mammon. Presque tous, cependant, nous sommes restés patriotes, mais de ce patriotisme inactif et aveugle dont on meurt.

Notre nationalité résisterait à l'oppression,

elle succombera par la tolérance, si nous ne nous hâtons d'ouvrir des champs nouveaux à l’activité des esprits, à l’ardeur des tempéraments.

Chez la plupart des peuples de l’ancien continent, la patrie exige beaucoup de ses enfants, elle leur impose de lourds sacrifices pécuniaires, des fatiques, des travaux pénibles ; mais elle ne demande aucune place exclusive dans leurs âmes. Le patriotisme y est un sentiment très bien porté, agréable, peu absorbant, presque un sentiment de luxe. On le manifeste à des époques fixes, par la proclamation des gloires du passé et des espoirs de l'avenir, derrière un drapeau que la foule animée suit avec des vivats éclatants. Et cela suffit.

L'amour du pays, chez les citoyens d’un grand Etat libre, peut se confondre, en dehors des époques troublé:s, avec les intérêts particuliers, les activités éoïstes. Des millions de sujets britanniques, de citoyens fr:nçais ou américains peuvent fermer leur âme à toute préoccupation de race, de nationalité. Leur patrie n’en continuera pas moins son évolution normale avec la persistance des forces natu-

relles. L’abstention des indifférents n’aura pas beaucoup plus d’effet sur le destin de ces peuples que la vague qui se meurt dans les sables de la rive n’en peut avoir sur le cours des flots du Saint-Laurent.

Pour nous, fils de la Nouvelle-France, il n’en est pas ainsi. Notre patriotisme doit rester actif, prévoyant, toujours en éveil. Nous n’avous pas le droit de nous retrancher dans un mol égoïsme. Chacun des descendants des Ü5.000 vaincus de 1700 doit compter pour un.

La Providence, ne l’oublions pas, nous a tracé une tâche privilégiée entre toutes. Perdus au milieu d'innombrables populations étrangères, nous ne pouvons maintenir notre existence distincte qu’en nous élevant au-dessus du niveau général. Nous ne pouvons étre un peuple qu'à la condition d’être un grand

peuple.

Quelques-uns de nos compatriotes, ai-je dit, doutent de l'avenir ; mais, pour l'immense majorité des Canadiens-français, la disparition ou l'assimilation de notre race en Amérique ne paraît pas plus vraisemblable, dans les conditions de liberté et de sécurité où nous vivons, que l'effondrement d’une haute mon-

on-

tagne ne paraît possible, sans un cataciysme, à ceux qui ont toujours vécu à son ombre.

Dans une de ses plus jolies œuvres, le poète allemand Rückert, met en scène un dieu de l’'Olympe qui, à des intervalles de cinquante siècles, avait l’habitude de visiter le même endroit du globe. Il y trouvait tantôt une forêt, tantôt une ville, tantôt une mer. À chaque voyage, le dieu prenait un ironique plaisir à s'enquérir de l’origine de ce qu’il voyait, mais la réponse qu’il recevait des habitants momentanés de ce coin de terre était invaria- . biement la même : «Il en a toujours été ainsi et il en sera toujours ainsi » disaient-ils avec assurance.

La pensée d’une manière d’être différente de celle que la nature semble avoir indiquée, ou que l’habitude nous fait considérer comme nécessaire, s’impose difficilement à l'attention de la plupart des hommes. Une idée de perpétuité et de stabilité absolue s’attache aux grandes masses ethnographiques comme aux grands corps géologiques.

En parcourant la province de Québec, après avoir traversé des centaines de villages où la langue française est la seule langue parlée, où chacun nourrit la ferme volonté de continuer à être ce qu'il est, où personne ne conçoit même la possibilité de devenir

autre, comment douterait-on de la vitalité de, notre race? Comment, surtout, ceux qui vivent dans ces villages, ne considèreraientils pas comme oiseuse toute pensée donnée à notre avenir ?

Cette foi absolue, qui n’éprouve pas la nécessité de s’affirmer, qui n’a, pour ainsi dire, pas conscience de soi, constitue une très grande force pour un peuple. Cependant elle ne suffit pas. Il faut que, parallèlement, les classes dirigeantes aient une foi éclairée, qu’elles étudient, veillent et prévoient, afin d'indiquer la direction à suivre, l’écueil à éviter.

A l'homme qui s’isole par la pensée dé ns le temps et dans l’espace, les grandes entités cessent de sembler immobiles. Elles se révèlent à lui avec leurs proportions changeantes, dans leur éternelle mutabilité. Les pays, les continents ne sont plus à ses yeux que de vastes fourmilières où de la somme des activités individuelles résulte une évolution continue ; où, sans cesse, des transformations s’élaborent et s’opèrent. Et l'observateur, peu à peu, se rend compte des lois qui président à la grandeur ainsi qu'à la décadence des nations, Il voit comment, sous l’action de forces fécondes qui sont : la foi, la fierté, l’activité, et de dissolvants tels que : l’apathie, l’ignorance, l’égoïsme, les peuples s’élèvent ou

s’affaissent ; il voit comment, au sein de masses profondes, et en apparence immobiles, le terrain lentement se creuse, les molécules se désagrègent, les fondements s’ébranlent; comment enfin il vient un moment où rien ne peut plus empêcher l’écroulement,.

Si plusieurs de ces lois semblent chanyeantes elles-mêmes, si le contingent des évènements imprévus et l'intervention du hasard ne permettent pas toujours de dégager nettement leur action, il en est d’autres qui sont invariables et qu'il est aisé de mettre en lumière.

L'Avenir est à nous; mais il faut que nous ne perdions pas de vue les conditions qui seules peuvent nous en assurer la possession; il faut que nous sachions le prévoir et le préparer.

Le peuple canadien-français est appelé en Amérique à un développement qui ne peut se quider ni sur la marche historique des peuples de lantiquité, ni sur l’évolution de l’Europe actuelle ; tout au plus les annales du passé peuvent-elles nous servir d’utiles avertissemenis.

À mesure, en effet, que les nations anciennes ont grandi, le passé s’est, pour ainsi dire»

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