A QUOI BON T'ENFUIR DE DEVANT LE LION
La nuit était profonde, sinistre, sépulcrale. La pluie tombait glacée ; le vent sifflait en gémissant
Le Jésuite s'éloignait d'un pied rapide... Quand il eut franchi la place du Palais, quand il se fut engagé dans les ruelles obscures, il sentit son cœur se serrer, sa chair frémir. Lui, tout à l'heure si hautain, à la clarté des flambeaux, sous le regard des hommes, se voyant seul à présent, il tremblait devant les ténèbres.
— Orgueilleux! murmurait-il; retourne en arrière! Tu as fait pacte avec Dieu, pacte jusqu'au lever du jour... et le lever du jour est proche !
Cependant, il allait, il allait
Mais un incompréhensible malaise alourdissait son corps, retardait sa marche : Actéon de Marti ncourt avait peur.
De carrefours en carrefours, de quartiers en
A QUOI BÙN T'EXFUm DE DEVANT LE LIUX... 44ô
quartiers, le vieillard avait parcouru les deux tiers de sa route. Quelques ruelles encore... Soudain, il s'arrêta et prêta l'oreille.
Un bruit de pas résonnait sourdement, au loin, dans le silence.
Le Provincial prit une allure plus hâtée — derrière lui le bruit des pas devint plus distinct. On le suivait... Haletant;, le Provincial tourna la tête — dans le chemin désert, malgré l'épais brouillard, il entrevit un homme qui s'acharnait à sa piste... Le Provincial se mit à courir — l'homme se mit à courir à son tour... Plein d'angoisse, le P. de Martincourt jeta un regard de détresse autour de lui : toutes les portes étaient closes; pas une lumière ne brillait aux fenêtres. Heurter à une maison, quérir du secours... le fugitif n'osait. Un seul moment — et il était atteint, il était perdu peutêtre !
Maintenant, cet errant de la nuit courait, volait au hasard. Et les rues se croisaient, s'entre'croisaient, s'étendant toujours, toujours plus longues!... Enfin, le vieux recteur poussa un cri de joie... Là... devant lui... c'était son couvent bien-aimé... c'était le salut. . . c'était la vie ! !
D'un bond désespéré, il s'élança contre la porte.
H s'élança. . . Mais, presque aussitôt, un blasphème retentit dans la nuit : le Jésuite venait de glisser
sur le pavé fangeux; de toute sa hauteur, il était tombé sur le sol.
— Père Doria! PèreDoria! cria-t-il, essayant de se relever.
Au même instant, une main le saisit à la gorge et le renversa dans la boue. Le P. de Martincourt regarda l'agresseur, et avec une clameur terrible :
— Jacques Le Lion!!
— Oui, Jacques Le Lion ! répondit une voix railleuse. Je le savais ; tu as bonne mémoire : voilà pourtant vingt-trois années que tu ne m'as pas vu d'aussi près !
— Jacques Le Lion! bégaya le vieillard dont les dents claquaient d'épouvante.
— Oui, oui, Jacques Le Lion, répondit encore la voix; le clerc que tu as fouaiilé comme un chien, l'homme que tu as enfermé vivant dans une tombe, le père dont tu as volé la fille !
— Que me veux-tu? demanda le Provincial cherchant à rassembler ses forces.
— Te tuer.
Et relevant la main, Jacques arracha de sa ceinture un long couteau à la pointe effilée.
Le Jésuite profita de ce répit. lise dégagea vivement et se rua contre la porte toujours close :
— Père Doria! Père Doria!!... C'est moi! c'est moi! Ouvrez!...
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Le misérable heurtait du poing, heurtait du pied, heurtait de la tète.
— Il ne t'ouvrira pas, fit Jacques Le Lion qui do nouveau renversa le Provincial et le tint cloué contre la muraille.
— Père Doria ! ! Père Doria ! ! !
— Il ne t'ouvrira pas, te dis-je ! Tu l'as si bien châtié sans doute, que lui aussi il se venge!
Le prêtre terrassé tenta un violent effort pour rompre l'étreinte : Jacques leva son poing et le
couteau s'abattit L'acier glissa sur le bras du
vieillard, laboura les chairs, et pénétra dans l'épaule, à la naissance du cou. Un hurlement de rage secoua la poitrine du blessé :
— Démons de l'Enfer! suis-je condamné à périr de la sorte?
— N'invoque pas l'Enfer, répondit Jacques en poussant le couteau plus avant. L'Enfer est proche : pense à Dieu!... Va, ne te débats pas ainsi : il est trop tard!... On m'appelle la Vipère, l'Aspic venimeux et muet : ma morsure vient de te tuer!
Le P. de Martincourt tourna vers lui un œil hagard :
— L'Aspic venimeux et muet!!...
— Merci de ton cadeau ! poursuivit l'implacable Jacques. Ton ducat d'or m'a permis de choisir une bonne lame, une lame dont le poison ne pardonne
pas : Gédéon Lévy me Ta vendue de confiance
Messire, nul n'échappe à sa deatinée!
Le Provincial ne luttait plus. Il paraissait terrifié ; des mots, des sons confus s'arrêtaient à ses lèvres, s'étranglaient dans sa gorge. Soudain, il jeta un rire nerveux, et d'une voix stridente :
— « A quoi bon t'enfuir de devant le lion, si, t'appuyant au mur de la maison, tu vois la vipère surgir et te mordre ! . . . »
Alors laissant aller sa tète en arrière, il demeura sans mouvement.
La rue, pour un instant, redevint silencieuse. Étendu sur le pavé, le vieillard gisait inerte — et la pluie tombait bruissante sur le corps pantelant — et le sang coulait de la blessure, mêlant son filet rouge à la boue du ruisseau, à la fange du chemin.
Le premier, Jacques reprit la parole :
— Actéon de Martincourt, votre heure est venue; les poisons de Gédéon Lévy bravent les remèdes... Actéon de Martincourt, n'avez-vous rien à dire à Dieu?
Jacques attendit : aucune voix ne répondit à sa voix.
— Actéon de Martincourt, ne voulez- vous pas demander pardon à Dieu, vous qui avez fait d'un