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AVANT-PROPOS

à Préparer un nouvel avenir, et cela au milieu même des épreuves les plus périlleuses, voilà qui demande bien des efforts et complique, par onséquent, bien des tâches. Ces tâches, va-t-on

e volume? À coup sûr, non! Peut-être même a-t-on besoin de s'excuser de paraître laisser de té un grand nombre de celles qui déjà nous

ae

) . et nous inquiétaient chaque a da-

|efforee de montrer nn D. he en Ne rence . pe pue autant Ve |

depuis si ‘Longtemps nécessaire.

L'avenir des nationalités.

La part de Ja France.

Si quelques utopistes ont pu croire à de certains moments que l’avenir d'un pays ne dépendait que de ce pays même, que chaque peuple était libre de se faire sa place dans le monde sans se préoccuper de ses voisins, sinon pour faire avec eux, en toute sécurité, des échanges avantageux, il leur faudrait, au moment présent, une singulière ténacité dans l'illusion pour ne pas voir à quel point ils étaient dans la chimère.

Peu avant 1914, au moment même où l'orage éclatait, beaucoup disaient que la guerre était devenue un anachronisme. Or, pendant les quarante années précé- dentes, alors que les pacifistes devaient avoir les yeux bien ouverts, ils avaient pu compter toute une série de guerres à peu près ininterrompues : guerre entre la Russie et la Turquie (1877), suivie, à brève échéance, d'une guerre entre la Turquie et la Grèce; guerre des États-Unis contre l'Espagne en 1898 : guerre Sud-Afri- caine, de 1899 à 1902; guerre entre la Russie et le Japon, de 1904 à 1905; guerre entre l'Italie et la Turquie; les

deux guerres balkaniques, sans compter celles qui ont

éclaté entre le Chili et le Pérou, entre la Russie et le Japon... Survient la guerre de 1914. Les neutres en

reçoivent vite le contre-coup. Ceux qui ne subissent:

pas le sort de la Belgique et du Luxembourg, tremblent d'avoir à le connaître sous peu. Les menaces en demeurent suspendues sur la Hollande, sur la Norvège, sur la Suisse. On compte le nombre des victimes que la piraterie germanique fait tous les jours dans les marines marchandes des pays scandinaves, dans celle du Danemarck, dans celles de l'Espagne et des États-Unis. Le tableau est complet. Or, d’où sont nés tous ces conflits, sinon des aspirations toujours renaissantes des peuples

conquis et annexés malgré eux, mais dont les conqué- :

rants veulent à tout prix, conserver d’abord, puis agrandir la possession”? Les relations commerciales qui, suivant divers économistes et sociologues, devaient fermer à tout jamais les portes du temple de Janus, les rouyrent iacessamment à deux battants, pour en faire sortir les questions de l’opium, du guano, du fer et du charbca, sans parler des guerres coloniales et de la prétention d'imposer par la force ou par la menace des traités de commerce ruineux pour les nations obligées de les accepter. Assurer aux populations — dans l'avenir toires, de leurs institutions, de leurs lois, de leurs droits à tous les échanges, offrir à chacune d'elles,

petites ou grandes, des garanties plus efficaces que

celles qu’on leur présentait dans la fragilité des papiers du passé, tel semble être le problème dont le président

‘Wilson se dit prêt à poursuivre la solution, au nom du

Nouveau Monde. Que l'avenir de la France y soit intéressé au premier chef, que la question des nationalités à libérer soit pour nous, pour notre propre indépendance et notre propre sécurité, un problème capital, personne ne le méconnaîtra,

la libre jouissance de leurs terri-

49 Ê TR D IL $ Lei OP PE Lu de Pa DR PES

Une fois de plus — pour la dernière fois peut-être — s nations opprimées ont, en esprit tout au moins, lié rs destinées à la nôtre... Soyons vainqueurs, et nous urons triomphé à la fois pour elles et pour nous; si le sort nous était défavorable, leur défaite et la nôtre ne feraient qu'un seul et même désastre. La politique intérieure de l'Autriche-Hongrie, la politique extérieure de la Prusse, maîtresse absolue de l'Allemagne je tout entière, livreraient, on peut dire, le monde entier “ah merci de Ja race de proie. La consolidation des colonies germaniques ne ‘serait qu’une étape sur la route d’une hégémonie qui mettrait partout la main sur les intérêts les plus positifs des autres nations. Battus dans la cause des nationalités opprimées comme dans - la nôtre, nous le serions sur le terrain économique comme sur le terrain politique, si nous laissions se reconstituer ou plutôt se continuer cet état d'abdi- | cation où, pendant plus de quarante ans, nous avons on permis à la puissance germanique d’envahir peu à peu tous les marchés, de dénatlurer partout, à son avantage, les conditions du commerce international, d'organiser, sous vingt formes également trompeuses, un espionnage universel, de nous endormir, nous, nos alliés et nos clients naturels, par des promesses dont la valeur n'aurait pas dû, même alors, nous faire illusion. Combien cependant ne s’en ferait-on pas, si l'on s’imaginait qu'une paix remettant les petites nationalités aux mains de leurs maîtres d'hier n’enhardirait pas encore une * fois ces derniers à reprendre activement cette politique? di Nous savons bien aujourd'hui qu’elle était à la veille è de triompher sur terre et sur mer, à Anvers comme à Bagdad, partout enfin, quand l’impatience insensée de A Jorgueil militaire a précipité les deux États centraux contre nous! ie Quant aux nations qui veulent encore espérer en ous, ne les décourageons pas une fois de plus. Prêtes

à répondre à nos appels, si ces appels sont soutenus, . ; e » ü 5 e.

elles seraient bien forcées de vivre d'une autre vie,

si elles n’entendaient plus d’autres voix que celles

du passé. Bon gré, mal gré, ce n’ést pas seulement en dehors de nous, c’est contre nous que se laisseraient tourner leurs forces productives, leurs capacités d'échanges, d'échanges économiques comme d'échanges intellectuels. Sans doute, il est bien démontré que nous ne pouvons être directement ni dépouillés, ni asservis ; mais il importe que nos amis ne le soient pas et que, maîtres de pouvoir compter sur eux, nous reprenions avec eux, dans l’œuvre de la civilisation universelle, la part dont nous avons trop de sujets de redouter la diminution croissante. À une telle diminution correspond, en effet, bien vite pour nous-mêmes une forme d'asservissement aussi néfaste à nos intérêts qu’à notre honneur national. :

Ici, soupçonnera-t-on notre désintéressement? Nous prètera-t-on des calculs égoïstes et cachés? Se demandera-t-on si on ne trouverait pas en nous des exploiteurs aux manières plus aimables et plus engageantes? A coup sûr, non! Ce que les uns craignent et ce que les autres espèrent de nous, c'est un nouvel accès de désintéressement; c'est le désir de nous replier sur nous-mêmes et de nous refuser aux tâches libératrices, comme celle que la Syrie, par exemple, attend de nous et de nous seuls (1). Heureusement, il est des symptômes d'un esprit à la fois plus prévoyant et plus hardi. « Je suis naturellement reconnaissant aux alliés de leur promesse de libérer notre nation tchéco-slave, écrivait tout récemment le chef du parti national de la Bohême, M. Masaryck, proscrit du sol natal et réfugié

(1) Se reporter à la belle campagne du comte Cressati, si bien sécondé, d’ailleurs, par nos médecins français de Beyrouth.

RS PP RAEENNE

à Londres. Il y à des indications que le Gouvernement français joue un rôle prédominant dans cette question slave. Je me réjouis du fait que la propagande politique

de nos alliés est un plan de reconstruction de la poli- tique créatrice, et, en cela, je crois distinguer la main de la France (x). »

Si telle est l'importance du sujet, il convient d'en rappeler ici les antécédents historiques, la portée légitime et les limites. On ne saurait rien prévoir de l'avenir, on n'en saurait rien préparer d’efficace, de durable, sans une connaissance précise des legs du passé.

Nation et nationalité, l'explication de ces deux termes et l'analyse des idées qu'ils expriment ont déjà fait couler beaucoup d’encre, on peut même ajouter beaucoup de sang. Indubitablement, il y a là deux conceptions aussi proches parentes que possible. Mais quelle est celle des deux qui se prétend l’aînée ou qui, tout au moins, revendique la primauté ?

Au temps où l’on acceptait généralement l'état qu'on trouvait établi de fait a succédé celui où l’on prétend discuter et régler ce qui veut l'être en droit. Jadis, c'était donc la nation presque toujours issue de la conquête qui s'imposait avec sa souveraineté, avec ses usages invétérés, ses lois toutes faites, avec la légitimité établie de sa famille régnante. Par cela seul qu’on appartenait, de naissance, à une nation donnée, on en avait la nationalité avec tous les devoirs en dérivant. Sans vouloir trop multiplier les métaphores, on peut dire qu’alors le mouvement d'absorption d’une de ces deux idées par l’autre allait du dehors au dedans. De

(1) V. la Nation tchèque, du 16 janvier 1917, et le Matin du 14.

nos jours, c'est plutôt l'inverse : c'est la nationalité qui, après avoir réfléchi sur elle-même, aspire à faire la nation et à la faire à son image, en ce sens que les populations cherchent à grouper librement certains caractères qui, disent-elles, tiennent à leur chair et à leur sang, à leur façon de concevoir la nature, à leur manière de se la représenter, de la sentir, de la peindre, de s'en inspirer. C’est de cette reconnaissance commune de leur génie propre, original et résistant, qu'elles

entendent s'élever à la constitution de la nation pour

en remanier et l’armature et les organes et la vie extérieure ou de relation. Des idées qu’on n’a le plus souvent trouvées ou dégagées qu'après coup deviennent ainsi peu à peu des idées maîtresses. Ce qui était tenu pour une conséquence devient un principe.

Dans ce principe relativement nouveau, il y a toujours, à la vérité, deux éléments, dont l'un, plus fixe

et plus naturel, s'impose, et dont l’autre, plus mobile,

se prête à certaines variations. Il est d'abord bien évident qu'on ne choisit pas sa race. Or, la race est à la

nation ce que le genre est à l'espèce — ce qui, pour le”

dire en passant, implique qu’il peut y avoir plusieurs nationalités dans une même race, soit par exemple, dans la race jaune, la nationalité chinoise, la nationa-

lité japonaise, etc. Toutefois, dans la succession des

faits qui d’une même race détachent une nationalité, puis une autre, se manifeste une action plus psychologique : elle se traduit par l'initiative et l’ascendant d'une élite, puis par l'adhésion libre des classes moyennes, s’il en existe, en attendant le concours peu réfléchi peut-être, mais non pas précisément inconscient, d’une partie de plus en plus considérabie du peuple. Ce second élément est plus mobile ct plus

- variable que le précédent, parce qu'il est plus com-

plexe; et l'on sait que plus une existence est compliquée, plus elle comporte de relations — ce qui veut

ne. plus que les racines. Il se trouvera donc inévitablement des circonstances ou naturelles ou historiques qui feront que tel de ces éléments de la race se prêtera ou ne se prêtera pas à telle influence de son milieu, la subira ou la dominera, admettra ou non cer- taines épreuves, mais ne s’y habituera que s’il y trouve sun dédommagement de nature à lui faire pe l'effort à l'inertie.

Dans son discours, un instant célèbre, d’Ajaccio, où il s’appliquait à résumer toute la politique extérieure de sa dynastie, le prince Napoléon rendait assez bien l'aspect de cette complexité et en indiquait exactement les variations possibles. « Qu'est-ce, disait-il, qu'une nationalité? C'est une réunion de conditions d’origine, de race, de mœurs, de géographie, d'histoire, de langue, de religion, d'intérêts : il faut que cette nationalité soit dans la volonté de ceux qui la réclament, il faut que leur peuple soit digne de former une nationalité et qu'il Sache s'affirmer par des sacrifices. » De ces multiples conditions il en est — tout le monde aujourd'hui le sait — qui prendront plus d'importance et plus de prix dans une contrée que dans une autre. Si un peuple =. tient vraiment à sa nationalité , C'est à l'élément le plus menacé qu'il s’attachera le plus. Si, par exemple, c'est à sa langue que ses conquérants en veulent, ce sera surtout sa langue qu'il défendra — comme en Pologne. L'Alsace, au contraire, s’accommodait de parler allemand et n’en était pas moins dévouée à la nationalité française dont elle aimait avant tout l'esprit et dont.

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actions issues du tempérament naturel, s'ajoutent — le Prince avait raison de l’observer — l'intérêt; non pas que l'intérêt crée, à proprement parler, la nationalité, mais il peut, s’il tient ses promesses, aider à supporter des différences de caractère qui, dès lors, vont en s’atté-

nuant, deviennent de plus en plus supportables et ne

comptent plus guère. En d’autres cas, le conflit des intérêts rendra l'hostilité originelle plus douloureuse encore. Mais que la nationalité mette de préférence sa marque et son signe de ralliement dans sa religion, ou dans sa langue, ou dans la liberté de ses communica-

üons, ou dans son art..…., le témoignage par excellence

de sa vitalité et de son droit à l'indépendance sera toujours l’ensemble des sacrifices d'argent et de sang, qu’elle tient à honneur d'affronter dès qu'elle le juge nécessaire. « J'en crois des témoins qui se font tuer, »

dit Pascal.

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Est-ce Napoléon III qui a inventé le principe des nationalités ? Est-ce lui qui, comme on la dit, l’a lancé dans le monde? Il n'y a jamais eu, en histoire, de ces transformations subites et tout d’une pièce, pas plus que de brusques changements de front sur toute une ligne. Nation et nationalité, prises même au sens le plus moderne, s'étaient accordées en France plus que partout ailleurs, et c’est chez nous que l’on a eu le moins à faire pour renverser entre les deux idées le rapport longtemps observé. Quant à la suite des mouvements qui, de proche en proche, ont retourné les

esprits contre le vieux droit des gens, il est aisé de le

reconstituer.

Aux droits de succession revendiqués par les familles

régnantes et déjà tenues elles-mêmes en respect par le souci d’un certain équilibre européen, la Révolution française opposa la proclamation des droits des

peuples : elle y voyait le complément nécessaire de la proclamation des Droits de l’homme. Tout en se don-

nant et comme étant, à quelques égards, l’héritier de la Révolution, Napoléon I ne songea guère à faire profiter de cette doctrine les nationalités encore indé-

. cises de l'Europe; mais les germes qu'il n'avait pu en étoufler se redressèrent contre nous, et nous le à payâmes d'autant plus cher que nous avions fini par soulever à la fois contre la politique impériale et les représentants des aspirations nouvelles et la sainte alliance qui s’efforçait de restaurer la vieille politique des cours. C'est même à cette dernière que Talleyrand, au Congrès de Vienne, s'était cru obligé de faire un sacrifice : toutes les revendications qu’il soutenait au nom de la France, il les mettait sous la protection du principe de la légitimité (c’est même lui qui propagea le mot), et on sait que, désireux d’être conséquent avec lui-même, il fit échouer la combinaison tendant à reconstituer une Pologne sous le sceptre d'Alexandre, et à laisser la Prusse s'emparer, à titre de dédomma- gement, de la Saxe tout entière. Pour qu'on respectât les droits de la couronne de France, disait-il, il tenait à ce qu’on respectât également les droits de toutes les autres familles régnantes. C’est ce que Thiers lui a le plus reproché comme une fiction artificielle dont usait et mésusait qui le voulait. D'où devait venir la réac-

tion nouvelle qui eombattit et refoula cette réaction même ? De cet ensemble longtemps incohérent d'idées et d'efforts qui, au cours du xrx° siècle, se réclamèrent tour à tour, quelquefois simultanément, des traditions bonapartistes. Si on n'ose point en appeler cyniquement à la force et si l’on invoque un droit, il faut choisir entre le droit des rois et celui des peuples. Qu'on puisse les concilier, c'est évident; mais encore faut-il savoir si c'est Le roi qui a la charge de défendre les droits de son peuple exprimés par le peuple même,

ou si c'est le peuple qui est obligé de se grouper autour de sa maison souveraine et de « ses glorieuses destinées ». Sous l'explosion de 1848, dont la secousse. allait momentanément soulever presque toutes les nations de l'Europe, Lamartine crut pouvoir résumer le mouvement international en ces quelques mots : « La République française respecte les nationalités

étrangères comme elle entend qu'on respecte la sienne.»

La République, toutefois, voudra quelque chose de plus; elle voudra, non seulement respecter, mais aider,

jusqu'à les affranchir, les nationalités encore privées

de leur indépendance et de leurs droits. Lamennais réclame du pape qu’il se mette à la tête d’une croisade libératrice, et il semble bien que ce soit le refus du souverain pontife qui ait déterminé la révolte définitive

du prêtre démocrate. Plus pratique fut la municipalité de Milan qui, en 1859, offrit la couronne de Lombardie

(en attendant le reste) à Victor-Emmanuel « au nom dw nouveau droit social, résultat du principe des nationa-

lités ». Il est superflu de rappeler comment l'acte fon-

dateur de la nouvelle Italie ne faisait que traduire dans

les faits la doctrine autorisée, formulée par le chef du

second Empire. Ce qui se passa vers cette époque fut toutefois assez important et assez discuté pour qu'il y ait lieu de s’y arrêter plus à loisir.

Les objections furent nombreuses et assez vives, en

rapport d'ailleurs avec les difficultés vite aperçues. La

principale — car c’est celle qui fut la plus exploitée par la duplicité des ambitieux — vint de l'incertitude des limites entre lesquelles une nationalité est précisément appelée à se maintenir et à se déployer. A ce sujet, les uns craignaient des nationalités trop étendues, nées de la fusion plus ou moins spontanée de divers groupes

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politiques, sacrifiant leurs aptitudes les plus originales,

leurs caractères les plus intéressants, à une centralisa-

tion niveleuse. Les autres redoutaient plutôt l'obstination de certaines nationalités peu importantes à refuser, sous prétexte d'indépendance, des unions qui seraient

cependant profitables à la civilisation tout entière. Le

premier de ces deux points de vue est clairement résumé par Le Play dans sa Réforme sociale. Le second est plutôt esquissé par un groupe de purs économistes, au milieu desquels on rencontrera, par exemple, M. Maurice Block, auteur de HAE politique et sociale.

En sa nomenclature sociologique, Le Play prend le soin de formuler ainsi son opinion avec beaucoup de précision : « Le faux principe des nationalités — erreur ou doctrine insidieuse de certains peuples conquérants qui s'appuient, soit sur la similitude des langages, soit sur l’histoire du passé, soit sur la nature des lieux, pour violer le droit des gens. »

Ceci appelle une première réflexion. Le droit des gens

que vise ici Le Play est évidemment l'ensemble des

traités conclus, des paroles données. Or, toute souve-

raineté, que ce soit celle du peuple ou celle d’une

famille régnante, a ses responsabilités et ses devoirs : les nations les plus maîtresses d’elles-mêmes et les plus libres sont appelées à prendre des engagements. On peut ajouter que, précisément parce qu'elles sont libres, elles sont encore plus tenues que les autres de faire honneur à leur signature.…., tant qu’elles n’ont pas devant elles une violation du pacte, un abus, un péril grave, une menace remettant tout en question. Que l'appréciation de ces abus et de ces périls soit souvent chose incertaine, prétant elle-même à d’autres

érils, à d’autres abus, on ne le sait que trop. C'est ce qui fait que la politique tendra toujours à être moins une science que l’art de provoquer et de faire valoir

À SRE DOS POS nr

des prétextes plausibles, de même que la rhétorique a

été définie depuis bien longtemps, non la démonstration émue de la vérité, mais la dialectique des vraisem-

blances. Il n’en est pas moins vrai que le droit des

nationalités et le droit des gens ne sont pas nécessairement en désaccord et que, là où le désaccord existe, le progrès consiste à le faire cesser... du mieux possible.

C’est ce qui fait en ce moment que la cause de la Bel-

gique est, sans contestations, la cause de la civilisation universelle, et que l’un et l'autre droits appellent également partout, avec une évidence aveuglante, la réprobation de l'agresseur.

Mais ce que Le Play craignait surtout, c'était que les grandes nationalités n’absorbassent les petites, et ïl analyse bien les avantages qui doivent plaider pour le maintien de ces dernières. Il soutient qu'elles apportent à la civilisation un contingent de forces morales

qu'on ne saurait attendre aussi sûrement de nations

trop prépondérantes. « Dans celles-ci, dit-il, les indi-

elles sont plus capables de résister à la corruption ou de se réformer par l'exemple. Les familles dirigeantes y sont moins portées que celles des grandes nations à l’absentéisme et à l'oisiveté par l'attrait des capitales; elles sont contrôlées de plus près par l'opinion publique ;

elles gèrent mieux leurs maisons, leurs domaines ou leur ateliers, etc. » Et ni dans l’histoire de la Renais-

sance, ni dans celle des temps contemporains, Le Play ne manque d'exemples à invoquer à l'appui de ce plai-

doyer. S'il eût vécu il en eût encore trouvé d'autres. Tout cela est donc très spécieux. Seulement, qu'est-ce

que Le Play est autorisé à qualifier ici d'erreur insidieuse ou de violation du droit des gens ? Est-ce l’idée

LT

de la nationalité à ne point violenter, quelle que soit

-vidualités éminentes trouvent rarement l’occasion de s'élever aux plus hauts degrés de la richesse : elles sont moins accessibles à l'orgueil, et, en conséquence, .

= étendue, elle que soit la richesse, pétile ou grande, de son territoire? Ou est-ce l'idée de l'absorption des petites nationalités par les grandes? Incontestablement, c’est la violence ou la ruse que Le Play condamne et flétrit;, si la concentration a été volontairement acceptée, il se contente de la regretter, Dans tous les cas, c'est à l'opinion publique et à la vigilance des

adversaires coalisés de toute oppression, de faire que le respect des petites nationalités ne devienne pas une utopie.

Il le deviendrait si l'opinion. exprimée par Maurice Block au nom de certains économistes venait à préva- loir. Épris du culte des intérêts matériels, cet estimable savant tenait surtout à les servir par ce qu'il appelait l'éclat et la diffusion des « lumières » et par la marche du « progrès », le tout compris quelque peu sur le type de la culture germanique. Volontiers il eût traité de fanatiques ceux qui ne veulent sacrifier à l’'embrasement de ces lumières ni leur nationalité ni leur culte. A ses yeux, toute nationalité qui, placée à côté d’une nationalité plus étendue, refuse de s’unir à elle et fait bande à part, tombera fatalement à l’état de « déchet ». « L’humanité, dit-il, a intérêt à ce que les États forment de grands foyers de lumière, et l’ensemble des membres de la nation doit y contribuer, car le foyer est d'autant plus ardent et plus brillant que le nombre des rayons (chaque individu est un rayon) qui y convergent est plus considérable. Si un faible faisceau de rayons voulait établir un foyer à part, il ne pourrait qu’affaiblir le foyer commun sans constituer lui-même une lumière. Ce ne sont que les ennemis du pays, ennemis intérieurs ou ennemis extérieurs, qui peuvent applaudir aux efforts faits dans certaines contrées pour élever des murs de 2 comme “ie murs de langue ou de dialecte,

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On pourrait .objecter ici qu’il s’agit précisément de savoir où doit s'étendre, où doit finir et se limiter utilement ce « même État ». Laissons cette question. Il est assez surprenant de voir chez un économiste, ami obligé de la division du travail et de ses bienfaits, un pareil éloge de l'unification par le dehors et par l’extinction de toute variété, de tout genre de vie, de toute liberté de culte et de langue en un État donné. Sans doute, dans l'équilibre toujours nécessaire à maintenir entre l'unité et la diversité, entre l'initiative individuelle et l'esprit du corps, entre la valeur personnelle et la discipline collective, il ne faut jamais sacrifier l’un des éléments à l'autre; mais beaucoup pensent que la diversité bien vivante va en quelque sorte au-devant de l’unité, beaucoup plus que l’unité n’encourage la diversité. Toute diversité originale sent que les autres ont besoin d'elle, mais elle sent aussi qu'elle à besoin des autres, et de là l'échange des services. Est-ce que ce n’est pas là une vérité classique? Et n'est-il pas paradoxal de voir le même écrivain traiter le projet d'un home rule d'œuvre ruineuse, ruineuse pour l’Ir-lande aussi bien que pour l'Angleterre, comme si en refusant l'institution du home rule, on avait réussi à obtenir que la nationalité irlandaise devint semblable à la nationalité anglo-saxonne, et comme si le maintien de la langue française et de beaucoup de mœurs françaises dans le Canada catholique empêchait le Dominion de développer de plus en plus sa prospérité et sa puissance ?

Au-dessus, d’ailleurs, de ces contestations pour ou contre les bienfaits d'une grande étendue territoriale et d'une assimilation indéfinie des énergies nationales les unes aux autres, il y a un principe beaucoup plus digne de rallier tous les esprits. IL importe avant tout à la civilisation générale que les séparations comme les réunions soient eonsenties ct acceptées. Sans apposi-

tion de signatures et sans votes, un groupement vivace trouve toujours le moyen de faire sentir où vont ses préférences et de quelles alliances il est capable de les soutenir un jour ou l'autre. Or, c’est bien de toute pré- férence combattue et non vaincue qu’on peut dire qu'il s'élève un mur de séparation. Est-ce que depuis 1830 le mur n’a pas été de plus en plus épaissi entre l'Alsace annexée malgré elle et les contrées limitrophes de __ l'Allemagne ? Mieux sera comprise la nécessité de cette politique de persuasion, plus les solutions sembleront aisées parce qu'elles seront plus souples. Entre une indé- pendance risquant trop d'aller à l'isolement et une unification faisant peser sur trop de germes de vie locale ou régionale un trop lourd niveau, il y a place pour des groupements, pour des unions, pour des fédérations, où soient également respectées les exigences des intérêts économiques comme ceux des sentiments popu- Jlaires.

Fa * *k

Tout en ayant eu le mérite de faire appel à la conscience de ceux qui avaient leur mot à dire sur les natio- nalités ou pour elles, Napoléon Il n'avait pas été sans voir que la solution des difficultés ne pouvait pas être partout la même. Il eut le tort ou le malheur d’être aussi incertain, aussi peu maitre de lui-même dans ses interventions que dans ses non-interventions; car il érigea tour à tour les unes et les autres en systèmes, ayant quelquefois la prétention très imprudente d'im- | : poser l’une ou l’autre, sans une prévision suffisante de leurs conséquences respectives. Or, quand une puissance a l'ambition de prendre en main, de son propre mouvement, la cause de nationalités étrangères, elle doit se garder de deux périls, celui de se faire accuser d’incohérence (ce que les malveillants traduisent tou- jours par duplicité), puis celui d’être dupe. L'auteur de

la guerre d’Italie ne sut se préserver ni du premier, ni.

du second.

Dans les critiques qu'il s'est ainsi attirées, on est remonté quelquefois jusqu’à la guerre de Crimée, ce

qui ne semble pas juste. On a dit : nous avons versé le sang de nos soldats pour la défense de l'empire turc,

et ensuite c’est pour les petites nationalités désireuses

de se détacher du même empire, que nous avons tra

vaillé. IL n'y a pas eu là tant de décousu qu'on veut

bien le dire, et nous sommes aujourd’hui bien en mesure de parler librement de nos alliés comme de nos ennemis d'autrefois ! L'empereur Nicolas voulait s'emparer de Constantinople. S'il l’'eût fait, toutes les populations balkaniques eussent été sous sa domination immédiate; n'étant pas mûres pour l'affranchissement, elles n'auraient fait que changer de maîtres; car, malgré la très légitime reconnaissance et le très sincère attachement que les Roumains, les Bulgares, les Serbes, les Grecs ont eu le désir de témoigner à la Russie, per-

sonne ne peut dire qu’elles aient jamais fait partie de la nationalité russe. La guerre de Crimée en libéra par- :

tiellement quelques-unes; puis, grâce à des conventions successives, les liens qui les assujettissaient se desserrèrent peu à peu; leur force militaire s’organisa, leurs institutions se consolidèrent, leurs relations économiques s’étendirent. Les bandes insurrectionnelles devinrent ainsi, avec le temps, de vraies nationalités constituées et délimitées, à la veille, du moins, de régler pacifiquement, il faut l’espérer, les questions litigieuses que soulèvent encore le mélange de quelques-unes de leurs races et une trop longue absence de frontières reconnues. Somme toute, on peut dire que les États alliés de l'Occident ont bien travaillé, eux aussi, pour les nationalités balkaniques.

Tout à côté de nous, nous avons le droit de penser que la nationalité italienne n’a pas à se plaindre de la

nôtre. Si son action dans la politique européenne n’a ; pas toujours été celle que nous eussions attendue, nous avons peut-être à nous demander, nous, Français, si le vainqueur de Solférino, ou plutôt le signataire de la paix de Villafranca, s’y était toujours pris de la façon la plus heureuse; s’il n'avait trop laissé faire au hasard et à l’habileté d'autrui, donnant, retenant, refusant, puis cédant, se mélant d’octroyer un gouvernement de son choix à une nationalité qui ne le lui demandait pas, — comme le Mexique, — entrant là en un conflit parfaitement inutile et s’en trouvant ensuite trop affaibli le jour où il aurait pu arrêter une coalition d'où devait sortir pour nous le plus terrible des dangers. « Je serai toujours conséquent, dit-il, pour pallier ses insuccès : j'ai combattu pour l'indépendance de l'Italie, j'ai essayé d'intervenir en faveur de la Pologne, je ne puis avoir d'autre sentiment en Allemagne. » Mais en quoi le principe des nationalités était-il intéressé à ce que la … Prusse devint la maîtresse de l'Allemagne du Nord? Est-ce que les divers royaumes germaniques n'étaient __ pas tons habités par des populations germaniques ? D'autre part, est-ce que le Hanovre ne protestait pas contre la mainmise de la Prusse? Et le Sleswig n’avait-il pas plus de titres encore à réclamer au nom de sa nationalité violée? Grande ou petite, une nationalité est

“une nationalité, quel que soit le gouvernement qu’elle se donne, et, malgré les métaphores de M. Block, on peut soutenir qu’un pays qui tient à la sienne est plus à même de servir la civilisation générale et de l’éclai- rer de ses exemples qu’un État annexé malgré lui. Une nationalité ne cesse d'être respectable que quand elle menace l'indépendance ou la sécurité de l’une ou de l’autre de ses voisines. Or, d'où vient la menace la plus redoutable, la plus ennemie de l'esprit de nationalité ? De la petite nationalité qui ne veut pas se laisser ‘absor- ber par la grande, ou de la grande qui veut absorber

nt

la petite? En abandonnant à l'Allemagne le sort des duchés danois, ni la France, ni l'Angleterre n’ont bien servi les causes nationales qu’elles se voient obligées de défendre aujourd’hui par le fer et par le feu. |

En effet, la cause que nous soutenons contre l’Allemagne n’est pas seulement la nôtre et celle de nos alliés immédiats ; elle est visiblement celle des moyennes ou des petites nationalités munies de titres sérieux à l'indépendance et à la réparation de leurs griefs.

Ont-elles pris l'initiative de ces mesures « contraires au droit des gens », c’est-à-dire remettant en question par la force certaines distributions de territoires et certains partages de souveraineté reconnus par les traités? Ces traités, d’abord, beaucoup de nationalités subjuguées n'étaient pas trop mal venues à en contester la valeur; elles avaient cédé devant la force et non sans protester. L'Allemagne avait promis de consulter les populations du Sleswig sur le choix qu'elles entendaient faire de leur nationalité: cette promesse, elle ne l'a jamais tenue. L'Autriche avait été autorisée sur sa demande à occuper — pour y mettre l’ordre après les insurrections que les Turcs ne pouvaient pas comprimer —- la Bosnie et l'Herzégovine. Brusquement, de sa seule autorité, elle les avait annexées purement et simplement. D’autre part, ni l'Allemagne n'avait d'Allemands à libérer, ni l’Autriche-Hongrie n'avait à faire rentrer d'opprimés dans le sein de la patrie commune. La grande prétention des deux puissances centrales était d'étendre leurs sphères d'influence et d'action, pour les transformer au plus vite en possessions définitives : hier la Bosnie, demain la Serbie. La lutte des nationalités se présente donc sous .un aspect très différent de celui que Napoléon III essayait de lui donner.

de sa nationalité intacte et puissante, attaque des nationalités voisines, et l’Autriche-Hongrie fait de même exactement.

En face d'elles que voyons-nous? Patientes jusqu'à faire douter d’elles-mêmes, ni l'Alsace-Lorraine, ni la France n'ont pris l'initiative de réclamer par les armes la répudiation du traité de Franefort : leur tactique était de démontrer que l'Allemagne avait commis là une erreur dangereuse pour.elle en rendant impossibles des accords dont elle eût tiré de plus incontestables béné- fices. Bientôt sans doute les puissances non directe- ment provoquées, l'Italie et la Roumanie en Europe, l'Arménie en Asie s’armeront, combatiront même pour un affranchissement plus complet de leurs nationalités respectives. Mais c’est à bon droit qu'un homme poli- tique de Roumanie faisait tout récemment la déelara- __ tion suivante (il pouvait n'être pas seul à la faire!) : __« Pour rien au monde nous n’aurions provoqué une guerre générale, même si elle devait nous donner les conditions d'existence sans lesquelles une nation ne - peut atteindre son plein développement. Mais aujour- d’hui que cette guerre a été déclarée par d’autres, il nous est impossible de ne pas saisir l’occasion unique qui se présente. » C’est bien en effet l'agression spon- __ tanée des deux empires du centre qui a mis les autres États en demeure d’opter entre l'abandon ou le maintien de leurs droits nationaux. Or, les hostilités une fois engagées, ni le droit des gens, ni la morale internatio- nale, ni la morale tout court ne peuvent empêcher une tierce puissance d’aller au secours d'un belligérant qui lui paraît le mériter par la justice de sa cause. En se- cond lieu, les hostilités une fois engagées, il est impos- sible de ne pas prévoir qu'elles se termineront par des changements territoriaux où d’autres que les belligérants primitifs auront à sauvegarder leurs intérêts.

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