RANÇON
Depuis une heure déjà, vaincu par le sumineil, Pierre laissait fuir le temps, sans penser et sans souffrir, quand il lui sembla que son œil recevait le don d"apercevoir par delà les murailles de son cachol.
Devant lui s'ouvrait une cliambre étroite, à la voûte surbaissée, aux parois humides et comme distillant des larmes. Deux hommes vêtus de noir s'y tenaient assis, qui devisaient à voix basse. Pierre n'entendait pas leurs discours: pourtant son nom — il le devinait — revenait souvent sur leurs lèvres; son nom, et celui qu'il portait désormais parmi les hommes: le Parricide!...
Mais voilà que d'autres personnages étaient entrés dans la salle... Les hideux visages! Comme à leur aspect, le frisson courait par les membres!...
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Ceux-là , c'étaient les toiirmenteurs ; ceux-là , c'étaient les bourreaux ! . . .
Ils poussaient une femme devant eux...
Frêle et chétive créature! Pourquoi ces cordes qui serraient tes mains?... Qui donc étais-tu? Oîi Pierre t'avait-il rencontrée sur le chemin de sa vie mortelle?... Ton nom?... il l'avait oublié : et cependant il te connaissait. Ce visage de marbre, ces longs cheveux, ce front décoloré, il les avait déjà vus... Oui, il te connaissait... Et tu le connaissais aussi, car ton œil l'ayant cherché dans l'ombre, l'avait de suite aperçu, de suite s'était tourné vers lui
Hah ! hah ! ! . . . Par treize fois, ils ont, sur l'épaule nue de la femme, levé la corde aux nœuds de plomb — par treize fois ils l'ont abattue dans le sang!.... Et la femme, silencieuse, immobile, l'œil toujours fixé sur Pierre Ja femni'^ r.^p-arde... ]^ f-^min'^ =riiirit!...
Ils ont achevé leur œuvre : l'ignuiuiniinise lanière échappe à leurs mains lassées L'n des
hommes vêtus de noir se lève à son tour :
a A présent, la marque pour l'infâme !... L'in- » fâme n'a pas craint d'accuser... la parole de » l'infâme a été trouvée mensongère... »
En un coin de la chambre, un réchaud faisait
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briller dans la nuit ses charbons ardents. Sur ces charbons était posé un fer de forme étrange. L'exécuteur de justice saisit le fer, l'approcha des épaules lacérées, l'appliqua sur la chair frémissante...
Et toujours silencieuse, la femme regardait Pierre... mais le sourire n'eut pas la force d'entr'ouvrir ses lèvres : fléchissant sur elle-même, elle était tombée sur la dalle
Maintenant le Voyant se sentait enveloppé d'une ombre épaisse — impénétrable nuit, la nuit de ceux qu'enserre le tombeau.
Il lui semblait que son âme, délivrée des liens charnels, ayant secoué la boue humaine, planait dans l'espace, plus libre et plus légère. Au-dessous d'elle, sur terre, il apercevait, étendue sans sépulture, une chose morte — et une indicible tristesse s'empara de lui, car cette chose-là, c'était son corps...
Or, à chaque seconde du temps, à chacun des instants de Tétei-nilé, un grand bruit se faisait entendre — le bruil de TAbîme : rires ou sanglots ; chants d(3 joie ou cris de douleur; blasphèmes de ceux-là qui ont faim, de ceux-là qui meurent ou qui tuent parce qu'ils ont faim... Et la fumée du péché obscurcissait le Ciel ; adultères du riche;
prostitutions du pauvre; iniquités du juge ; tiypocrisies du prêtre; crimes de l'oppresseur; forfaits de l'opprimé — toutes les abominations de la Terre!... Et l'odeur du sang répandu sans relâche montait,, montait vers le Patient, vers Tlmplacable, vers rÉtcrnel... Puis, c'était la moisson humaine, fauchée sans cesse, sans cesse' renaissante : âmes des trépassés, millions essaims de millions flottant ilans réther, pareils à ces insectes de Tété, quand ils tourbillonnent dans les derniers rayons du jour... 0 ^lort, corruption ferment d'incorruptibilité ! o Mort, germe d'immortalité! A Mort, mrre de la Vie ! . . .
Et ces âmes accouraient de tous les points de l'Infini, pour être jugées au jugement de leurs œuvres.
Pierre retrouvait tout ce qu'il avait connu, tout ce qu'il avait aimé, tout ce qu'il avait pleuré : les compagnons de son enfance, son père, sa mère, depuis longtemps expirés; il leur souriait, il les appelait : — chacun d'eux le regardait tristement ; nul n'osait s'approcher de lui.
Là-bas, là-bas, par delà les mondes, par delà les sphères, une lueur éclatante rayonnait pleine de splendeur, descendant jusqu'aux basses régions de la nuit... Et chaque âme se hâtait, dirigeant son
vol vers la lumière... Lui aussi, Pierre avait soif de ce jour... il voulait s'abîmer dans cet océan de clarté... il s'élançait... il prenait son essor... Tel que la phalène nocturne aux premiers feux du soleil, pesamment il retombait ébloui...
Voilà qu'il se sentit doucement enlacé ; un pouvoir mystérieux le souleva dans l'espace : une âme s'était attachée à son âme... Oh! comme d'un vol égal ils traversaient tous deux l'étendue, poussés par un même désir, portés par un même bonheur!...
Mais à leurs côtés, s'avançait aussi une forme humaine, légère comme eux^ comme eux rapide. Celle-là, Pierre la regardait, la regardait encore, muet d'épouvante — car celle-là, c'était son œuvre qui le suivait devant Dieu...
Son œuvre!... Hélas! ces longs cheveux blonds n'avaient-ils pas caressé son visage? Ces yeux brillants ne s'étaient-ils pas fixés sur son œil égaré. . . dans l'exécrable nuit. . . au milieu de la forêt silencieuse... parmi les baisers, parmi les voluptés immondes?...
La bien-aimée!!... quoi ! la bien-aimée qu'osait vomir l'Enfer!!... De quelle haine ton amant te détestait aujourd'hui ! Comme il eût souhaité te fuir!... Mais semblable à ces loups affamés, qui, dans les nuits neiçreuses. escortent sur la lisière
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des bois le voyageur attardé, s'arretant quand il s'arrête, reprenant leur course quand il se remet en marche — telle, implacable compagne, la Damnée voletait sans trêve, s'acharnait sans merci!...
Soudain, secoué par le frisson, le pécheur recula. Une voix avait passé jusqu'à lui, une voix qui disait : « Pierre, Pierre! que me veux-tu?» La voix disait encore : « Parce que tu as abusé de la » plus noble chose que j'aie mise au cceur de » rhomme — qui est l'amour; parce que par » l'amour tu as perverti une de mes créatures, que » tu Tas abandonnée à son désespoir et que tu ne » l'as pas relevée dans son ignominie... éloigne- » toi : ma haine est sur toi! »
Et comme le misérable se taisait, la Parole reprit, désignant la Damnée : « Pvcgarde celle-là!... » Un pacte t'a vendu à elle : tu lui appartiens, car » il n'y a pas de rançon!... » Mais une voix avait osé répondre à la Voix de Celui qui jugeait, de Celui qui condamnait : « Seigneur ! disait-elle, 0 » Seigneur, aie pitié ! voici la rançon. »
Et, baissant son regard sur la terre, Pierre aperçut, expiré, un corps de femme, couvert de plaies, marqué d'infamie... Et Pierre poussa un cri déchirant : — il venait de reconnaître Dieudonnée î
C'était bien en effet Dieudonnée dont la main s'était appuyée sur répaule de Pierre endormi. Dieudonnée qui avait pu pénétrer jusque dans le cachot.
La comédienne avait revêtu, comme pour un jour de fête, ses plus brillants atours : une large dentelle entourait son cou. de longues pendeloques scintillaient à ses oreilles. La fumeuse clarté d'une lanterne posée à terre éclairait son visage, en ce moment plus pâle cj[ue l'agonie.
— Pierre, dit-elle à voix basse, j"ai osé interrompre ton sommeil... Ion dernier sommeil; mais ton rêve m'a paru si afl'reux que meilleure encore pour toi m'a semblé la veille... D'ailleurs, l'heure est proche: il faut nous hâter...
— Que voulez-vous dniic. Dieudonnée? demanda le jeune homme.
La misérable femme >(^ hnissa tombera çenoux,
— Pierre! c'est moi qui dans mon abjection, t'ai dénoncé; moi qui, pour me venger de toi, t'ai livré aux juges, aux questionnaires, au bourreau...
Le prisonnier se souleva, se pencha vers la lemme agenouillée... et comme il sentait sur sa main couler des larmes :
— Ne pleurez pas, ma sœur, dit-il à Téplorée; ne pleurez pas, puisque je vous ai pardonné.
La Nina redressa la tète :
— Pierre, ce n'estpas votre pitié que j'implore... et je n'ai plus besoin de votre pardon!
Une clameur confuse, venue du dehors, ne lui permit pas d'achever sa pensée. La foule s'attroupait déjà aux portes de la Conciergerie, criant, hurlant, vociférant.
— Ah ! fit le condamné avec un sourire, ils s'impatientent...
— Écoute-moi bien, Pierre! reprit Dieudonnée d'un ton plus ferme. Je t'ai vu cette nuit, au parvis Saint-Bénigne, sur le grand hourd ; je t'ai vu livré à la risée d'une plèbe grossière et féroce... et j'ai juré que l'homme aimé par moi jusqu'au crime ne subirait pas deux fois pareil avilissement !
En même temps, la Nina dénouait les attaches de sa coiffure, et ses cheveux tombèrent à flots sur son épaule. Un bruit sec et métallique sonna sur la dalle du cachot. Se baissant à terre, la comédienne
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ramassa un pelil objet dont elle s'empara vivement. C'était cette môme fiole par elle acquise au poids de Tor en la maison de Gédéon Lév\ .
— Regarde! dit-elle avec exaltation : voici la liberté!... J'ai su, en cachant cette fiole sous mes cheveux, la faire passer jusqu'à toi : je te l'offre comme le présent le plus cher qu'aient jamais pu t'offrir mon amour et mon désespoir... Une seule goutte de ce breuvage!... c'est la mort sans souffrance, la mort sans ignominie!
Toute palpitante, elle tendait le précieux poison. Do ses mains enchaînées, le captif écarta la main do la Nina, et d'un accent empreint d'une douce fermeté :
— Merci , Dieudonnée, de votre bienveillance pour moi... mais, en vérité, je ne me tuerai point.
La Nina IressailHt, et rapprochant son visage du visage de son amant :
— Pourtant, tu n'es pas lâche? murmura- l-elK' à voix basse.
— Je ne le crois pas, repartit gravement le jeune homme.
— Pourquoi donc alors hésites-tu? As-tu bu toute honte? Ont-ils, sur cet échafaud, dégradé jusqu'à lonàme?... Écoute!... écoule hurler derrière ces murailles co* peuple accouru pour voir ton agonio :
hier il se pressait de môme à ma parade! Je le faisais rire!... A ton tour maintenant!
— Dieudonnée ! fit le prisonnier qui la regardait avec compassion ; Dieudonnée, je vous le répète, je ne me tuerai point.
D'un geste de désespoir, la femme jeta loin d'elle la fiole de plomb.
Il y eut entre ces deux êtres un assez long moment de silence; la première, Nina reprit la parole :
— Je comprends, dit-elle d'une voix lente ; le disciple du Provincial Marlincourt désire mourir en état de grâce?
— J'ai foi en là merci de Dieu, répondit simplement le condamné.
La femme saisit les mains du jeune homme, et fixant sur lui un regard ardent :
— Tu ne l'aimes donc plus. Elle?... oh ! ne trembles pas de la sorte... Elle, pour qui tu m'as délaissée... Elle, pour qui tu fes fait prêtre... Elle, pour qui tu voulais brûler durant l'éternité entière?
Pierre se dégagea de l'étreinte passionnée de la comédienne, et se rejetant en arrière :
— Taisez- vous!... par le Dieu vivant, taisezvous !
Puis, levant les yeux et avec un sourire :
— Oui. jo braverai injures et outrages: j'aurai
volupté à sentir les morsures de la tenaille, à me tordre aux chocs de l'écartèlement... mais vous^ ô Seigneur! appliquerez-vous le mérite de mes tortures passagères aux éternelles tortures de Celle que j'aime?
Dieudonnée poussa un cri de rage.^.
La porte s'ouvrit, et le guichetier Michaud entra dans la geôle.
— La demi-heure est écoulée, enjoignit-il brutalement à Dieudonnée : il faut partir !
La Nina fit un pas vers lui, et le dévisageant d'un œil menaçant :
— Dites à Monsieur de Blandimont, dites à votre chef que je désire rester : il me plaît de me passer cette fantaisie !
Elle arracha les diamants qui brillaient à ses oreilles, et les jetant à l'homme :
— Tenez, tenez!... Voici encore pour vous... Il me faut une heure, entendez-vous?... une heure entière !
L'homme empocha la parure et sortit en haussant les épaules.
Quand la porte de la geôle se fut refermée. Dieudonnée vint s'agenouiller de nouveau près du
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condamné, et s'emparant cle-ses mains, posa contre cet appui son front brùlnnl.
Trois heures sonnèrent aux horloges de la ville.
— Trois heures! dit Pierre en rompant le silence; le jour va Ijientôt poindre, les Gens de Justice ne peuvent tarder à venir... 11 serait dangereux pour vous, Dieudonnée, d'être surprise en ces lieux : il faut nous séparer...
— Xous séparer?... Oh non! je ne te quitte plus!... Tu m'as abandonnée une première fois : je te le jure, tu ne m'abandonneras pas une seconde!
La voix de la Nina était sourde ; ses yeux jetaient une sombre flamme : elle ajouta :
— Puisque tu refuses de mourir avec moi, il ne me reste plus qu'à mourir devant toi.
Un léger mouvement d'ironie entr'ouvrit les lèvres du prisonnier.
— Qui donc vous oblige à mourir .Dieudonnée?... Que peut avoir de commun la triste fin d'un chélif vicaire de campagne, d'un Pierre Maréchal, avec la brillante destinée que le monde réserve à l'illustre comédienne, à la Nina Hermosa?...
Il s'arrêta ; un sanglot venait d'interrompre sa dure parole : la Nina Hermosa pleurait.
— Dieu!... o Dieu! balbutiait-elle, c'est par trop cruel à lui de m'outrager de la sorte ! — et un flot de larmes jaillit d? ses paupières — Ma brillante
destinée!... Mais l'aiaour que tu portes à cette créature morte a donc éteint les dernières lueurs de ta raison?... Es-tu si bien en dehors des choses d'ici-bas que tu ne t'es pas môme demandé par quel miracle d'abjection les portes de cette geôle se sont ouvertes devant la Nina Hermosa !
Pierre écarta son visage, et voulut dégager ses mains des mains de la comédienne. De ses doigts crispés, celle-ci étreignit le bras de son amant, et lançant un rire sauvage :
— Oh ! toi... tu ne vas pas être plus iniame pour moi que l'infamie même de tous ces hommes!
Sans résistance^ Pierre abandonna ses mains.
— Ma brillante destinée, comme il dit! ! poursuivit la Nina... Tiens, tiens !... regarde ce qu'elle est, ma brillante destinée!
Elle se leva brusquement, et d'un geste emporté, déchirant la dentelle qui entourait son cou, mit à nu son épaule droite :
— Mais approche donc ! murmurait-elle d'une voix désespérée : approche... et regarde!
Pierre se pencha vers elle, et un cri d'horreur sortit de sa poitrine.
— La fleur de lys ! s'écria-t-il avec épouvante.
— Oui, la fleur de lys, reprit Dieudonnée... l'ignoble fleur de lys sur l'illustre comédienne!... Voilà comme ils ont tenu leur parole!... voil;"i
LIBERTÉ. m)
comme ils m'ont récompensée d'avoir accusé Monsieur de Marlincourt!... d'avoir essayé de te sauver, mon pauvre ami î . . .
Tous deux, ils se turent. Un violent combat semblait se livrer dans le cœur de Maréchal. Rougissant et pâlissant tour à tour, tantôt Pierre contemplait et la femme et la marque d'infamie; tantôt il détournait la tète, comme si le honteux stigmate lui eût brûlé les yeux... Et cependant, la mort dans l'âme, mais souriant parmi ses larmes, Dieudonnée épiait avidement chacune des convulsions de cet être si cher que bouleversait le remords.
— Tu le vois, reprit-elle avec une douceur résignée ; tu le vois, mon ami ; il ne me reste plus qu'à mourir... ici... devant toi; car demain, pour moi c"est la rue, c'est la fange; demain, ce sont les Filles Repenties, c'est...
— Silence!... par pitié, silence! cria le jeune homme.
Et laissant tomber ses lèvres sur la main de la pauvre fille :
— Va; sois aimée, sois beaucoup aimée!... toi qui as tant souffert!
Longtemps ils restèrent ainsi, mêlant les pleurs de leurs yeux, les sanglots de leurs âmes; longtemps, dans cette nuit voluptueuse, ils savourèrent
.')l)0 L'AVENTURE L'UNE AME EN TEINE.
jusqu'à rivresse la désespérance de leur bonheur.
Pour la seconde fois, une bruyante clameur retentit au dehors : le populaire se prenait dïmpatience.
— Qu'est-ce donc? demanda le prisonnier, qui, les paupières closes, avait incliné son visage. sur l'épaule de Dieudonnée.
Celle-ci comprima un trissou et pai'ut secouer un songe.
— Allons, dit-elle avec égarement, il l'aut se hâter
D'un mouvement insensible, elle écarta son épaule et laissa glisser la tète dubien-aimé sur ses genoux; puis étendant le bras, elle ramassa la fiole de plomb par elle jetée à terre.
— Uu'est-ce donc? demanda de nouveau le jeune homme d'une voix éteinte.
— Le jour! répondit simplement Dieudonnée.
— Ah! mon dernier jour...
— Non, Pierre! notre premier jour!...
Et doucement Dieudonnée lui posa la main sur les yeux.
— Pierre, reprit-elle avec passion, ù mon Pierre!... te rappelles-tu ce soir, où lentement nous suivions ensemble les rives de la Saune débordée?... Au-dessous de nous, le fleuve se précipitait avec un sourd murmure, entraînant dans son
tourbillon les épaves arrachées à la plaine. Nous regardions avec terreur cette colère inconsciente... et toi, tu me dis : « .Te voudrais, tandis que nous nous aimons de la sorte, qu'un même flot nous emportât tous deux, et dans son linceul nous roulât embrassés jusqu'à TOcéan, notre grande tombe !... » O Pierre! le vœu que tu formais ainsi, quand tu croyais aimer, qu'il soit accompli aujourd'hui que lu aimes!... Que la Mort nous prenne! que l'Eternité nous reçoive enlacés Tun à l'autre!
Dieudonnée se tut, mais rapidement entr'ouvrant son corsage, elle en tira une longue épingle d'or. Elle approcha la pointe du cou de Pierre Maréchal :
— La .Juive mo l'a bien dit, fit-elle à voix basse : c'est là qu'il faut piquer.
Elle poussa la tige acérée : l'épingle s'enfonça non loin de la carotide.
Pierre laissa échapper un léger cri de douleur et voulut porter ses mains captives vers la blessure. Dieudonnée l'en empêcha.
— Ne me résiste pas! murmiu^ait sa voix caressante : ne me résiste pas!... 0 mon Pierre, pour toi , c'est la liberté ! . . . pour nous deux, c'est l'amour ! l'amour éternel! l'amour sans fin!!
Le jeune homme referma les yeux et se mit à sourire.
502 L'AVENTURE DTXE AME EX PEIXE.
Alors, par deux fois, la femme trempa raiguille clans le poison — par deux fois le poison fut inoculé dans la plaie saignanle.
Déjà l'aube faisait pâlir la nuit. Bientôt un rayon du jour naissant tomba sur la dalle du cachot.
Au dehors, le grand murmure du peuple croissait, croissait plus sonore, tandis que dominant ces rumeurs humaines, la cloche de Saint-Bénigne envoyait vers Dieu les premiers tintements de la Prime...
— Pierre, demanda Dieudonnée. souffres-tu beaucoup?
Comme il ne répondait pas, elle lui prit les deux mains : ces mains étaient roides, insensibles, glacées ; le pouls était remonté jusqu'au milieu du bras ; la tête s'était renversée en arrière — la mort approchait.
Tout à coup le moribond fit un mouvement; une convulsion rejeta sa tête en avant; un tressaillement tétanique secoua ses membres :
— Que me veux-tu? bégayait-il d'une voix rauque ; pourquoi tant de menaces sur ton visage ? pourquoi ton œil me raille-t-il de la sorte?... Dis, dis,... que me veux-tu?
— C'est la Damnée! balbutia Dieudonnée avec
terreur : l'implacable Damnée!... Ah! l'Enfer est sans pitié !
Mais tendrement elle avait ramené la tête de l'agonisant sur ses genoux, et de nouveau lui fermant les paupières :
— Pourquoi donc le bien-aimé a-t-il peur d'un rayon du jour?... Il est si beau, ce jour! C'est le jour de nos épousailles... Écoute! la cloche nous appelle joyeuse, la foule empressée des parents et des amis nous attend avec impatience... Viens ! oh viens!... partons!
Pour la seconde fois, les yeux éteints du moribond se rouvrirent; pour la seconde fois, sa voix se fit entendre, déjà plus faible :
— Que me veux-tu? que me veut ton effroyable rire? que demande ta parole furieuse?... Ah! tu souhaitais le meurtre ! tu avais soif de mon sang ! Il te fallait, à toi la morte, un corps vivant en pâture! Il te fallait des tortures humaines pour adoucir tes éternelles tortures!... Tu ne m'as jamais aimé !... Va-t-en ! spectre insatiable !... va-t-en ! tu me fais horreur ! !
Mais Dieudonnée :
— Pourquoi donc le bien-aimé a-t-il peur d'un rayon du jour?... Voici que sa lumière amène une fête nouvelle, une fête plus radieuse encore!... Quelle allégresse sous notre toit ! Comme en nos
504 L'AYENTURE DTXE AME EN TEIXE.
cœurs rit, chante, pleure le bonheur!... De mes doigts, j'ai tressé les fleurs les plus belles; de mes doigts, j'ai paré le berceau du nouveau-né ! . . . Qu'il est charmant, le nouveau-né ! qu'il est charmant dans son sommoil I Sa lèvre s'entrouvre rosée; il murmure tout bas dos mots mystérieux... Ah! il s'éveille... il sourit... il tend vers nous ses petits bras... Pierre! il sait déjà aimer!
Elle n'en put dire davantage. Le mourant avait collé sa lèvre sur la main de la pauvre fille :
— Dieudonnée ! murmura sa voix expirante ; Dieudonnée, sois bénie!... je t'aime!!...
Ce furent ses dernières paroles. Il abaissa ses paupières et parut tomber dans un sommeil profond. Les muscles tendus se relâchèrent et le frisson qui l'agitait s'arrêta... Dieudonnée appuya l'oreille contre son cccur : son cœur battait encore. Enfin, la bouche de Pierre éprouva une légère contraction; un faible râle s'étouftadans sa poitrine; sa tète retomba inerte : Pierre Maréchal était mort.
— jMort! mort!... il est mort, mon Pierre"! cria Nina d'une voix étranglée.
Ses bras soulevèrent le corps déjà froid ; frémissantes, ses lèvres voulurent s'approcher des lèvres entr'ouvertes ; mais presque aussitôt :
— Non ! pas un tel baiser!... le baiser donné à la Mnrt doit être un baiser cliaste...
LIBERTÉ. ÔOÔ
Et chastement sa bouche se posa sur ce front glacé, sur cette pensée éteinte.
Alors, elle ramassa la fiole, et un instant la conlempla pensive. Sa main trembla.
— Pourquoi donc ai-je peur? demancla-t-elle à voix haute... <>h non! reprit-elle. Dieu ne saurait désunir dans la vie ceux qui ont cherché à s'unir dans la mort!... Plus pitoyable que les hommes, il ne séparera pas le prêtre et la comédienne!
Lentement elle avala le contenu de la fiole.
— 0 Clément! dit-elle encore... o Miséricordieux!... ô Père!
«Juantl, un quart d"heurt' après, les gens de justice pénétrèrent dans la geôle, ils trouvèrent Pierre et Dieudonnée tous les deux gisant à terre — morts tous les deux.