H. Taine
Cette disposition de notre nature explique peut-être mieux que toutes les théories formulées par les critiques et les historiens sur la genèse des grands siècles littéraires, comment, à tous les âges d’abondante floraison intellectuelle, il s’est toujours trouvé à côté des hommes de génie, d’autres hommes moins doués, mais qui, animés d’une noble ardeur, ont pu aussi créer des œuvres immortelles.
Inutile de dire que nos hommes de talent canadiens-français ne songent pas le moins du monde à rivaliser avec leurs frères de France. Ceux qui lisent les livres français contemporains, sont frappés de la perfection générale du style, de la richesse du vocabulaire, de la facilité avec laquelle leurs auteurs remuent les idées, jonglent avec les abstractions et surtout manient notre belle langue.
Mais le sentiment qu’ils éprouvent est à peu près celui d’un sportsman amateur vis-à-vis d’athlètes de profession, « Ce sont des professitonnels ». Les productions des savants et littérateurs parisiens nous paraissent quelque chose d’un peu irréei, des fruits müûris dans un monde privilégié et d’une culture inaccessible. La moindre élaboration pénible et simpliste des gens du crû nous touche bien autrement, elle nous expose des idées que nous sommes habitués à voir circuler, vêtues d’un
que costume qui nous est familier. Aussi nous ne one ménageons pas les éloges à son auteur, à die moins que nous ne « l’éreintions », s’il n’appm- $ partient pas à notre parti.
son Si tout le monde était d’accord, si chacun ÔtÉ se disait convaincu, comme je le suis moini même, de la nécessité qui s'impose de faire eur, de la seule université française d'Amérique une institution capable de rivaliser avec les lent établissements de haute éducation d'Europe ii (Paris, Berlin et Vienne exceptés), je n'oserais dé pas cependant suggérer l’idée de confier les çais nouvelles chaires qui seraient créées à des tion titulaires étrangers à notre province, comme 16 l’ont fait, avec tant de succès, les autorités Sur des universités anglo-canadiennes.
FA La situation de ces professeurs serait touque. jours très difficile, malgré toute la circonspecpeu tion dont ils pourraient faire preuve.
vis Je passe sous silence les objections que fes- l'on ne manquerait pas de faire à cette innodat vation, au point de vue religieux, patriotique, Ique etc., et je constate le fait suivant : Il existe dés au sein de notre population, un certain senti- HS ment d’exclusivisme très compréhensible, très F5 naturel même, mais dont peu de gens, je crois, Pris se rendent bien compte, et qui peut se résu- Fa mer ainsi : La tâche des huit ou dix généra-
d’un tions de nos ancêtres qui ont colonisé. ce
pays, défriché ses terres, abattu ses forêts et combattu ses ennemis, a été une tâche pénible, Ces luttes et ces travaux ont assuré à tous les descendants de ceux qui les ont accomplis les moyens de vivre, au plus grand nombre, le bien-être, à un nombre très restreint, une situation privilégiée. Il est donc juste que les quelques postes bien rémunérés ou honorifiques que peut offrir notre pays soient confiés à des enfants du sol. Ce sentiment témoigne peu en faveur de notre hauteur de vues, mais c’est un sentiment, et il n’y a pas à s’insurger. Dans les pays neufs, en général, on accueille plus volontiers les immigrants appartenant aux classes ouvrières, au commerce ou à l’agriculture, que les médecins, les avocats et les professeurs.
Que nous reste-t-il à faire ?
Depuis trois ou quatre ans, un certain nombre d’artistes canadiens, dont quelques-uns déjà ont exposé au salon (1), étudient à Paris. Des médecins leur ont tracé la voie, et, à l'heure qu’il est, dix huit ou vingt des nôtres comptent parmi les élèves les plus assidus des grandes célébrités médicales de la capi-
1, En 1894, MM. Hébert et Masson pour la sculpture et MM. Beau, Saint-Charles, et Suzor-Coté pour la peinture,
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