‹ L'aventure d'une âme en peineChapitre 65 sur 102 · LA BIEN -AIMÉE · texte numérisé non relu

LA BIEN -AIMÉE

» parts, des hommes armés l'environnent, des » hommes vêtus de mailles, coiffés du turban. A » l'Orient comme à l'Occident, au Nord et au Midi, » leurs tentes surmontées du croissant sont plan- » tées dans la plaine poudreuse; les kandjars et » les lances brillent au soleil ; les trompettes son- » nent, les chevaux hennissent — les Croyants se » massent pour le combat!... Et là-bas, dans la » cité en détresse, rongé par la maladie, exténué par » la faim, un peuple entier est en prières, atten- » dant l'heure où le cimeterre fauchera dans le » sang... 0 Dieu du Calvaire, Christ de Bethléem! » c'est ta dernière ville qu'ils te vont prendre!... » Sauve ton peuple, car la mort est sur lui!....

» La nuit est venue. Au lever de l'aurore,

» l'assaut !

» Dans une salle basse, écrasée, pliant sous le » faix du donjon, un homme est assis, farouche et » soucieux. Un manteau blanc recouvre son har- » nois ; sur son épaule s'étale la croix rouge, la » croix du Temple. Pourquoi donc se tient-il, » celui-ci, loin du péril? Que n'a-t-il suivi ses

» frères décidés à mourir? Il est seul; et pour-

» tant ses lèvres ont remué; dans le silence, sa » voix s'est fait entendre. A qui peuvent s'adresser

» les supplications de sa bouche? à qui Mais

» dans l'ombre une voix a répondu à sa voix... Oh

» '/immonde idole, qui parle ainsi le parler de » l'homme! Ses cheveux ont l'éclat de Ter, sa » barbe reluit comme l'argent, ses yeux lancent » des flammes plus sinistres que les feux de l'En- » fer... Baphomet!!... le Templier implore Ba- » phomet!!

» — Sauve ce peuple qui va périr!.. Je le veux! » je l'ordonne! Le pacte signé sur le sépulcre du » Dieu crucifié t'a donné à moi comme esclave... » Sauve ce peuple! Obéis; je commande!

» — Non, non! ce peuple et toi, vous périrez » demain dans votre iniquité ! Il plaît à l'esclave >•> de se poser en maître; il lui plaît que le maître » devienne l'esclave!... Le pacte? Insensé! oi^i sont » les témoins pour l'attester, ce pacte?... Ose donc )' invoquer l'Eloha, pour qu'il le fasse respecter!

» — Sauve ce peuple! Et de nouveau j'irai sur » la montagne; j'étendrai mon manteau sous tes » pieds, je courberai mon front dans la poussière » et je t'adorerai pour le Roi du Monde!

» — Non! non!... Ton hommage aujourd'hui » m'importune... il m'en faut d'autres!... Tu as » été pesé et trouvé trop léger; tu as été jugé, et » tues condamné!... Demain, nous nous verrons » face à face : ce ne sera pas sur la montagne !

» — Pitié^ pitié !.. Frappe ce peuple, si tel est » ton vouloir; mais moi, laisse-moi vivre!... 0

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» Maudit, écoute! Là, derrière cette muraille, j'ai » caché une femme, une fille de Dieu qui, m'aimant » jusqu'au sacrilège, a quitté son couvent pour me » suivre. En ce moment, elle agonise, elle meurt! » en ce moment elle se repent!... Un prêtre va » venir, qui peut encore sauver cette âme! Eh » bien ! cette âme... ô Maudit, la veux-tu? Je te la » donne!... Parle! j'écarte le prêtre, et la femme » expire sans sacrements, sans prières... Oui?... » oui?... tu acceptes?... Prends-la donc! Elle, toute » sa race, toute la mienne., nous serons tes liges, » tes féaux d'âge en âge!... Prends-la... mais, ô » IMaudit, que demain je vive !!

» ... Ah! !... une porte s'est ouverte... La femme » vient d'entrer en chancelant : elle a tout en- » tendu!... Immobile, elle regarde en silence celui » qui l'a vendue. Que de colère dans son œil noir! » Que d'indignation sur sa lèvre tremblante!... » Hé quoi? une larme a coulé de sa paupière... » ses mains se joignent, se tendent vers le ciel... » elle va prier... Oh le misérable!! il l'a frappée, » frappée au cœur, avant qu'un seul mot ait pu

» monter vers le Dieu qui pardonne!

» Maintenant l'œuvre est consommée ! . . . L'ombre » s'épaissit; tout devient confus, vague, sans cou- » leur... Pourtant je l'entrevois encore, gisant à » terre, couchée dans son voile blanc. Ses che-

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w veux blonds sont épandus sur ses épaules; son » œil me fixe morne, hagard^ reflétant répouvante » de TEnfer, les angoisses de la damnation...

» La nuit m'enveloppe plus épaisse...

» Hienl... je ne vois plus rien! »

L'extatique parleur s'interrompit. Épuisé sans doute par un si long effort, il semblait vouloir rentrer dans son premier sommeil. De nouveau la voix du P. de Martincourt l'interpella brutalement :

— Quoi? tu ne vois plus rien?... Tu mens, je le sais... Allons! regarde mieux!... Il faut, il faut que tu voies encore !

Et du doigt le Provincial toucha le front couvert de sueur.

A ce contact, tel qu'un enfant craintif sous la férule du maître, le Voyant secoua sa torpeur passagère. Il reprit :

— « La nuit... toujours autour de moi la nuit, » profonde, impénétrable... L'année chasse l'an- » née, les siècles accomplis tombent un à un dans » l'éternité... Chaque heure, chaque minute, cha- » que instant, un soupir se fait entendre, une vie » s'éteint, une âme s'envole... Oh! que de pous- » sière humaine mêlée à ce sol foulé par nos pas !

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» Que d'àmes voltigeant près de nous, mystérieuses )) compagnes, essaims flottant dans l'espace, invi- » sibles et muets!...

» Ah ! ! Je vois ! . . .

» Mes yeux, à la clarté d'un flambeau, aperçoi- » vent une chambre, humble et modeste séjour... » Quelle sinistre solitude en la pauvre demeure! » Sur un lit, une femme aux cheveux blancs est » étendue, qui semble dormir... Oui, elle dort... » elle dort ainsi depuis deux nuits ce sommeil sans » réveil que nous dormirons tous... Dieu! Dieu!! » le visage de ma mère! !!... Et moi, depuis deux » nuits, et je prie et je pleure, stupide, inerte, » anéanti... Que la veillée des morts est longue, » et pourtant qu'elle est courte! Allez, oh ! plus len- » tement allez, heures trop rapides! Laissez-moi » goûter, laissez-moi épuiser l'àpre bonheur de » mon désespoir!... car demain, chère dépouille, » dès l'aube naissante ils vont venir, hélas! » pour te prendre à moi — poiu^ te donner au » tombeau!

» Qui donc s'est assis au chevet de la morte? La » porte de la chambre est cependant restée close; » mon oreille attentive n'a perçu le bruit d'aucun » pas... Une femme!... Dieudonnée, sans doute? » Pauvre fille, comme moi tu perds une mère, la » mère ({ui recueillit ton abandon. o\ abrita ton

» dénuement... Mais non! Ce n'est point toi, ma » Dieudonnée...

» La femme écarte en souriant son voile ; elle me » regarde, et, palpitant, je courbe la tête... Quelle » étrange et lugubre beauté!... Qui donc es-tu, toi » qui viens me visiter ainsi à l'heure de mon isole- » ment et de ma désolation? Où donc ai-je aperçu » la pâleur de ton front? oi^i donc, l'éclair scintil- » lant de tes yeux? A ton aspect, le sang s'est » glacé dans mes veines; mon cœur défaillant a » cessé de battre; une angoisse douloureuse a sus- « pendu ma vie... Quoi! entrevue à peine et déjà » tant aimée !... Oh ! ne me quitte pas si tôt ! Reste, » toi qui ne pleures pas, reste auprès de celui qui » pleure!... Taciturne, tu te tiens maintenant au » seuil de la porte ; tu m'invites à te suivre. Un » pouvoir inconnu m'entraîne derrière toi... Je ne » veux pas, je ne... Non! mes pas s'attachent à tes » pas... Aie pitié!... Si pour toi j'abandonne la » morte, quelle voix murmurera sur elle les prières » suprêmes? quelles mains confieront à la terre la » délaissée?...

» Va! tu es sans pitié... Ton bras m'a soulevé » dans l'espace: l'un à l'autre enlacés, nous » fuyons, nous glissons, nous volons, pareils au » tourbillon d'automne. Déjà sans doute, et l'église » et sa haute tour ne sont plus à l'horizon qu'une

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» brume lointaine... Oh! permets-moi de tourner » la tète ; laisse-moi jeter un dernier regard sur le » toit de celle que je ne dois pas revoir ; laisse-moi. . . » Non! non! dans ce rapide instant, tu n'aurais, » brouillard léger, qu'à t'évanouir! Mon œil peut- » être ne te retrouverait point!... Et toujours nous » allons plus loin, encore plus loin... Ton pied ne » frolo pas la terre ; l'herbe des champs ne garde » point ta trace... et devant toi cependant, les » grands arbres écartent leurs branchages, les » taillis s'abaissent comme courbés par la bise de » l'hiver... Qui donc es-tu? qui donc es-tu?

» Arrêtons-nous ! Haletant, je ne puis te suivre... » (Juel mystérieux silence dans cette clairière dé- » serte! Vois: la forêt nous enveloppe, pleine d'om- » bres et de terreurs. Tout se tait. Le chêne étend » vers nous ses rameaux immobiles ; la feuille » même du tremble a cessé de frissonner au vent. » Vois : la lune verse sur nos fronts ses rayons les » plus doux ! Viens, ô ma bien-aimée, et que ce lit » de bruyère nous soit une couche nuptiale ! . . . Ah ! » comme un dard aigu, une pensée m'a traversé » le cœur... Et Dieudonnée?... Oh! ne tourne pas M ainsi ton œil courroucé vers mon œil éperdu... » Tu le veux?... eh bien! que ce souvenir do- » vienne pour moi le passé sans retour! Qu'impor- » tout les larmes de celle qui pleurt^ à celui tjui a

» trouvé le sourire?... Oui, qui que tu sois, je » t'aime et je t'appartiens! Mes mains briilantes » étreignent ta main glacée; ma tôte s'incline sur » ton épaule... Va : mon cœur est libre de lâches » désirs, d'appétits de la terre. Perdus dans le vaste » silence de cette nuit enchantée, goûtons tous deux » le grand amour, le grand bonheur, le grand )) repos !

» 0 solitude! ô profonde paix! ivresse de mes » sens, ravissement de mon cœur!... Quels eni- » vrants parfums s'exhalent de ces bois ! Le vent » s'élève et vient rafraîchir mon visage ; le feuillage » sonore a parlé : la forêt nous envoie une har- » monie étrange... A nos pieds, dans la vallée, le » ruisseau chante sur la grève; caché sous les » hautes herbes le grillon fait entendre son cri mé- » lancolique... et la voix d'une cloche lointaine a

» passé jusqu'à mon oreille 0! bien-aimée, la

» Nature entière célèbre nos fiançailles!...

» Maintenant le vent siffle et gémit; l'ou-

» ragan courbe les bouleaux frémissants ; les sapins » se tordent comme des roseaux!... Écoute!... Le » bois se remplit de clameurs menaçantes... dans » la vallée, le torrent mugit tumultueux... près » de nous, la cloche redouble son glas déses- » péré!... Qu'ai-je vu?... Poussée par la rafale, une •» nuée immense s'avance en tourbillon: tour à tour

LA BIEN- AIMÉE. iS',

» elle rase le sol ou plane dans les airs : on dirait y> un vol de corbeaux se hàtani vers la curée... » P\iyons ! oh! fuyons!!... Non : l'effroi me serre » le cœur, la terreur nie cloue sur place, l'épou- » vante

» Le Sabbat! le Sabbat!!...

» ... La forêt s'est éclairée; chaque arbre prend » une forme humaine; de chaque bruyère se déta- » che un être hideux !... Démons des nuits, sorcières » d'enfer, ils s'étreignent l'un l'autre, et chassés, » flagellés par la bise, ils s'élèvent, retombent. » s'élèvent encore, sans répit et sans trêve î... 0 les » horribles cris, les atroces blasphèmes!... Est-ce » ainsi que savent rire les damnés?

» Quel est celui-là qui vient de surgir au centre » de la clairière? Triste, plein de mélancolie, il est » assis sur un trône d'^ébène... Mais son doigt fait » un signe, et soudain tout s'arrête. Le vent ne » tord plus les grands arbres, le ruisseau s'écoule >■> sans fracas, la cloche interrompt son chant funé- » raire : — l'affreux tourbillon s'abat sur le sol... » Qui donc est-il, celui auquel obéit ainsi l'Enfer?

» Lui!!... c'est Lui! !... et je suis devant sa face! )) 0 terreur! son œil s'est abaissé sur moi. Il com- » mande. Il ordonne. Il veut que je m'approche !... » Non! non! je n'irai pas, je... Quoi! maudite trop » aimée, tu me saisis par la main, et tu m'en-

» traînes... Un baiser de toi?... mes genoux flé- » chissent... mon front se penche... me voici pros- » terne... Atroce douleur! de sa main II m'a tou- » ché l'épaule : tels qu'un fer chaud, ses ongles » m'ont brCdé les chairs, m'ont pénétré les os!... » Je t'ai donc perdue, ù mon âme immortelle! Je » suis à Lui! je suis damné!!

)) L'effroyable orgie ! les infâmes baisers ! les » accouplements immondes !... Verse-moi ce vin, » maudite! verse, te dis-je! Qu'aux clartés bleuâ- » très des brasiers de soufre, l'ivresse me gagne, » l'ivresse me possède, l'ivresse me fasse oublier » ce que je suis désormais, hélas!... et ce que » j'aime!... 0 mon âme immortelle, je t'ai donc » perdue ! . . . Du vin ! encore du vin ! . . . Hah ! ! . . . ce » couteau... laisse-moi prendre ce couteau!... De- » main, je partirai ; je marcherai longtemps; j'irai » jusque dans sa ville tuer le tyran, l'héritier d'Hé- )) rode, le Bourbon ! Ses soldats, ses bourreaux me » prendront ; ils coucheront mon corps sur la roue, » ils attelleront les chevaux à mes membres; je » souffrirai toutes les tortures humaines : — mais

» peut-être sauverai-je mon âme? peut-être

» aussi la tienne... bien-aimée !... Sois-moi pro-

» pice, ô Dieu éternel! Pieux Jésus Ciel!

» quelle épouvantable clameur ! ... La nuée s'est dé- » chirée... un éclair brille... la foudre tombe à

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» mes pieds... je suis renversé sur le sol! !...

» Où donc étais-je?... Quoi! rien? plus rien? » Vision, mirage, fantômes : tout s'est évanoui!.. » Déjà Taube naissante blanchit les hautes cimes » déjà la voix matinale du coq arrive jusqu'à moi.. » Partons !... 0 mon cœur^ garde bien ton secret » Et toi, reste sur ma poitrine, o couteau volé à » l'Enfer, instrument de mon rachat, gage su- » prême de notre délivrance ! »

Le P. dt; Martincourt leva son doigt étendu sur le front du démoniaque. Alors, 'les lèvres qui pariaient se turent et la tète retomba en arrière :" l'amant de la damnée reprit le cours de son pesant sommeil.

Le Provincial fit un pas vers le Premier Président, et regardant en face le vieillard ému :

« — Demain, je partirai, dit-il d'un ton solennel; je marcherai longtemps : j'irai jusque dans sa ville tuer le tyran, l'héritier d'Hérode, le Bourbon!...

Peut-être ainsi sauverai-je mon âme?... peut-être la tienne... bien-airnée ! »

Monseigneur Bruslart paraissait confus. Pour la première fois, il s'inclina devant le Jésuite, et d'une voix contrainte :

— Mon père, l'antique adage est vrai : aFrrare huMoaum est. » Les Héliastes eux-mêmes, ces Juges présidiaux d'Athènes, ont bien condamné Socrate!... Mon père, vous êtes libre.

Le Procureur général Picardet se pencha jusqu'à l'oreille du saint vainqueur :

— Pff/^/', ^jfTwr/.' miirmura-t-il ; puis, se relevant et s'adressant aux Conseillers-commissaires :

— Plaise la Cour ordonner qu'on applique la loi « tS'i qiiis aJirui » à l'infâme calomniatrice, à la fille Dieudonnée.

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