‹ L'aventure d'une âme en peineChapitre 27 sur 102 · LA VIPÈRE · texte numérisé non relu

LA VIPÈRE

Le iiret'lii^r di's Gens du Roi. M. .Mniiloniiel. hàiliait. l»:iillait avec Irénésie. Assis devant une table, dans rantichambre de son Procureur général, il attendait, pour prendre sa volée, que M. Picardet daignât sortir.

M. Picardet ne sortait pas.

Cinq coups résonnèrent aux tours d.' Nuire- Dame sous le marteau de Jacquemart.

M". Moutonnet cessa de bâiller : il se mit à sacrer :

— Par la morbleu! huit heuies de séance consécutives î huit heui-es sur ma chaise!... Corbleu ! suis-je devenu un dieu Terme?.... Sacrebleu! n"aura-t-on point pitié de mon estomac?

Ayant sacré tout son saoul. M. Moutonnet vint appuyer son front contre les vitres.

fJn ruf'rvf^illeux >|)pclarU' frappa son regarfl. Le

parvis du Palais so remplissait peu à peu d'une foule bigarrée, aux allures hétéroclites, — mines effrontées, trognes ]iatilnilaires . pourpoints rapiécés, feutres béant au vent. Ils arrivaient à la file, escogriffes, maîtres ironins, ribleurs de pavé — cavaliers de rencontre, dont le plus honnête avait dû être pour le moins décroché de potence avant son dernier soupir. C'était une puanteur de vi(^e. des effluves de crapule, dénonçant plutôt des rameurs de galères que des vénérables ou des saints. On eût juré que la confrérie entière des truands, des gueux, des malandrins bourguignons avait pris rendez-vous devant la face même de Thémis!... A l'aspect de })areils chrétiens, un bourgeois d'humeur paisible, — un perruquier, un vendeur de qûincaille — aurait avec terreur fermé portes, volets, ventaux. ^lais un greffier de Par- (piol n'est pas un bourgeois d'humeur paisible. Donc. M. Moutonnet ouvrit la fenêtre, et sa main se mit à battre fair en petits gestes amicaux :

— Tiens... liens! le grand (nisman et le petit Hiqucit! Maboule le Philosophe! papa Mustapha Ripaille! Coquelicot (TAniour! ('.iq:)idon Tire-la- Jandje! ce beau Tircis-la-Potence ! le capitaine don Garcias Guttierez d'Avalos y Cordova y Guadal- (juivir! !

Homme (r(^xi)éi^i<'nee. le roniniis de .\|. Pjeardet

avait de suite reconnu les auxiliaires habituels de Justice, les barbets, les limiers, les ratiers, les faiseurs de souricières, — MM. les mouches, MM. les espies, MM. les bizouards.

Bientôt ordre fut donné à M. Moutonnet d'avoir à recueillir dans le sanctuaire de son cToffe tous ces gens de bien.

Ces gens de bien entrèrent un à un, et vinrent coller leur dos à la muraille.

A cinq heures et quart, M. Moutonnet introduisit dans le cabinet de son Procureur général un homme austèrement drapé de noir : le terrible Lieutenant criminel en personne!

— Porte close pour tout le monde, même pour Messieurs mes substituts ! enjoignit alors le Premier des Gens du Roi.

L'obéissant greffier n'avait pas fermé la porte qu'il l'ouvrait de nouveau, et rentrait effaré :

— Qu'est-ce encore?

— Le conseiller Feuret de Fougent est là : il désire parler à Monsieur le Procureur général.

— Le Président aux Requêtes? fit M. Picardet avec un geste de surprise. Je ne puis le recevoir en ce moment : priez-le de m'excuser.

Le greffier sortit et revint aussitôt :

— Le Conseiller insiste : une affaire des plus graves l'amèno...

M. Moutonnet iVeut pas le temps d'achever sa phrase; M. Picardel dut retenir son quos ego. — De son autorité privée, le Président Feuret avait forcé la porte : il élail d<'ià dans le cabinet redoutable.

A la vue de son rival, M. Picardet se leva :

— A quel heureux hasard dois-je l'honneur de votre visite ? demanda-t-il avec un aimalde sourire.

M. Feuret inclina légèrement la tète, et répondit avec une politesse hautaine :

— D'impérieuses raisons. Monsieur, ont pu seules me déterminer à venir abuser de vos précieux moments.

Il se recueillit un instant, et poursuivit d'une voix lente :

— J'ai voulu vous voir, Monsieur, avant de me rendre chez Monsieur le Premier ; j'ai voulu prendre votre avis, avant de soumettre mes conclusions au vénérable chef de la Cour.

— Mon avis ?

— Votre avis... Monseigneur Bruslart, vous le savez sans doute, prépare, d'après l'ordre du Chancelier de France, son cousin, un mémoire sur les empiétements, les usurpations de Messieurs les Gens du Roi dans nos Parlements. Le rapport de

notre respectable Président, vous ne l'ignorez pas non plus, ne tend à rien moins qu'tà la suppression des Parquets. Monseigneur Bruslart n'aime pas ces rouages inutiles, ces entraves de la Justice. Au siècle dernier, le grand L'Hôpital pensait de même. Les Romains d'ailleurs, nos modèles et nos maîtres, n'ont jamais connu ni procureurs, ni avocats généraux... Monsieur le Premier cependant n'a pas voulu conclure sans tàter l'opinion de la Cour. Conseiller en la Grand'Chambre, ayant l'honneur de présider ces Messieurs des Requêtes, j'ai dû, comme mes collègues, formuler mon sentiment : mon sentiment, le voici.

M. le président Fcuret prit un siège qu'on ne lui présentait pas, s'assit, croisa ses jambes et continua, tout en tourmentant de sa canne les rubans de sa chaussure :

— ^lessieurs les Gens du Roi sont pour la plupart ornés d'une science, parés d'une vertu singulières. Malheureusement, Messieurs les Gens du Roi ont une manière à eux de servir leur Prince : cette manière n'est pas celle de notre Justice assise. Selon eux, la France se trouve aujourd'hui si bien moralisée qu'on ne saurait concevoir dïnquiétudes jiour les jours sacrés de notre Roi ; Barrière, Chàtel, Guédon, tant d'autres encore, n'ont jamais existé: le régicide est devenu crime impossible;

les assassins n'osent plus saisir le couteau ; les envoûteurs, manier l'aiguille : la France pacifiée ressemble à un vaste Eldorado !... Messieurs les Gens du Roi se trompent : la France n'est pas un vaste Eldorado; les jours de Sa Majesté courent plus de périls que jamais; on assassine et l'on envoûte... A Semur, nous arrêtons cent-cinquante jeteurs de maléfices — bah! Messieurs les Gens du Roi restent impassibles !... X Dijon, au moment même où je parle, on ose perpétrer un abominable attentat...

— En vérité ? s'écria M. Picardet d'un ton bonhomme. On oserait...

— Oui , Monsieur, on ose ! Un misérable, un démoniaque, un infâme se rit de votre police ! A l'abri de sa soutane de prêtre...

M. Picardet posa familièrement la main sur l'épaule du hautain parleur :

— Erreur ! cher et bienveillant conseiller, il iie porte plus la soutane de prêtre. Sous mes yeux. il vient de revêtir le costume des prisons.

M. Feuret se leva quelque peu étonné.

— C'est un prêtre ? ajouta le souriant M. Picardet.

— Je vous l'ai dit.

— En effet... Un jeune prêtre... ordonné aujourd'hui... ce matin?...

— Oui, c'est bien cela.

Le Procureur général poursuivit dnii [i^lit Imu légèrement impertinent :

— Vous êtes ici dans l'antre d'Argus, Monsieur : on y entend tout, on y voit tout, on y sait tout — oui. tout!... Voulez-vous connaître le nom de votre homme?... Lisez.

Il prit sur la table un large pli, dont le til protecteur et le cachet étaient brisés.

— Veuillez, s'il vous plaît, me dire si d'aventure votre homme serait autre que le mien.

11 tendit un papier à M. Feuret, puis, de nouveau, s'asseyant aux côtés du Lieutenant criminel, il renoua avec celui-ci sa conversation interrompue.

Piqué au vif, le Président aux Requêtes se consulta quelques instants: mais enfin, la curiosité l'emportant, il ouvrit la lettre.

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