De la démocratie en Amérique
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sions plus généreuses, des convictions plus réelles, une allure plus franche et plus hardie que les autres, L'intérêt particulier, qui joue toujours le plus grand rôle dans Les passions politiques, se cache ici plus habilement sous le voile de l'intérêt public; à parvient même quelquefois à se dérober aux regards de ceux qu’il anime et fait agir.
« Les petits partis, au contraire, sont, en général, sans fort politique. Comme ils ne se sentent pas élevés et soutenus par de grands objets, leur caractère est empreint dun égoiïsme qui se produit ostensiblement à chacun de leurs actes. Ils s’échauffent toujours à froid ; leur langage est violent mais leur marche est incertaine. Les moyens qu’ils emploient sont misérables comme le but qu’ils se proposent. De là vient que lorsqu'un temps de calme succède à une révolution violente, les grands hommes semblent disparaïtre tout à coup.
« Les grands partis bouleversent la société, les petits l’agitent; les uns la déchirent, l'es autres la dépravent; les premiers la sauvent quelquefois en l’ébranlant, les. seconds la troublent toujours sans profit. »
. Cette page de Tocqueville visait les partis politiques des grands pays, cependant elle contient des vérités également applicables au
Canada; car nous avons, nous aussi, dans la province de Québec, de petits partis, de très petits partis. Hélas!
Les hommes qui ont lutté pour nous procurer les libertés constitutionnelles dont nous jouissons, ont droit à toute notre reconnaissance : malheureusement ceux qui prétendent avoir recueilli leur succession nous empêéchent de tirer parti des avantages si péniblement acquis.
Tout n’est pas fini, quand une longue période de luttes se trouve close et que la paix semble définitivement établie; les choses ne peuvent de longtemps encore reprendre leur cours normal. Il reste une armée à licencier; un corps d'officiers qui s’est fait de la vie des camps une carrière et dont il faut assurer l'existence ;' des entrepreneurs, des fournisseurs, des industriels de toutes sortes qui vivaient de l’armée et qui se résignent difficilement à la perte de leurs bénéfices : Pendant cette période, un état de choses s’est constitué qui est devenu régulier et, en apparence, permanent. Certains besoins nouveaux ont donné naissance à certaines fonctions nouvelles, des charges nécessaires ont trouvé leurs titulaires. Ces fonctions et ces charges ont, à leur tour, donné naissance à des hiérarchies et à des formes nouvelles, favorisé
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l’éclosion d’aptitudes professionnelles ad hoc, etc., etc. Or, il advient que cet état de choses n’a plus sa raison d’être, que ces besoins ont disparu, que ces charges ne sauraient plus être que des sinécures. Les fonctionnaires, les hiérarchies, les formes sont conservées cependant. Il n’est pas facile de supprimer des institutions qui ont été créées pour répondre à des exigences réelles et qui peuvent, à un moment donné, devenir encore nécessaires. Un peuple a dû combattre pour sa liberté, pour son honneur, pour préserver l'intégrité de son territoire; le danger est passé, il a obtenu une paix honorable, mais une partie de l’armée reste; on n’ose pas forcer les militaires de carrière à retourner dans leurs foyers.
Depuis 1867, notre armée de politiciens provinciaux ressemble par bien des points à un corps de troupes devenu inutile, dans tous les cas beaucoup trop nombreux, maisque l’on ne peut licencier.
Les parlements ont été, dès l’origine, des champs de bataille, des arènes dans lesquelles le progrès luttait contre le conservatisme outré, le libéralisme contre la réaction. Ils sont restés tels dans certains pays. Il n’en est pas ainsi chez nous, heureusement. Nous n’avons plus rien à réclamer, toutce que nous demandions,
nous l’avons obtenu; il suffirait maintenant de quelques hommes bien intentionnés, instruits, de quelques légistes, de quelques économistes sans parti pris d'école, qui se réuniraient, de temps à autre, pour examiner les rouages de la machine administrative, réparerles avaries, renouveler ce qui serait vieilli et voir au bon fonctionnement de l’ensemble. Un député à la législature provinciale, qui représente sept ou huit communes, pourrait, sans inconvénient aucun et sans que la province en souffrit le moins du monde, en représenter trente ou quarante. Mais non, on semble croire que les libertés populaires augmentent au fur et à mesure que s’accroît le nombre des représentants du peuple. |
Au surplus, le mal ne consiste pas tant dans les institutions, comme on le verra, que dans l’abus qu’on en fait.
Un des départements les plus importants de la France, la Gironde, population 800.000 âmes, est représenté aux chambres françaises par onze députés et quatre ou cinq sénateurs. Ses affaires locales sont administrées par un préfet, quelques sous-préfets et quarante-huit conseillers généraux qui siègent un mois par an; ettout marche admirablement. Le préfet est un homme r! specté et considéré, mais il ne porte qu’un titre iden simple, « M. le Pré-
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fet », et il ne reçoit que 20.000 francs par an. Pas de gouverneur, ni de ministres, ni d’honorables, ni de députés ; on se réunit pour veiller à l'administration d’un département et l’on s’acquitte de cette tâche tout simplement, sans éloquence. Il y a, parmi les conseilers généraux, des jurisconsultes distingués ; plusieurs d’entre eux ont de sérieuses connaissances économiques : c’est tout ce qu’on leur demande.
La province de Québec, population 1.300.000 âmes, est représentée au parlement fédéral par soixante-dix députés et vingt-quatre sénateurs. Ses aflaires locales sont administrées par un lieutenant gouverneur, un Conseil législatif ou sénat provincial composé de vingtquatre patrs portant le titre d’honorable, et soixante et treize députés dont sept ministres siégeant environ trois mois par an. Mais ce n’est pas tout : les élections ont lieu tous les cinq ans; dans chaque circonscription deux ou plusieurs candidats sont en présence; l’un triomphe et les autres consacrent à la pensée de larevanche, en attendant la prochaine élection, tout le temps qui n’est pas dévolu à leur besogne quotidienne ; ils prélèvent quelquefois même sur leur travail des heures qui pourraient certainement être mieux employées, Ce n’est pas tout encore : derrière chaque candidat, il y a un certain nombre d’individus, plus
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ou moins besogneux, qui se chargent des basses œuvres électorales et qui, comptant sur une récompense prochaine, sur un emploi quelconque dans les administrations publiques, s’abstiennent de toute initiative utile, de tout travail en vue d’une carrière indépendante, Enfin, dans chaque ville, dans chaque village, il y a des hommes ardents, enthousiastes, jeunes, dont l’esprit gravite sans cesse autour de ces mots fatidiques : conservatisme, libéralisme, députation, ministère auxquels ils ne parviennent pas toujours, du reste, à donner un sens précis. i
Les attributions de la législature d’une province canadienne, me dira-t-on, sont plus étendues que celles du conseil général d’un département français ; cela est vrai. Il y aurait, en effet, beaucoup plus de ressources nouvelles à exploiter chez nous; mais c’est là ce dont on se préoccupe le moins, en général. Personne ne songe à étudier l’économie politique ; M. de Molinari raconte avoir rencontré à Montréal un homme qui raisonnait selon les principes de cette science sans l’avoir apprise; mais ces hommes-là sont rares. La lutte des partis est, pour un bon nombre, un simple sport, pour les autres c’est une spéculation. Et ce sport ridicule accapare toutes les forces vives de la nation, et cette spéculation ruine notre province.