‹ L'avenir du peuple canadien-français [microforme]Chapitre 63 sur 97 · SE · texte numérisé non relu

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d’une grande réputation, pourrait subsister par ses seules forces; car elle attirerait des élèves de toutes les parties de la province, des autres provinces du Dominion et des Etats- Unis. Les limites de ce livre ne me permettent pas d'entrer dans plus de détails ; j’ajouterai seulement que ce que je disais plus haut relativement aux objections que lon pourrait opposer à l'investiture de professeurs étrangers pour les chaires d’enseignement universitaire n’est pas applicable ici et que tout le monde serait heureux de voir résider au milieu de nous quelques grands artistes européens.

Oui, je voudrais voir s'élever à côté de notre Montréal commercial et industriel, un Montréal littéraire, artistique, savant, qui serait comme la serre-chaude où tout ce qu'il y a de grand, de beau, d’élevé dans l’âme de notre peuple, germerait, pour ensuite aller féconder les autres centres canadiens-français d'Amérique. Je voudrais que Montréal eût son université, son conservatoire, rivalisant avec les hautes écoles d'Europe; une bibliothèque publique, une école des beaux-arts, une école polytechnique. Et le jour viendra, je l'espère, où nous possèderons tout cela.

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Dans un de ses plus patriotiques discours, M. Laurier (1) rappelait l’exemple de Rome, imposant sa civilisation à tous les pays qu’elle avait conquis, un seul excepté, la Grèce, à la civilisation de laquelle elle dut, au contraire, continuer d'emprunter, et il ajoutait : « Messieurs, la Grèce vaincue pouvatt-elle tirer une plus éclatante vengeance que de forcer la maîtresse du monde à devenir sa vassale intellectuelle ?

Le dirais-je, c’est un peu le sort que je réverais pour la nationalité à laquelle j’appartiens. Je voudrais forcer cette fière et grande race anglaise à laquelle la Providence nous a assoctés, à parler notre langue, à étudier notre littérature cominie nous sommes chbligés d'apprendre sa langue et d'étudier sa littérature ».

Que nous réussissions, après de longs efforts, à doter notre métropole d'institutions de haute éducation, peu à peu une tradition s’y créera, elle aura un renom à soutenir. Les maîtres feront des élèves; un milieu intellectuel s’y trouvera par le fait même constitué, et toutes les classes de la population s’intéresseront à son maintien.

1, L'hon, Wilprid Laurier, Discours publiés par M. Ulric Barthe,

2h40 L'AVENIR DU PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS

Les artistes, les lettrés, les ingénieurs, les journalistes, qui se répandront ensuite par toute l'Amérique, comme le rayonnemert de ce foyer de haute culture, porteront en même temps à nos frères dispersés dans la grande république la fierté du nom français. Ils ne nous quitteront pas, ils resteront au pays par le cœur ; ils y reviendront, les ar tistes surtout, Car, semblable à l'oiseau des pays méridionaux, qui, fidèle, revient aux rivages ensoleillés, après ses pérégrinations sous les cieux du nord, l’artiste se sent invinciblement attiré vers les milieux sympathiques où il est non-seulement admiré, mais aussi compris et aimé. Les vrais artistes ne quitteront jamais, par le cœur et la pensée, Montréal, devenu un centre artistique; ils y enverront étudier leurs fils ; ils y reviendront eux-mêmes finir leurs jours.

Cette attraction des milieux sympathiques où vivent des âmes sœurs de la nôtre, est une loi aussi inéluctable que les lois de la chaleur et de l'électricité. Elle explique l’aimable et pittoresque vie de bohème des grandes mttropoles où le jeune littérateur aime mieux végéter pauvre et besogneux que d’aller rédiger un journal ou devenir clerc d’avoué en province. Combien d'artistes à Paris, Berlin, Vienne, Rome, auxquels on a offert des

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situations brillantes, aux Etats-Unis, et qui préfèrent vivre avec leurs maigres appointements, au milieu de leurs camarades, dans leur vrai élément ! (1)

Et alors, me dit ironiquement « l’homme pratique », car les idées que j'exprime lui paraissent aussi impraticables que saugrenues, alors nous aurons aussi à Montréal, notre bohème, nous aurons un quartier latin, rempli de flàneurs, de meurt-de-faim, qui n’apporteront rien de so/ide à ce pays que nous cherchons, nous, à rendre prospère, par notre travail et notre indusirie !

D'abord, c’est un fait remarquable que la bohème n'existe pas dans les petits pays.

Jamais on n’a entendu parler de littérateurs ou d'artistes ayant à souffrir de la misère dans des capitales comme Stockholm, Copenhaque, Budapesth, Berne, Genève, Zurich, etc, Le talent laborieux, mourant de faim, c’est [à un fait excessivement rare, en vérité, presque inconnu dans la vie des jeunes peuples.

La bohème littéraire et artistique est un produit des grandes métropoles où l'individu se trouve isolé, perdu, pour ainsi dire, et où

1. Un membre de l'orchestre de l'opéra de Vienne ou de Berlin gagne en moyenne huit cents dollars par an; à Paris les musiciens ne sont guère mieux rémunérés,

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personne, en dehors de son petit cercle d’intimes, ne s'intéresse à son sort, Je ne pari: pas ici, bien entendu, de l’étudiant pauvre, aspirant médecin, avocat, littérateur ou peintre, qui ne reçoit de sa famille que des subsides insuffisants, mais de l’artiste dont le talent déjà mûri reste inconnu.

Et quand même nous aurions aussi notre bohème, quelques jeunes gens bien doués, mais sans fortune, vivant qaiement et courageusement sans trop s'occuper du lendemain, heureux du bonheur de connaître, de comprendre et de créer, quelques meurt-de-faim géniaux qui vous vendront leurs tableaux pour le prix de la toile et des couleurs, et feront les délices de vos soirées pour un cachet dérisoire ; le mal serait-il si épouvantable ? C’est souvent de l’œuvre de ceux-là, qui furent pendant leurs jeunes années des réveurs et des meurt-de-faim, qu'est faite la gloire d’une nation,

Cette conception d’un état social dans lequel on ne voudrait voir que des gens riches et des gens cherchant à s’enrichir qui jouit d’une si grande faveur en Amérique, me semble une conception mesquine, inférieure et singulièrement étroite.

Avez-vous remarqué dans toutes les grandes villes européennes, quelques-uns de ces.

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visillards, à la figure douce et souriante, au regard profond, mais toutefois gardant encore un certain rayonnement enfantin, aux joues labres et diaphaues, ou bien grasses et cléricales, et toujours pâles, de cette pâleur que créent les longues veilles à la lueur des lampes et dans l'air lourd des bibliothèques ?

Vous les reconnaissez tout de suite : ce sont des artistes, des professeurs, des savants.

Leur mise est souvent un peu négligée, un peu démodée, leur démarche inélégante ; pour tant quelle note aimabie ils jettent au milieu de ces silhouettes de passants aflairés, de yommeux, toujours les mêmes. On sent chez ces hommes, l’âme de celui qui a tout étudié, tout compris, tout vu à la lumière de la science, qui a pesé toutes nos faiblesses, souri de toutes nos misères, et qui est bon parce qu’il sait. Ces hommes-là manquent dans l'Amérique du Nord, et il me semble qu'il n’y a pas de civilisation complète sans eux. Ils sont le symbole sympathique de la civilisation même,

On ne manquera pas de trouver que je fais une part trop grande à l'élément littéraire et artistique, dans cette question de l’avenir de notre peuple, que j'attache trop d'importance à la culture intellectuelle.

On me dira qu’un peuple n’est pas une sim-

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ple macdiine à savourer des strophes rythmées, à se repaître de mélodies, à méditer sur des théories et des formules abstraites. Je rappellerai que j'adresse ce livre surtout à notre Jeunesse appartenant aux classes dirigeantes, dont l’une des principales raisons d’être est la culture de l'esprit. J’insiste sur ce qui nous manque, J'indique une direction que nous avons trop négligée jusqu’à présent.

« Pour faire de la vie humaine ce que l’homme commence à comprendre qu’elle doit être, dit Mathew Arnold (1), il faut nonseulement les forces réunies du travail et d’une bonne direction, maïs aussi celles de l'intelligence et du savoir; la puissance de la beauté, celle de La vie sociale et de la bonne éducation ».

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1, Civilisation in the Un'ted States.

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