CHAPITRE V
LE LEGALITARISME
I. — Nous avons quelque scrupule à traiter une matière ressassée à outrance. A toute époque, les socialistes ont discuté sur les conditions de la transformation sociale. S'opérerait- elle dans le
calme et la majesté d'un débat solennel, ou se déroulerait-elle au milieu d'effroyables crises, parmi les exécutions et l'effusion du sang? Le problème est grave, essentiel : il n'en est point de plus haut, mais nul ne peut prétendre à le résoudre, car nul ne saurait déchiffrer une énigme de l'avenir. Toute la science des sociétés, les informations les plus complètes sur l'évolution mécanique, économique, intellectuelle, les déductions les mieux enchaînées ne sauraient, à cet égard, éclairer l'horizon. Les nations, le monde, -seront toujours à la merci d'un incident.
Les socialistes d'a\'ant 1848 répudiaient exj^resscment la révolution i violente ; idéalistes et philanthropes, ils rêvaient de fraternité et condamnaient Tusage de la force : à leurs yeux, il suffisait d'éduquer le pays^ tous les pays, pour assurer le passage du régime de leur temps à un autre régime. Les fusillades de Juin répondirent aux douces évocations de Tlcarie.
Pecqueur et Cabet, Considérant et Leroux ont trouvé des continuateurs et des élèves, qui espèrent toujours dissoudre la domination bourgeoise par la diffusion pacifique des doctfiaes. Les réformistes s'abritent partout derrière la légalité, pour briser la légalité elle-même. Nous avons exposé leurs thèses. Ils ont le tort de ne point suffisamment connaître Thistoire des légalités successives, créations momentanées de la volonté des plus forts, — et surtout de trop subordonner^ aux variations des institutions politiques, celles de la propriété. Ils concluent trop aisément de Tuniversalisation du droit de vote à la socialisation des capitaux, et de l'établissement de la liberté de la presse à la suppression de la servitude sociale.
Certes, la société peut évoluer dans le eadre de la loi bourgeoise ; le prolétariat peut éliaborer ses conquêtes futures par l'usage des prérogatives eoxH
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quises, — ne fût-ce qu'en proclamant de plus haut les tares du système, et ses propres -espérances d'affranchissement. Ceux qui attendent tout de l'insurrection tumultueuse ou même organisée, se privent bénévolement des éléments d'attaque que l'oligarchie financière met à son insu, malgré elle, à leur portée. Mais les doctrinaires -de la barricade, les sectaires du combat de faubourg, les romantiques de la révolte à tout prix, ont singulièrement rétréci leurs effectifs. A l'inverse, les plus légalîtaires, ceux qui se feraient scrupule de ne point crier chaque jour les bienfaits du scrutin ou du débat parlementaire, sont myriade. Tout le péril est de leur côté, parce qu'ils énervent la valeur d'assaut de la classe ouvrière.
II. — D'abord qu'est-ce que la légalité? 11 y a autant de légalités que de nations : il y en a parfois davantage. Le Prussien et le Hessois ne sont pas seulement garrottés par la constitution et par le code allemand, mais encore par la <;onstitution et les pénalités de la Prusse et de la Hesse . Si les Français et les Suisses peuvent caresser l'espoir, plus ou moins illusoire, de chasser les défenseurs de la bourgeoisie des postes qu'ils occupent, par un simple déplacement des majorités, l'hypothèse même e^ interdite à nos voisins d'oulc^-RKvc^ ««vi.
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aux Autrichiens. La grève générale, a la rigueur et en théorie, est conforme k la légalité française ou belge ou anglaise, mais ailleurs elle serait érigée en crime. La liberté d'association est légale ici, mais au contraire inexistante là-bas. Le prolétariat peut-il transformer universellement la propriété en s'aidant de légalités aussi disparates, ou mieux aboutira-t-il à les unifier dans le cadre le plus large, pour poursuivre ensuite sa tâche?
Il y a plus : la lettre du statut politique n'est nullement en corrélation directe avec là structure économique. C'est Terreur capitale des légalitaires que de croire à la possibilité d'un refoulement indéfini de la puissance capitaliste, dans les contrées où la dictature monarchique a été abolie ou amincie.
La domination financière des industriels, des agriculteurs, des banquiers, s'exerce toutaussi bien, sinon mieux, dans les pays de suffrage universel et d'apparente démocratie, que dans les autres. Grâce aux énormes ressources de diverse nature qui sont en leur possession, ces suzerains disloquent l'attaque électorale de la plèbe; ils attachent à leur cause une fraction de cette plèbe ; ils faussent ces scrutins qui devaient suffire à refondre le monde; ils transportent leur commandement du domaine
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économique dans le domaine politique, et se servent, pour résister à la légalité, de la légalité même. Ne discernè-t-on point là un cercle vicieux, dont les travailleurs rompront malaisément les bords! Et comment s'étonner que des minorités fortement éduquées sortent un jour de la constitution et de la loi, pour s'affranchir coûte que coûte et affranchir les majorités avec elles?
Sans doute le prolétariat dispose de toutes sortes de prérogatives politiques, que le Tiers-Etat avait vainement réclamées à la veille de 1789, et c'est même parce qu'il les possède assez généralement, que la subversion violente ne saurait être son unique recours; mais qui donc arrêterait son élan, le jour où il s'apercevrait de la stérilité de ses conquêtes et de l'impuissance de ses droits abstraits ?
Voici une autre considération : la bourgeoisie française, belge, suisse, anglaise, américaine sent qu'elle va être débordée, submergée par la poussée populaire. Atténdra-t-elle de gaieté de cœur, que l'événement se produise, qu'une majorité de députés communistes vienne abroger la propriété quiritaire? Il est vraisemblable qu'elle violera la légalité ou qu'elle la changera. Le prolétariat devra-t-il s'attacher pédante s(yie«v^w\. ^vs. V^^jJc^-îv^-
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risme? Et combien d'aatres hypothèses se présentent à Tesprit!
A la vérité y le socialisme ne peut ni exalter le strict respect de la loi, ni glorifier le recours exclusif à l'insurrection. S'il adoptait la première méthode, il se mutilerait de lui-même; s'il choisissait la seconde, il risquerait d'éprouver, sur Theure, la vanité de ses déclamations. N'oublions pas que les bravades sont aussi condamnables et aussi néfastes que certaines déviations.
Le socialisme n'est le maître de ses moyens d'action, de sa tactique, de son avenir, que dans une mesure infinitésimale. Issu de l'évolution économique du monde, il lui est indissolublement lié.
Une crise de chômage plus atroce que les précédentes peut bouleverser la mentalité des groupes ouvriers, les soustraire aux procédures de lente conquête, et les acculer à la lutte suprême. Les communistes n'auront pas souhaité la bataille des rues, ni foulé le devoir de l'être pensant. Un cataclysme se déploiera, qui les aura à la fois emportés et libérés. Malgré toutes leurs théories, les fanatiques du légalitarisme seront entraînés avec les autres, et c'est pourquoi il est absurde et dérisoire de vouloir contenir l'action prolétarienne dans un cadre rigide. Elle doit être éclairée par le raison-
nement, par la science, mais elle est subordonnée essentiellement aux phénomènes de la production générale, et nul ne saurait prétendre la délimiter pour toujours, sans nier le déterminisme économique.