‹ L'avenir et les BonaparteChapitre 40 sur 46 · S L'AVENIR · texte numérisé non relu

S L'AVENIR

Il existe certainement un trait de ressemblance entre la situation d'alors et celle d'aujourd'hui?

Napoléon III n'a-t-il pas entrepris, comme Louis XVIII, la restauration d'un gouveraement momentanément suspendu, éclipsé, et qui se trouve aujourd'hui, comme le gouvernement des Bourbons l'a été pendant quinze ans, en face d'une nouvelle génération fille de ses œuvres, avec l'esprit et les intérêts de laquelle il est aussi nécessaire de compter ?

Depuis que l'Empire est restauré, cette nécessité a-t-elle été pleinement satisfaite? Ne resle-t-il rien à faire? La consolidation du régime impérial estelle achevée ? Ou bien, tout ce que le gouvernement a accompli jusqu'à ce jour ne serait-il qu'une préparation à de nouveaux, efforts, la préface, pour ainsi dire, de créations plus larges et plus décisives?

Il ne saurait, à mon sens, exister de doute à ce sujet.

Évidemment, les dernières élections des grands centres et les événements qui ont suivi l'initiative du congrès témoignent que l'on a atteint la deroièi^ limite de la voie dans laquelle on s'était engagé

b,GoogIc

ET LES BOKAPABTE. 279

■après le coup d'État, et que, pour enraciner les institutions daos le sol, il faut recourir désormais ■à des moyens d'action dont l'Empire n'a pas encore feit usage.

Le règlement amiable de tous les conflits européens ne peut trouver sa solution qu'à une longue échéance; et, dans l'intérêt de son sucras final, la nouvelle attitude des cabinets obligerait seule de concentrer immédiatement les ressources du pays sur les améliorations intérieures.

Nous sommes chez nous maîtres de nos destinées. Sur notre propre territoire, même isolés du monde entier, il n'y a d'autre limite au bien que mous pouvons faire que celle de nos ressources. Au dehors, au contraire, sans alliances de premier ordre, nous ne pouvons rien.

Il ne peut entrer dans l'esprit de personne de comparer les embarras de nos crises commerciales à ceux de la seconde invasion, ni de mettre la puissance productive et les ressources dont nous disposons au-dessous des moyens d'action de la France ■de 1816, qui, en quatre ans, paya 1,200 millions, «t, par ce sage emploi de fonds, donna l'essor à la prospérité du pays.

DigitzrrIbyGOOgIC

Si nous devions, au printemps prochain, porter la guerre au centre de l'Europe, l'Empereur ne douterait pas que la France ne fût en état de fournir encore, par le crédit public, deux milliards et même le double, le triple, au besoin.

Ces capitaux existent donc, ou sont en puissanced'être. Et serait-on moins certain de les trouver si, au lieu de les anéantir sur les champs de , bataille, on devait les affecter à l'amélioration dtt sort du peuple ?

Nul n'osera le prétendre.

Alors, quelle immense transformation s'accomplirait dans l'état et l'opinion du pays, si en dix ou vingt ans un capital de celle importance était employé à répandre l'aisance et les lumières dans \e&familles composant la majorité du suffrage universel!

L'opération n'est pas de celles qui apparaissent comme un sacrifice ; elle mettrait fin à toute idée de désordre ; ses conséquences bienfaisantes se feraient sentir dans toutes les conditions. Pour faire cesser la situation critique où nous placent, après douze ans de règne, au dedans l'attitude électorale des grands centres, au dehors les dispositions des.

DigitzrrIbyGOOgIC

cabinets, l'Erapereur n'est-il pas sollicité de faire rechercher par une commission extraordinaire , comme oq l'a Tait en 1816, si le moyen d'accélérer la solution des problèmes sociaux et politiques de notre époque ne serait pas encore de recourir à un ensemble de dispositions budgétaires ayant le caractère essentiellement national et dynastique du plan de LaBîtle et de Corvette.

Les éléments du progrès social et de la consolidation du pouvoir, c'était, sous la Restauration, la liquidation de l'arriéré, l'acquittement des contributions de guerre et la libération du territoire, la dotation du clergé, l'indeomité des émigrés et la reconnaissance des droits des possesseurs des biens nationaux, l'abandon des cours prévôtales; enfin la Tranche acceptation, par les héritiers de Saint-Louis, du système parlementaire et d'un état complet de liberté.

Tous ces points furent débattus et résolus par la commission de 1816.

Aujourd'hui, la bonne fortune a succédé à nos anciens désastres et de nouveaux besoins ont surgi.

Le territoire n'est plus occupé; nous n'avons ni

DigitzrrIbyGOOgIC

coDtributionâ élrangères à solder, ni clergé à doter, DÏ émigrés à indemoiser, ni détenteurs de biens nationaux à rassurer. Mais les claesef: éclairées réclament un large développement des libertés publiques. Dans l'état d'inquiétude et de méfiance des esprits, en l'absence d'un grand bien-être matériel et moral dans lequel viennent se fondre et s'éteindre les menées hostiles au pouvoir, la liberté lui apparaît comme un danger public.

D'un autre côté, les masses populaires, admises au partage de la souveraineté, aspirent à des améliorations radicales dans leur existence. Le rôle de la France au milieu du monde, et l'avenir de la société terrestre, font naître un idéal nouveau dont se passionnent de plus en plus les jeunes générations, qui échappe à tous les calculs, se superpose à toutes les combinaisons du pouvoir. Il faudrait pour que la liberté fût possible, qu'une large satisfaction de tous les besoins rattachât la jeunesse et le peuple à la consolidation de Tordre politique et social.

Ce concours de circonstances n'offre-t-il pas des complications, des obscurités tout aussi redoutables que celles au milieu desquelles on a pro-

DigitzrrlbyGOOglC

ET LES BONAPABTJi. 283

cédé, il y a cinquante ans, à la libératioa du territoire et à la conciliation de l'ancienne et de ia nouvelle société ?

Est-il possible que des questions si ardues, si brûlantes, qui intéressent l'avenir autant que le présent, soient résolues avec l'ampleur et la décision qu'elles nécessitent, au milieu des préoccupations, des travaux, de la Sèvre et du bruit des -affaires courantes ? La grandeur et la sincérité même des vues qui ont fait naître l'idée de fonder une dynastie populaire, le vaste horizon que l'entreprise a devant elle, le nombre et la diversité des éléments qu'elle doit mettre en œuvre, le progrès' occulte des aspirations nouvelles qu'il faut contenter, tout cela n'indique-t-il pas qu'un ■examen réfléchi, dans des conditions de repos d'esprit et d'indépendance complète des agitations et des nécessités du moment, est aussi impérieux qu'en 1816?

Cependant, il faut prévoir que le monde officiel présentera des objections a l'établissement d'une commission extraordinaire de finances.

Ce rouage exceptionnel, dira-t-on, était admissible dans le désordre où le passage violent de

nigiUrrlbyGOOglC

l'Empire à la Reslauratioa avait jeté les services publics.

Recourir aujourd'hui à ce moyen extrême, ne serait-ce pas un aveu d'impuissance et un signal d'alarme? Est-il donc vrai que l'administration et les assemblées publiques n'offrent pas les lumières sulTisantes pour guider et assister Napoléon III dans les mesures à prendre pour fonder sa dynastie ?

Je réponds sans hésiter : Oui, cela est vrai. Et j'ajouterai que l'incompéleoce de l'administration et des assemblées tient à la nature des choses, et n'a par conséquent rien de blessant pour les pers<»iDes.

J'ai suffisamment expliqué, je crois, qu'il existe deux politiques : la politique qui ne s'occupe que du présent et maintient le gouvernement au jour le jour, et la politique qui se préoccupe de l'avenir et pourrait par conséquent souder à l'avance, par un lien d'intérêt réciproque, la destinée des générations futures et celle des successeurs du souverain.

En ce sens, il n'y a jamais eu de formule dynastique plus nette et plus profonde que ces lignes de Napoléon 111 :

DigitzrrIbyGOOgIC

ET LES BONAPAItTK. 285

H Marchez à la tête des idées de votre siècle, « elles vous suivent et vous soutiennent. »

Eh bien! de bonne foi, les ministères, le Sénat, le conseil d'État, le Corps législatif, les conseils départementaux , sont-ils organisés de manière à assister un pouvoir qui veut marcher en tête du siècle.

Lorsque Corvetto fut chargé par Louis XVIII de demander au crédit les moyens de liquider l'arriéré et les contributions étrangères, de pacifier les esprits, de concilier les intérêts de l'ancienne et de la nouvelle France, il n'eut recours à «ne commission extraordinaire que parce que ni le conseil d'Etat, ni la Chambre des députés, ni son propre déparlement n'étaient préparés par la nature de leurs fonctions à rechercher avec l'énergie nécessaire la solution des problèmes financiers, politiques et sociaux que soulevait une entreprise aussi grave, aussi délicate, et visant à des r^ultats d'une aussi baute portée.

Ce n'était pas chose facile que de restaurer l'ancienne dynastie des Capets au milieu des divisions intérieures que l'humiliation de la défaite, les craintes des détenteurs des biens nationaux, les

DigitzrrIbyGOOgIC

prétentions des émigrés et du clergé, faisaient éclater de toutes parts, et en usant surtout d'un' ressort financier auquel le pays n'avait pas eu recoure eocope ; et cependant le pouvoir d'alors, qui eut la sagesse de s'appuyer sur les forces vives du pays, vit couroon^son entreprise d'un succèscomplet.

C'est avec le concours des industriels et des libéraux, c'est assisté surtout de l'homme qui devait prendre' part comme banquier aux adjudications des nouvelles rentes, qu'il présenta ses plans à la délibération des corps constitués.

Des nécessités de même ordre n'existent-eltes pas aujourd'bui ? N'y a-t-il pas, dans la grandeur même de l'entreprise des Bonaparte, une raisoa tout aussi impérieuse que celle qui détermina les Bourbons à faire précéder les propositions qui devront être soumises au conseil d'État, au Corps législatif et au Sénat , d'un travail d'élaboratioD approfondi au sein d'un conseil spécial composé des représentants de toutes les branches de l'activité nationale?

Dira-t-on qu'à défaut des chefs de service et des corps politiques, le conseil privé, spécialement in-

tT LtS BONAPAHTE. ':M7

stitué pour assister l'Empereur dans tout ce qui louche à la destinée de sa famille, posirait €tm utilement consulté sur les moyens de consolider le regiioe actuel par une politique d'avenir?

Mais est-ce bien là sa destination? A-L-il été constitué en vue de donner un avis sur toutes les questions qui se rattachent à ce grand intérêt?

Si elles lui étaient soumises, aurait-il un principe pour apprécier en toute circonstance ce qui est favorable, indifférent ou nuisible à rétablissement qu'il s'agit de fonder?

Évidemment, il n'est ni préparé à une pareille intervention, ni organisé de manière à la rendre

Une considération importante d'ailleurs oblige de donner au travail d'élaboration auquel il faut ' se livrer un caractère public, national, et non pas un caractère personnel.

La conformité et l'association intime des vrais intérêts de la dynastie et des intérêts du peuple seraient, dans les dispositions de l'esprit public, bien moins comprises et inspireraient moius de confiance, si l'affermissement de la maison des Bçnaparte était mis en première ligne, présenté comme

DigitzrrIbyGOOgIC

l'intérêt principal, et si le développement du progrès social ne venait qu'à la suite et comme conséquence de cet intérêt.

La nation existait avant toutes les races de souverains, et elle leur survivra. C'est pour la société que se constituent les gouvernements. L'Empereur D'est que l'élu et le représentant du peuple; les intérêts du peuple doivent donc passer avant les intérêts du trône, et raffermissement de sa dynastie ne doit être que le moyen d'accélérer !e perfectioDoement social.

Il convient donc d'instituer, en dehors du conseil privé aussi bien que des corps officiels, une commission extraordinaire pour l'examen approfondi de toutes les questions qui se rattachent à l'alliance intime qu'il est nécessaire d'établir entre la poursuite du perfectionnement social et la consolidation du pouvoir; et cette commission, comme celle de 1816, deviendra par le fait, sans qu'il soit même nécessaire de lui attribuer offîciellement ce caractère, le véritable instrument de consolidation du nouveau régime.

DigitzrrIbyGOOgIC

Page 1