‹ L'avenir du peuple canadien-français [microforme]Chapitre 2 sur 97 · SO D PAC ET · texte numérisé non relu

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refermé derrière elles ; les fastes de leur histoire ne les ont suivies que comme une ombre fantastique très vague, presque indistincte, appelée légende ou tradition; et les générations se sont succédé, obéissant à leurs passions brutales, à leurs préjugés, à la superstition, sans presque rien apprendre, sans éclairer l'avenir de l’expérience acquise au cours des siècles révolus.

Les patries européennes ont de même été lentes à se créer. Leur élaboration a été longtemps inconsciente. Ce furent d’abord des peuplades et des tribus réunies au hasard des batailles, constituées par des groupes d’hom— mes ne demandant à la vie qu’une nourriture grossière, des plaisirs barbares, et qui liaient volontiers leur destinée au drapeau du chef dont ils attendaient la réalisation de leur vulgaire idéal.

« Dans le chaos que produisirent la rencontre et le conflit des races vaincues et des races victorieuses, dit M. Paul Janet, la violence individuelle dut avoir la plus grande part. Une soctété se forme comme elle peut ; la force eut le dessus, comme tl arrive toujours ; la farblesse fut heureuse de se cacher à l’ombre de la force : un ordre artificiel les enchaïtna l’une à l’autre, et c’est ce qu’on appela la soctèté féodale. »

Ainsi donc, l’union des princes, des seigneurs et des vassaux, ne fut pas basée d’abord sur l'intégrité de frontières naturelles reconnues, sur l’homogénéité de la race, des coutumes ou même du langage (1).

Peu à peu cependant, le fait d’avoir obéi à un même chef et vécu sous de mêmes lois donna naissance à des désirs et à des aspirations identiques. Les souvenirs du passé recueillis par les chroniqueurs constituèrent un domaine commun dans lequel chacun eut sa part ; des courants ataviques transmis à travers les âges, des forces mystérieuses surgirent et resserrèrent les liens encore lâches qui unissaient les individus, amalqamèrent les races, établirent une cohésion intime entre les éléments divers.

Ce continent « découpé par le sabre en compartiments inégaux et aux bordures hérissées de fer » s’est développé, en réalité, sous le souffle impérieux des passions égoïstes et des dévouements héroïques, mais aveugles; sous la poussée des grands courants belliqueux, sous l’effort des haines, le choc des rivalités, l'inspiration du fanatisme.

L'idée du droit, de la justice égale pour 1. Le mot « patrie » ne se rencontre dans les auteurs français

qu'à partir du xvie siècle » (A de Tocqueville. De la démocratie en Amérique).

tous, a été impuissante, pendant des siècles, à pénétrer ces agrégations diverses, à s’implanter au cœur de ces foules, à gagner ces classes artificiellement superposées. Aujourd’hui encore, le passé barbare et intolérant exerce sur l’Europe une funeste influence.

L'Amérique, au contraire, a été colonisée en des siècles de lumière, depuis que les nations ont acquis la conscience de leur existence propre, depuis que le patriotisme a mis dans chaque peuple un sentiment profond de solidarité avec le passé et de responsabilité en vue de lPavenir. C’est incontestablement une pensée civilisatrice qui a présidé à l’établissement des colons anglais et français sur les bords du Saint-Laurent, du Mississipi et de l'Hudson.

Nous avons, sur les peuples qui ont grandi à des époques plus reculées, cet incalculable avantage de pouvoir et de savoir enregistrer nos vicloires, de pouvoir et de savoir constater nos progrès, de pouvoir nous assigner un but et de savoir y marcher.

La préoccupation de l’avenir ne se présentait même pas à l’esprit de nos ancêtres qaulois, celtes et germains; nos esprits ne doivent pas s’en laisser détourner.

Des voies diverses s'ouvrent devant nous; il nous faut choisir celle qui pourra nous con-

duire au but que la nature, les circonstances et les ex'gences spéciales de notre civilisation nous ont assigné. Comme le géomètre, qui dans l’arpentage d’un terrain, espace ses jalons autour de l'endroit où il opère et se rapporte à des points déjà connus, ainsi nous devons, en dirigeant notre orientation nationale, tenir compte de notre nassé et des circonstances ambiantes.

La marche en avant du peuple canadienfrançais implique un effort continu, une vigilance incessante ; et cette condition particulière de notre existence sera, peut-être, ce qui contribuera le plus à nous assurer, en Amérique, une place enviable.

« Un peuple qui, par un privilège funeste, pourrait subsister sans travail, disait Leplay (1), serait voué, par là-même, à une tajériorité relative ». On peut en dire autant d’un peuple qui pourrait subsister sans préoccupations patriotiques; car, chez celui-ci, toutes les forces résultant du sentiment de la solidarité, des souvenirs historiques, de la lierté nationale, de lémulation 4yénéreuse en vue du bien public, toutes ces forces s’éteindraient bientôt pour faire place à un mortel égoïsme.

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