‹ L'avenir du peuple canadien-français [microforme]Chapitre 30 sur 97 · OS · texte numérisé non relu

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Oh ! perfide Albion, serait-on en droit de s’écrier, quel don funeste. tu nous as fait! Comme les politiciens nous font payer cher les libertés que des hommes politiques nous ont procurées |

Depuis que notre vie nationale s’est ainsi constituée. en une lutte sportive de deux ou plusieurs partis, des qualités nouvelles, des vertus inédites, des devoirs inconnus auparavant ont fait leur apparition. Au temps des combats parlementaires utiles, alors que nos pères travaillaient pour obtenir notre constitution définitive, il y avait deux partis réellement distincts, ayant de vrais principes, l’un demandant plus de libertés, l’autre les refusant. Les libertés étant acquises, les principes n’ont plus d'objet; néanmoins les partis sont restés. Ils sont même devenus plus ardents à défendre le nom, l'étiquette qui les désignait. Les politiciens, vis-à-vis de leur parti, sont dans la situation d’un garde-magasin qui aurait reçu mission de veiller sur de riches marchandises et se battrsit avec acharnement après la vente de ces marchandises pour protéger les coffres vides.

Les vertus nouvelles dont j'ai parlé plus haut s'appellent fidélité aux principes, discipline, intransigeance, etc., etc. On ne néglige pas les grands mots, il y a des traîtres à leur

parti, et ceux là sont voués au plus insigne mépris ; il y a des orateurs illustres, de grands tribuns, des hommes d'Etat éminents. La presse dont presque tous les organes sont des armes de combat aux mains des politiciens, crée une opinion publique factice, on ne s’y occupe que des faits et gestes des ministres, députés et orateurs politiques, et naturellement ces hommes notoires passent, en peu de temps, grands hommes. Le plus regrettable c’est qu’on inspire à plusieurs d’entre eux une vanité puérile, inconcevable. En France, si l’on donnait de l’illustre à un conseiller de préfecture n’ayant aucun autre titre à la gloire, il est. probable qu’il enverrait ses témoins à l’ours qui lui aurait lancé ce pavé. Un ministre de la province de Québec, est pour ses partisans, un éminent homme d'Etat. Si l’on accolait à son nom l’épithète de « connu » ou même de « distingué », ilserait furieux. Allons donc, distinqué vous-même ! Distinqué ! Cela est bon pour un simple député ! M. Z. a-t-1l proposé un amendement à notre code de procédure civile ou obtenu des subventions pour la construction d’un chemin de fer local, on parle aussitôt des services insignes qu’il a rendus à son pays et de son dévouement à la cause nationale. On peut voir, tous les jours, des politiciens véreux de notre province malmenés par leurs collègues,

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invoquer l’histoire, se réfugier dans l’histoire, déclarer naïvement qu’elle leur rendra justice….

Hélas ! hélas ! que voulez-vous que fasse un pauvre petit peuple autrefois héroïque, mais déchu de sa gloire passée et isolé au milieu d’un grand continent, si on le dirige ainsi ?

Nos politicieus provinciaux entrent dans cette commode et parfois lucrative carrière, parce que c’est la mode et que c'est le seul moyen de devenir facilement un « grand homme », un « conducteur de peuples », d’être acclamé par les foules et de disposer des faveurs gouvernementales. Pour y obtenir des succès, il n’est pas nécessaire de faire des études sérieuses, de se casser la tête à résoudre des problèmes d'économie politique ou de science financière ; un peu de bagout et d’intrigue suffit. Ils sont retenus ensuite par l'habitude, l’agrément du palais législatif, où ils sont de gros personnages, et le plaisir des acclamations de leurs mandataires. Songez-y, chacun des soixante-treize députés à la législature locale de Québec pourrait appeler M. Labouchère, M. Chamberlain ou le comte de Mun « cher confrère ». Les membres du cabinet provincial sont des ministres tout comme M. Gladstone, lord Rosebery et M. Casi-

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mir-Perier (r), tandis que les représentants locaux des départements français sont de simples conseillers généraux. Voyez-vous la différence ? Le nom, le titre, tout est là.

Les félicités parlementaires sont bien un peu mélangées, il est vrai; chaque élection laisse à sa suite de nombreuses inimitiés et de fortes rancunes. Après une campagne électorale, dans chaque ville, chaque bourg, chaque village, on constate qu’un certain nombre des partisans actifs des deux factions rivales ont cessé de se parler, de se saluer, évitent de se rencontrer. « Ils ne se connaissent plus »; cela dure quelquefois cinq ou six mois, puis des amis communs qui ont meilleur caractère les réconcilient en leur rappelant qu'on peut avoir des rdées différentes — ils appellent leur attachement à un parti des idées — et s’estimer et sympathiser. Quant aux candidats et députés, les haines qu’ils ont suscitées sont plus féroces, les rancunes qu’ils ont conçues sont plus tenaces. On les a calomniés, vilipendés, injuriés. Ils brûlent de prendre leur revanche. C’est ainsi que leur horizon se borne peu à peu et finit par ne plus consister, pour plusieurs, qu’en deux groupes distincts d'amis et d’ennémis.

1, Au moment où ces lignes ont été écrites, M. Gladstone el M. Casimir-Perier étaient encore ministres,

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Cependant, en dehors de la question de partis, fidèles aux qualités de leur race, ils restent aimables, sympathiques, et « le cœur sur la main. »

Lorsqu'il s’agit de juger les actes d’un homme qui tient à un parti par quelques liens apparents, la politique substitue, dans une grande mesure, son critérium à celui de la conscience. Ce qu’il a fait est bien ou mal, excusable ou inexcusable, selon qu’il appartient ou n'appartient pas à l’opinion politique de celui qui le juge. La politique s’empare de tout ce qu’il y a, dans l’âme de notre jeunesse, d’ardeurs, d’enthousiasmes, de tendances vers le bien. Sascience, qui consiste principalement à connaître la chronique scandaleuse du parti adverse, à savoir les tergiversations, les métamorphoses, et les variations des adversaires les plus influents, ou mieux encore à connaître dans leur vie privée telle erreur, tel chagrin, telle honte oubliée, cette Science satisfait tous les besoins intellectuels de beaucoup de nos jeunes Canadiens. C’est pourquoi, dans notre provinee, personne, à part quelques esprits supérieurs, ne peut plus s’élever à cette hauteur de vues, à cette sérénité de jugement qui domine les préjugés et constitue chez un peuple ce qu’on appelle « l'opinion indépendante et éclairée. » La saine

raison est faussée à un tel point que lorsqu'un brave citoyen, un vertueux père de famille, ayant rempli une carrière honorée dans l’agriculture, le commerce ou l’industrie, passe de vie à trépas, le plus bel éloge que nos journaux croient pouvoir faire de lui, c’est de déclarer que toute sa vie il a été fidèle à son parti et qu’il a fait des sacrifices pour ses convictions politiques. Cela signifie que, pendant vingt ou vingt-cinq ans, il a pris au sérieux ce sport ridicule et coupable; qu’il a couvert de son nom respecté mille malpropretés, mille gaspillages ; qu’enfin il a souscrit des sommes fort rondes à un fonds électoral, qu’il a distrait de l’avoir de sa famille, dans le but d'acheter des votes d’électeurs, de l’argent qui aurait pu lui être utile à lui-même ou avec lequel il aurait pu doter une bibliothèque publique,un hôpital, une société de colonisation.

La déclamation tient lieu, aujourd’hui, de science, d’aptitudes, de supériorité, je dirai même de vertu. Le grand art dans ce monde bizarre, c’est de pouvoir faire un speech.

Oh! le speech, voilà l’un des maux dont se meurt notre nationalité.

Sur nos orateurs politiques, nos tribuns, quel chapitre à écrire ! Et combien il y aurait de choses amusantes à dire, si ce n’était pas aussi triste !

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Je ne veux pas être injuste envers mes compatriotes et j’admets bien volontiers que cette ambition d’entrer à un titre quelconque dans la vie publique n’est pas toujours inspirée par la vanité, le cabotinage, et qu’on me passe le mot, la speechomanie. Si l’on pouvait ressusciter l’âme de jeunesse de nombre de politiciens intrigants autant que peu scrupuleux et y lire, on trouverait sans doute plus d’une pensée désintéressée donnée à la patrie, plus d’un projet bienfaisant, plus d’un rêve de gloire et de prospérité pour notre Canada. Le désir d’être utile au pays reste latent au fond de bien des cœurs, et s’il est improductif, c’est qu’on l’a identifié avec l’envie d’affaiblir ou de renverser le parti ennemi.

Tous ceux qui s'occupent de la chose publique ne le font pas pour des motifs d’intérêt sordide, mais ils ne songent pas qu’il y a mille manières d’être utile à son pays. Certains hommes du passé ayant servi notre cause dans l’arène parlementaire, on ne prend plus la peine de se demander si, en dehors de cet arène, il n’y a vraiment rien à faire.

Persuadez à de bons citoyens, comme nous les appelons, que servir son pays, c’est contribuer à la fondation d'institutions utiles, à la dotation de sociétés pour l’exploitation de nos ressources nationales, c’est travailler en faveur

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de la diffusion de l'instruction, c’est encourager le défrichement et la colonisation, et vous verrez combien il y a encore chez nous de vrai désintéressement et de pur patriotisme.

On a prétendu que les institutions parlementaires n'étaient pas faites pour les peuples latins. Cette opinion, probablement fausse, semble justifiée au Canada. Je ne veux pas étudier la question ici, et je persiste à croire que nous nous guérirons avec le temps du politiquage à outrance. L'esprit français est peutêtre trop ardent à s’enflammer, trop plein de ressources. Réunissez pour une session d’un mois soixante anglais appartenant aux pfofessions libérales, à l’agriculture et au commerce, sans assigner aucun sujet à leurs délibérations. La supposition est insensée, mais acceptons-la telle quelle. Après une séance consacrée à élire les bureaux et à échanger quelques compliments, ils reconnaîtront qu’ils n'ont rien à faire et ajourneront la session. Réunissez soixante Canadiens-français dans les mêmes conditions ; la première séance donnera lieu à quelques malentendus. L’élection des bureaux ne satisfera pas tout le monde. Certaines rivalités se manifesteront ; certaines antipathies se glisseront au fond des cœurs, À la deuxième séance, on attaquera l'élection des bureaux comme entachée de

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vices de formes. Les rivalités se dégageront, les antipathies se changeront en animosités.

Et la deuxième semaine de la session sera si intéressante que ious les grands journaux enverront des reporters aux séances.

Le peuple canadien-français est un peuple artiste ; il aime la forme, qu’il apprécie naturellement dans la mesure de ses connaissances, mais il a l’instinct du bien dire. 1l s’enthousiasme rit ce qui est ou ce qu’il s’imagine être l'expression d’un beau sentiment. Dans

| | TE de les moments où l’émotion de l’art le grise,

à accomplir des

plus futile, quitte, dès qu’il sera sorti de la foule, à reprendre son âme à lui, pleine de bon sens et de clarté.

L’électeur anglais écoute avec recueillement l’orateur qui lui parle de ses intérêts, à moins que celui-ci ne s’adresse à son fanatisme national ou religieux. Il lui demande des arguments, des faits. La phrase échevelée, ronflante le ferait sourire. Il pèse les arguments, il loge les faits énoncés dans sa cervelle.

Après la réunion, il retourne chez lui, l'air sérieux et réfléchi. Et quand il déposera son bulletin de vote dans l’urne électorale, il aura fait, soyez-en certains, des eflorts réels pour arriver à une opinion éclairée et logique.

J’admets que, dans la plupart des cas, l’esprit de parti lui fera trouver supérieurs les arguments qu’aura fournis le candidat en faveur duquel il était prévenu.

Cette tournure d'esprit a contribué plus que toute autre chose à assurer la grandeur et la stabilité politique de l’Angleterre. Chaque élection est pour le peuple anglais un cours d’économie politique et de droit constitutionnel,

C’est ainsi que, depuis 1832, il a pu marcher d'étape en étape dans la voie des réformes, toujours à la hauteur de ses institutions; car les lois nouvelles n’ont fait que consacrer les. conquêtes de l’opinion.

Voyez maintenant une rébiée électorale française, ou canadienne-française. Ici, ce ne sont plus des arguments et des faits que l’on demande à l’orateur. Les faits, on ne les appréciera qu'énoncés sous une forme pittoresque, théâtrale, agressive; les arguments n’auront de valeur qu’enroulés dans des phrases tonitruantes, saccadées, coupées de gestes violents, d’éclats de voix emphatiques, compliqués d’effets de basse profonde ou de fioritures de ténor. C’est un virtuose qu’il faut, un homme qui connaisse la musique des mots.

Cette musique, d’ailleurs, peut n’être que la déclamation ampoulée d’un collégien; on n’est pas exigeant. Ce qui plaît le mieux encore,

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