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Dans une petite brochure intitulée : « Canadian nationality » et publiée 1l y a quelques années, un Anglais, M. Charles J. Binmore, écrivait ce qui suit (1): La populaliou de la
1, « Ne sommes-nous pas, après tout, un peuple d'opprimés », me disait, iln'y a pas longtemps, un aimable compatriote anglo-saxon, « dans ce Dominion anglais qui est nôtre (in that English Domiuion of ours). Le chef du gouvernement Sir John Thompson est un Irlandais catholique ; le leader de l'opposition, M. Laurier, est Canadien-Français; nous sommes absolument relégués au second plan ». 11 me disait cela avec un sourire plein d'esprit et de fierté et paraissait heureux de constater qu'il pût en être ainsi sous le sceptre d'Albion.
Je me dis quelquefois que, si nous redevenions, pour une seule année, colonie française, nous serions bientôt à couteaux tirés avec nos cousins de France, que nous aimons fort cependant et dont nous sommes excessivement fiers. Combien il y aurait de vanités froissées, de susceptibilités blessées !
», The people of the province of Ontario, the backbone of the whole Dominion, are nothing if not anti-french. The dislike and suspicion with which the French-Canadians regard their english compatriots are h:artily returned by the people Of Ontario, with the galling addition of a loudly expressed contempt.
The resistance offered by the English of Quebec to the
province d'Ontario, la province la plus importante du Dominion, est absolument antifrançaise. Les sentiments d'antipathie et de défiance qu'entretiennent les Canadiens-Français vis-à-vis de leurs compatriotes anglais, leur sont cordialement rendus par ceux-ci, avec, en plus, cette addition irritante d’un mépris hautement exprimé ».
« La résistance opposée par les Anglaïs de la province de Québec à l'extension de l’in- Îluence canadienne-française dans les a ffaires municipales et provinciales est souvent Justifiable et l'attitude d'opposition habituelle qui en est la conséquence est, au moins, ratelligible, mais les gens d'Ontario, sans avoir
cette excuse prennent une attitude de mépris hautaïn et attribuent sans hésitation à la différence de nationalité la prospérité plus grande dont ils jouissent et qu’ils doivent principalement à la supériorité de leur sol et de leur climat et à la plus grande somme
extension of French-Canadian influence in municipal and provincial alfairs is often justifiable and the consequent attitude of customary opposition is, at least, intelligible ; but the people of Ontario without this excuse assume a position of lofty disdain and unhesitatingly attribute to the difference of nationality the higher prosperity which they owe chiefly to the superiority of their soil and climate and to their greater command of capital and labour.
ANÇAIS
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de capital et de main d'œuvre dont ils disposent ».
Je ne saurais dire si les sentiments prêtés par M. Binmore aux habitants d’Ontario peuvent être ainsi généralisés, mais ce sont certainement ceux de la masse du peuple. Certains de leurs journaux croiraient manquer à leur mission d'organes populaires accrédités, s’ils négligeaient de publier, au moins une fois par mois, quelque article injurieux à l’adresse des Canadiens-Français. Le plus souvent ils ne se mettent pas en frais d'imagination et se contentent de rééditer sur notre compte ce AR qu'un écrivain de Londres, M. Howieson, qui nl visitait les établissements agricoles des colons d'Ontario, en 1821, écrivait sur le compte de ces derniers.
Qu'on me permette de citer quelques phrases (1) :
« Je m'étais promis beaucoup de plaisir, en songeant que je pourrais admirer de mes
1. J had anticipated much pleasure from the idea of being an eye-witness of that neatness, taste and inviting simplicity, which, J was told, characterized the peasantry of Upper Canaïa..…., but J indeed felt disappointed, when, even in the oldest settlement, J saw everything in a state of primitive rudeness and barbarism.
« The settlers follow the habits and customs of the peasantry of the United States and of Scotland, and consequently
propres yeux cette simple élégance, ce bon goùt, cette charmante simplicité qui, me disait-on, caractérisatent les paysans du Haut-
Canada... Mais j'ai été bien désappointé en constatant, même dans les établissements Les plus anciens, que tout était dans un état de grosstèreté primitive et de barbarie.
« Les colons suivent Les habitudes et les coutumes des paysans des Etats-Unis et sont, en conséquence, excessivement sales, grossters et négligents dans leur installation domestique.
« Les paysans écossais avarïent été dégra-
are offensively ‘dirty, gross and indolent in their domestic arrangements,
« The scotch peasants had been degraded by a life of poverty, servitude and ignorance...
« The £cotch and English emigrants are frequently at first à good deal puzzled with the considration with which they are treated and when they hear themselves adressed by the titles, sir, master, gentleman,a variety of new ideas beyin to illuminate their minds, Ihave often observed some old Highland peasant apparently revolving these things within himself, twilching his bonnet from one side of his weather-beaten brow to the other, amd looking curiously around, as if suspicious that thé people were quizzing him. However those who are at first most sceptical about the reality of their newly-acquired importance, generally become most obstrusive and assuming.
The Canadians, in addition to their indolence, ignorance and want of ambition are very bad farmers »,
« Sketches of Upper Canada, by John Howieson » (Whittaker, Ave Maria lane, London).
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dés par une vie de servitude, de pauvreté et digaorance.….
« Les émigrants Écossais et Anglaïs sont souvent fort tatriqués, tout d'abord, par la considération avec laquelle ils se votent traités, et lorsqu'ils s'entendent appeler sir, master, gentleman, une foule de nouvelles tdées commencent à illuminer leur cerveau.
Souvent il m’est arrivé d'observer quelque vieux paysan des Highlands, qui retouraait évidemment ces choses dans son esprit. Portant son bonnet d’un côté à l’autre de son front battu par l'orage, et regardant curieusement autour de lui il semblait se demander si les gens s'amusaient à ses dépens.
Du reste, ceux qui sont tout d'abord Le plus sceptiques sur la réalité de leur imporlance nouvellement acquise finissent généralement par devenir très prétentieux et très arrogants.
« Les Canadiens (d’Ontario), en outre de leur indolence, de leur ignorance et de leur manque d’ambition, sunt très mauvars cultivateurs. »
Les habitants d'Ontario qui étaient certainement en 1821 aussi actifs, aussi industrieux, aussi soigneux dans leur installation et leur mise qu'ils le sont aujourd’hui, en tenant compte de la différence des conditions éco-
nomiques, peuvent très bien se moquer des appréciations de Howieson, comme nous nous moquons des compliments du même genre que nous adressent les habitants d’Ontario qui n’ont jamais mis les pieds dans la province de Québec. Il y a parmi nous, il est vrai, des personnes qui s’en indignent et quien souffrent. Ils ont tort.
M. Goldwin Smith, un écrivain remarquable, chez qui on pourrait s'attendre à trouver beaucoup moins de préjugés, écrivait en 1889, dans la Fortaightly Review, que les Canadiens- Français sont indolents, ignorants, mauvais cultivateurs, qu'ils manquent d’ambition et ne seraient bons qu’à faire des ouvriers de f2brique, s’il y avait des fabriques au Canada. On le voit, c’est à peu près exactement une des phrases de Howieson (1).
Quant aux sentiments des Canadiens-Français pour leurs compatriotes d’origine anglaise, je crois pouvoir affirmer que, là où ils existent, ils sont généralement sympathiques.
Dans le plus grand nombre des paroisses de la province de Québec, il n’y a pas une seule famille anglaise, on ne voit jamais d’Anglais,
1. Lorsque ce numéro de la Fornightly Review m'est tombé sous la main, je me trouvais à Londres avec quelques compatriotes Anglais et Français. Aucun de nous ne s’est indigné et tous nous avons ri de bien bon cœur,
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et par conséquent on ne se croit pas tenu de rien éprouver pour eux. Dans les cantons où la population est mixte ou compte une minorité d'habitants de langue anglaise, on est cordialement anglophile. Cela tient aux dispositions de notre nature plutôt portée à aimer qu’à haïr, aux qualités de notre esprit, curieux, enjoué, primesautier et se complaisant à voir les aspects différents des êtres et des choses. Cette disposition de l'esprit français apparaît dès les premières pages des annales de la Nouvelle-France. L’Anglo-saxon passe indifférent devant les étranges révélations d’un monde nouvellement né à la vie de l’histoire et apportant du fond de ses forêts le secret, presque perdu pour l'Europe, de la vie réellement primitive, de la civilisation barbare du premier âge. Le Français, au contraire, ne cesse de s'intéresser à l’homme sauvage, 1l apprend sa langue, il se fait son compagnon, il le suit à la querre et à la chasse et quelquefois même, au fond du Nord-Ouest, il adopte une partie de ses usages et veut partager son existence indépendante et libre. Ainsi, pour un bon nombre de Canadiensfrançais, l’Anglais, de même que l'Américain, est intéressant et sympathique, abstraction faite de toute autre raison, parce qu'il n’est pas semblable à nous, qu’il parle une autre langue
et que ses manières sont différentes des nôtres. Et cela parfois est préjudiciable à notre expansion nationale, car, il arrive que quelques-uns de nos frères — les plus ignorants et les plus fermés à lidée patriotique — émigrés aux États-Unis, s’américanisent peu à peu, insensiblement, entraînés tout d’abord par ce dilettantisme naïf qui leur fait trouver un certain charme à parler une autre langue, à proférer des sons étrangers, à se donner un air exotique, à se révéler à eux-mêmes sous un aspect nouveau.
Ce sentiment qui nous porte à vo’. l’étranger d’un œil sympathique, me semble, après tout, bien naturel. L'homme auquel l’éducation n’a pas inculqué de préjugés, doit nécessairement regarder avec curiosité d’abord, avec plaisir ensuite, cet autre homme qui ne peut presque en aucun cas être son rival et qui représente jusqu’à un certain point une autre civilisation, une éducation différente, des coutumes nouvelles,
Dans une langue étrangère, chacun a pu en faire l'observation, le parler populaire prend toujours un cachet que nous ne lui reconnaissons pas dans notre propre langue, sa banalité disparaît, ce qu’il renferme de trivial, de trop intime, de choquant se voile sous des sons qui nous sont moins familiers; la grossièreté
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des nôtres.
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de l’homme vulgaire s’y pare d’un je ne sais quoi de pittoresque qui ne manque pas de charme.
Cette observation pourrait même se généraliser : l’homme qui nous parle dans une lanque que nous ne savons qu'imparfaitement parle presque toujours bien.
Dans un petit pays, où se forment naturellement tant de rivalités, de jalousies, de haines mesquines, il n’est pas de préservatif aussi efficace contre ces maux que la différence de langue et de nationalité. Ainsi dans un village de la province de Québec où se trouvent, par exemple, deux médecins, deux notaires, deux négociants français, une bhostilité sourde ou déclarée règne bientôt entre les deux rivaux. Et c’est là l’un des côtès les plus amusants de notre vie villageoise. Deux médecins, deux avocats, dont l’un est Anglais et l’autre Français, sont, au contraire, généralement les meilleurs amis du monde.
Dans nos villes, surtout à Québec et à Montréal, il existe sans doute un certain nombre d’anglophobes, mais aucun d’eux ne déteste Anglais pour la seule raison qu’ilest Anglais. La haine, prenant naissance dans les principes, l’hérédité, les préjugés religieux, ne se rencontre guère chez les Canadiens-français, Chez quelques-uns, l’antipathie est née sou-
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vent d’un motif personnel, une rancune particulière généralisée à tort; chez un plus grand nombre, elle est le ressentiment de quelque insulte à notre adresse, publiée dans des livres ou des journaux anglais. Elle s’est développée parce que le Canadien-Français n’a pas fait la part de cette propension naturelle de l'Anglais à mépriser tout ce qui n’est pas lui.
« Whenthereis notsomevery special reason for feeling deference towards a foreigner, the Englishman is likely to despise him ».
Une troisième forme d’anglophobie assez répandue n’est que la réaction produite par un sentiment tout contraire « /’Anglomante »
observée chez quelques compatriotes français. Est-ce un hasard? mais la plupart de ceux des nôtres .que j'ai rencontrés faisant profession de ne pas aimer les Anglais, confessaient que Jeur principal grief était la constatation d’un ou de quelques cas d’anglomanie. Un Canadien-Français ardent, généreux, fier de sa race, sera outré de constater chez un compatriote l’absence de cette fierté, de ce patriotisme dont il est Iui-même rempli; il se sentira humilié de ce tribut exagéré, payé, sans qu’on le demande, aux vainqueurs d'il y a cent trente ans, et sa rancune se portera instinctivement vers la cause innocente de cette humilia-
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tion. Un ançglomane crée vingt anglophobes.
En Europe, on est, dans beaucoup de pays, anglomane ou gallomane ; c’est une innocente manie qui ne peut avoir aucune conséquence ficheuse et ne fiatte même pas ceux qui l'ont fait naître. Au Canada, le mot équivaut à licheté et trahison; car l’anylomane devient bientôt renégat.
Ceux qui donnent dans ce travers sont loin d'appartenir à lélite intellectuelle : ce sont quelques ouvriers de fabrique, quelques commerçants enrichis qui ne connaissent qu'un idéal dans la vie, la fortune, et qui se disent qu'il est plus chic d’être Anglais, puisque les Anglais sont les plus riches. Cependant rien n'irrite autant le patriote que cette désertion même du plus humble, du plus insignifiant. Le sentiment qu’il éprouve devant le renégat est un peu l’horreur qu'on éprouve en présence d’un cadavre ; car la vie suppose l'instinct de là conservation, et celui qui n’a pas cet instinct est mort au point de vue national.