‹ L'aventure de Ladislas BolskiChapitre 1 sur 8 · LIBRAIRIE HACHETTE ET G · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE HACHETTE ET G

79, BOUUSVAIID SAINT-GERMAIN, 79

iu

DE

LADISLAS BOLSKI

Il raisonne aujourd'hui comme vous et moi. Ah t par exemple, mon remède fut héroïque; vous allez bien

Je me promenais avec lui le long do la berçe. 3e fais une glissade, je tombe dans l'eau. Mon cher con- Irère, je faillis me rompre le cou. Eh I que ne faiton pas pour l'amour de l'art ? Je barbote un instant, et je vais au fond. Je me disais : le scélérat me laissera-l-il noyer? et je me promettais d'en appeler; maia j'avais eu raison de compter sur son bon cœur. Pif! pal! il plonge, m'empoigne par les cheveux, fait trois brassées et me ramène au bord. Je lui rends grùce, et nous nous secouons comme deux chiens caniches. Tout à coup le voilà qui se tâte le front, qui se gratte les tempes, qui tord sa moustache et qui frissonne, non de froid, mais de peur. Je vis clairement que ce bain lui avait rappelé quelque chose, que sa cervelle travaillait, qu'il venait de retrouver une piste perdue, qu'il avait peur de ce qui allait lui apparaître. Sa pensée allait et venait dans sa tète vide et craignait d'y faire une mauvaise rencontre. Je le regardais sans mot dire. Il me saisit au collet et me crie : — Vous êtes un méchant hommel — Et là-dessus il partit en courant comme s'il avait eu le diable à ses trousses. Je courus aussi; je ne pus le rattraper que dans sa chambre, où il venait de retrouver le diable. J'avais donné l'ordre de déposer sur sa table, pendant notre promenade, un plumet rouge et blanc, qu'il laissait dormir au fond d'une malle. Quand j'ouvris sa porte, il tenait le plumet dans ses mains, et il était évanoui.

Le soir il me fit appeler. Je vis un homme qui avait recouvré sa raison et qui en était pu désespoir.

DE LADtSLAS BOLSKI •)

Ingemuitque reperta. Je le consolai à ma façon. — Eh! eh! mon cher enfant, lui dis-je, elle était donc bien belle, la malheureuse? A votre Age on s'imagine qu'il n'y a qu'une femme. Il y en a cent mille qui sg valent toutes à peu près les unes les autres. Polonais que vous êtes I qui n'a pas eu son aventure, et qui ne s'est pas persuadé qu'elle était unique?

J'étais en verve, et vous connaissez le mot du sage : il n'est que de tenir le bout du fil, on en dévide tant qu'on veut. Mais les yeux caves du pauvre garçon, ses joues cousues et ses lèvres tremblantes me faisaient peine.

Il me répondit : — Mon aventure n'est pas ce que vous pensez. Je veux tout vous raconter; il faut que vous sachiez tout. — Il entama son récit, et bientôt s'arrêta court, non que la mémoire lui manquât ; mais il paraît que le son de sa voix l'inquiète ou répouvante. Vous savez que pendant six mois je l'ai cru muet.

— J'aime mieux écrire, me dit-il ; décidément j'aime mieux écrire.

— Écrivez, écrivez, lui dis-je, cela vous fera du bien. C'est en mâchant et remâchant ses souvenirs qu'on réussit à les attendrir et à les digérer.

Pendant quinze jours, sa plume a trotté sans débrider. Il m'envoyait chaque matin son griffonnage de la veille. Je viens de lire son dernier chapitre, et savez-vous ce qui m'arrive? Je ne suis plus si content, je me demande si je n'ai pas fait une sottise en guérissai-t mon Polonais. Je vous envoie son manuscrit, mon cher confrère. Vous me direz ce qu'il vous ensemble; mais ne le laissez pas courir, vous risqueriez de m'attirer des ennuis.

l'atbntubb de i.adibe.ab bolbkj

Je suis né à Varsovie en 1839. Je n'avais pas îiuaire ans, quand mon père, le comte Stanislas Bolski, m'emmena courir le monde. Quinze mois plus tard, il écrivit à ma mère de venir nous rejoindre à Senève, La chose se trouva plus difficile qu'il ne l'avait pensé. Ce ne fut pas assez d'un certificat de médecins attestant que la comtesse Bolska, atteinte d'une maladie de poitrine, ne pouvait vivre sous le rude climat de la Pologne ; il fallut encore des démarches, des requêtes, des écritures à perte de vue. Finalement mon père dut retourner de sa personne à Varsovie pour invoquer l'intercession d'un grand personnage dont il avait l'oreille. Il me laissa aux soins d'un valet de chambre nommé Jean, qui ma chérissait comme la prunelle de ses yeux. Il me disait de temps à autre : « Cette pauvre maman, on ne veut donc pas lui donner la clé des champs I » Je ne savais pas qui était ce o». Je crois que la première réflexion que j'aie laite en ma vie fut celle-ci : II Papa va et vient comme il lui plaît. Qu'a donc lait maitianpourétreainsi en retenue? a Cela me donnait beaucoup à penser. Pour couper court à mes rêveries, Jean m'acheta un polichinelle et un sabre en fer-blanc. Je n'eus pas de repos que je n'eusse décapité le polichinelle avec mon grand sabre, et de ce jour je commençai à me prendre au sérieux.

Enfin mes parents arrivèrent. Après quelques mois passés à l'hôtel, nous nous installâmes aux

Pâquis, à un quart de lieue de Genève, dans une jolia villa. Ce fut pour moi une délicieuse nouveauté. A Varsovie, nous habitions un grand hôtel délabré où nous vivions chichement; tout juste le nécessaire, une gêne mal déguisée par un vieux luxe fripé. £t maintenant une maison charmante et en plein soleil, une table bien fournie, un nombreux domestique, des chevaux, des voitures, un beau jardin qui descendait jusqu'au lac, le bain et la pêche sous la main, toutes les aises de la vie. Ce changement me surprenait. Je questionnai Toraclc, c'est-à-dire Jean. Il me répondit que mon père avait hérité de ses aïeux une grande marmite pleine d'or, qu'on lui avait volé sa marmite, qu'il avait fini par la rattraper. Toujours ce on mystérieux. Du reste cette histoire de marmite me parut claire, concluante; je n'en demandai pas davantage. La vérité est que mon père, par d'habiles placements, avait réussi à faire passer secrètement toute sa fortune à l'étranger. Ses écus avaient émigré avant lui, il était venu îes rejoindre à Genève. Je ne songeai pas longtemps à m étonner, je fus bientôt fait à notre nouvelle fortune. Mon père me fit cadeau d'un poney; c'était bien autre chose qu'un sabre en fer-blanc. Dans le moment, je ne me sentis pas de joie; mais je m'accoutumai si promptement à mon aventure qu'il me semblait que j'étais né avec un cheval entre les jambes, et j'avais peine à comprendre qu'on pût aller à pied. Les Polonais ne s'ébahissent guère des bonnes fortunes qui leur surviennent; ils partent de ce principe que tout leur est dû. Il ne faut pas leur en vouloir ; ils savent aussi se familiariser avec les extrémités de la misère et de la souffrance. Leur

tmagination vil dans l'extraordinaire comme ie poisson dans l'eau. S'ils découragent souvent le bonheur par leur folie, en revanche leur héroïsme a plus ij'iine fois étonné le malheur.

Mon père faisait à tout coup des absences mystérieuses. Je supposais qu'il avait enterré quelque part sa marmite, et qu'il allait s'assurer qu'on n'y touchait pas. La plupart du temps nous étions seul à sejl, ma mère et moi. Quelqu'un a dit que rien ne ressemble plus au ciel que le regard d'une Polonaise. Ce quelqu'un connaissait ma mère. Elle avait dans les yeux je ne sais quoi qui n'était pas de ce monde et qui allait plus loin que la vie. Ses actions les plus ordinaires étaient accompagnées d'une sorte de grâce sublime et toujours naturelle. Un jour que nous faisions une partie de montagne, elle entra dans un châlet pour se rafraîchir. On lui apporta de la crSme dans une écuelle de bois. H se trouvait là un toariste anglais, qui s'amusait à prendre un croquis. Il laissa tomber ses crayons et tint ses yeux braqués sur ma mère qui buvait. Je l'entendis grommeler entre ses dents : A stately way of drtnfcmg/ une façon de boire vraiment splendidel Quand nous partîmes, le bercer nous dit : s II a un fameux coup de marteitu le milordl H m'a donné dix francs de mon écuelle. »

Toutes les personnes de notre entourage ressentaient pour ma mère une admiration mêlée d'une respectueuse pitié. On la croyait profondément atteinte, blessée à l'aile. EUeavait cependant une santé de fer; je ne me souviens pas de l'avoir vue malade; mais c'était une âme brisée, et son sourire mélancolique exprimait une gaieté voulue, qui n'espérait rien.

1 DE LADISLA8 BOLSKI

Depuis longtemps, elle avait perdu toutes ses illusions et ne voyait plus dans ce monde que des devoirs. Je me trompe : elle a gardé jusqu'au bout les illusions de la charité. A ses yeux la pauvreté était sainte et purifiait toutes les souillures. Les plus grands scélérats de la terre, dès qu'ils étaient dans le malheur, lui paraissaient blancs comme neige. Aussi était-elle à la merci de toutes les fables qu'on lui débitait; son cœur se fondait, elle croyait sur parole tous les faux boiteux, tous les grapilleurs d'aumônes, tous les escrocs en guenilles, et imposait silence à qui essayait de la détromper. Sa charité était une passion autant qu'une vertu; elle n'était pas compatissante pour ses pauvres, elle en était amoureuse. Elle n'a jamais donné un morceau de pain sans donner un morceau de son âme.

Je lui rendais un culte; je la considérais comme une sainte, comme un être d'une autre espèce que le commun des mortels; mais je la vénérais trop pour me familiariser avec elle. 11 y avait peu d'échange entre nous. Je me sentais petit, tout petit devant elle. Il me semblait que ses regards, sa voix, ses conseils me passaient à cent piques par-dessus la tête. Je n'osais lui faire part de mes imaginations d'enfant, ni essayer de l'intéresser à mes jeux. Je comprenais que c'était déjà beaucoup qu'elle consentît à vivre, qu'on ne pouvait lui demander davantage.

De mon père à moi^ c'était une autre affaire. Je tenais de lui, je me sentais de sa race. Comme lui, j'aimais passionnément l'écarlate, le son de la trompette, les fanfares, les feux d'artifice et les chevaux. Cavalier incomparable, il m'apprenait à monter.

L'ATBNTURB

Nous faisions ensemble des courses extravagantes, oti Je surmenais mon poney. Souvent aussi il me promenait dans son phaéton attelé de quatre chevaui noirs empanachés, qu'il conduisait lui-même. Nous allions comme le vent ; les passants se retournaient; je planais dans les nues, je me croyais le roi lie la création.

Mon père me mettait à l'aise; à lui seul j'osais tout dire. De son côté, il aimait à jaser, à papoter avec moi; j'étais un auditeur commode, admiratif et béant. Il me contait ses petites faiblesses, ses pL:tites glorioles, les paris qu'il avait . gagnés; comme quoi, par exemple, après avoir bu trois Louleilles de vin de Porto, il avait eu la tète assiiz libre pour déchiffrer un rébus de journal iljustré. Il y avait en lui des enlances; c'était ma part II se baissait un peu, je me dressais sur la romte de mes orteils, et nous communiquions de plain-pied. Il était à la fois mon idéal et mon camarade; j'étais son joujou et son accoudoir. Durant ses absences je ne vivais qu'à moitié, j'attendais son retojr avec une fébrile impatience. Il était parti en tiipiaois, il revenait avec fracas. En ce temps-là, Genève était un lieu d'asile politique ; elle abondait en réfugiés de tous pays, bizarre cohue de héros et d'avanturiers. Tout ce monde s'empressait autour de mon père. Au jour fixé pour son retour, amis et pique-asdettes fondaient sur nous comme une volée d'étoumeaux. Le jardin en était noir et la maison sens dessus dessous. On tenait table deux jours et deux nuits sans désemparer. J'étais hors de moi, gris, titubant, àne pouvoir me tenirsurmes jambes; je poussais des cris, je chantais h tue-téte, et il fallait

DE LADISLA8 BOLSKI 9

m'emporter. Cependant on ne me laissait pas boire

une goutte de vin ; mais on ne pouvait m'empôcher

de respirer et Tair était capiteux.

Anioureux de bruit, de mouvement, de représen-

, talion, ardent, fiévreux, toujours hors d*haleine, mon

père entendait comme personne la mise en scène du

bonheur;' peut-être tenait-il plus au décor qu'à la

piècô. Caractère extrême, l'ivresse du plaisir ou

l'ivresse du danger, il ne connaissait que cela ; Fen-

tre-deux lui faisait pitié. Par moments, il devenait

en quelque sorte électrique; la vie lui pétillait dans

les veines, et on ne pouvait le toucher sans qu'elle

jaillît en étincelles. Une fois par mois il éprouvait

quelque lassitude ; alors il se laissait tomber dans un

iàuteuil, les mains moites, la tête fumante, les yeux

morts. L'instant d*après, il était debout. J'ai appris

plus tard qu'un de ses amis l'avait défini un héroïque

épicurien. Ajoutez que ses mains étaient un creuset

où fondait l'argent. Un jour que je l'accompagnais à

fa chasse, la bourre venant à lui manquer, il tira de

ça poclïe deux billets de mille francs qu'il fourra

négligemment dans le canon de son fusil. 11 répétait

souvent : autant dépense chiche que large. C'était

son adage favori.

Le fait est que nous nous adorions l'un l'autre. Il me trouvait charmant, je le trouvais superbe. Ma mère prétendait que nous formions à nous deux une société d'extase mutuelle. Sa prestance, ses airs de tête, ses attitudes de paladin, sa manière de relever le menton quand il riait, cette mousse de folie qui pétillait dans ses yeux, le frémissement de ses narines, la frisure de sa moustache, la chamarrure de son vêtement^ ses brandebourgs, ses soutaches, ses

1} l'ayenture

breloques, ses bagues, ses étourdissantes cravates, i je ne savais en vérité qu'admirer davantage. Peut- i être donnais-je secrètement la palme à ses chemises, . qui étaient toutes plus plissées, plus brodées les unes que les autres. 11 en dessinait lui-même les | patrons. Il daignait s' entretenir avec moi de ces profondeurs. Il me dit un jour qu'il avait dans la téta ' une chemise telle que la monde n'en avait jamais vu . Il est mort, le monde ne la verra pas.

Une chose me chagrinait : il y avait dans sa vie des mystères auxquels je n'étais point initié. Quelle ' était la raison de ses brusques et fréquents départs? car vous pensez bien que ]e ne crus pas longtemps k la marmite. Les longues conférences qu'il avait souvent avec ma mère m'intriguaient aussi. Dès que ' j'entrais, ils baissaient la voix ou rompaient les chiens. C'était parti-pris de ne jamais parler devant : moi de certaines choses. On avait fait leur leçon à | tous nos hôtes ; oubliaient- ils la consigne, ma inère, . d'un geste ou d'un clin d'ceil, les rappelait à l'ordre. Il y avait donc en ce monde des questions réservées, qu'on dérobait à ma curiosité. Se défiait-on de ma capacité ou de ma discrétion'î J'en pleurais de rage quelquefois, mais pas longtemps. Mon caractère était si mobile que je ne retrouvais jamais le matin ■ sar mon oreiller les pensées que j'y avais laissées la veille en m'endormant : non que je tusse un écervelé ; j'avais des cerveaux de rechange. Au surplus, j'avais appétit de bonheur; ma vie abondait en sensations agréables, et je n'avais garde de m'attacher à l'article en souffrance; je retournais bien vite et de plein vol à ce qui me plaisait. On me jugeait indigne d'être initié à certains mystères. Soitl mon

DE LÂDISLAS BOLSKI 11

amour-propre trouvait à se dédommager ailleurs. A neuf ans, je savais sur le bout du doigt la différence d'un phaéton, d'un break et d'une barouche; je connaissais le menu détail du gréement d'une chaloupe, et j'aurais distingué du premier coup d'œil un pur sang d'un demi- sang, pour ne rien dire de mes lumières en chemiserie.

Et cependant, malgré mes légèretés d'oiseau, je sentais obscurément qu'il se tramait quelque chose autour de moi et qu'un péril était suspendu sur mon bonheur, comme l'épervier plane sur la colombe. Une après-midi, comme je m'amusais dans le jardin, j'entends marcher derrière moi. Je me retourne; j'aperçois un homme de piètre mine, vêtu d'un habit râpé, le regard oblique, les cheveux huilés, le teint jaune, et dont toute l'apparence me rappelait certains courtiers juifs que j'avais vus jadis en Pologne. Cet homme s'approche, me baragouine une longue litanie dont je ne comprends pas un mot; puis il ricane, me demande mon nom. Je refuse de le lui dire. Il insiste d'un ton de menace ; je l'envoie promener. Il s'avance sur moi, son bâton levé. Le rouge de la colère me monte aux joues, je serre les poings^ je me campe sur mes petites jambes, prêt à boxer. — Il n'a pas peur, bon sang ne peut mentir ! s écrié le baragouineur. Et tout à coup, changeant do visage et de voix : — Admirable ! tu ne m'as pas reconnu. — C'était mon père. Je .le contemplai un instant avec stupeur, puis je fondis en larmes ; j'avais peine à lui pardonner cette odieuse plaisanterie, ce cruel travestissement de mon idéal. Il me consola do son mieux, disant qu'il avait voulu mettre mon courage à l'épreuve. J'essayai de lui arracher la pro-

messe qu'il ne se déguiserait plus. — Oh ! pour cela, non, me répondit-il. C'est un talent qui peut servir. — Le lendemain il partit, et pendant les six mois que dura son absence, ma mère parut à plusieurs reprises mortellement inquiète.

Enfin il revint. C'était au commencement de l'automne de 1848. En le revoyant, je fus frappé de l'étrangeté de sa physionomie. Il avait un feu sombre dans le regard, il respirait bruyamment; on eût dit qu'il n'y avait pas assez d'air autour de lui pour ses poumons. Nous sortîmes ensemble ; il faisait de telles enjambées que je m'essoufflais à le suivre. Par intervalles il me regardait sans me voir, puis il disait tout à coup : — Ahl te voilà! — Qu'avait-il dans l'esprit? Je ne pouvais distinguer s'il était triste ou content. A coup sûr il avait la fièvre.

Le lendemain, à mon réveil, je demande : — Où est mon père? — On me répond : — Dans son cabinet. Il a une visite. — Deux heures plus tard, même question, même réponse. Il ne parut pas au déjeuiner. Fort intrigué, je jurai de découvrir le pot aux roses. Je fus m' embusquer au bas de l'escalier. Le mystérieux visiteur sort enfin, et je le reconnais : c'était un tailleur. A quelques jours de là, comme ^ j'arrosais mes fleurs, mon père passe la tête à la fenêtre et me fait signe de monter chez lui. J'accours. A peine avais-je franchi le seuil, je m'arrêtai frappé d'un éblouissement. Il portait un uniforme de fantaisie qui me parut un chef-d'œuvre. Sa taille était admirablement prise dans une tunique écart ate, relevée de parements et de revers blancs, agrémentée de soutaches et d'aiguillettes d'or. Sur sa tête se dressait un shako polonais d'une coupe exquise, orné

I DE LADISLAS BOLSKI 13

r d'un plumet tombant rouge et blanc. Mon père sourit de mon ébahissement. — Eh bien! Ladislas, là, franchement, comment me trouves-tu? — Mes yeux répondirent pour moi. Quand je pus parler, je lui i dis : — Je te trouve superbe. Voilà un déguisement \ que je te permets. — Il rajusta son hausse-col, et \ tour à tour il se regardait dans la glace et dans mes ■ yeux. Je courus me jeter dans ses jambes.

\ — Où vas-tu? lui dis je.

1 — A Varsovie.

I — Quoi faire?

i — Je suis invité là-bas à un grand bal costumé. I La cour y sera.

I — Emmène-moi.

I — Tu ne sais pas danser.

I — Quand reviendras-tu?

I — Qui le sait?

: Nous sortîmes; je l'accompagnai dans un atelier

I de photographe, où il posa de face, de profil et en

trois' quarts. Le lendemain, les cartes étaient prêtes;

nous allâmes les chercher ensemble. — Décidément,

I fit-il en les étalant sur une table, je ne suis pas trop

i mal. — Tu es le plus bel homme, lui dis-je, et ma-

^ man la plus belle femme de tout l'univers. Il fit

f claquer sa langue et me répondit : — Ta mère a la

beauté des anges. Tu découvriras un jour ou l'autre

que le diable a la sienne. Puis il prit une carte, grif-

'\ fonna quelques mots sur le revers, la mit sous en-

j veloppe, et en sortant nous la jetâmes à la poste. II

partit dans la nuit.

A la fin de l'hiver, un soir, vers neuf heureg, ma

; mère me fit appeler dans sa chambre. Elle tenait

une lettre à la main. Elle fui quelque temps sans

14 l'avbntuhb

parler. Ses lèvres se tordaient, mais elle ne pleui pas; je ne l'ai jamais vue pleurer. — Il est mortl dit-elle enfin. Je. crus voir le plancher tourner autour de moi; il ee fit au milieu un trou noir oti toul (lisparat. — Il est mort à la chasse, reprit-elle, d'un* cniite de cheval. — Elle ajouta ; — Pensons-y toujours, n'en reparlons jamais. — Elle me prit sur gsnoux, me tint longtemps pressé sur son cœur. Elle m'embrassait follement, à m'étouffer, et murmurait avec un accent d'effroi :

— Grand Dieu! comme tu lui ressembles!

Pendant bien des jours, je languis. Mon père de moins dans le monde, cela faisait un monde vide. Tout m'était devenu indifférent; ma vie avait perdu sa saveur; j'étais comme ces malades pour qui tous les aliments ont le même goût. Je ne marchais plus, je me trcdnais ; je ne parlais plus, je marmottais. Il me semblait qu'un grand silence venait de se taire autour de moi, et je me faisais scrupule de le troubler; le bruit de mes pas et de ma voix m'inquiétait. Quand je sortis de mon engourdissement, je revins à moi, pour ainsi dire, pièce à pièce. Ce lut mon imagination qui se réveilla la première. Ma principale occupation fut de me représenter dans tous ses dâtails cette partie de chasse où mon père était mort. Je le voyais tombant de cheval. Sa pose était tragiquement belle. Elle ne l'était jamais assez à mon gré; j'y faisais sans cesse des retouches, modifiant li, disposition des bras, des jambes, l'expression navrante du dernier sourire, — Ah! oui, medisais-je, il a été très beau en mourant et ii a souri. — Je me dsmandais : où l'a-t-on enterréf J'aurais bien voulu eavoir ce qu'était itcvcnu le plumet rouge et blanc.

DE LADiSLAd BOLSKI 15

Je fus vingt fois sur le point d'interroger ma mère à ce sujet ; mais sa douleur fixe et muette me glaçait la parole sur les lèvres.

Après quoi les arbres reverdirent et mon chagrin s'envola. Je n'avais pas douze ans.

Six mois plus tard, je me trouvai transplanté dans une petite maison carrée entre cour et jardin, située à droite de la mairie et à gauche du presbytère d'un village franc-comtois.

En quittant Genève, j'avais pris sur moi de questionner ma inère et de lui demander quelle mouche l'avait piquée et quelles raisons nous pouvions avoir d'aller nous enterrer dans un village. Elle me tut ses , vrais motifs, se contenta de me dire que nos revenus r étant fort diminués, elle désirait faire des économies. } Elle ajouta que le curé de Mirion, l'abbé Pontis, était [ un homme d'un mérite rare, lequel voulait bien se I charger de mon éducation. Un village! un curé!... ; Chemin faisant, je rêvai de mon père conduisant à I grandes guides ses quatre chevaux noirs, et je me I demandai plus que jamais ce qu'était devenu son ■ plumet.

Aussitôt après notre arrivée, je fus présenté à

l'abbé Pontis. Il me prit par le mento.n, me regarda

j dans le blanc des yeux : — Madame, dit il à ma

mère, voilà un élève qui me donnera du fil à re-

, tordre.

Je me pris à sourire. Il me demanda à qui j'en

16 l'aventcre

avm. Je lui répondis : — Je sais pourquoi je voua

donnerai du ûl à retordre.

— Ditee-le-moi,

— Vous n'oEsrez jamais me punir.

— Pourquoi donc cela, mon petit ami t

Je lui repartis en faisant flotter mes cheveux si mes épaules :

— Parce que je suis trop beau.

\ cette explosion de naïve fatuité, ma mère fi'onca le sourcil.

— Ne le grondez pas, dit l'abbé.

Et se retournant vers moi : — Comment savez-

vous que vous êtes beau?

— A Genève, les passans se retournaient souvent pour me regarder.

— Et cela vous faisait plaisir?

— Oh! oui.

— Je vous prie, si vous étiez dans l'alternative ou de rester beau et d'être très-malheureux, ou d'enlaidir et d'être très-heureux, que choisiriez-vous?

— Je resterais beau, répondis-je sans hésiter.

n se mit à rire : — Allons, allons, il y a de la ressource, — dit il à ma mère en me donnant une tape sur la Joue. — Avec l'aide de Dieu, nous ferons d lui quelque chose. Il est transparent comme un cristal.

HélasI l'abbé Pontis n'a pas fait de moi grand' chose. Ce ne tut pas sa faute. Quel excellent homme! Bon théologien, disait -on, une conscience délicate qui ne se passait rien, beaucoup d'instruction, surtout dans les sciences naturelles qu'il aimait de paasion, avec cela nullement pédant, un esprit ouvert h tout et qui s'était frotté à la vie. Il avait

DB LADISLAS BOLSKI 17

perdu à ce frottement tous ses préjugés de séminaire sans perdre un seul de ses scrupules. Sévère à lui-même, indulgent aux autres, par-dessus les collines basses qui bornaient son horizon, il avait aperçu l'univers et les hommes. Il estimait que ce monde est un laboratoire, la vie une grande expérience, et il voyait Dieu partout.

H commença par me tâter le pouls, et demeura confondu de ma crasse ignorance. Il entreprit bravement de me dérouiller. Il me montrait le latin, où je ne mordis guère, la botanique, un peu de géologie, un peu de chimie agricole, les élémens de l'économie rurale. Le malheur est qu'il avait l'esprit fin, mais nulle finesse dans la conduite. Comme on dit, il n'y allait pas par quatre chemins. Je sus bientôt de quoi il retournait, et que le rêve de ma mère était de faire de moi une façon de gentilhomme campagnard. On espérait m'inspirer le goût de ce beau métier. L'abbé Pontis s'y employait de son mieux. — Est-il un sort plus doux, plus charmant, me disait-il, que celui d'un propriétaire qui a du foin dans ses bottes? Je suppose que d'ici à quelques années vous achetiez un domaine dans ce pays-ci, par exemple, où la terre est bonne. Vous commencerez par vous bâtir un château, cela va sans dire. Faisons bien les choses, quatre tourelles et des girouettes! voilà qui est convenu. Avec cela des champs, des vignes, des bois... Est-il une étude plus intéressante que l'art d'amender la terre, d'en varier les façons, d'en ac* croître le rendement? — Et, s' échauffant dans son harnais, il entonnait un hymne en l'honneur de la charrue mécanique, du chaulage et des engrais. Dans la chaleur de son discours^ il ne s'apercevait pas du

18 L*AVENTUM

nuage sombre qui s^amassait sur mon front. Il terininait son dithyrambe en s'écriant : Ofortunatosnimium!... Cette citation eût suffi pour me faire prendre en horreur le latin. J'avais dans la tête un embryon de roman, à peine un fœtus, quelque chose de vague, de confus, un rôvc nageant encore dans les eaux de Tamnios, mais qui assurément ne promettait pas de ressembler jamais à une idylle. Ma grossesse se révélait par des envies. L'abbé me vantait le silence des champs, je n'avais de goût qu'aux plaisirs qui font du bruit; il célébrait la vie tranquille et pacifique de l'agriculteur, je soupirais secrètement après des hasards, et je les flairais dans l'air; il me représentait que le bonheur suprême réside dans le témoignage d'une bonne conscience, j'estimais que c'était peu de chose, si l'on n'avait rien à mettre dessus, — un peu de gloire par exemple ; je voulais tout le bien du monde à la vertu, jnais à la condition qu'elle fît figure. En quittant l'abbé, j'étais rêveur, et, passant la main sur ma chevelure blonde, dont les boucles me retombaient sur les épaules : — Gentilhomme campagnard 1 me disais-je. De quoi donc me serviraient mes cheveux?

Mon curé était pour moi un mystère, presque un scandale. Sa belle humeur, son inaltérable sérénité, me dépitaient. Il ne riait guère, mais il y avait comme un perpétuel sourire dans ses yeux clairs, qui attachaient sur toute chose le même regard doux et caressant. On eût dit qu'il retrouvait partout des figures de connaissance, que plantes et pierres, bêtes et gens, tous les habitans de ce bas monde étaient de sa famille. Cette amitié qu'il avait

DE LADISLAS BOLSKI 19

avec toute la création était le secret de son bonheur. Sa maison nue, la fumée de son toit, son bréviaire, son jardin, son plant de vigne, ses herbiers, ses abeilles, tout ce qui l'entourait lui donnait de la joie, et je m'indignais qu'on pût être heureux à si bon compte. En été, nous faisions ensemble de longues promenades, lui monté sur une jument grise qui avait des rhumatismes, un épi au front et une molette à la jambe gauche; moi, juché sur un énorme percheron, vrai cheval de charrette, fort en bouche, dur à l'éperon, et qui ne trottait qu'à son corps défendant. Il me semblait qu'à nous deux nous composions un tableau d'un ridicule achevé. Ce n'était pas son avis; il prenait sa monture au sérieux, se tenait en selle droit comme un piquet. De temps à autre, quand il était au bout d'une phrase, il fouettait Tair de sa baguette de noisetier en disant : — Hop , hop, Sanchette! — Sur quoi l'efflanquée Sanchette trottait en clopinant. Alors la figure de l'abbé s'épanouissait, il arrondissait moelleusement ses coudes et regardait avec un redoublement de tendresse les cailloux du chemin. — Être heureux, pensais-je, en trottant sur une haridelle qui a une molette à la jambe gauche! — Ce bonheur était pour mon esprit un abîme. Je m'y perdais.

Peu s'en fallut que je ne mourusse d'ennui dans mon village; mais j'étais un garçon de ressource : je fis bonne mine à mauvais jeu, et je finis par gagner la partie. J'eus bientôt lié connaissance avec tous les galopins de l'endroit. Nos relations furent d'abord difficiles, orageuses. Pur malentendu! Certaines vivacités d'humeur, quelques vantardises déplacées, des fiertés et des façons cavalières où perçait ma

20 L*AyBNTURE

rage de primer, firent croire à mes nouveaux camarades que j'étais un faquin. Il y eut entre nous de violentes prises de bec, il s'ensuivit des échanges de horions. J'en donnais plus que je n'en recevais, ce qui ne m'empêchait pas de rentrer quelquefois au logis l'oreille déchirée, l'œil poché. On m'avait d'abord traité de blondin, de gringalet. On s'apergut qu'en dépit de mes mains blanches et fluettes j'avais un poignet de fer, et que j'étais terrible dans mes colères. Alors on me surnomma le comte de la poigne j et on s'écarta de mon chemin; mais à la longue tout s'arrangea. J'avais pour moi d'être le fils de ma mère, de la dame triste, comme on l'appelait, laquelle au bout de huit jours s'était fait adorer de tout le monde. Ensuite on découvrit que, prompt à la colère, j'étais incapable de rancune, qu'au surplus il faisait bon être de mes amis, que je donnais libéralement tout ce que j'avais , et que dans nos expéditions diurnes ou nocturnes je réclamais la plus grosse part du péril, la moindre part du butin. On découvrit aussi que je ne m'attaquais jamais à plus faible que moi, que j'étais au contraire l'intrépide défenseur des petits, le grand redresseur de torts. Le comte de la poigne fut rebaptisé; on l'appela désormais monsieur Biceps ^ petit nom d'amitié dont il était fier. Un incident -oii se révéla mon caractère acheva de me poser. J'eus un jour une violente altercation avec l'un de mes camarades, qui m'accusait ttussement de je ne sais quelle peccadille. Nous en vînmes aux gourmades; je lui en apphquai une si vigoureuse en pleine poitrine que je l'envoyai tomber sur le revers d'un fossé, où il demeura étendu, respirant à peine, pâle comme la mort. A cette vue^

DE LADISLAS BOLSKI 2!

j'eus horreur de moi-môme, et, tirant un canif de ma poche; je m'en portai un grand coup au bras gauche; mon sang jaillit avec abondance : — Paul, m'écriai-je, je t*ai vengé ! — Mes camarades interdits se regardèrent ; ce trait-là les dépassait. De ce jour, ils sentirent confusément que je ne ressemblais pas à tout le monde, et, par TefTet d'un accord tacite, personne ne me contesta plus la primauté que je m'arrogeais. Monsieur Biceps tint désormais la haute main en tout et partout; il était l'ordonnateur de tous les plaisirs, l'arbitre à^ tous les procès. Ce qui le flattait davantage, il eut la conduite de toutes les expéditions. C'était surtout dans la maraude que se déployait mon génie. J'avais divisé mon monde ea escouades, et je le menais militairement. J'avais mesî avant-postes, mes sentinelles, mes vedettes, mes signaux. D'un coup de sifflet, je lançais ou je repliais mes colonnes d'attaque. Que d'exploits! que de prouesses! Nous étions le désespoir du garde champêtre, les espaliers tremblaient en nous regardant passer.

Vous pensez bien que ce train de vie polissonnariv;e, grappillante et picorante, n'était pas du goût de ma mère. Malgré ma vigilance, nos hardis coups de main étaient souvent découverts; les plaintes succédaient aux plaintes, d'autant que ma mère s'empressait de payer au centuple les dommages-intérêts. — Ladislas, me disait-elle, êtes-vous content de vous? — Je n'osais dire que oui, et, de fait, je ne l'étais qu'à moitié; j'aurais voulu que tout le monde fût heureux de mon bonheur. L'abbé Pontis me chapitrait dans le tête-àtête; devant ma mère, cet indulgent vieillard plaidait les circonstances atténuantes. Il espérait obstiné-

ment la coijversion du pécheur... Ses douces mercuriales 96 terminaient toujours par ces' mots : — fespère que tout cela va changer. — Dans notre village, où chacun avait son sobriquet, on l'avait surnommé : Monsieur Espérance. Il disait à ma môre : — Ce garçon a les meilleures intentions du monde; mais il les oublie. C'est un vase d'or où il y a des (uites. — HélasI il avait beau étouper, tamponner, calfater, le vase fuyaittoujours; l'abbé n'y retrouvait plus le matin ce qu'il y avait mis la veille ; son latin, sa botanique, ses morales, tout s'en allait. Ce qui désespérait surtout ma mère, c'était l'ardeur fébrile et pour ainsi dire la violence de sensation que jepo^ lais dans tous mes jeux. Ma tète se prenait, mes nerfs battaient la campagne. Je rentrais au logis les cheveux au vent, l'œil égaré, l'air à demi fou. — Je crois vraiment qu'il a bu, disait ma mère. — Bahl répondait l'abhé Pontis en souriant, il n'est ivre que de vent, et jamais il n'en faudra davantage pour lo griser. — Quand donc prendra-t-il goût aux plaisirs tranquilles? disait-elle encore. — Que voulez-vousf répliquait-il. Notre petit bonhomme est né avec un lambour dans la tète; mais j'espère que nous le crèverons.

Un beau matin, le tambour creva sans que l'abbé y fat pour rien. Le jour même où j'achevtùs ma quaorzième année, un inconnu vint frapper & notre porte. J'étais au jardin, je le vis entrer, et sa Qgure me frappa comme une apparition. C'était un homme entre deux âges, de haute taille, de forte carrure, le Iront largement ouvert, la poitrine bombée, les narines et les mains velues, une tête de lion, un coa de taureau renflé & la nuque d'un triple bourrelet de

DE LADISLA8 DOLSKI 23

chair. Ses orbites profondes, ses pommettes saillantes, son grand nez fièrement découpé donnaient à son visage une expression d'extrême énergie. Sa peau était sillonnée d'une multitude de petites rides qui la plissaient en tout sens ; sa joue gauche était traversée du haut en bas par une formidable couture. Quand sa figure était au repos, on apercevait à peine ses yeux enfouis sous la broussaille de ses énormes sourcils, et sa bouche qui se dissimulait dans l'ombre de sa barbe grise. Aussitôt qu'il s'animait, ses prunelles enfoncées luisaient comme braise ; il en jaillissait des regards ardents, qui vous frappaient en plein visage comme des balles de plomb, et Ton voyait glisser sous l'épaisseur de sa moustache grise un sourire étrange, qui égalait en mystère celui de la Jocondc. Somme toute, sa figure n'était pas belle, mais c'était en quelque sorte une figure historique; elle racontait des événements, des aventures, tout un passé; elle disait clairement : J'ai vécu, j'ai souffert, et nonobstant me voilà.

Conrad Tronsko, — c'était le nom de mon inconnu, — s'approcha de moi et me considéra un instant avec attention. Je le regardais aussi de tous mes yeux. Ce qui me frappa tout d'abord, ce fut sa joue tailladée. Je lui enviais du fond de l'âme cette balafre, je fus sur le point de lui demander oii cela s'achetait. Comme moi, il semblait faire ses réflexions, qu'il garda pour lui. D'une voix claire, argentine, qui contrastait avec sa physionomie et sa tournure athlétique, il me demanda si la comtesse Bolska était chez elle. Je lui répondis que oui. Il promena ses regards autour de lui, et, avisant dans une plate-bande un œillet qui s'était détaché de son tuteur et dont la tète

-S»;;.Ji;V^r-

pendait jusqu'à terre, il releva la fleui et la tattacba avec une grande délicatesse de doigts; on eût dit qu'il craignait de lui faire mal.

Il revint à moi. — Tu es donc le petit Ladislas Bolski ? me dit-il.

Je ne m'offensai point de sa question ni de son ton familier. J'avais pris tout de suite une haute idée de lui; je le jugeais digne de me tutoyer.

— Oui, lui répondis-je, je suis Ladislas Bolski • C'est un beau nom.

Alors, pour la première fois, je le vis sourire. Etrange sourire! Qu'exprimait-ilî De l'ironie? de la .pitié? de la bienveillance? du dédain? Ce déchiffrement passait mon savoir. En cet instant, ma mère avança la tète à la fenêtre — C'est vous, Tronsko ! vous, ici! s'écria-t-elle en frappant ses mains l'une contre l'autre. En un clin d'œil, elle fut auprès de lui, et, le prenant par le bras, elle l'emmena au salon, dont la porte se referma derrière eux.

J'arpentai longtemps l'une des allées du jardin. Je pensais à la balafre de Tronsko. Dans ce moment, j'aurais troqué mes cheveux contre sa couture. — Je puis me vanter, me dis-je, d'avoir vu aujourd'hui un héros, car je gagerais ma tôte que cet homme est un héros. C'est donc ainsi qu'ils sont faits?... Il me tardait de revoir Tronsko; je me promettais de l'entretenir en particulier, de m'informer de lui comment il s y était pris pour devenir un héros. Il me semblait que le plus difficile était le commencement. Il y avait sans doute une méthode à suivre. — Ce n'est pas l'abbé Pontis, pensais-je, qui pourrait me renseigner là- dessus. Un homme qui éprouve de la joie quand il a réussi à faire trotter sa jument et qui mourra

•ifc*

DE LADISLAS BOLSKI 25

avant de s'être aperçu qu'elle a une molette à la jambe gauche !

Je n'y tins plus, je m'acheminai résolument vers le salon. En approchant, j'entendis des éclats de voix. On agitait sûrement une question du plus haut intérêt. Peut-être Tronsko racontait-il l'histoire de sa balafre. J'entrai. Aussitôt ma mère fit un signe de la main et un chut que Tronsko comprit. Ils ne parlèrent plus que de questions de ménage et de pot-aufeu. Je fus frappé du profond respect que l'inconnu témoignait à ma mère. Il était comme suspendu à ses lèvres. Elle laissa tomber son éventail, il se précipita pour le ramasser, et, avant de le lui rendre, il le baisa dévotement comme une relique. Je me tenais debout près d'elle. — Tronsko, vous devriez faire entendre raison à ce miauvais sujet, dit-elle en me donnant un coup de son éventail sur les doigts. Nous ne savons qu'en faire.

Il me regarda. — Monsieur s'ennuie au village? me dit-il de sa voix chantante.

— On me reproche de m'y trop amuser, lui répondis-je en baissant les yeux.

— Et d'être un fier paresseux, reprit-elle, et de manquer d'ordre, de tenue.

Il répondit : — Qiîe voulez-vous? il est de son pays. Nous sommes un peuple d'hidalgos dans le siècle de la vapeur, des bureaux et de la police. Qu'estce que la Pologne? Une Espagne peinte en gris. Nous avons la paresse andalouse avec les brouillards en plus et le désordre du rêve... Oui, les Polonais sont des Espagnols de nuit, les phalènes de l'Europe. Le malheur est qu'il fait grand jour.

— Taisez- vous donci fit elle en rougissant de co-

1ère. Il suffirait d'un homme tel que vous pour honorer tout un peuple, et vous êtes légion.

Il s'inclina. — Sans compter, reprit-il, que la comtesse Bolska n'a pu naître qu'à Varsovie... Bah ! je ne dis jamais de mal que de ce que j'aime. Sur tout le reste, je me tais.

Puis souriant de ce mystérieux sourire qui ne se laissait pas traduire dans ma langue : — Que craignez-vous? Ce marmot est un vrai petit Français, un vrai papillon de jour... Vous prenez trop de précautions. Laissez-lui seulement la bride sur le cou. Il n'y a pas de danger.

A ce mot, ma mère pâlit. — Que dites-vous là ? s'écria-t-elle d'une voix vibrante. Vous ne le connaissez pas... Ah! c'est que je n'entends pas qu'on mêle tue! — Et elle me pressa convulsivement sur son cœur, me faisant de ses deux bras un rempart contre je ne sais quel invisible ennemi. Ce mouvement et ce cri me transportèrent. — Je n'entends pas qu'o?i me le tue! Jadis Jean m'avait dit : On ne veut pas que maman vienne à Genève ; puis : On a pris sa marmite à ton père. — Et maintenant on voulait me tuer. Je n'y comprenais rien ; mais tout cela se tenait, avait un sens. C'était comme un air d'opéra dont les paroles étaient pour moi de l'hébreu, mais dont la musique me faisait bondir le cœur. La tête me sautait. Le feu venait de prendre aux étoùpes.

Tronsko se leva. Ma mère essaya vainement de le retenir à diner. On l'attendait à Genève, et il avait fait un détour pour nous voir, il ne pouvait s'attarder. A peine fut-il sorti que je demandai à ma mère, qui était ce Tronsko. Elle me répondit d'un ton bref: — Le fils d'un tailleur et un fameux professeur de

DB LADISLAS BOLSKI 27

langues... — Je tombai de la lune, et je crus me casser le nez. Quoi 1 mon prétendu héros, cet homme qui honorait son pays était tout simplement un professeur de langues! Et sa couture ? Apparemment il s'était laissé taillader par un barbier pris de vin.

— Que je suis bête! me disais-je. Son habit indique bien ce qu'il est. Les manches en sont usées et blanchies à Vavant-bras; cela dénote le gratte-papier. Sans compter que, lorsqu'il est debout, son pantalon se ballonne et fait ventre à l'endroit des genoux.

— Il me paraissait évident que de pareils accidents n'arrivent jamais au pantalon d'un héros. Autrement que vaudrait le métier ?

Ainsi déception complète au sujet de Tronsko. Je le rayai sur l'heure de mes papiers. En revanche, le cri de ma mère... Oh! quanta cela, c'était de la bonne marchandise, sans tare ni déchet. Il n'y avait pas à revenir là-dessus. Elle avait dit : — Je n'entends pas qu'on me le tue. — Il y avait donc quelque chance qu'on voulût me tuer I Si je sortais de mon village et que je rencontrasse en chemin certaines gens, ces certaines gens auraient peut-être l'idée de m'expédier en bonne formel Cela était acquis au procès. Donc j'avais des ennemis, donc j'étais un personnage. Je bâtis là-dessus mille histoires fabuleuses, saugrenues. Dans mon enchantement, je fus me planter devant une glace; il me parut que depuis une demi-heure j'avais grandi d'une coudée. Je passai la main dans mes cheveux et je les fis bouffer sur mon front; puis j'essayai des poses, des airs de tête appropriés aux circonstances, toutes les variétés de physionomie qui seraient de mise dans les conjonctures tragiques que je prévoyais, et par

exemple dans le cas où j'apercevrais tout à coup un canon de fusil braqué sur moi. Je m'accoutumais à regarder fixement dans l'espace, le menton relevé et sans cligner. Quand je fus las de cet exercice, je m'assis à une table et je transcrivis exactement toute la conversation de Tronsko et de ma mère, sans oublier certains mots que je ne comprenais guère, comme hidalgos^ bureaux^ lesquels s'étaient incrustés dans mon cerveau, paresseux de penser, ardent à imaginer.

Je posais la plume quand un coup de sifflet m'avertit que mes camarades m'attendaient dans la rue. Au lieu de les rejoindre en hâte, comme je faisais d'ordinaire, je m'approchai delà fenêtre et je le^ regardai au travers de la persienne. Ils levaient la tète de mon côté sans me voir. Je passai en revue leurs honnêtes et candides figures, et je les pris en pitié. — Ils mourront tous dans leur lit, me dis-je. Du diable si personne a jamais envie de les tuer ! — Je leur laissai faire le pied de grue. N'était-il pas convenable que mes hautes destinées fissent bande à part? Ma mère m'avait donné un petit pistolet de tir. Je l'allai chercher et je montai dans un long gatelas à l'extrémité duquel j'avais dressé une cible. Il y avait dans ce galetas une armoire en vieux chêne qui était toujours fermée à double tour. Il se trouva qu'on avait oublié la clef dans la serrure. Une curiosité me prit ; j'ouvris l'armoire. Elle renfermait une malle dont je soulevai le couvercle. Quelle ne fut pas ma surprise, mon émotion, en apercevant l'uniforme de mon père, cette fameuse tunique écarlate qu'il avait emportée dans son dernier voyage en Pologne! Apparemment un ami pieux l'avait renvoyée à

DE LAD!SLAS BOLSKI . 29

ma mère. Je touchai la tunique, mais je n'osai la déplier. Elle était maculée, tachetée de plaques brunes; sur Tun des revers, il y avait une éclaboussure de sang. Je détournai les yeux, et j'allais refermer la malle, quand j'avisai dans un coin une gaine en peau de chagrin. Je l'ouvris, elle contenait le plumet rouge et blanc^ Je serrai précipitamment la gaine dans ma poche, et je refermai l'armoire.

Au même instant, j'entendis du bruit dans la rue. Je courus à la lucarne. Une femme s'enfuyait en criant : Un chien enragé! Elle disparut dans une ailée. La minute d'après, je vis paraître un gros chien qui descendait la rue, la queue entre les jambes, la tête basse, la gueule écumante. Il arriva devant la grille ouverte d'un potager clos de mur. Il entra dans le jardin. Une servante sortit de la maison voisine et referma vivement la grille en disant :

— Le voilà sous clé ; qui se chargera de l'abattre ? Tputes les commères du village accoururent ; il

s'amassa beaucoup de monde. Un homme se détacha du groupe, disant : — Je vais quérir mon fusil.

— Aussitôt je sortis la gaîne de ma poche, j'en retirai le plumet, je l'ajustai à mon chapeau, que j'enfonçai sur ma tête; puis, mon pistolet à la main, je m'élançai dans la rue. Je la traversai sans être aperçu, tant les têtes étaient en l'air; je renaontai un petit chemin pavé qui côtoyait le jardin. J'avisai un endroit où la muraille dégradée permettait l'escalade. Me voilà sur le chaperon. Le chien, qui faisait le tour du jardin en cheminant toujours droit devant lui, m'aperçoit et fait un bond énorme pour me happer; mais j'étais hors d'insulte. J'arme mon pistolet, j'ajuste l'enr^mi. A l'instant de lâcher mon

coup, une réflexion m'arrêta. — Le combat n'est pas égal, pensai-je. Il ne peut rien me faire. — Aussitôt je me laisse couler en bas du mur. Le chien, qui s'était éloigné, revient sur moi. Je l'attends de pied ferme. J'enfonce mon pistolet dans sa gueule béante et je presse la détente. L'animal tombe raide mort. Quand arriva l'homme au fusil, il me trouva le pied posé sur le cadavre de ma victime et agitant avec frénésie mon chapeau à plumet.

Cette aventure fit du bruit. Le lendemain, à ma grande surprise, mes camarades, au lieu de me fêter, me firent froide mine. Je voulus entamer le récit de ma prouesse, ils secouèrent les oreilles. L'un me traita de cerveau brûlé; un autre mei dit qu'il était souverainement ridicule de se battre en duel avec un quadrupède; un troisième ajouta en ricanant que j'avais mal fait les choses, que j'aurais dû passer au chien mon pistolet et ne me servir que de mes dents; d'autres insinuèrent que le pied m'avait manqué, et que j'avais fait de nécessité vertu. — Ce pauvre diable de Biceps! disaient-ils, quelle mine il a dû faire en tombant de son murl Enfin il a tiré au hasard; le roquet y a mis de la complaisance. — Je les écoutais avec une stupeur indignée. — L'épaisseur de leurs cerveaux, me disais-je, et la basse jalousie de leurs petites âmes, les rendent incapables de me comprendre. Tas de ganaches! m'écriaije enfin. Et, séance tenante, je rompis net avec eux, et me démis de tous mes emplois.

C'est ainsi que mon tambour creva, et que, grâce à Tronsko, du jour au lendemain, je devins autre. Je tombai dans une morne langueur. Achille s'était retiré dans sa tente, résolu à vivre en loup-garou 61

DE LADISLAS BOLSKI 31

à ne se plus commettre avec les petites âmes. Ce goût de solitude qui m'était venu ne profita guère à mon travail. Je passais mes journées dans une stupide flânerie. Je commençais mes devoirs, mais à peine avais-je ouvert mon Virgile, je me levais, je bricolais dans ma chambre, ouvrant et refermant mes tiroirs, remuant tout de mes doigts inquiets et distraits, passant mes cravates en revue, défaisant et refaisant ma toilette selon ma fantaisie du moment. Je sentais en moi une passion désoccupée qui ne savait à quoi se prendre. Le temps pesait à mes désœuvrements. Mon seul plaisir était de fumer en cachette, étendu de mon long sur un sofa. Souvent ma mère me surprit dans cette noble attitude. Elle humait Todeur du cigare, me montrait du doigt le plancher, où traînaient pêle-mêle bardes, papiers, brosses et livres. Elle disait : — Quelle paresse î quel désordre! — et me regardait d'un œil sévère. Elle me grondait surtout avec les yeux. Je désespérais de lui faire comprendre 1** que la moindre application d'esprit me causait une douleur physique , 2® que i^étais dans Fimpossibilité matérielle de remettre une brosse où je l'avais prise, S^ que, faute de mieux, faire de la fumée, c'est faire quelque chose.

Ma subite métamorphose inquiéta l'abbé Pontis ; il me trouvait par trop changé. Pour réveiller ma torpeur, il obtint de ma mère qu'elle me donnât un cheval, un vrai cheval de selle. A peine l'eus-je tenu unquart d'heure entre mes jambes, je me sentis revivre. Il avait ceci de particulier qu'on ne l'avait jamais entendu hennir; je lui donnai le nom de Taciturne. Quand, monté sur son dos, je descendais la grande rue du villa-ae et que je rencontrais mes an*

-■•-..it

ciens camarades, je les narguais du regard; ils m' apparaissaient gros tout au plus comme des cirons.

Me voilà remis sur pied. L'abbé Pontis aurait dû s'en tenir là; mais il fit si bien qif au bout de huit jours je ne touchai plus terre. Le digne homme avait pour principe qu'il fallait faire la part du feu. Il trouva bon de me faire lire quelques ouvrages d'imagination. Le premier qu'il me mit dans les mains fut Don Quichotte, Impossible devons rendre dans toute son énergie l'impression que me causa ce chef-d'œuvre : sympathie passionnée pour le héros, mépris incommensurable pour l'auteur, lequel avait été stipendié par les bureaux pour déverser des flots de ridicule sur la fleur de la chevalerie, sur le dernier des grands-justiciers. Je ne reprochais rien au chevaher de la Triste-Figure que son cheval. Un héros mal monté ne pouvait m'entrer dans l'esprit : à tout don Quichotte polonais, il faut au moins un demi-sang; mais. Rossinante à part, j'admirais ce grand homme sans réserve, et je conçus le beau projet de l'imiter. A cet effet, j'entrepris de me chercher une Dulcinée; mon dévolu tomba sur une jouvencelle de mon âge, qui avait de la fraîcheur. Elle s'appelait Toinon et habitait avec ses parens une ferme située à deux portées de fusil du village. Je l'avais aperçue une ou deux fois ravaudant une jupe sur le pas de sa porte ou cueillant un légume dans son jardin. Avant de confesser ma flamme à Toinon, je résolus de me rendre digne de ma princesse en accompUssant coup sur coup une demi-douzaine de hauts faits. Je battais la plaine et les bois dans l'espérance d'une aventure qui ne venait pas. Je décou-

DE LADISLAS BOLSKI Sd

vrais avec amertume que dans ce siècle de bureaux il y a peu d'occasions et beaucoup de gendarmes. Faute de mieux, je me rabattis à faire des folies avec Taciturne; je le lançais à corps perdu dans des fondrières, je lui faisais franchir échaliers et fossés; nous culbutâmes un jour l'un par-dessus l'autre dans un ruisseau. Il y avait à deux lieues de Mirion un vieux château ruiné; il ne restait du premier étage que l'une des solives du plancher; bravant l'abîme du regard, je m'amusais à courir le long de cette solive vermoulue et fléchissante, après quoi je gravais sur la pierre le nom de Toinon en prenant le ciel à témoin de mon amoureux délire. A la troisième représentation, la poutre craqua, s'effondra sous moi. Par un insigne bonheur, je tombai sur mes pieds dans un tas de gravats qui amortit ma chute; j'en fus quitte pour une contusion. Je décidai que désormais j'avais le droit de parler. Je rencontrai Toinon comme elle revenait de la fontaine, portant sur sa tète un coussinet et un baquet d'eau. Je l'accostai, je lui offris mon cœur dans un bouquet de roses. Ma main effleura la sienne. Je rougis jusqu'au blanc des yeux ; elle rougit aussi. Je ne trouvais pas un mot à lui dire, et je m'enfuis à toutes jambes; mais le lendemain je la revis, je m'enhardis, j'osai me déclarer; je contai mes prouesses, la culbute dans le ruisseau, l'aventure de la poutre. Toinon ouvrit de grands yeux, ne connaissant rien aux us et coutumes de la chevalerie. Toutefois elle s'apprivoisa peu à peu avec ma folie, et ses yeux me tinrent un langage assez doux.

J'abrège l'histoire de ce roman. J'obtins un rendez-vous nocturne à l'ombre d'un poirier sauvage,

l'aVEMT. de LADISLAS BOLSU. 3

J'arrive à minuit; ma belle m'attendait. J'avais alors seize ans et j'étais d'une parfaite, d une incomparable innocence ; à la lettre, je ne savais que faire de Toinon. Soit dépit amer de mon ignorance, soit effarement de mon imagination qui ne pouvait se reconnsdtre dans son désordre, à peine eus-je serré dans mes bras ma Dulcinée, je perdis contenance, je reculai de deux pas, et, me laissant tomber sur le gazon, j'éclatai en sanglots. Elle prit peur, m'interrogea, et, mon trouble la gagnant, elle se mit aussi à pleurer. En cet instant apparut la lueur d'une lanterne, traîtresse ; un père en furie, qu'escortait un valet de ferme, me saisit au collet; se méprenant aux larmes de Toinon, il me croyait plus coupable que je ne l'étais. Je me dégageai, je mis flamberge au vent, je menaçai d'embrocher le téméraire qui porterait la main sur moi. Ma fière attitude tint l'ennemi en respect, et je me retirai la tête haute, en protestant à ma princes^O que je ne l'abandonnerais jamais.

Dès le lendemain matin, M. Espérance et ma mère furent instruits de tout. Je fus mis aux arrêts. Je passai la journée dans ma chambre, marchant à grands pas, parlant aux murailles, la tête en feu et Toinon dans le cœur. Par intervalles je me mordais les poings et je donnais du pied contre les meubles. Des mille plans que je formais, le plus raisonnable était d'enlever Toinon à la pointe de Fépée et do l'emporter en croupe... où donc? dans une ilo quelconque. Je croyais encore aux îles.

Vers le soir, l'abbé Pontis vint trouver ma mère. Us restèrent longtemps enfermés. Enfin je les entendis sortir. Ils s'arrctcrcnt un instant à causer

DE LADISLAS BOLSKI 35

dans le vestibule. Je collai mon oreille à ma serrure.

— Vous avez fait une expérience, disait l'abbé. Elle n'a pas réussi. Vous auriez tort de vous obstiner. Autrement nous risquerions d'estropier ce garçon, de faire de lui je ne sais quel être amphibie, un fierà-bras de village, un hidalgo à Toinettes et à Toinons, un meunier à brandebourgs qui le jour moudra son blé et toutes les nuits rêvera de pourfendre son moulin. »

— C'est un peu la faute de votre Don Quichotte^ monsieur le curé, lui repartit ma mère d'un ton de reproche.

— Il a déterminé l'accès, répliqua -t-il ; mais la fièvre était là. Les maladies latentes! rien n'est pire.

— Vous me conseillez donc de lui faire voir le monde?

— Point de demi-mesures. Je vous conseille de

l'emmener résolument à Paris.

— Et les tentations ! . . .

~ Desquelles parlez-vous?

— De toutes. S'il évite le danger que je crains, ce sera pour devenir un homme de plaisir.

— Espérons que d'expérience en expérience il deviendra un honnête homme. A la garde de Dieu ! La sagesse consiste à vouloir ce qu'on ne peut empêcher.

Ils descendaient l'escalier, je n'entendis plus rien ; mais qu'avais-je besoin d'en savoir davantage ? Paris!... les tentations!... J'étais demeuré sous le coup. Ces deux mots avaient produit sur moi comme une secousse électrique. En un tour de main, tout le cours de mes idées avait changé. Qu'est-ce donc que

36 L'AVENTUtlE

les tentations? me demandai-je. A force d'y rêver, je décidai que c'étaient des Toinons en dentelles, et il me courait des frissons par tout le corps. Pour la première fois je me connus. Je suis bien le fils de mon père ; comme lui, je portais en moi deux âmes, deux imaginations. Tune amoureuse des grandes choses, l'autre affamée de jouissances, l'une qui rêve de hasards et d'héroïques entreprises, l'autre- qu'un sourire de femme affole et qui trouve dans l'éclair d'une sensation de quoi faire le bonheur d'un dieu. Si j'avais été maître d'arranger ma vie selon mes Instincts, j'y aurais fait alterner les dévouements avec les voluptés : chacune de mes deux âmes aurait eu ses saisons; mais cela ne s est pas trouvé ainsi, n m'a fallu choisir, et au plus profond de mon être ont éclaté d'effroyables mêlées où ma raison s'est perdue.

Cependant, je vous le jure, la première fois que j'ai senti tressaillir en moi ma seconde âme, je fus ivre de joie. Mon roman avait crevé après mon tambour, et je me démenais, je criais comme un désespéré. Et tout à coup deux mots prononcés dans une antichambre venaient d'éveiller un écho dans mon cœur et de me révéler une moitié de moi-même que j'ignorais. Je découvris qu'il y avait en moi de l'étoffe; je pouvais suffire à tout, nous étions deux. Je sentais ces choses très-obscurément, comme on les peut sentir à seize ans. Le fait est que, sans renoncer à rien, je me dis qu'il y avait temps pour tout; avant de hasarder ma vie, je résolus de la savo.urer et d'aller à la gloire en passant par l'eldorado. Étendu sur mon sofa, je passai toute la nuit à fumer cigare après cigare; j'entendais autour de moi des frôle-

DB LADISLAS BOLSKI 37

raents de fantômes et j'entrevoyais des mains blanches qui me faisaient signel

Le lendemain, ma mère m'annonça ses nouveaux projets, et que je devais prendre mon parti de quitter à jamais Toinon. Je me tins à quatre pour ne pas lui sauter au cou, je protestai pour la forme, pour l'acquit de ma conscience. Dix jours plus tard, nous partîmes. En passant devant le poirier qui avait abrité mon rendez-vous, je détournai les yeux avec confusion. Je rougissais de mon erreur. Que le voyage me parut long! J'aspirais dans le vent l'avenir et Paris, et je passais ma langue sur mes lèvres sèches. J'avais soif. De quoi? Mon esprit avait marché; désormais il me fallait autre chose encore que des Toinons en dentelles.

Ce que je fis à Paris pendant quatre ans, je voudrais vous le dire en quatre mots. J'étais arrivé la poitrine gonflée de désirs, le cœur bouillant d'impatience; mais il y a toujours du temps perdu dans la vie. Une année durant je m'abstins. J'avais changé tout à coup du noir au blanc, j'étais devenu grave, réfléchi, silencieux. J'adoptai sans discussion le plan d'études que ma mère me proposa. Je suivais des cours, je travaillais ou du moins j'en avais l'air. Ma pauvre mère en conçut d'abord le plus favorable augure ; elle était loin de se douter de ce qui se passait

en moi.

La première fois que j'avais traversé le boulevard

promenant autour de moi mes yeux ahuris, ébloui des splendeurs et des élégances qui m' apparaissaient,

6 m'étais dit : « Ladislas Bolski est un coq de village! » et je m'étais senti comme perclus de timidité et de honte. Mon premier mouvement fut de me sauver chez moi, de me mettre au lit, de tirer mes rideaux et de rester là sans parler ni souffler jusqu'à la fin de mes jours. Je résistai à cet accès de lâche désespoir, et peu à peu le courage me revint. J'avais un stage, un noviciat à faire, il y avait en moi de. la ressource; un jour l'apprenti passerait maître. Cependant je résolus de ne rien précipiter, d'attendre mon jour et mon heure. Je voulais au préalsJDle étudier la carte; je travaillais consciencieusement à me dégrossir Tesprit et les manières. J'avais décidé qu'un Bolski ne devait jamais être ridicule, que, sous peine de déroger, il lui était défendu d'aller, §oit au feu soit au plaisir, avec Tair emprunté d'un conscrit. Aide-toi, le ciel t'aidera. Il me vint du secours de deux côtés. Je me souvenais que mon père m'avait dit un jour : — La plus heureuse chance qui puisse arriver à un homme, c'est de trouver un tailleur qui le comprenne. — Je trouvai un tailleur qui me comprit, et, grâce à lui, je recouvrai ma propre estime. Autre bonne chance : je fis un matin chez ma mère la connaissance d'un journaliste parisien qui dans le temps avait voyagé en Pologne et auquel mes parents avaient fait les honneurs de Varsovie. Je lui plus; dès notre première rencontre, il me voulut du bien. J'allai le voir, je m'ouvris naïvement à lui de mon ignorance et de mon désir de m'instruire. Ma candeur le réjouit, mes innocences le firent rire jusqu'aux

armes. Il consentit à se charger de mon éducation,

DE LADISLAS BOLSKI 39

me promena dans Paris, et, sous la conduite de ce mentor, j'acquis en peu de temps des lumières surprenantes. Il finit par m'introduire dans une maison où Ton jouait gros jeu. Là se réunissaient chaque soir des femmes beaucoup plus charmantes que Toinon, beaucoup moins sujettes à rougir, et des jeunes gens qui avaient peu de cheveux, encore moins de scrupules, et dont la conversation me parut pleine d agrément. A peine eus-je mis les pieds dans cette délicieuse caverne, qu'à la vue de ce tapis vert et de ces visages plâtrés, ma tête se prit; mon émotion fut telle que je faillis me trouver mal. On me regardait, on commençait à sourire ; je barbotai quelque temps et j'allais me noyer, quand, par une violente tension de volonté, je réussis à surmonter mon trouble. Mon cerveau s'éclaircit, ma langue se délia, toutes les audaces me vinrent, et, le hasiard m'aidant, je fis un début prodigieux... Je rentrai chez moi au matin plein de science et les poches pleines d'or, soûl de plaisir jusqu'à rendre gorge, mais fier, très-fier de moi; j'avais découvert un monde, ou, pour mieux dire, deux Amériques à la fois, le baccarat et la femme. De ce jour, le torrent m'emporta, et je ne me connus plus.

Ma mère ne fut pas longue à revenir de son illusion; à moins de se crever les yeux, il fallait bien qu'elle se rendît à Tévidence. D'ailleurs je ne prenais aucune peine pour lui rien cacher; il m'a toujours été impossible de me contraindre, de me déguiser, surtout de mentir aux gens que j'aime. Si elle, m'eût questionné, je lui aurais tout dit; mais il semblait qu'elle se fût résignée à me laisser jeter ma gourme, et, selon l'expression de Fabbé Pontis, à vouloir ce

qu'elle ne pouvait empêcher. J'avais mon entière liberté et toutes les facilités de me procurer de l'argent; il est vrai que je n'en abusai jamais; la fortune avait pour moi des complaisances, et le jeu était mon infatigable pourvoyeur, il pleuvait dans mon escarcelle. Au fond de son cœur, ma mère souffrait cruellement; elle se consolait auprès de ses pauvres; c'étaient ses aventures, à elle. Pendant que je courais de folie en folie, elle allait de grenier en grenier, soignant les malades, préparant des tisanes et des bouillons, bordant des grabats de ses blanches mains ou balayant des taudis, jetant aux affamés son or et son cœur, ivre de charité comme je l'étais de plaisir. Nous dînions ensemble de loin en loin; j'étais frappé de sa pâleur, du tremblement fébrile de ses mains. De son côté, elle me jetait un premier regard plein de questions et de reproches, après quoi nous causions de choses indifférentes.

Un jour, elle se décida à m' écrire. Je retrouve sa lettre parmi mes papiers ; la voici :

« Mon cher enfant, je sais qu'il ne tiendrait qu'à moi de vous questionner : vous me diriez tout; mais il est des choses que je rougirais d'apprendre de vous, c'est bien assez que je les devine. Et que vous serviraient mes remontrances ? Je ne me sens pas de force à lutter contre la fougue de votre caractère, contre la violence de vos déraisons. Je me souviens que tout petit, un jour que je vous reprenais d'une mutinerie, vous me répondîtes : « Je ne sais qu'y faire; c'est mon idée. » Ce sera toujours votre réponse; toujours vous aurez votre idée, et vous ne verrez et n'entendrez qu'elle, et votre idée sera votre idole, votre dieu auquel vous vous donnerez

DE LADISLAS BOLSKI 41

corps et âme. Vous êtes arrivé à Paris honteux de vos romans de village, de Toinon, de votre poirier, et avec l'idée de devenir au plus vite un homme. Sûrement vous avez pris pour cela les meilleurs moyens. J'ai cependant un mot à vous dire; mais je n'ose vous le dire, et je l'écris en vous priant de n'y point répondre, et qu'il n'en soit jamais question entre nous. Prenez-y garde, Ladislas, la vérité se venge. Quiconque la hait ou la méprise tôt ou tard sera sa proie.

« Il ne se peut faire que, dans la vie que vous menez, il n'y ait des heures de dégoût et de lassitude. Vous avez l'âme trop généreuse pour vous contenter longtemps du premier bonheur venu et de la première venue. Je me suis souvent plainte de ce tour romanesque que vous avez dans l'esprit. J'avais tort, c'est peut-être ce qui vous sauvera. Convenezen, à de certains moments le plaisir ne vous sufQt plus ; vous éprouvez le besoin de l'ennoblir par quelque chimère, vous cherchez à vous donner le change en mettant un peu de votre âme où elle n'a que faire, un peu d'imagination où il n'en faut point; vous êtes las de nommer toujours les choses par leur nom, et vous découvrez avec dépit que rien ne se prête moins à Fillusion que le regard d'un joueur ou d'une courtisane, que ces gens-là sont terriblement positifs, ' que chez eux le tuf est à fleur de peau, qu'ils sont plongés jusqu'au cou dans le réel de la vie, que leurs aventures ne sont que des affaires plus chanceuses que d'autres, leurs passions des calculs enfiévrés, et qu'il y a autant de méthode dans leurs vices que dans les vertus d'un épicier. Je Buis bien trompée^ ou vous ne pourrez trouver long-

temps le bonheur dans une fièvre sans poésie, dans une ivresse sans rêves. Je fais la part de votre jeunesse, de votre inexpérience, de rétourdlssement où vous jettent toutes les nouveautés; mais je pose en fait qu'un jour au moins par semaine vous avez un quart d'heure de dégrisement. Oh ! que ces quarts d'heure sont précieux! qu'il soit permis à votre mère d'en régler l'emploi.

« Je voudrais que dans ces courts instants où vos fumées se dissipent, où vous réussissez à vous revoir et à vous ravoir, vous vous adressiez une question, une seule : n'y a-t-il dans la vie que je mène rien qui mette mon honneur en péril? Je vous entends vous récrier. Votre honneur! mais vous y tenez comme à la prunelle de vos yeux ! Un Bolski faire quelque chose de contraire à l'honneur !... Écoutezmoi. Vous allez me trouver bien bourgeoise : l'honneur, tel que je l'entends, n'est que la parfaite honnêteté, et j'ai toujours rêvé de faire de mon fils un parfait honnête honime. Voilà un roman bien terreà-terre ! direz-vous encore. Pas tant qu'il vous semble, et je vous tiens la dragée haute. Vous êtes né avec une âme ardente, enthousiaste ; mais les sentiments exaltés sont de peu de secours dans l'habitude de la vie, et c'est le propre d'un honnête homme de faire sans enthousiasme des actions fortes et difficiles.

« Oui, mon enfant, demandez-vous si, dans le monde où vous vivez, votre honneur ne court aucun risque, et réfléchissez, s'il se peut, sur la puissance des entraînements. On a beaucoup glorifié les passions dans ce siècle. Sans doute elles ont fait faire de grandes choses; elles ont inspiré aussi bien des

DE LADISLAS BOLSKI 43

lâchetés et des mensonges. Je crains surtout leurs sophismes. Elles sont si habiles à plaider le pour et le contre, à justifier Tin justice, à coloTer le mal! La conscience leur résiste quelque temps et les fait taire; puis elle finit par écouter^ elle hésite, elle se trouble, et de faiblesse en faiblesse elle déserte et passe à l'ennemi. On commence par dire : Impossible! Un beau jour, on dit : Bah! nous n'en mourrons pas... Ladislas, il est beau d'être un héros ; mais il faut pour cela des occasions et des circonstances. Il est encore plus beau d'être une conscience, cela ne dépend que de nous, et c'est la gloire que je vous souhaite.

« Si je vous suppliais de rompre les relations dangereuses où vous vous êtes engagé, vous me renverriez bien loin. Soit! que cette expérience s'accomplisse ! Voici la grâce que je vous demande : vivez comme vous l'entendrez, mais faites-vous une règle de ne jamais rentrer chez vous le soir ou la nuit sans avoir fait dans la journée quelque chose qui vous ait coûté. Ce quelque chose ne sera, si vous le voulez, qu'une bagatelle, — une lecture par exemple, une heure de travail, vingt minutes employées à mettre vos papiers en ordre, quelques instants de recueillement dans une église. En faisant ce que je dis, vous apprendrez peu à peu à vouloir, vous vous sentirez capable de vous dominer, et vous serez à tout le moins un honnête homme commencé. Ces quarts d'heure volés chaque jour à vos plaisirs, c'est toute la part que je réclame dans votre vie. Je vous demande l'aumône, vous ne me la refuserez pas.

^ Mon enfant, vous m'avez reproché hier rna pâleur, mes yeux battus, et vous vous êtes plaint que

mes pauvres me tuaient. Je ne vous ai rien répondu, j'avais trop à dire. Qu'il vous suffise de savoir que ma résolution est prise là-dessus. Puisse le peu de bien que je fais suffire à racheter vos fautes 1 Que mes pauvres me tuent ! Ce sont des amis que je vous prépare et qui plaideront un jour pour vous. Tout ce que je désire, c'est que vous sov^. au bout de vos folies avant que je sois au bout de mes forces. »

Cette lettre me fit une assez vive impression. C'était la première fois que ma mère s'expliquait avec moi. Le passage relatif à l'honneur me parut bien étrange. Vouloir que je fusse un honnête honmie et rien de plus, quelle plaisanterie ! Et à quoi donc me servirait-il de vivre ? Je ne voyais dans ce monde que deux conditions enviables : la gloire à discrétion et le plaisir à outrance. On ne peut tout faire à la fois; je commençais par le plaisir, je verrais plus tard à devenir un héros. Je m'étonnai aussi que ma mère voulût s'assurer que je savais vouloir. De la volonté! j'en avais à revendre. Elle me demandait de m'imposer chaque jour un quart d'heure d*ennui volontaire. Je fis mieux : je restai huit grands jours sans toucher une carte, après quoi, jugeant l'épreuve suffisante, je remis ma volonté au fourreau, sûr que j'étais qu'elle ne s'y rouillerait pas. Ma mère s'était trompée dans son pronostic; je n'éprouvais ni fatigue ni dégoût. Il est vrai que je n'avais pas vingt et un ans.

Le jour où je les. eus, mes vingt et un ans, fut l'un des plus agréables de ma vie. On était au mois de mai. Après déjeuner, je montai à cheval et j'allai me promener au bois. Je me trouvais dans la disposition d'esprit la plus riante. Après avoir essuyé quelques

DE LADISLAS BÛLSKI 45

déconvenues au jeu, j'avais fait la veille une superbe rafle, et comme les bonheurs vont toujours deux à deux ainsi que les canes, éblouie de mon étoile, une petite blonde auprès de laquelle je perdais mes peines m'avait dit à Foreille : — Mauvais sujet, je serai chez moi demain soir à dix heures. — Ajoutez que je montais un alezan admirablement beau^ que je le montais admirablement bien, qu'on se retournait, que plus d'un lorgnon fut braqué sur moi, et que je surpris au vol des regards qui me chatouillaient le cœur. Je ne me suis jamais blasé sur cette friandise.

Vers .cinq heures. J'entrai au café Cardinal pour me rafraîchir, j'allumai un cigare et je me déclarai à moi-même que la vie est une superbe institution, que Talèzan et le blond sont les plus belles des couleurs et que Ladislas Bolski était né coiffé. Au milieu de mon discours, je vis entrer dans le café un vieillard de haute taille, osseux, la tournure militaire, hérissé de barbe et de sourcils, une balafre à la joue gauche. Je n'eus pas besoin de m'y prendre à deux fois pour le reconnaître, c'était Conrad Tronsko; mais je ne fus pas tenté de l'aborder. Un professeur de langues, lequel au surplus n'était ni alezan ni blond 1 Ce n'était pas de mon gibier. U passa près de moi sans m'apercevoir, s'assit, prit un journal. Un autre Polonais vint le rejoindre; ils se mirent à causer à voix basse. Je ne sais ce qu'ils disaient, et je ne m'en souciais guère. Je regardais la fumée de mon cigare, je me disais : Ce soir à dix heures ! et je sentais comme un fourmillement à la racine de mes cheveux.

Tout à coup Tronsko éleva la voix, et j'entendis

46 L*AVENTURB

distinctement ces mots : — Que voulez-vous ? c'est un vrai Bolski, et les Bolski sont des Bolski.

J'éprouvai une secousse, mon cigare m'échappa. Je tournai vivement la tête ; mais je n'aperçus que le dos de Tronsko, qui s'était remis à parler bas... Les Bolski sont des Bolski ! qu'avait-il voulu dire? Il avait prononcé ces mots sans intonation marquée, et je ne pouvais deviner quel sens il y attachait. Je résolus de m'en informer auprès de lui-môme et de l'aborder quand il sortirait; mais en ce moment passa sur le trottoir une femme dont la robe retroussée laissait voir deux jambes faites au tour. Je me levai, je sortis, je suivis quelques instants ces deux jambes, et quand je rentrai dans le café, Tronsko n'y était plus. — Quel est cet homme qui était assis là? disje au garçon. Il me répondit : — Eh ! parbleu, c'est le fameux Tronsko. — On l'appela, il ne put m'en dire davantage.

Je sortis, me disant : < Il est donc fameux, ce professeur de langues! Apparemment il en sait dixhuit, y compris le chinois et lalgonquin. Drôle de gloire!. . Mais à qui donc en a-t-il avec ses Bolski? » De l'humeur dont j'étais ce jour-là, je voyais tout en beau et j'expliquais tout à mon avantage. Je finis par conclure que Tronsko était allé se promener au bois, qu'il m'avait vu passer sur mon alezan, que, frappé de ma bonne mine et de mes talents d'écuyer, il m'avait reconnu et s'était dit : Il est enfant de la balle. Tel père, tel fils. — Et tout à l'heure, au café : C'est un vrai Bolski, et les Bolski sont des Bolski. — Après tout, pensai-je, ce Tronsko est un brave homme, et il ne manque pas de coup d'œil. Dieu les bénisse, lui et son algonquin! Mais je connais

DE LAOISLAS BÛLSKI 47

un heureux mortel qui ce soir à dix heures

Le hasard voulut qu'en allant diner je tournasse les yeux vers la devanture d'un libraire. J'avisai un livre à couverture grise, encadrée de noir, et qui portait ce titre en lettres rouges : Mes souvenirs, par Conrad Tronsko. J'achetai le livre, je le fourrai dans ma poche et je m'en allai diner chez Brébant. Quand on est seul, on mange vite. Après diner, je regardai ma montre. Encore deux heures et demie d'attente, deux siècles l Je rentrai chez moi, j'allumai ma lampe, je me promenai dans ma chambre. Sentant ma poche lourde, j'y portai la main : — Ah!

. c'est Tronsko qui est là! me dis-je. Et prenant le livre : — Les souvenirs de Conrad Tronsko! De quoi se souvient-il donc ce professeur de langues? Peut-

* être a-t-il eu quelques bonnes fortunes. Il est possible qu'une de ses élèves lui ait fait jadis les yeux doux. — Et je feuilletai les souvenirs de Tronsko.

Ce coureur de cachets avait couru aussi les champs de bataille, et les bonnes fortunes dont il se souvenait, c'étaient des cosaques, des basses-fosses, des bourreaux, des verges, des chaînes, des plaines de neige, les nuits et les effroyables silences de la Si-

. bérie. Il avait fait ses premières armes dans l'insurrection de 1831. On l'avait vu à l'attaque du Belvédère, à Grochov. Quand la Pologne fut réduite à

, tendre la gorge, il avait cherché la mort, qui n'avait pas voulu de lui; puis il avait émigré à Paris, où pour gagner son pain il s'était mis à donner des leçons en ville. Dix ans plus tard, il était reparti pour la Pologne comme émissaire de la révolution, et déguisé en colporteur, sa balle au dos, il avait parcouru tout le royaume, jusqu'à ce que découvert,

48 L*AVENTtJftE

interrogé, reconnu, condamné, on l'avait expédié en Sibérie. Au bout de trois ans, il s'était évadé, avait traversé tout le Kamtschatka, s'était embarqué à bord d*un baleinier américain, et, franchissant le détroit de Behring, il avait fait le tour du monde pour revenir à Paris, où il s'était remis à donner des leçons en ville. Quand la Hongrie se souleva, quoiqu'il fÛLt entrepris de rhumatismes et qu'il se sen» tit, comme il le disait, la Sibérie dans le corps, il avait voulu jouer encore une fois sa vie; il s'était enrôlé dans la légion polonaise, avait payé de sa personne dans trois combats et deux batailles, avait eu la tête fendue d'un coup de sabre, en était réchappé comme par miracle, et, la guerre finie, il avait dit : Retournons à Paris donner des leçons en ville. — Tout cela était conté dans un style d'antique modestie. Nulle envie de se faire valoir; il semblait que ce que Tronsko avait fait, tout autre Teût fait à sa place. S'évader de la Sibérie, enjamber le Kamtschatka, rien de plus simple, de plus naturel ; il ne fallait pour cela que des jambes, du secret, un peu de cœur. Point de récriminations contre la destinée ni contre les hommes, une attention continuelle à rendre justice à l'ennemi, le singulier mélange d'un mâle enjouement et d'une délicatesse exquise, d'une vieille expérience qui ne croyait plus à la fortune et d'une conscience qui avait gardé toute sa fleur et qui croyait encore à la vertu, dont Brutus a douté; — bref, l'histoire d'un héros écrite par un honnête homme. L'épigraphe était empruntée à Mickiewicz : « Le Polonais s'appelle pèlerin, parce qu'il a fait vœu de marcher vers la terre sainte, la patrie libre; il a juré de marcher jusqu'à ce qu'il la trouve. »

DB LADISLAS BOLSKI 49

J'avais commencé à lire un pied en l'air, comme une grue dans son marais, puis sur deux pieds, puis assis sur le rebord d'une table. Ma pendule sonna neuf heures, j'eus un tressaillement. — Voilà qui est drôle, me dis-je. J'ai failli oublier mon rendez-vous. Je me levai, je fis rapidement ma toilette. J'avais du temps devant moi ; mon chapeau sur la tête, je me rassis, et de lire. Dix heures sonnèrent. Je levai le nez, je réfléchis, je fis deux tours de chambre, je sortis. Quand je fus au bas de l'escalier, je m'arrêtai, les bras ballants. Après deux minutes de rêverie, je remontai lentement, je rentrai chez moi, je jetai à terre mon chapeau, mes gants, ma cravate, je m'accroupis en rond dans un fauteuil. A la pointe du jour, je lisais encore, et j'avais compris ce mot des écritures : « L'esprit du Seigneur est passé sur moi, et j'ai senti mon poil se hérisser. »

A huit heures, je sortis, et je rentrai rapportant dans mes bras tout un ballot de volumes, des brochures, une histoire de Pologne, les Slaves de Mickiewicz et le Livre des Pèhrins, Tout le jour, je me repus de cette viande; plus j'en mangeais, plus j'avais faim. Les Jagellons, les Wasas, Sobieski, un peuple d'électeurs à cheval qui attendaient que Dieu leur parlât, puis des égarements, des discordes, le désordre des volontés et des pensées, et bientôt d'effroyables châtiments, des oiseaux de proie dépeçant leur victime, un mystère de larmes et de sang, des massacres, des supplices, les folies d'un héroïi^me qui promet l'impossible et tient davantage, tour à tour des coups d'audace et de passives résistances, un peuple mort, enterré, qui soulève incesôamtnent la pierre de son tombeau pour montrer

à l'Europe ses plaies béantes, ses sueurs de sang et le navrant sourire d'une immortelle espérance; — pour la première fois je connus cette miraculeuse histoire. Par instants mon cœur se fondait dans ma poitrine, et je pleurais. Ces larmes de douleur, de repentir et de foi, que ne les ai-je recueillies! Je voudrais les boire.

Je passai huit jours enfermé chez moi, mangeant peu, ne dormant guère. Je n'interrompais mes lectures que pour me plonger dans un abîme de réflexions. — Il y a une Pologne, me disais-je, et hier encore j'ignorais son histoire, et je prononçais son nom sans que rien mè battit dans la poitrine! Il y a une Pologne, et mon père ne m'a jamais parlé d'elle ! Serait -il possible qu'il l'eût oubliée ou reniée?... Non, il n'est pas mort à la chasse. On m'a fait un conte. Il est mort pour son pays, sur un champ de bataille ou dans un cul-de-basse-fosse. Il est mort, et je ne l'ai pas vengé! Il est mort, et je vis!

Et je compris pourquoi ma mère avait dit à Tronsko en me serrant dans ses bras : — Je n'entends pas qu'on me le tue. Je compris pourquoi elle ne m'avait jamais entretenu des choses saintes^ pourquoi elle m'avait emmené dans un village, pourquoi elle avait chargé l'abbé Pontis de m' enseigner la chimie agricole et la théorie des engrais. Elle aurait voulu m'enterrer dans quelque coin de province et que j'y vécusse en honnête campagnard, tout occupé de plan

DE LADISLAS fiOLSKI 51

ter mes choux et de drainer mes champs, dans l'ignorance complète de mon pays, de ses gloires et de ses douleurs, n'ayant en moi plus rien de polonais, ni la foi, ni la langue, ni le cœur, coulant des jours paisibles à l'ombre de ma vigne et de mon figuier, et laissant à d'autres ce baptême de sang et de feu auquel la grande crucifiée convie tous ses enfants. le considérais aussi que dans l'émigration polonaise de Paris ma mère avait retrouvé des connaissances de sa famille, des amis de mon père, qu'elle allait chez eux et qu'ils venaient chez elle, et qu'elle s'était gardée de me présenter jamais à aucun d'eux. Elle avait séparé sa vie de la mienne, tirant de son côté et me laissant aller du mien, et quelque chagrin que lui pussent causer mes désordres, elle en prenait son parti, se disant apparemment pour se consoler que tant que je m'amuserais sur les bords de la Seine, je ne penserais pas à m*aller faire tuer sur les bords de la Vistule. — Il y a une Pologne, reprenais-je, et Ladislas Bolski se dandine sur le boulevard, il se fait voir au bois, monté sur un alezan, il confère avec son tailleur, il soupe au café Anglais, il joue au baccarat et s'ébaudit avec des viveurs et avec des filles 1 — J'avais la fièvre, les yeux me brûlaient. Comme la flamme consume la balle, une colère divine était entrée en moi et me dévorait jusque dans la moelle de mes os. Vous rappelez-vous cette parole du prophète : .« Mon cœur est tremblant de frayeur, et on m'a rendue horrible la nuit de mes plaisirs? » Pendant mes insomnies, suspendu entre le rêve et la veille, je voyais un fantôme se dresser à mon chevet. C'était la Pologne. Elle me montrait ses mains et ses pieds percés; je voulais les baiser,

52 l'avsnturb

mais elle me repoussait en disant froidement : — Qui es-tu? je ne te connais point!

Ma mère s'aperçut qu'il se passait quelque chose en moi. Un jour, à dîner, elle me dit : — Qu'as-tu, Ladislas? Es-tu malade?

Je lui répondis : — Ce n'est rien. Un peu de migraine. Il me semble que j'ai dans la tête trois ou quatre gros rats qui me rongent le cerveau.

Elle me regarda fixement. — As-tu fait une grosse perte au jeu?

Je lui fis signe que non, et je sortis de table. Je passai encore une nuit à lire. Le matin, vers six heures, je tombai sur le passage que voici : « Le jeune Lévitoux, âgé de dix-sept ans, fut enfermé dans la citadelle de Varsovie pour avoir été trouvé possesseur d'un exemplaire des Aïeux deMickiewicz. Exaspéré par les tortures, craignant de tomber en délire et de trahir les noms de ses compagnons, il attira de ses mains enchaînées la veilleuse, la plaça sous son lit de sangle et se brûla vif. >

Il me prit comme un accès d'horrible jalousie. Je frappai du poing sur la table, je poussai un grand cri. En trois bonds, j'arrivai à la porte de l'appartement de mamère. J'ouvris, j'entrai. Elle venait de s'éveiller, elle s'accouda sur son traversin et me regarda. Je remuais les lèvres pour lui parler, les mots me restaient à la gorge, j'avais la tète perdue. Enfin je réussis à crier : « Lévitoux ! Lévitoux 1 » après quoi, je m'enfuis, et pendant deux heures j'arpentai les rues. L'air frais du matin me remit. Dès que je me sentis en état de parler, je rentrai. Je m'informai si ma mère était levée. On me répondit qu'elle venait de monter dans iha Gh»^mbre. J'y courus. Elle était debout^ pâle, les

DE LADISLAS BOLSKI 53

bras croisés, contemplant les livres étalés sur ma table. Elle avait compris.

Sans ôter mon chapeau, d'une voix hautaine et stridente : — Maman, lui criai-je, savez-vous ce que c'est qu'un vrai Bolski?

Elle s'assit et me répondit froidement : — C'est un homme qui ne se permet jamais de parler à sa mère le chapeau sur la tête.

Je jetai à terre mon chapeau et j'arrachai ma cravate. J'étouffais.

— Où est mof t mon père?

— En Hongrie, répondit-elle sans hésiter, où il est tombé percé de trois balles en se battant contre les Russes.

Un poids se détacha de ma poitrine; je respirai. — Voilà ce que c'est qu'un Bolski, — lui dis-je, et me tournant vers un portrait de mon père qui était pendu au-dessus de la cheminée, je lui jetai un baiser. Ma mère demeurait immobile et silencieuse, froissant entre ses doigts son grand éventail noir, qui ne la quittait jamais.

— Vous voyez cependant comme je vis, repris-je. Il eût suffi de me dire un mot... Vous ne m'avez jamais parlé de la Pologne. N'était-ce pas votre devoir de m'apprendre?...

Elle fit avec son éventail un geste qui signifiait : assez, brisons là!

Je pris un livre sur la table. — Vous n'avez donc jamais lu la chanson des mères polonaises...? La mère polonaise, dit celte chanson, accoutumera de bonne heure son fils à savoir ce que c'est qu'une chaîne et un carcan, pour que plus tard il ne tremble

54 L*AVENTURB

pas devant le fer de lahache, pour qu'il regarde sans pâlir la corde qui l'étranglera.

Elle se pencha vers moi. — Je la connais cette chanson, dit-elle. Qu'y a-t-il après? Allez jusqu'au bout! Et d'une voix forte : c Que la mère polonaise abreuve son enfant de sang et de fiel, qu'elle l'instruise à maudire, qu'elle l'habitue au mensonge, au parjure et à l'hypocrisie! car il ne combattra pas à la clarté des deux. Celui qui va lutter contre lui, c'est un lâche espion ou un juge vendu... > Voilà ce qu'elle dit votre chanson. J'ai voulu, moi, que mon fils ne mentit point et ne maudit personne. Suis-je donc si coupable?

Je lui repartis avec emportement : — Coupable, oui, vous l'êtes! Autant qu'il était en vous, vous avez travaillé à me déshonorer. Sans un hasard où je reconnais le doigt do Dieu, d'ici à dix ans tout patriote polonais aurait eu le droit de me cracher au visage. . . Que lui aurais-je dit pour ma défense? Rien, sinon : Mon infamie n'est pas à moi, j'ai été élevé par une mère qui n'aimait pas la Pologne !

Elle se dressa par un mouvement subit, me regarda d'un air terrible. Je ne l'avais jamais vue ainsi. J'eus honte de mon emportement, je m'inclinai, je voulus lui prendre les mains i)Our les baiser. Elle me repoussa avec violence, et brisant son éventail :

— La Pologne! s'écria-t-elle.Je Taitrop aimée. Je lui ai tout donné, mon cœur, ma vie. Ma mère était une vraie mère polonaise, elle m'avait abrcAivée de sang et de fiel : elle m'avait appris ces chants des poètes « qui sont un présage de malheur, comme les hurlements des chiens dans la nuit. > Ces paroles qui tuent, je les bégayais le matin avec mes prières,

DE LADISLAS BOLSKI 55

et le soir, pendant que mes poupées dormaient, j'allais trouver mes frères et je leur disais : La Pologne est morte, et vous vivez!... Tout à l'heure vous avez jeté un baiser au portrait de votre père. Vous m'en devez dix. Si votre père est mort, c'est moi qui l'ai tué, et son sang est sur moi... Il était fils d'un homme qui avait renié son pays, qui avait accepté une charge à la cour de Russie, et le nom des Bolski était en horreur aux patriotes... Quand votre père rechercha ma main, écoutez-moi bien, quatre fois je le refusai; je ne me rendis qu'après lui avoir fait jurer sur le crucifix qu'il romprait avec les traditions de sa famille et qu'il tenterait une fois ou l'autre de mourir pour la Pologne... Mais que voulez-vous? on devient mère et le cœur se trouble... Je me penchai sur le berceau où vous dormiez votre premier sommeil, et je dis tout bas à la Pologne : « Ah î ne me prends pas celui-là. Ce qui est dans le berceau, je me le réserve. Ce sera ma part dans ce monde. » Et quand vous eûtes trois ans, je vous fis partir pour l'étranger, comme un avare qui met son trésor en sûreté.». Oh! je vous le jure, la Pologne et moi, nous sommes quittes. Elle m'a pris mon père, Jean Solewski, qui est mort fou dans les'mines de l'Oural. Elle m'a pris ma mère, que le désespoir a tuée. Elle m'a pris mon frère Casimir, qui s'est étranglé dans sa prison. Elle m'a pris mon frère Ladislas, qui partit une nuit en nous disant : Vous entendrez parler de moi! et qui n'est jamais revenu nous apprendre son secret. Elle m'a pris votre père Stanislas Bolski, qui est tombé sous les balles russes... J'ai compté et recompté mes morts ; je suis en règle . . . La Pologne m'a dévoré le cœur, il m'en reste un

morceau, je le garde. Je ne la maudis pas; maiai qu'elle me laisse tranquille I... Ce qui é'ait dans 1^ berceau, je l'ai gardé et je le garderai.

Elle se laissa tomber dans un fauteuil. J'allai m'as* seoir à ses pieds et je lui dis avec tendresse : Ce qui était dans le berceau est devenu un homme que vous n'empêcherez pas de faire son devoir... Vous avez compté vos morts. Qui les vengera?

— Ohl la vengeance !... dit-elle avec amertume.

— N'en dites pas de mal ! interrompis-je, c'est un nom polonais.

— J'en sais un autre, qui est plus polonais enco re: le sacrifice... Et s'attendrissant : — Ehl ne peut- on payer ses dettes qu'avec du sang? L'amour, la foi, n'est-ce donc rien?... La Pologne m'a recommandé quelques-uns de ses pauvres. Demande-lui si je les aime, si je les soigne I... Toi, sacrifie-lui tes plaisirs, elle te bénira. Sois sévère à toi-même, utile aux autres, fidèle à tous tes engagements, religieux observateur de ta parole... tu honoreras ainsi le nom polonais. Ne sera-ce pas travailler pour ton pays et te libérer de tes obligations envers lui?

Elle me parla longtemps sur ce ton, et tout en parlant elle entortillait autour de ses doigts une boucle de mes cheveux. Quand elle eut fini, elle prit ma tête entre ses deux mains et me regarda dans les yeux. Mes yeux lui dirent que je ne la croyais point. Elle se leva, traversa lentement la chambre, et à l'instant de sortir, se retournant : — Ladislas, me cria-t-elle, souviens-toi d'une chose, c'est qu'il est moins difficile et moins méritoire à un Polonais d'être un héros qu'un honnête homme.

A peine fut-elle sortie, je pris une plume, du

DE LAOISLAS BOLSKI 57

papier, j'écrivis à Tronsko. Je m'étais informé de son adresse dans le café Cardinal, où je l'avais rencontré. Il y avait déposé sur la banque des cartes où on lisait : c Conrad Tronsko, professeur de langues, donne des leçons en ville et chez lui, rue du Vieux- Colornbier, n©... > Je n'ai pas conservé le brouillon de ma lettre, qui était sans contredit un chefd'œuvre d'élocjuence. Je commençais par expliquer à Tronsko le prodigieux elTet que son histoire avait produit sur moi ; je lui contais mes larmes, mes transports, cette blondine à qui j'avais brûlé la politesse, premier sacrifice que j'eusse fait sur l'autel de la patrie. Je lui communiquais ensuite mes projets. J'avais appris par mes récentes lectures qu'il y avait à Paria un comité» démocratique qui envoyait en Pologne des émissaires chargés d'y porter la parole de vie. Je savais que, bravant mille dangers, traqués par la police comme des bêtes fauves, ces émissaires payaient le plus souvent de leur liberté ou de leur tête l'audace de leur généreuse propagande. Je voulais être l'un de ces missionnaires de la liberté, l'un de ces confesseurs de la Pologne, et je suppliais Tronsko de me présenter au comité, de me servir d'avocat et de caution. Ma lettre se terminait par ces mots : « Accordez-moi une audience, vous reconnaîtrez bien vite qui je suis. L'autre jour, vous vous êtes écrié dans un café que les Bolski sont des Bolski. Je ne sais trop ce que vous entendiez par là ; mais je sais que mon père est mort au champ d'honneur, que vous étiez son ami, et que vous ne refuserez pas de servir de répondant à son fils. 3> Aussitôt que j'eus achevé ma lettre et que je

58 L'AVENTURB

Teus mise dans la boite, j'éprouvai un grand soulagement. Il me sembla que je venais de passer le Rubicon, que je n'avais plus qu'à marcher droit devant moi jusqu'au bout du monde. Tronsko me fit attendre trois jours sa réponse. Enfin je reçus de lui un court billet par lequel il me donnait rendezvous pour le lendemain à onze heures du matin.

Le lendemain , crainte d'arriver trop tard , je partis de chez moi, rue Taitbout, à dix heures précises, et je m'acheminai vers la rue du Vieux-Colombier. Je travaillais en marchant à me représenter la scène historique qui allait se passer entre Conrad Tronsko et moi. Selon ma coutume, je la jouais d'avance dans mon esprit. Sûrement mon éloquent placet avait attendri le grand homme jusqu'aux larmes. Je le voyais m'ouvrant ses bras, me donnant l'accolade et m*armant chevalier. Il pleurait, je pleurais aussi, et tout en pleurant nous débitions l'un et l'autre des choses admirables et dignes de passer à la dernière postérité.

Quand j'atteignis le carrefour de la Croix-Rouge, je regardai ma montre. Il n'était que dix heures et demie ; je risquais de déranger Tronsko au milieu d'une leçon. Cela ne m'arrêta point; j'étais bien aise de le surprendre dans l'exercice de ses fonctions. Bien qu'il y eût à mes yeux une déplorable incompatibilité entre le métier de héros et celui de professeur de langues, j'étais certain que Tronsko

réussissait à sauver cette dissonance par la majesté de son langage, par l'héroïque dignité de ses attitudes. J'ai toujours eu une incroyable bêtise d'imagination. Sans doute je n'allais pas jusqu'à me figurer que mon héros donnât ses leçons en grandes boites à Téouyère et coiffé d'un shako à plumet tombant ; mais j'avais décidé que dans sa manière d'enseigner les conjugaisons il devait y avoir quelque chose qui révélait le héros ; en cherchant bien, on devait y trouver le plumet, et il me le fallait, ce plumet. Un héros sans plumet, autant dire un coq sans ergots. Oserai-je vous confesser que depuis huit jours je portais sur moi celui de mon père ?

L'escalier de la maison où logeait Conrad Tronsko était le moins héroïque de tous les escaliers tournants. Au moment où je pénétrai dans cette sombre cage, il y régnait une odeur de relent, de graillon, d'oignon frit qui prenait à la gorge. Je me suis souvent plaint que la vie n'entendait rien à la mise en scène, c'est son côté faible. Je grimpai, je traversai un vestibule, je frappai trois coups à une petite porte, et, sans attendre qu'on me répondit, j'entrai. Effectivement Tronsko était en leçon. Vêtu d'une longue houppelande grise, chausse de pantoufles en lisière, le cou nu, ses longs cheveux blancs retombant en désordre sur ses épaules, il enseignait les conjugaisons allemandes à un jeune dadais pommadé, cravaté d'azur, et qui, nonchalamment accoudé, filait entre ses doigts le bout de sa petite moustache blonde. Tronsko me toisa du regard et me montra près de la porte une chaise où je m'assis. J'employai quelques instants à étudier la caverne du lion. C'était une assez grande pièce peu meublée.

mais propre et bien tenue. La tapisserie, le parquet, la table, les chaises, les rideaux, tout respirait une pauvreté qui se respectait et faisait ressource de tout pour SG donner bon air et ne pas montrer la corde.. Où que rœil se portât, pas une tache, pas un trou, pas un grain de poussière, rien qui ne fût à sa place. Gela ne faisait pas tout à fait mon compte. Je m'étais attendu à je ne sais quel désordre romantique et, génial, et je découvrais que Tronsko tenait son modeste petit ménage avec toute la régur larité d'une bonne servante hollandaise.

Quand mes yeux eurent achevé leur tournée, mes oreilles devinrent attentives. Franchement, dans la façon dont Tronsko expliquait la dérivation des temps, il n'y avait rien qui sentît le héros. C'était un excellent maître, et voilà tout. Ajoutez qu'il n'avait point l'air d'un grand homme qui déroge ou condescend. Il gesticulait, s'échauffait, bondissait sur son fauteuil; ses petits yeux enfoncés luisaient comme braise et menaçaient d'incendier ses énormes sourcils. On eût juré que l'enseignement de la grammaire était pour lui la plus belle chose du monde, et qu'il n'avait jamais rien fait de plus intéressant.

Ce qui m'humiliait pour la Pologne et pour lui, c'était le ton familier et presque cavalier dont lui parlait son élève. Cet imbécile n'avait pas l'air de se douter qu'il était en présence d'un héros. Tronsko était pour lui un quidam, le premier venu. Et pourtant au fond des yeux de Tronsko, quand il les tournait de mon côté, j'apercevais, moi, distinctement des champs de bataille, Grochov, Varsovie, des coups de lance et d'épée, des régiments de cosaques, des carnages, des geôles, des casemates, des

DE LADISLAS BOLSKI 61

plaines de neige, et le Kamtschatka tout entier. Dans ces yeux où je voyais le monde, le grand dadais ne voyait rien que les prunelles grises d'un maître de langues qui l'ennuyait, et il bâillait, l'insolent! Il disait à Tronsko avec humeur : — Je suppose que c'est ma faute, monsieur Tronsko; mais votre diable d'allemand ne m'entrera jamais dans la tête. — Alors Tronsko, légèrement agacé, prenait dans une boîte ouverte devant lui une noisette, et, la serrant entre son pouce et l'extrémité de son index, il l'écrasait sans le moindre effort. Cette petite opération lui calmait les nerfs, et il reprenait sa démonstration avec une patience infatigable qui m'aâligeait.

Enfin onze heures sonnèrent ; le dadais se leva et partit. Tronsko se tourna vers moi : — Quel imbécile ! dit-il en poussant un soupir. Ne pas aimer la grammaire, qui est de toutes les choses de ce bas monde la plus aimable! mais plus imbéciles encore sont les grammairiens , qui ont eu l'art d'en faire une chose ennuyeuse. Ils enseignent les lois du langage comme les règles du trictrac, et cependant quoi de plus raisonnable que les langues? A vrai dire, la raison n'est que là. Dans Tes langues, tout s'explique ou par la logique ou par l'histoire qui est une autre logique. J'ai sur le métier une grammaire comparée. Que Dieu me prête vie, et les pédants routiniers verront beau jeu !

J'ouvrais des yeux énormes. Au lieu de l'accolade brûlante que j'avais rêvée, une dissertation sur la grammaire! Tronsko s'aperçut de mon ébahisse ment. Il se mit à rire, et changeant de ton : — Ah I in ea donc le petit Làdislas Bolski? rùé dit-il> et iû

es venu causer avec moi. Un instant, mon garçon ; laisse-moi d'abord déjeuner. Il faudra que je parte dans une demi-heure pour aller donner une leçon rue Lafayette.

Il ouvrit une armoire, en tira un pot de faïence, qui contenait du caviar. Il prit un peu de ce caviar avec un couteau et retendit sur une tranche de pain bis qu'il avala en trois bouchées. Là-dessus il but un grand verre d'eau claire. Il appelait cela déjeuner. — Ce n'est pas tout que de se lester, repritil ; il faut que je répare les avaries de ma pelure. — Et, ouvrant une autre armoire, il en tira une redingote en drap bleu, à laquelle il avait fait la veille un accroc ; puis, ayant pris du fil et une aiguille, il s'accroupit sur le plancher, ses jambes repliées et croisées sous lui j à la façon des Orientaux et des tailleurs, et il se mit en devoir de raccommoder sa pelure, Tronsko cousait de grand cœur et ne me regardait point. Moi, je le regardais, cloué sur place et comme pétrifié. Il me cria sans lever le nez : — Cause donc, petit. J'écoute.

Je fis un effort. — Je croyais vous avoir écrit, lui dis-je.

— Eh! parbleu! oui... Ta lettre... Oh! parlonsen, une jolie petite pièce d'éloquence 1 La peste! tu fouettes la phrase à tour de bras jusqu'à ce qu'elle ronfle comme une toupie... Ce qui me fâche, c'est cette petite blondine à qui tu as brûlé la politesse... C'est mal à toi, mon garçon, et, si tu m'en crois, tu iras de ce pas la consoler... Hein! elle est jolie comme les amours, cette petite femme-là... Tu lui diras : Ce diable de Tronsko m'avait brouillé la cervelle avec ses histoires ; mais je l'ai vu tantôt

DE LADISLAS BOLSKI 63

qui ravaudait ses bardes, Tanimal, assis par terre comme son père le tailleur. Gela m'a fait revenir h toutes jambes du Kamtscbatka, et décidément j*aimo mieux une jolie femme.

Te découvris ainsi que Tronsko voyait sans regarder, et que Tabbé Pontis n'avait pas tort de prétendre que mon visage était transparent. Je tâchai de faire bonne mine à mauvais jeu, et, l'indignation me venant en aide, je parvins 5. dénouer ma langue. — Ne parlons plus de ma lettre, m'écriai-je, et laissons mes phrases ronfler comme il leur plait ; mais l'autre jour, dans un café où je me trouvais, vous avez dit : Les Bolski sont des Bolski. Puis-je savoir ce que vous entendiez par là ?

— Omnis clocha clochahilisy répondit-il. Ergo gluc.

Je rougis de colère. — Je sais, repris-je, qu'autrefois certains Bolski ont démérité de leur pays et déshonoré leur nom ; mais il me semble que mon père...

Il me regarda de travers en faisant une étrange grimace, celle d'un homme à qui on offre d'un plat qui ne lui revient pas.

— Mon père, continuai-je en élevant la voix, est mort au champ d'honneur.

— Il y en a tant qui sont morts ! dit-il en haussant les épaules.

— J'avais cru que vous étiez son ami.

— Parbleu! De toutes les raisons que j'avais de l'aimer, là meilleure est qu'il était le mari de ta mère, car ta mère... vois- tu, mon garçon, je baiserais la terre devant elle.

— Ma mère est une sainte ; mais il n'en est pas

64 lVventure

moins vrai que mon père est mort en brave. Vous n'oseriez pas le nier devant le témoin que voici ! — Et je tirai de ma poche une gaine d'où je sortis un plumet rouge et blanc.

Il écarquilla les yeux, et partant d'un éclat de rire : — Voyez donc un peu ce monsieur, s'écria-t-il, qui porte sur lui le plumet de son papa!... La croix de ma mère! le plumet de mon père! Malheureux, tu veux donc te couvrir de ridicule?... Ah! tu as bien trouvé ton homme avec ton plumet I Veux-tu cacher bien vite ce petit meuble!... J'ai la sainte horreur de tous ces affiquets-là. Le paillon, la draperie, le plumet, c'est la malédiction de la Pologne!

Il acheva de recoudre son habit; puis il le posa sur le dossier d'une chaise, se leva, se jeta dans un fauteuil, et passant sa main sur sa grande barbe blanche : — Eh bien ! oui, reprit-il d'un ton plus grave, ton père est mort en homme de cœur et en faisant son devoir. Qu'est-ce que cela prouve? qu'en veux-tu conclure?

— J'en conclus que je veux faire mon devoir comme lui, et puisqu'on ne se bat plus, je veux du moins partir pour la Pologne comme émissaire.

Il m'examina de la tète aux pieds comme s'il eût pris ma mesure ; puis il se mordit les lèvres jusqu'au sang, fit deux tours de chambre, et chaque fois qu'il retournait la tête de mon côté, je voyais glisser sous sa moustache un de ces mystérieux sourires que je ne comprenais pas. Enfin s'arrètant devant moi et posant ses larges mains velues sur ma tête : — Petit Ladislas Bolski que tu es ! me dit-il. Toi, émissaire! Faute de grives, on mange des merles ; mais Dieu sôit loué! les grives ne nous manquent pas.

DE lâdislâs bolski 65

Je croisai fièrement mes bras sur ma poitnne. — Douteriez-vous par hasard de mon courage ! m'écriai-je.

— Il faut donc raisonner avec toi I me répondit-il. Le courage I la belle affaire I Tu ne sais donc pas que Candide trouva dans l'Eldorado des polissons qui jouaient au palet avec des émeraudes et des rubis! Le cabaretier du coin lui apprit que dans ce pays-là les rubis et les émeraudes étaient les cailloux des grands chemins... La Pologne est FEldorado du courage, elle en est pavée!... Sais-tu ce qui nous manque? Un peu de ce bon sens qui règle l'emploi du courage et un peu de cette vertu politique dont parle Montesquieu et qui est la discipline des volontés. Nos ancêtres avaient fait de la Pologne une pétaudière et le feu du ciel y est tombé, et pétaudière nous sommes restés ; nous nous appelons chaos, et nous haïssons toute loi que nous n'avons pas faite. La république nous a laissé en héritage le liberum veto et sa très-glorieuse anarchie. Ainsi soit-ill... Fils , apprends à obéir et à te gouverner, et nous verrons après.

Ce fut à mon tour de hausser les épaules; je lui dis avec* un sourire d'ironie : — Je vois que vous avez causé avec ma mère, et que vous me répétez sa leçon.

E me répondit avec hauteur : — Ta mère I elle veut garder son poussin sous son aile. C'est tout simple. Quant à moi, tu peux m'en croire, je me soucie de ta vie comme d'un fétu... Écoute, clampin; si tu entassais deux cent mille hommes sur une mine et que tu me donnasses une mèche allumée en me disant : La Pologne sera sauvée,

l'aVKNT. DB UU>I8LAS BOUKt 5

66 L*AyENTURB

mais il faut que ces deux cent mille hommes soient hachés menu comme chair à pâté... tu n'aurais pas achevé ta phrase que la mine aurait sauté. Juge après cela si je suis disposé à marchander à la Pologne ,1a tête de Ladislas Bolski I... Mais quand le diable y serait, je ne crois pas à ta vocation. Que veux-tu que j'y fasse?... Ah çàl dis-moi, es-tu seulement capable de vouloir la même chose quinze jours durant? Tu as des flambées d'enthousiasme, et c'est tout. Est-ce avec cela qu'on fait des émissaires?... Des embûches, des privations, des outrages dévorés en silence, des plaies sourdes qu'il faut laisser manger aux mouches, des aventures sans gloire, des douleurs sans larmes et au bout de tout cela le plus souvent une mort obscure, ignorée, un gibet sournois et taciturne qui ne raconte ce qu'il a vu ni aux vents ni aux corbeaux... Mille tonnerres! à peine seraistu là-bas que tu sentirais le cœur te faiblir et que lu soupirerais après le boulevard, après ton cheval alezan, après le café Anglais, les bals de l'opéra et les cabotines de bonis - bonis 1... Et dans ce diable de métier, vois-tu, il sufQt d'une défaillance, d'un instant de faiblesse, et on prononce un mot irrépa- **able, et à supposer qu'on en réchappe, c'est un souvenir à traîner après soi toute sa vie comme un boulet... Qu'irais-tu faire dans cette galère? Es-tu seulement de force à te priver de quoi que ce soit, à coucher sur la dure, à vivre pendant huit jours de carottes et d'eau panée?. .. Il faut que chaque être suive S'a destinée. La tienne est de t'amuser. Vas-y gaîment. Slavus saUansI c'est l'ancien nom des Polonais. Saute, petit 1 saute pour la blonde, saute pour la brune, saute jusqu'aux nues, et retombe toujours sur

DB LADISLAS BOLSKI 67

tes pieds, c'est une vertu polonaise... Que si décidément tu veux faire quelque chose pour la Pologne,... sais-tu? quand je suis allé te voir dans ton village, ta mère s'est plainte à moi que tu ne pouvais ôter ta chemise sans en arracher tous les boutons... Et moi je te dis : Soigne tes boutons de chemise, et s'il t' arrive d'en brusquer un et de le faire partir, recoudsle toi-même au nom et pour l'amour de la Pologne. Fais cela pendant deux ans, après quoi j'irai conter ce miracle au comité, qui appréciera.

lien eût dit plus long; mais il s'aperçut que de grosses larmes de honte et de rage descendaient quatre à quatre le long de mes joues. Il me regarda d'un air de compassion — Tu pleures, bêta! me dit-il après un silence. Ce que j'en dis, c'est pour ton bien. Tu es si joli garçon ! Je n'entends pas que Je tsar se donne le plaisir de déformer ce chefd'œuvre! — Il me poussait doucement par les épaules, et quand il eut ouvert la porte : — En sortant d'ici tu verras passer une jolie femme, tu la suivras, et avant une heure tu auras oublié la Pologne. — A. ces mots, il me tendit la main; mais je ne la pris pas, et je sortis sans rouvrir la bouche, la tète haute et les yeux secs.

Tronsko s'était trompé. En traversant la place Saint- Sulpice, je rencontrai une très-jolio femme et je ne la suivis point. Je me rendis au marché Saint-Germain, j'y achetai une grosse botte de carottes, et, mon emplette à la main, je retournai chez moi. En arrivant, je pris une plume et une grande feuille de papier vélin où j'écrivis ce qui suit :

(n Moi, Ladislas Bolski, fils de Stanislas Bolski, lequel est mort en Hongrie en se battant pour la

66 L^AVENTURB

délivrance de la Pologne, je prends l'engagement solennel que voici : 1* deux mois durant, soit du 21 mai au 21 juillet 1860, je suivrai régulièrement au Collège de France et à la Sorbonne quatre cours choisis parmi ceux dont j'ai tâté et qui m'ennuyaient à mourir; 2* je dormirai dans un lit de sangles, sans paillasse ni matelas, me couchant chaque soir à dix heures, me levant au coup de six heures; 3** j'achèterai un vêtement complet dans un magasin de confection, et je n'en porterai pas d'autre, ni d'autres cravates qu'un col de soie noire se bouclant derrière le cou; 4'' je ne mettrai pas une seule fois les pieds au numéro... de la rue Blanche ; 5° je ne fumerai que des cigares d'un sou; 6* je ne toucherai pas une carte; 7* je vivrai exclusivement de carottes crues et d'eau claire, et un jour sur huit je ne mangerai ni ne boirai. En foi de quoi j'ai signé : Ladislas Bolski, et dans le cas où je commettrais quelque infraction à l'une des sept clauses de l'engagement ci-dessus, je me condamne à prendre un fer rouge et à me graver sur le front cet écriteau : Slavizs saUans. »

Je me tins parole, je fis honneur à ma signature. L'article 5 fut de tous celui qui me donna le plus de mal. Les cigares d'un sou me faisaient horreur, et je pris le parti de ne plus fumer du tout. Notez que j'avais toujours sur ma table une caisse de londrès tout ouverte. lime semblait quesaintAntoinen'étaitàcôté de moi qu'un très-petit garçon. Mes carottes et leur goût douceâtre me donnèrent aussi bien du tourment. Je ne les pouvais plus voir sans que le cœur me levât, et je fermais les yeux pour les avaler; — triste ordinaire pour un fils de famille bien endenté. J'avais parfois des fringales, des tiraillements d'estomac,

DE LADISLÂ8 B0L8KI 69

des titillations nerveuses, mais cela ne prit point sur ma santé, qui était de fer. A l'heure où Paris dîne, j'allais rôder alentour des restaurants, et je respirais à plein nez l'appétissante odeur qu'exhalaient les cuisines. Je faisais danser une pièce d'or entre mes mains, et je me disais : Il ne tiendrait qu'à moi de me faire servir à l'instant une sole à la normande et un filet à la Chateaubriand; mais je n'en ferai rien, parce que je ne le veux pas. — En vain mon estomac défaillant battait la chamade et demandait grâce, je passais fièrement mon chemin. Mon âme était en train d'accoucher d'un héros, je célébrais d'avance la fête de ses relevailles, et j'étais heureux.

Ma mère ne s'aperçut pas tout de suite du singulier changement qui s'était fait dans ma vie. Elle me voyaitfort peu; ses pauvres dévoraient sa vie. Après avoir déjeuné sur le pouce à neuf heures, elle allait en courses et ne rentrait que le soir. Cependant il me fallut trouver une raison pour ne plus dîner avec elle. Je lui contai que j'avais fait des excès de table, que ma santé s'en était ressentie , qu'un médecin m'avait ordonné de me mettre au régime, de faire un repas au milieu du jour et de me coucher à jeun. Elle consentit à se payer de cette explication. Elle me surprit un matin dans ma chambre, dévorant à belles dents une carotte. Elle pensa tomber à la renverse. — Vous m'avez recommandé, lui dis-je, de faire chaque jour quelque chose qui me répugne. J'ai horreur des carottes, je cherche à m'y faire.

— Et pourquoi portes-tu des cravates noires?

-— Parce que je ne puis les soufMr.

— • Le paysan ivre et son âne, dit-elle en soupirant; tantôt à droite, tantôt à gauche, jamais dessus.

Pouvait-elle m'en vouloir? Je passais toutes mes soirées avec elle, je lui faisais la lecture, je lui disais des choses très-raisonnables. Je cherchais à mériter d* avance par mes empressements le pardon de tous les chagrins que je me préparais à lui causer. Elle pouvait croire qu'elle m'avait persuadé, que désormais je bornais mon ambition à devenir un honnête homme.

Le 22 juillet, dans l'après-midi, j'allumai une lampe à l'esprit-de-vin, je plaçai dessus une bouilloire pleine d'eau, puis j'ôtai mon habit, je retroussa: la manche gauche de ma chemise, et quand l'eau fut bouillante, je la répandis goutte à goutte sur mon avant-bras nu, après quoi je rabattis ma marche, je remis mon habit, et, prenant ma canne et mon chapeau, je me dirigeai vers la rue du Vieux- Colombier. Je sifflotais en marchant une cavatine de Bellini. Le chemin me parut long ; mais on finit toujours par arriver.

Je trouvai Tronsko assis devant sa table à écrire et environné de bouquins. En m'apercevant, il fit un geste d'humeur qui signifiait : Ah ! c'est encore toi ! Au diable le faquin I

— Je vous dérange, lui dis-je. Ne vous occupez pas de moi. J'attendrai que vous ayez fini.

Et j'allai m'asseoir dans l'embrasure de la fenêtre, ejx face d'une cage qui renfermait un chardonneret. Je me tins \h bien tranquille, écoutant l'oiseau, qui chantait à tue-tête.

DE LÂDISLA8 BOLSKI 71

Enfin Tronsko se leva. — Qu'y a-t-il pour votre service *? me dit-il d'un ton brusque.

Je tirai de ma poche ma pancarte sur papier vélin, et la dépliant : — Lisez. Ce qui est écrit là, je Tai fait pour vous prouver que je ne suis pas ce que vous pensez.

n ouvrit de grands yeux, lut à haute voix les sept articles. Peu à peu sa figure changea d'expression. Par instants, il secouait la tête et riait. Quand il eut achevé sa lecture, il me questionna, et je lui racontai point par point ma petite histoire, mes carottes, mes tentations de saint Antoine, mes promenades à la porte des restaurants. Je surpris dans son ooii sauvage et violent quelque chose qui ressemblait à une caresse, n me donna une chiquenaude sous le menton. — Eh bien! quoi? dit-il. Qu'est-ce que cela prouve ? Tu as des flambées d'enthousiasme : cuites à ce feu-là, les carottes sont un légume délicieux; mais je me défie des ferveurs de novice.... Veux-tu savoir ce qui me plaît dans ta petite histoire : c'est que tu as mis ton amour-propre sous tes pieds. Tu avais été reçu par Tronsko comme un chien dans un jeu de quilles ; au lieu de prendre la mouche, tu t'es mis à manger des carottes.

Et pour appuyer ce qu'il disait, il me pinça le bras gauche entre ses doigts, qui serraient comme des tenailles. La douleur fut si vive que je faillis me trouver mal. — Conune tu es pâle ! me dit-il en reculant d'un pas.

— C'est un saisissement de joie, balbutiai-je. Ne venez- vous pas de me promettre que vous me présenteriez au comité 1

— Moi ! Je t'ai promis?... Décidément tu n'as pas

72 L'AVENTURB

le sens commun. Mon pauvre garçon, pour être émissaire, il faut savoir .bien des choses que tu ignores....

— La grammaire par exemple ? interrompis-je en riant.

— Tu crois plaisanter.... Quand Piotrowski partit pour la Pologne, il avait en poche un passeport anglais au nom de Joseph Cathare, originaire de La Valette, Malte. S'il n'avait su ni l'anglais ni l'italien, passait-il seulement la frontière ?... Sais-tu l'italien étranglais, toi?

— Un peu, lui dis-je.

— Et Tallemand ?

— Ni peu ni prou.

— Et le russe?

Je me redressai : — Parler le russe I Plutôt mourir!

Il me regarda dans le blanc des yeux et me dit : — Tu es un imbécile.

Puis il se promena dans la chambre, les bras croisés, la tête enfoncée dans les épaules. Il avait l'air de réfléchir, de creuser un problème. Il s'arrêta. Me regardant du coin de Toeil : — Veux-tu me faire un plaisir? me dit-il. C'est Theure où je nettoie la cage de mon chardonneret ; mais aujourd'hui mon chien de rhumatisme me tarabuste , et mon bras gauche me refuse le service.

Je ne lui laissai pas le temps d'achever. Je courus h la cage, je la posai sur la table. Il en ouvrit le guichet, l'oiseau s'envola dans la chambre. Je nettoyai avec le plus grand soin le plancher, les perchoirs, les augets; je renouvelai l'eau et le grain. Je n'étais pas trop à mon aise; ma chemise s'était attachée à ma plaie, et chacun de mes mouvements me faisait

voir les étoiles. Je ne laissais pas de chantonner ma cavatine. Quand j'eus fini, Tronsko appela le chardonneret, qui vint se poser sur son poing, et il le réintégra dans sa prison. — Fils de noble, tu es un gentil garçon, me dit-il.

— Gentil ? Et rien de plus?

— Dame ! je ne dis pas ; nous verrons plus tard.

— Deux mois sans dîner et sans fumer!

— Bien, bien; nous le savons.

— Deux mois sans toucher une carte, sans mettre les pieds dans la rue Blanche 1

— C'est fort beau... Et puis tu nettoies les cages à ravir.

— Ma foi! repris-je, si je ne suis pas revenu du Kamtschatka, c'est qu'après tout je n'y suis pas encore allé.'

— N'y va jamais. Je te crois brave; mais tuas beau dire et beau faire, tu es un petit crevé et tu es tendre aux mouches, et les moustiques de la Sibérie ont le diable au corps.

— Tendre aux mouches I lui repartis-je. Je veux vous montrer quelque chose.

Et ôtant mon habit, par un mouvement brusque je mis à nu mon avant-bras et ma brûlure. C'était, je vous assure, une fort belle plaie. Tronsko ne put retenir une exclamation.

— - Je me suis échaudé le bras, lui dis-je, et depuis ime heure que je suis ici, vous ne vous en êtes pas douté. C*est ce que je voulais.

n pencha vers moi son cou de taureau et sa tête de lion, et s'écria d'une voix tonnante : — Ah çà! petit Ladislas Bolski, est- ce que par hasard tu serais quelqu'un*?

Je lui sautai au cou et je l'embrassai sur les deux joues, n se dégagea, me ftt asseoir, s'en alla chercher dans un buffet un pot à eau, un flacon, de^ linges. Il étancha la plaie, la recouvrit de charpie enduite de cérat, et appliqua dessus une compresse imbibée d'eau blanche. En dépit de son rhumatisme, il opéra ce pansement d'une main si légère que je la sentais à peine. Cela me fit souvenir de cet œillet penché dont il avait redressé la tige avec une infinie délicatesse, et comme s'il avait eu peur de lui faire mal. L'extrême douceur jointe à l'extrême énergie, c'est slave.

Quand il eut fini, il se planta devant moi, me regardant avec des yeux qui me traversaient de part en part, m'arrivaient jusqu'à l'âme et la fouillaient pour savoir ce qu'il y avait dedans. Par intervalles il grattait le plancher avec son pied droit comme un buffle creuse la terre de son sabot. Puis, me montrant la porte : — Tu auras de mes nouvelles au premier jour, me dit-il; mais si tu me trompes, je t'étranglerai de mes deux mains !

En arrivant dans la rue, j'allumai un londrès et je le fumai avec délices. Le fils de mon père était si heureux qu'il se tenait à quatre pour ne pas embrasser les passants.

J'employai les deux jours qui suivirent à fumer d'innombrables cigares et à bâtir d'innomlH'ables romans tous aussi raisonnables les uns que les autres. Le mot de Tronsko : — Tu es donc quelqu'un? — me résonnait aux oreilles comme une musique , et cette musique me faisait extravaguer. J'étais réellement convaincu qu'il avait reconnu en moi l'un de ces êtres exceptionnels qu'on

peut dispenser de tous les apprentissages. Par son entremise, j'allais être chargé d'une importante et périlleuse mission. Je voyais se dérouler devant moi des kyrielles d'aventures ; j'avais graissé d'avance mes bottes de sept lieues, et le matin, couché de mon long sur mon sofa, je traversais toute la Pologne, étourdissant d'audace, prodigieux de sang-froid et dans un déguisement... Je ne sais qu'y faire, mais il était d'une coupe exquise, ce déguisement. L'après-midi, j'arpentais Paris et la banlieue; je ne marchais pas, je courais, comme si j'avais eu peur de manquer le train, celui qu'on prend pour devenir un grand homme.

Enfin je reçus la lettre que voici et qui me fit un peu déchanter :

« Tu vas me faire le plaisir de quitter Paris, où tu as appris à gaspiller ton temps, à fricasser ton argent et à galvauder ton cœur. Tu t'en iras passer trois mois en Angleterre, où tu te perfectionneras dans l'anglais, et neuf mois en Allemagne, où tu apprendras l'allemand, — et, soit en Allemagne, soit en Angleterre, tu apprendras le russe, et tu me feras le plaisir d'aimer le russe, et de découvrir que la raison universelle se trouve dans le russe comme dans le polonais, et que les Russes sont des hommes comme nous, et que notre devoir est de les aimer et de vouloir la Uberté pour eux comme pour nous.

« Mon cher garçon, le monde appartient non aux coureurs d'aventures et aux hommes à plumet, mais à la discipline et aux disciplinés, et le secret de la discipline, c'est le travail. Ainsi tu vas me faire le plaisir d'apprendre h travailler. Pendant un an, tu feras des thèmes, après quoi tu reviendras ici, et

nous causerons. Il se prépare des événements. Il est possible que dans un an tu puisses nous rendre quelque petit service. Enfin nous verrons; mais commence par faire des thèmes et des versions. Et ne dis plus que tu aimerais mieux mourir que de savoir parler le russe, ou je te répéterai que tu es un imbécile.

« J'ai vu ta mère, et je lui ai tout dit. Elle n'a pas pleuré, elle ne pleure jamais ; mais elle m'a reproché d'avoir pris au sérieux les fantaisies de ton imagination de casse-cou. — Si vous saviez comme il est léger! m'a-t-elle dit. Dès qu'il a une idée en tête, il en est comme fou et croit qu'il en tient pour la vie ; mais qu'il s'en présente une autre à la traverse, le voilà parti, toujours galopant, toujours hors d'haleine. D'ici à vingt ans, que d'enthousiasmes il aura enfourchés et crevés sous lui! Hier, c'était le baccarat et les femmes faciles; aujourd'hui, ce sont des aventures, des prouesses et des Polognes! Il n'y a de sérieux dans tout cela que sa bonne foi; il est convaincu que c'est arrivé, il s'en est donné sa parole d'honneur. — Si dans un an, interrompis-je, il n'a pas changé d'idée, que ferez-vous?... — Elle étendit sa main sur son crucifix d'argent et me répondit ; — Je dirai : Dieu le veut! dussé-je en mourir.

« Voilà ce qu'a dit ta sainte femme de mère. Une année d'épreuve, pendant laquelle tu apprendras le russe, — c'est notre dernier mot, et j'entends être payé rubis sur Tongle. Si tu n'acceptes pas, j'en conclurai que tu n'es pas bien sûr de ton idée^ et que tu crains qu'elle n'ait pas douze mois de vie dans le ventre. Acceptes-tu? Réponds-moi simplement par oui ou par non, car je n'ai pas de temps à

DE LÀDIdLÂS BOLSKI 77

perdre à me chamailler avec toi. Et si ta n'es pas content, crois-moi, retourne vite à la rue Blanche, où ta longue infidélité a dû faire verser bien des larmes de crocodile, i

Cette lettre me navra; mais que faire? Je répondis à Tronsko : t J'accepte. Vous verrez dans un an si j'ai changé d'idée. »

Deux jours plus tard, ma mère me dit : — Est-il vrai, Ladislas, que tu as l'intention de passer quelque temps en Angleterre pour y étudier l'anglais? — Je lui répondis que c'était mon plus cher désir. — Et tu pars seul? — A moins que vous ne me donnlaz un gouverneur, luidis-je en riant. — Non, mais un compagnon de voyage qui tiendra tes comptes, et par qui j'aurai réguhèrement de tes nouvelles.

Je lui promis d'accepter les yeux fermés l'homme de son choix. Elle jeta son dévolu sur un brave garçon qui s'appelait George Richardet et venait d'accomplir sa quarantième année. Il était né dans les environs de Genève, avait été longtemps précepteur en Russie ; il savait le russe, je désirais l'apprendre; Richardet pouvait m'ètre bon à quelque chose. Il me fut présenté, je lui fis bon visage, et nous fûmes bientôt bons amis. Je ne craignais pas que Richardet fût jamais gênant, c'était l'homme le moins fait pour jeter le grappin sur moi. Très-honnête et très-instruit, il avait l'esprit blondasse comme ses cheveux. Pas plus de bile qu'un pigeon; la vésicule du fiel lui manquait. Je ne l'ai jamais vu en colère contre personne ni contre rien. Je ne sais quelle philosophie il avait étudiée; mais son grand principe était qu'en définitive les événements ont toujours ' raison, ce qui lui permettait d'être toujours content

de tout, des hommes, des choses et de Richardet. Quel dissertateur 1 II avait une sorte d'enthousiasme à froid ou de flegme enragé, et comme une fureur d'avoir raison, n faisait de grands bras, se démenait, secouait son menton de galoche. Ce filandreux raisonneur avait en philosophant l'air d'une corneille qui abat des noix. Je ne sais comment ma mère avait pu s'imaginer que Richardet prendrait jamais de l'ascendant sur moi. Je n'avais pas vécu huit jours >(veclui que je l'appelais Georgina Richardette. Il ne s'en fâchait pas ; il ne se fâchait de rien.

Au jour fixé pour mon départ, Tronsko et Richardet dînèrent avec moi chez ma mère. Pendant le repas, elle ne fit que soupirer en me regardant; Tronsko nous observait l'un et l'autre, Richardet discourait. En sortant de table, ma mère me tint un instant serré dans ses bras; puis elle me repoussa doucement en disant : — J'ai fait ce que j'ai pu. Que Dieu te garde! . — Tronsko voulut m' accompagner jusqu'à la gare du Nord. Chemin faisant, il causa musique avec Richardet. Il me semblait que ces messieurs prenaient mal leur temps. L'heure était solennelle, je sentais dans ma tête le poids des destinées.

Comme nous arrivions dans la cour de la gare, notre fiacre fut devancé par un élégant coupé attelé de deux chevaux vifs comme la poudre et que le cocher avait de la peine à tenir. La voiture s'arrêta, le chasseur ouvrit la portière. Une femme descendit. Elle avait le visage couvert d'un voile qu'elle avait noué sous son menton et la tête encapuchonnée d'un bachlik de cachemire brun, nuance poil de chameau, passementé et bordé d*or. Elle entra dans la saUe^

DE LADISLAS BOLSEI 79

et pendant que ses gens s'occupaient de prendre son billet et de faire enregistrer ses bagages, elle se mit à se promener en long et en large. La soirée était humide et fraîche, cette femme marchait vite pour se réchauffer les pieds. Il y avait dans sa tournure, dans son attitude une élégance exquise et dans sa démarche une sorte de mutinerie charmante; il semblait que ses pieds fussent indignés d'avoir froid au mois d'août: c'était une injustice qu'on leur faisait. Elle passa plusieurs fois devant moi ; mais l'épaisseur de son voile ne me permit pas de distinguer ses traits. Un enfant traversa la salle en courant; elle le heurta sans le vouloir; il tomba, se mit à crier comme un aveugle. Elle dit d'une voix claire et musicale : — Ahl pauvre petit 1 — Puis elle se pencha vers lui, le releva, et, tirant de la poche de son mantelet une boite de dragées, elle le força d'y puiser et l'eut bien vite consolé. Elle se remit ensuite à marcher, et je la regardais toujours. Je ne pouvais détacher mes yeux de son capuchon brun.

Richardet, qui revenait du bureau des bagages, me trouva perdu dans cette contemplation. — Ah çà! que regardez-vous? me demanda- t-il.

— Une femme, parbleu 1 lui répondit Tronsko, qui, adossé contre la muraille, fumait tranquillement son cigare. Et se tournant vers moi : — Tu la trouves bien belle?

— Vous plaisantez, lui dis-je. Je n'ai pas aperçu le bout de son nez.

— Alors pourquoi la regardes-tu?

— Parce qu'elle a le plus joli pied du monde et qu'elle marche admirablement bien. Elle piaffe comme une Andalouse.

80 l'avbnture

— Une Andalouse ? fit-il. C'est une Russe. — Et il ajouta en ricanant : — Monsieur Richardet, vûas vous êtes chargé d'empêcher monsieur de devenir un héros. Laissez faire les femmes; elles s'y entendront mieux que vous.

— Quelle hérésie! m'écriai-je. Combien de héros n'a pas faits l'amour !

— Et combien de héros n»a-t-il pas défaits! me répliqua-t-il. Et me secouant le bras, il se pencha à mon oreille : Il y a douze ans... Il s'arrêta court.

— Achevez, lui dis-je. Il y a douze ans.^

Il fit un geste d'humeur, comme s'il eût regretté d'en avoir trop dit. — Bah! reprit-il, à quoi bon ressasser ces vieilles histoires! Il s'agit d'un pauvre diable de Polonais, qui donnait les plus belles espérances. Une Autrichienne l'ensorcela, et il s'est brûlé la cervelle.

A ces mots, il me serra la main, salua Richardet, pirouetta sur ses talons et sortit de la gare.

— Ce Tronsko est un esprit brutal, me dit Richardet. Il n'entend rien à la philosophie de l'histoire; car enfin où donc est le besoin de devenir un héros?

— Georgina, lui répondis-je, nous allons manquer le train.

L'inconnue nous avait précédés dans la salle d'attente. On ouvrit les portes. Elle s'installa toute seule dans un wagon-coupé, et descendit vers le matin à je ne sais quelle station. Pendant trois jours, son capuchon brun et son piaffement andalous me trottèrent dans Tesprit; puis je n'y pensai plus.

DB LADISLA8 BOLSKI 81

Je passai trois mois en Angleterre. J'apprenais l'anglais et le russe; pas d'autre divertissement que d'interminables discussions avec Richardet. Nous buvions le soir du whiskey, et le whiskey le rendait loquace. Il s'appliquait à me démontrer que les héros ont fait leur temps, qu'ils pouvaient avoir leur raison d'être dans ces âges primitifs où il y avait des monstres à exterminer, des villes à édifier au son de la lyre, mais que depuis lors les gendarmes se sont chargés de mettre les monstres à l'ombre, et les maçons de construire les villes. — Aujourd'hui, disait-il, les individus ne sont rien, Vidée est tout : elle fait elle-même ses affaires, elle arrange le monde à sa guise, et bien fou qui condamne, au nom de sa chimère, les mystérieuses conduites de l'étemelle sagesse. — Je lui demandais ce que c'était que l'tdée. Il s'enfonçait alors dans une obscure métaphysique où je ne voyais goutte. Je croyais comprendre seulement que, selon Richardet, l'idée, c'est ce qui réussit. Il professait pour le succès un respect infini. — Le succès, parbleu ! s'écriait-il, mais c'est l'évidence suprême. Si absurdes que paraissent les événements, creusez-les un peu, l'idée est dessous Parfois j'entrais en fureur contre sa qhienne d'idée, je frappais de grands coups de poing sur la table. — Qu'est-ce que prouve un coup de poing? me disait-il. Avez-vous fait mal à la table?... La Pologne, continuait-il. a été condamnée ; elle a fait la

folie d'en appeler : la sentence a été confirmée. A quoi bon se buter, s'obstiner ? Le devoir des vaincus est d'accepter franchement leur défaite et d'en tirer le meilleur parti possible. Que les Polonais étudient la philosophie de l'histoire, ils deviendront en peu de temps les maîtres de leurs maîtres. Au surplus, ajoutait-il, pour être un héros, il faut s'enfermer la tête dans un sac. Autrefois c'était aisé; mais aujourd'hui, dans ce siècle de critique et de lumière, tous les sacs sont devenus transparents... Nous avons appris à peser le pour et le contre, et nous avons découvert que la vérité n'est qu'une nuance. Après cela, le moyen de se fanatiser? Quand on a des nuances dans l'esprit, on hésite à se faire tuer pour quoi que ce soit. Lisez l'histoire : on n'est jamais mort que pour de grosses couleurs, pour un blanc de neige ou pour un rouge écarlate.

— Vous raisonnez comme un ange, Richardette, luidisais-je; mais puisse le Dieu de Sobieski nous déUvrer à jamais du choléra-morbus et des esprits nuancés!

Je quittai Londres en décembre, et je me rendis à Heidelberg, où je restai quatre mois. Un jour, en rentrant de la promenade, Richardet me trouva dans un état d'exaltation qui l'effraya. Je tenais à la main un journal où je venais de lire le récit du massacre de Varsovie du 25 février 1861. Cette effroyable et sublime tragédie, par laquelle la Pologne a témoigné une fois de plus qu'elle est la terre des miracles, m'avait mis hors de moi. J'écrivis sur-le-champ à Tronsko : « Relevez-moi de ma parole. Je ne puis plus rester ici. Il faut que j'aille où l'on se bat et où l'on meurt. « Il me répondit : « Tu m'ennuies. On ne

se battra pas de sitôt. Tiens-toi tranquille et ap-. prends le russe. » Le jour où je reçus cette réponse, je rencontrai au restaurant un jeune Russe qui fréquentait l'université. Par une maladresse volontaire, je lui marchai sur le pied, et, au lieu de m'excuser, je lui présentai ma carte. Nous nous battîmes dans le plus grand secret.^ J'eus le bras transpercé d'un coup d'épée. Richardet me soigna comme une mère. — Ahl mon pauvre ami, me disait-il, comme vous êtes peu philosophe 1 Que prouve, je vous prie, ce coup d'épée? — Que je n'ai pas encore cinq ans de salle, lui répondis-je, et que le bon Dieu ne m'a pas mis de nuances dans Tesprit.

Mes dispositions studieuses ne tardèrent pas h se relâcher. Des événements se préparaient dans l'ombre, et j'étais condamné à me fourrer dans la tête des déclinaisons et des verbes. J'éprouvai l'impérieux besoin de me distraire; je me transportai à Manheim, où je fis d'assez mauvaises connaissances; je me remis à jouer : il me fallait cette fièvre pour étouifer l'autre. Mon vieil ami le baccarat me fut propice; je gagnai de grosses sommes que je dépensai assez sottement. Le pauvre Richardet ne savait trop sur quel pied danser. Ses instructions portaient qu'il devait travailler à combattre mon iée fixe, à me guérir. Il m'avait traité par la philoiphie de Thistoire, mais sans succès. Les émotions lu jeu et l'étourdissement du plaisir étaient peut- :re des moyens de guérison plus efficaces; mais moyens n'étaient pas de son goût, et révoltaient rigide moralité. Il était aussi embarrassé qu'une iule à qui on a confié l'éducation d'un jeune canard qui le voit se jeter à l'eau. Pendant }ue le traître

s'ébaudit, fait mille tours, elle court sur le bord, inquiète, craignant les éclaboussures, la plume hérissée, battant de Taile et rappelant son nourrisson par un gloussement plaintif . Elle a beau glousser, son canard ne sera jamais un poulet.

Heureusement pour Richardet, un chevalier d'industrie se faulila dans le cercle que je fréquentais; un soir, il me pluma sans miséricorde. Je rentrai chez moi, furieux, la poche vide. En réfléchissant à mon désastre, je me convainquis que j'étais la dupe d'un escroc ; le lendemain, à la pointe du jour, je courus chez lui pour lui faire rendre gorge ou lui demander raison. Plus de nouvelles : il avait déguerpi sans tambour ni trompette. Cette aventure me dégoûta de Manheim. J'avais encore quatre mois à attendre avant de recouvrer ma liberté. Je résolus de les passer à Genève, dont le souvenir m'était agréable. Richardet accepta de grand cœur ma proposition; il aimait son pays, il allait y retrouver des amis et des parents. Ce grand philosophe n'était pas dans les secrets de la destinée.

Je descendis à l'hôtel des Bergues. Peu de jours après mon arrivée, un émigré polonais, père de six enfants, vint me trouver et me fit une peinture affreuse de la misère où il était réduit. Son propriétaire, auquel il devait deux termes, menaçait de le mettre à la rue ; ses fournisseurs le sommaient de régler leurs comptes; depuis une semaine, sa famille vivait d'eau claire et de croûtons. Je l'accompagnai chez lui; je trouvai un appartement nu, un foyer sans feu, une femme hâve qui semblait se mourir de consomption, des enfants vêtus de loques él qui criaient la faim. Je vidai sur-loichamp ma

De LAbtSLAS BÔLSKI 8b

bourse dans leurs mains, et quelques heures plus tard je leur fis tenir un billet de cinq cents francs, en leur promettant de ne pas en rester là. J'ouvris une souscription dans Thôtel, et je mis Richardet en campagne. Il fit le tour des fournisseurs, les obligea de transiger, les paya; mais en bon républicain qu'il était, pénétré du principe qu'il faut travailler pour être digne de vivre, il se piqua de procurer de l'ouvrage à mon Polonais. L'un de ses parents, qui était marchand de vin, avait besoin d'un commis qui fît ses courses et battît le pays pour relancer la pratique. Richardet s'en alla proposer cet emploi à notre homme, qui, à mon grand étonnement, l'accepta.

Sur ces entrefaites, un commissionnaire me remit un rouleau de cinquante louis, accompagné d'un billet ainsi conçu :

« Genève, hôtel de la Paix.

« Monsieur, le hasard m'a fait rencontrer une Polonaise, mère de six enfants, et qui vit ici avec son mari dans le plus cruel dénûment. rapprends que vous vous intéressez à ces pauvres gens et que vous venez d'ouvrir pour eux une souscription dans votre hôtel. Permettez-moi de vous adresser ces mille francs, en vous priant d'en disposer de la manière que vous croirez la plus utile à vos assistés.

« Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

€ Sophie, comtesse de Liévitz. »

J'interrogeai Richardet, qui savait tout. Il m'apprit que le comte de Liévitz était un diplomate russe, lequel avait rempli dans lé temps plusieurs missions

me dit-O. Qa ^

Je fis Tenir qail attendait

que voici

€ Madame, y r i ptwrurar du f profiterait gu r siûn du retpe teDtioDs et du me rendre à vc j-

Je ne tardai i:

z ou

pagné d'une < y aurait

et une pauvret buœaines ne f Éunille et ne p hasard, je tou I loaaise qui ti gerajt-il interj

russe! mais rite : il na po Mon Dieul si dence de se la besoin avez \o

pas une aecon chagrinerait j celte étemeU d'une bonne in nt on

Cette fois je d 1 ra en; y joignant ces mots et la leçon, t

Muni du rouleau, je m-:

secrètes. — On a parlé de lui il y a quelques années, me dit-il. Qu'esl-il devenu depuis? Je l'ignore.

Je fis venir le commissionnaire, et, au lieu du reçu qu*il attendait, je lui remis le rouleau et la réponse que voici :

« Madame, y pensez- vous? De l'argent russe pour procurer du pain à des Polonais! Ce pain-là ne leur profiterait guère. Veuillez agréer, madame, l'expression du respect que m'inspirent vos généreuses intentions et du vif regret que j'éprouve de ne pouvoir me rendre à votre désir. >

Je ne tardai pas à voir revenir le rouleau, accompagné d'une seconde lettre :

c II y aurait donc, monsieur, une pauvreté russe et une pauvreté polonaise ? Toutes les soufiOrances humaines ne forment-elles pas une seule et même famille et ne parlent-elles pas la même langue ? Le hasard, je vous l'ai dit, m'a fait rencontrer une Polonaise qui m'a inspiré la plus profonde pitié. Me serait-il interdit de rien faire pour elle? De l'argent russe I mais, monsieur, l'argent est comme la charité : il n'a point de patrie et point de préjugés. Mon Dieul si vos protégés se faisaient une conscience de se laisser secourir par une ennemie, quel besoin avez-vous de me nommer? Mais ne repoussez pas une seconde fois mon offrande. Votre refus ne chagrinerait pas seulement une femme, il offenserait cette éternelle bonté qui se soucie beaucoup. plus d'une bonne intention que d'une cocarde. >

Cette fois je délivrai mon reçu au commissionnaire enl y joignant ces mots : « J'accepte les mille francs et la leçon. >

Muni du rouleau, je me rendis chez mon Polonais.

DE LADISLAS BOLSKI 87

Quel ne fut pas mon étonnement en le voyant sortir de chez lui monté sur un très-beau cheval bai, qu'il faisait fièrement caracoler 1 II s'aperçut de ma surprise et me dit d'un ton dégagé : -:- J'ai accepté l'emploi que m'a proposé votre ami. Je ferai mes courses à cheval. Ainsi l'honneur sera sauf.

Cette misère caracolante me parut si étrange que je ne pus m'empêcher de rire. — Je regrette, mon cher, lui dis-je, en tirant de ma poche.les mille francs, que votre honneur soit si chatouilleux. Une dame russe qui s'intéresse à vous m'avait chargé de vous remettre...

Il m'interrompit par un geste hautain. — Une aumône russe I s*écria-t-il. Plutôt aller à pied 1

— Je voulais vous éprouver, repris-je. Acceptez cet argent de confiance, il n'y a point de dame russe dans cette affaire... Et je fourrai le rouleau dans sa , poche. U me laissa faire sans me demander plus 1 d'éclaircissement, et, après m'avoir serré la main, il partit au triple galop de son cheval, qui était à mille lieues de se douter qu'il portait sur son dos le commis d'un marchand de vin.

Je contai cet incident à Richardet, qui leva les mains au ciel. — Voilà bien vos Polonais I s'écria-til. Le malheureux I Son cheval lui coûtera trois fois plus que ne lui rapportera son emploi. — C'est de l'arithmétique polonaise, lui réphquai-je. N'est -il pas bon qu'au milieu de l'aplatissement universel il y ait un peuple de fous, de martyrs et de héros?

Une après-midi, comme je passais devant l'hôtel de la Paix, je ne sais quelle mouche me piqua, j'entrai dans la loge du portier et je demandai à voir M"» de liévitz. Tout compté, tout pesé, j'étais curieux

de connaître cette Russe dont la charité n'avait point de patrie et point de préjugés. Il me fut répondu qu'elle avait quitté l'hôtel depuis peu pour aller passer la belle saison dans une villa qu'elle possédait sur les bords du lac de Genève. — Où est située cette villa? dis-je au portier. — C'est le château de Maxilly, me répondit-il, à mi-distance entre Évian et la Tour- Ronde. — Pourquoi lui avais-je fait cette question ? Que m'importait ce nom de Maxilly, et pourquoi demeura-t-il gravé dans mon cerveau?

Au commencement du mois de mai, je proposai à Richardet de faire une excursion dans les montagnes. Nous devions visiter le Valais et retourner à Genève par TOberland et le pays de Vaud. Nous nous embarquâmes à bord du bateau à vapeur qui fait le service de la côte savoisiennè du lac. Le temps était beau, etRichardet était aussiloquace que jamais, n avait entrepris de me démontrer pour la centième fois qu'il n'est pas de mal dont il ne résulte quelque bien, et que tous les désordres apparents sont nécessaires à l'universelle harmonie.

— Taisez-vous donc, lui dis-je, et regardez le visage de femme que voici.

Nous étions arrivés devant Thonon, ôîi les bateaux font escale, et parmi les nouveaux passagers qui venaient de monter à bord était une femme de vingt-six à \'ingt-sept ans, vêtue d'une robe de couleur mauve et coiffée d'un chapeau de tulle qu'ornait un bouquet de pavots. Elle passa près de moi, me jeta un rapide coup d'œil, puis s'avança jusqu'à l'extrémité du bateau^ où elle resta un instant immobile , contemplant la rive qui semblait courir et s'enfuir derrière nous. Quelques personnes de sa

DE LADISLA8 BOLSKI 8d

connaissance l'abordèrent. Elle s'assit et se mit à causer gaiment avec un grave personnage à lunettes, qui lui prodiguait les salamalecs. Je ne comprenais pas ce qu'elle lui disait ; mais il me sembla que le son de sa voix ne m'était pas inconnu, j'avais entendu cette musique quelque part.

— Cette femme, reprit Richardet après un silence, confirme la vérité de ma théorie. Les détails de son visage ne sont point irréprochables. Examinez ses traits l'un après l'autre; on y peut trouver à redira. Le front est trop étroit et les tempes trop bombées. Les sourcils sont d'un beau dessin, mais je les voudrais plus fournis. Le nez n'est pas grec ni romain; sauf votre respect, c'est ce qu'on appelle un nez retroussé. La bouche, à mon sens, est trop petite, les lèvres trop épaisses, trop charnues, et le menton trop court. Et cependant l'ensemble est ravissant, moelleux, suave, d'un flou déUcieux. C'est ainsi que dans l'univers...

— Faites-moi grâce de votre harmonie universelle. Je n'y crois pas; mais en dépit de vos critiques je crois à la» beauté de cette femme.

— Mais je ne critique rien! Savez-vous? il y a dans ce visage de femme quelque chose d'inachevé qui en fait le charme. C'est une adorable esquisse. Quand ce fut le moment de finir, la nature trouva son pre* niier jet si heureux, si réussi, qu'elle craignit de le gâter et se garda d'y retoucher. Elle a bien fait. N'avez-vous pas remarqué que les esquisses des grands mdtres parlent plus à notre imagination que leurs plus beaux tableaux? L'inachevé, c'est l'infini...

— Ah! mon cher Richardet, lui dis-je en lui mettant la main sur la bouche, être aimé d'une telle

femme, ne fût-ce que pendant trois mois, et puis se jeter à corps perdu dans une périlleuse entreprise... L'homme qui aurait fait cela pourrait dire : J*ai vécu.

— Seriez-vous déjà amoureux d'elle?

— Amoureux, non, mais curieux... Il me semble que je l'ai vue autrefois; mais où donc?

— Nulle part. Nous naissons tous avec l'idée d'une certaine beauté qui répond à notre tour d'esprit, et quand nous rencontrons la femme qui ressemble à notre rêve, nous disons : La voilà! C'est elle!

— Avez-vous jamais dit : La voilà!

— Oui. Ce fut le jour où je vis pour la première fois la Vénus de Mile. Hélas ! je suis né trop tard.

— Peuhl dis-je en haussant les épaules, je préfère à toutes les Vénus une jolie femme qui est encore plus femme que jolie... Regardez-la papotant avec l'homme aux lunettes, lequel a toute l'encolure d'un sot. En deux minutes, elle a appris à jouer de cet instrument, et elle en tire tout le parti possible. En quittant cet animal, elle pourra dire, selon le mot d'un homme d'esprit : Comme je me serais ennuyée si je n'avais été là I

Cependant le vent avait fraîchi. L'inconnue fut prise d'un frisson. Elle fit un signe à sa femme de chambre, qui se tenait debout près d'elle et qui lui présenta un bachlikde cachemire brun. Elle le jeta sur ses épaules et en rabattit le capuchon sur sa tête.

— Ah! j'y suis, dis-je à Richardet. C'est cette femme au capuchon brun que j'ai rencontrée à la gare du Nord le soir de notre départ, et qui m'a valu une mercuriale de Tronsko.

DE LADISLAS BOLSKI 91

— CTest un esprit brutal que votre Tronsko, me répondit Richardet; mais il avait raison de vous dire que cette femme était Russe. Sa femme de chambre porte le costume lithuanien, le surtout de gros drap, 1^ fichu de toile blanche entortillé autour de la tête, le corsage de soie, les longues tresses et le triple collier.... Du reste, il ne tient qu'à vous de savoir le nom de votre belle inconnue, ajouta-t-il en me montrant du doigt un carton qu'un mouvement de tangage avait fait rouler à terre, et que la camériste lithuanienne venait de ramasser et de remettre en place. Je me levai, et je lus sur le couvercle du carton cette étiquette : Comtesse de Liévitz.

— Ahl c'est la femme au rouleaul dis-je à Richardet. Je ne me la représentais pas ainsi.

Nous arrivions devant Évian. M°'« de Liévitz avait salué sa compagnie et se disposait à débarquer. Richardet fut bien étonné de me voir prendre ma valise sous mon bras. Il me demanda à quoi je pensais et si nous n'allions pas en Valais. Je lui répondis que j'avais changé de projet. Il crut que je plaisantais ; mais je débarquai, et il me suivit. Un phaéton attelé de deux chevaux pommelés attendait M"»® de Liévitz. Elle y monta, jeta un regard de notre côté. Le cocher toucha, et les chevaux partirent au grand trot. Je fis venir une voiture de louage ; je demandai au voiturier quel était le village le plus proche de Maxilly. Il me répondit que c'était la Tour-Ronde. — Va pour la Tour-Ronde! lui dis-je, et nous nous acheminâmes le long de cette route charmante, plantée de noyers, qui côtoie le lac et l'accompagne des heures durant dans ses onduleuses sinuosités. A gauche, une grève courte que lave le flot, des filets qui

92 L^AVENTURB

sèchent, tendus sur des piquets, des cahutes de planches où les pêcheurs serrent leurs engins, des bateaux à Fancre, d'autres tirés à sec et qu'on a couchés sur le flanc pour réparer leurs avaries, des écueils à fleur d'eau ^ ourlés d'écume et où la mouette se pose. A droite, une terrasse étagée longue de plusieurs lieues, dont les pentes sont ombragées de vastes châtaigneraies et dont les sommets se hérissent de sapinières. Par delà se dressent des rochers abrupts, des pics chenus, âpres et chauve.^ solitaires qui depuis des milliers d'années regardent ce que font les hommes et se taisent.

Richardet était pensif, soucieux. Il ne desserra les dents que lorsque nous atteignîmes les premières maisons de la Tour-Ronde.

— Ah çà ! quel est votre projet? me dit-il.

— J'ai trois mois devant moi, lui répondis-je. Une curiosité m'est venue, qui va m'aider à tuer le temps. Cette femme a quelque chose au fond des yeux, je veux savoir ce que c'est.

Si vous allez jamais à la Tour-Ronde, vous verrez à l'entrée du village une maisonnette assise au bord de l'eau. Elle est précédée d'une vérandah tapissée de jasmin, bordée de capucines. J'avais aperçu, en passant, un écriteau qui portait ces mots : « Le Jasmin, maison meublée à louer au mois ou à l'année. > Je m'enquis aussitôt du propriétaire, il était eu voyage ; mais avant de partir il avait remis sa pro-

DE LADISLAS BOLSKI 93

curation à l'aubergiste de la Comète^ avec lequel je n'eus pas de peine à m' entendre. Je louai pour trois mois le Jasmin. L'aubergiste se chargea de me nourrir et me procura, séance tenante, un petit domestique qui se nommait Fanchonneau et n'avait pas les mains gourdes ni la langue manchote. Dès le lendemain, je m'installai au Jasmin. Ma chambre donnait sur le lac, qui battait le pied de la muraille ; quand la vague était forte, l'écume rejaillissait jusqu'à mes fenêtres.

Richardet était bien étonné, mais il ne me fit aucune objection. Il se disait apparemment qu'un clou chasse l'autre; comme don Quichotte au retour de sa seconde campagne, j'étais en train d'échanger ma folie guerrière contre une folie romanesque et pastorale, il fallait me laisser faire. Le brave garçon comptait sur le printemps, sur les vergers en fleur et peut-être sur les beaux yeux de M"® de Liévitz pour me détendre la fibre ; ne lisant plus de journaux, je penserais moins à la Pologne; insensiblement je verrais la vie sous un autre aspect, je me convertirais à l'harmonie universelle, et il pourrait écrire à ma mère : « Le chat dort ; ne le réveillons pas. i>

Il se rendit à Genève pour y chercher nos bagages et ses livres, dont il ne pouvait se passer. Quelques instants après son départ, j'écrivis à Tronsko une lettre conçue à peu près comme suit :

« J'ai rencontré l'autre jour dans un café de Genève le jeune comte Z... Il me parla d'Elle et des choses saintes. A la suite de notre conversation, j'eus un accès de fièvre et une nuit d'insomnie. Je t^ésolus d'aller passer le reste de mon temps d'é-

preuve dans quelque solitude des Alpes où Ton n'entend parler de rien, où les journaux ne parviennent point. Après réflexioii, j'ai pris un parti moins violent ; je me suis établi en Savoie, au bord du lac de Genève, dans un petit village appelé la Tour-Ronde. Les habitants sont des pêcheurs qui ne s'occupent guère d'Elle. Au surplus, j'ai trouvé à la Tour- Ronde une distraction, presque une occupation. Je pousserai le temps avec l'épaule.

« Dites à ma mère que Richardet se porte bien, qu'il engraisse. Ce cher ami suit fidèlement les instructions qu'on lui a données. Il dépensera jusqu'à son dernier syllogisme pour me démontrer que les faits accomplis sont les juges infaillibles du bien et

du mal ; mais ma tête revêche ne mord pas à la philosophie de l'histoire. Je n'ai pas de nuances dans l'esprit; je croirai toujours qu'un chat est un chat, et qu'un héros est plus utile au genre humain qu'un philosophe. C'est bête, mais c'est comme cela.

« J'ai lu dernièrement un passage de Mierolawski qui m'est entré dans la tête comme un coup de pistolet : € Dieu n'envoie plus aux nations des sauveurs tout faits, il leur envoie seulement des matrices appelées idées, et c'est aux nations à couler dans ces moules la quantité de héros de plâtre qu'il leur faut pour chaque révolution. Ce n'est ni solide ni original comme une statue antique , mais avec du plâtre, de Fattention et de la patience on en a tant que l'on veut. Le tout est de les cuire proprement au feu du canon. » Je suis un bonhomme de plâtre ; quand le canon m'aura cuit, je serai de bronze.

DE LADISLAB B0L8KI 95

« Adieu, Tronsko. Dans trois mois d'ici, jour pour jour, vous me verrez entrer chez vous, et je vous sommerai de tenir votre promesse. »

Je sortis pour jeter ma lettre à la poste. G'étaitjour de fête. La grande rue du village regorgeait de paysans endimanchés, les uns faisant cercle et cau« sant, d'autres jouant au houchon, d'autres vidant des pots et fumant leur pipe sur le pas de leur porte. Tout à coup il se fit un mouvement dans cette foule. Les causeries, les jeux et les libations furent interrompus ; tous les visages se tournèrent du même côté. Il se passait quelque chose. L'événement qui mettait le village en émoi était l'apparition d'une élégante calèche attelée de quatre chevaux et conduite par un petit postillon botté jusqu'à la ceinture et coquettement chamarré. Dans cette calèche était une femme vêtue d'une robe de soie grise et que je reconnus bientôt pour M"* de Liévitz. Sur son passage, les hommes se découvraient, les femmes tiraient de profondes révérences, les gamins jouaient des coudes pour percer la foule et contempler de plus près l'événement. Le postillon mit ses chevaux au pas. M"* de Liévitz se penchait à droite et à gauche, saluant de la tète et de son ombrelle; on eût dit une reine remerciant ses peuples de leurs empressements. Quand elle passa devant moi; je fus frappé de l'expression radieuse de son visage ; elle répandait autour d'elle des sourires à pleines lèvres ; elle était heureuse de la sensation qu'elle causait, du brouhaha d'admiration qui s'élevait sur ses pas. A vrai dire, son public ne se composait que de bûcherons et de pêcheurs ; mais l'enthousiasme populaire est le plus doux au cœur d'une jolie femme ,

96 l'aventurb

il écarquille naïvement les yeux, il se donne pour ce qu'il est ; c'est du vin franc.

Comme la calèche allait dépasser la dernière maison du village, M"* de Liévitz vit venir le curé de la Tour-Ronde. Elle fit signe à son postillon d'arrêter, au curé d'approcher. Le bonhomme serra la muraille, tenta de s'esquiver ; mais on n'échappait pas ainsi à M"« de Liévitz. Elle l'appela de sa voix musicale ; il fallut bien qu'il s'exécutât. Il s'avança, l'air empêché de sa personne et de son grand parapluie rouge, qu'il avait ouvert pour se garantir du soleil. Je ne sais ce qu'elle lui dit; il répondait en baissant les yeux et en tortillant entre ses doigts l'un des pans de sa soutane. M"« de Liévitz éleva la voix : — Nous reparlerons de cela jeudi, lui dit-elle. Oh l point de défaite ! Vous m'avez promis de venir dîner tous les jeudis à Maxilly. Nous vous attendrons. — Il se confondit en remercîments, en quoi il eut tort, car son parapluie lui échappa de la main et en tombant effleura la croupe de l'un des chevaux, qui fit mine de se cabrer. Le postillon eut grand'peine à le contenir. Un malheur n'arrive jamais seul. Le curé se baissa pour reprendre son bien, et dans sa précipitation il faillit écraser un chien qui cherchait fortune dans un tas de chiffons, et qui se mit à pousser d'affreux hurlements. ,

— Ah! madame! s écria le pauvre homme, à qui l'excès de son malheur rendait subitement l'usage de sa langue, comment pouvez-vous entreprendre d'apprivoiser un rustaud tel que moi? La dernière fois que j'ai dîné à Maxilly, j'ai cassé deux flacons.

— Vous en casserez dix, si cela vous plaît, lui répondit-elle; mais je compte sur vous.

DE LADtBIiAS BOLSKI 9t

Et à ces mots elle lui tendit une petite main finement gantée, qu'il pressa timidement dans sa grosse patte rouge, sur quoi la voiture repartit.

Quelques heures plus tard, guidé par Fanchonneau, j'entrepris une tournée d'exploration dans les environs de Maxilly. Comme je gravissais une côte rapide, j'aperçus, en retournant la tète, le curé de la Tour. Je l'attendis sous prétexte de souffler; je l'abordai et j'entrepris de le faire causer. Ce ne fut pas facile : fils de paysans, très-paysan lui-même, il était de son pays, où Ton tourne dix fois sa langue dans sa bouche avant de convenir que la pluie mouille, parce qu'il ne faut se brouiller avec personne; mais il avait affaire à un têtu, et il dut se résoudre à satisfaire ma curiosité. J'appris de lui que M^o de Liévitz était « une femme extraordinaire, » que depuis deux ans qu'elle possédait Maxilly, ses bonnes œuvres, ses abondantes charités, l'avaient mise en renom dans toute la contrée environnante, et qu'elle y faisait la pluie et le beau temps. On ne jurait que par elle, les villageois lui attribuaient une sorte de puissance magique, le don de lire dans les cœurs. Elle avait auprès d'elle un docteur allemand très-habile qui soignait les pauvres gratis; .ellemême se chargeait du spirituel; elle donnait des consultations morales; sa porte était ouverte à qui voulait entrer; chaque matin, son antichambre s'emplissait de monde, les uns venant lui conter leurs peines de cœur, les autres leurs embarras d'argent; elle accordait les plaideurs, rétablissait la paix dans les familles, arrangeait des mariages, résolvait les cas de conscience, chapitrait les querelleurs et les ivrognes, et comme par

l'avent. ob laoislas bolsei. 7

l'effet d'un charme renvoyait tout le monde content.

— Elle doit être souvent dupe, dis-je au curé.

— Il n'est pas d'exemple, me répondit-il, qu'on l'ait jamais trompée. Elle a des yeux!. . Ils me font peur.

— Mais il me semble qu'elle empiète sur vos fonctions. Voyez-vous avec plaisir qu'une hérétique...?

Il se hâta de m'interrompre. — Quand monseigneur vient ici pour la confirmation, il dîne à Maxilly, reprit-il d'un ton discret ; puis revenant à son premier mot : — Oh! c'est une femme extraordinaire, — il me salua et tira de son côté.

Pendant que le curé me faisait l'éloge de M"' de Llévitz, j'avais surpris plus d'un sourire narquois sur les lèvres de Fanchonneau. Ce petit garçon avait servi à Lyon chez un restaurateur, qui l'avait renvoyé pour je ne sais quelle fredaine. Il se piquait d'avoir vu du pays et de connaître le dessous des cartes. — Et toi, Fanchonneau, lui demaiidai-je, que penses-tu de M^ïo de liévitz?

— Eh bien! quoi? me dit il en se rengorgeant. Je pense que c'est une tripoteuse.

— Qu'est-ce à dire, Fanchonneau?

— Dame ! elle a le goût du tripotage, elle tripote... On prétend qu'elle est bonne comme du pain bénit, poursuivit-il après un silence. Moi, je crois qu'elle s'ennuie et qu'elle aime à fouiner dans les afTaires des autres. Affaire de tuer le temps! Les bêtas de par ici la croient un peu sorcière. Donnez-moi ses millions et ses yeux, et vous verrez beau jeu,... car pour des yeux, elle a des yeux, et de fameux encore! Vous savez, decesyeux qui vous empoignent comme avec un crochet. Et quand elle vous regarde il senable

DE LADISLAS BOLSKI 99

qu'a n'y en a que pour vous. . . J'ai vu à Lyon une petite femme qui avait de ces prunelles à crochets. Son amant, qui était caissier dans une banque, chipa un jour trente mille francs pour lui donner des cachemires. Que voulez- vous ? il y a des yeux comme cela... Voulez- vous voir Maxilly*? ajouta-t-il. C'est bien facile; y entre qui veut.

— Je ne veux pas entrer, lui dis-je; il me suffira de voir.

^- Eh bien! prenons par ici.

Nous quittâmes notre chemin montant pour suivre une traverse qui courait à mi-côte de la colline parallèlement à la grande route. Nous n'avions pas fait cent pas que Je vis venir à notre rencontre un jeune homme chevelu, fluet, pâlot, qui marchait d'un pas leste en promenant ses regards de tous les côtés. Dès qu'il nous eut atteints : — N'auriez-vous pas aperçu, dit-il à Fanchonneau, une petite chienne?...

— Blanche*? interrompit Fanchonneau.

— Précisément.

— Au poil frisé?

— Vous l'avez donc vue?

— C'est la petite Mirza, reprit Fanchonneau, la chienne à M"»' de Liévitz.

— Mirza, si vous voulez, répondit l'inconnu avec une nuance de hauteur. Il trouvait mauvais qu'un Fanchonneau se permit d'appeler cavalièrement par son nom la chienne de M.^^ de Liévitz.

— Il s'est donc sauvé, ce toutou chéri? poursuivit l'aimable Fanchonneau, qui, me sentant derrière lui, dressait la crête comme un coq sur son fumier. >

Le jeune homme fit un geste de colère; les mains lui démangeaient ^ Il me regarda; puis il repartie

400 L^AYENTiJRË

comme un trait, en essuyant avec son mouchoir la sueur qui ruisselait de son front.

— Soyez poli avec les passants, dis-je à Fanchonneau, ou vous ne serez pas longtemps à mon service.

U ne s'émut pas de ma remontrance, et secouant ses oreilles : — C'est le petit Livade, fit-il, un virtuose, comme on dit dans le grand monde à Lyon. Il en a dans l'aile, celui-là! Il n'y a pas moyen qu'il parle de M"* de liévitz sans devenir rouge comme un coquelicot. A-t-il de la chance, ce gaillard 1 11 loge chez la dame, car il faut vous dire, quand elle a tracassé tout le jour, il lui faut de la musique le soir pour se remettre les nerfs. Alors la voilà qui s'étend dans un grand fauteuil, et le petit Livade grimpe sur un tabouret, il ouvre son épinette et tape dessus à tour de bras : un vacarme à ne pas entendre Dieu tonner 1... Oh! je sais son nom à ce petit Livade, ajouta-t-il, c'est un greluchon.

— Fanchonneau, lui dis-je, gardez pour vous les belles choses que vous avez apprises à Lyon.

Nous quittâmes le chemin, nous primes à travers champs, et nous arrivâmes bientôt au bord d'une ravine étroite et profonde, aux pentes rocheuses tapissées de lierre et de ronces. Dans le fond coule à petit bruit un triste ruisseau, bordé de grêles bouleaux, de peupliers frissonnants, d'aunes grimaçants ettortus. De vieux sapins font çà et là des taches noires. Cette sauvagerie forme un accident bizarre au milieu des riantes prairies, des châtaigneraies, des moissons et des treilles qui l'environnent de toutes parts. C'est un de ces endroits que la nature se réserve, où elle entend que personne ne la dérange. La corneille y peut croasser à son aise, le vent peut y eau*

DB LADISLA8 BOLSKI 101

ser avec les trembles; mais la voix de l'homme y détonne, elle n'a pas assez de mystère, elle inquiète la silencieuse mélancolie des choses.

Au-delà de cette grande faille s'étend une longue terrasse qui fait face au lac. A l'un des bouts et sur la crête môme du ravin, un vieux manoir croulant; à l'autre bout, un château tout neuf, dont je n'apercevais que les girouettes scintillant au soleil. Entre la maison morte et la maison vivante, un grand jardin clos de murs et une avenue de platanes. Plus bas et sur toute la longueur de la terrasse règne un berceau de vigne dont les supports, selon l'usage du pays, sont faits de grosses branches de châtaigniers écorcées, qui ressemblent à des ramures de cerf avec leurs andouillers. La vigne grimpe le long de ces étais, s'enroule autour des traverses qui les rejoignent, et dessine de vastes arceaux que ses pampres festonnent.

Pendant que j'examinais les lieux, Fanchonneau me dit à Toreille : — Nous allons faire lever un lièvre. — Il me montra du doigt, à trente pas de nous, un noyer et, adossé contre ce noyer, un homme immobile, lequel tenait ses yeux collés aune lunette qu'il avait braquée sur la terrasse de Maxilly. Ce personnage, d'une maigreur extrême, était tellement absorbé dans sa contemplation, qu'il ne nous avait point entendus venir. — En voilà encore un qui en tient pour la dame I reprit Fanchonneau. C'est le baron de la Tour. Quand il n'est pas à Maxilly, il n'en est pas loin. On dirait un matou qui rôde autour des cuisines; mais il n'aura jamais que la fumée du rôti. Enfoncé le baron 1 Le petit Livade a pour lui ses cheveux de saule pleureur et sa serinette*

Ces derniers mots furent entendus du baron, qui tressaillit, retourna la tête de notre côté, fourra précipitamment sa lunette dans sa poche, et, confus d'avoir été surpris et dérangé, s'éloigna d'un air rageur.

— M. le curé vous disait, reprit le gamin, que M"* de Liévitz arrange des mariages. Il y en a aussi qu'elle dérange, allez 1 M"® de la Tour, qui est une chipie, chante souvent pouille à son mari quand il est allé deux fois dans le jour à Maxilly; mais chat fouetté retourne au fromage.

— Trêve de ragots! dis-je à Fanchonneau , dont les histoires commençaient à m'agacer.

Nous suivîmes un sentier qui longe la crête du ravin et descend par ressauts à la grand'route. Fanchonneau marcha quelque temps devant moi sans mot dire. Tout à coup il s'arrêta. — Et de trois l s'écria-t-il. Voilà encore un des amoureux de la dame de Maxilly.

— J'aperçus un homme de taille gigantesque et de bizarre apparence qui gravissait le sentier. Une tête carrée posée de guingois sur de larges épaules, un grand nez épaté, à peine écpiarri, de gros yeux ronds à fleur de visage, des cheveux crépus, une barbe inculte, une cravate recroquevillée, une souquenille galonnée de brandebourgs et une trique ferrée, voilà le personnage. Il était nu-tête , par l'excellente raison qu'il n'avait point de chapeau.

— C'est M. Pardenaire, me dit Fanchonneau, un ancien maréchal des logis qui, en quittant le service, s'était fait garde champêtre. Dans le temps, il a fait un petit héritage, et il a fricassé le magot avec des filles. Quand il s'est vu sans le sou, sa tête a démé-

DE LADISLAS BOLSKI 103

nagé. On Ta tenu enfermé quelque temps, puis on l'a lâché. Il n'est pas méchant ; mais il ne faut pas le vexer. Si on lui échauffait les oreilles, il vous saignerait un homme comme un poulet. C'est un drôle de compagnon, monsieur. Autrefois il allait de porte en porte demandant en mariage toutes les filles du canton ; mais aujourd'hui, serviteur. Des paysannes, fi donc ! Il lui faut mieux que cela. Voyez plutôt.

L'ancien garde champêtre s'était arrêté. Il contemplait Maxilly bouche béante; puis il porta sa main à ses lèvres, et envoya deux ou trois baisers dans la direction du château, après quoi il poussa un soupir à fendre l'âme, et dévala le long d'un couloir qui conduisait au fond du ravin.

— Décidément, me dis-je, c'est une épidémie.

Us ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.

Nous atteignîmes bientôt une scierie située à Textrémité de la gorge, dont elle marque l'étroite issue. Comme je mettais le pied sur la grand'route, un passant, qui mâchonnait entre ses dents un cigare éteint, s'approcha de moi pour me demander du feu. C'était un petit homme ventru, très-bas sur jambes, la tête enfoncée dans les épaules, laid comme un sapajou, mais d'une laideur spirituelle, amusante, l'air goguenard, de petits yeux clairs, perçants, questionneurs, dont la malice s'accordait avec l'expression narquoise d'une grande bouche sinueuse qui courait d'une oreille à l'autre. Après avoir rallumé son cigare, il me remercia avec un accent tudesque très-prononcé, et, contournant le ravin, il enfila le sentier qui mène à Maxilly.

— On peut dire, monsieur, que vous avez de la chance, s'écria Fanchonneau; vous avez vu d'un seul coup toute la ménagerie.

— Ce gros petit homme est encore un des adorateurs de M">* de Liévitz ?

— Lui? Pas si bête I C'est un Allemand , le docteur Meergraf, celui qui soigne les corps, comme disait M. le curé, pendant qu'elle médicamente les âmes. Un rude malin, ce docteur Meergraf. Il vous a des yeux qui se moquent de tout et qui ne prennent pas des vessies pour des lanternes. Il connaît tous les dessous, celui-là.

— Allons, me dis-je, je trouverai bien ici de quoi m'amuser ou m' occuper pendant trois mois.

Et je retournai au Jasmin, suivi de mon indiscipliné domestique, qui ramassait des galets et faisait des ricochets dans le lac.

Le lendemain, je rencontrai un colporteur ; à son grand étonnement, je lui achetai toute sa balle de livres; à vrai dire, elle ne pesait pas gros, et j'en fus quitte à bon compte. Je me rendis ensuite à Évian, j'entrai chez une fripière, je fis emplette d'une jaquette de futaine, d'un pantalon à l'avenant, d'une chemise de calicot, d'une casquette de peau de lapin. Un coiffeur me fournit une perruque et une barbiche. J'emportai tout ce bagage au Jasmin, oii je trouvai Richardet, qui arrivait de Genève. Il fut bien étonné en me voyant déballer mes volumes estampillés et mes bardes.

— De quelle folie, me dit-il, êtes-vous en train d'accoucher ?

Je lui répondis que je me proposais d'aller étudier M">« de Liévitz chez elle et de mettre à Tô-

DE LADISLAS BOLSKI i05

preuve ce sens divinatoire qu'on lui attribuait.

— Ah ! reprit- il, parlons de cette femme. Je puis vous donner de ses nouvelles. Je suis descendu hier à rhôtel de la Paix, ^t j'y ai dîné à table d'hôte. Entre la poire et le fromage, quelqu'un prononça le nom de M"® de Liévitz ; sur quoi chacun dit son mot. Vous savez qu'elle a passé Thiver à Genève. L'homme aux lunettes d'or que nous avons rencontré sur le bateau à vapeur entama le panégyrique de cette sainte. Il nous la peignit comme un cœur sensible et tendre, comme une sœur grise, comme le type le plus achevé de toutes les vertus théologales. — Vous vous trompez bien, lui dit un baron suédois. Cette sainte est amoureuse comme une chatte. — Vous vous trompez l'un et l'autre, dit un troisième ; elle n'est ni sainte ni amoureuse. C'est une grande coquette au cœur froid à faire geler le mercure.

Une princesse russe, qui avait hoché la tète en les écoutant, dit à son tour : — Vous n'y êtes point. Je la connais, moi qui vous parle. M°« de Liévitz n'est une sœur grise que lorsqu'elle s'ennuie ; elle joue à la charité par désœuvrement comme on joue au boston ou aux .demandes et réponses. Elle n'est coquette que par occasion et quand elle n'a rien de mieux à faire. Elle n'est amoureuse que très-rarement, et encore faut-il que cela puisse lui servir à quelque chose. M"« de Liévitz n'a qu'une passion, l'ambition , elle est née avec le goût et le génie des affaires, et des grandes affaires. Où ne serait-elle point arrivée, si son instrument ne s'était brisé entre ses mains ?

Là-dessus, elle nous raconta le mariage de cette ambitieuse et sa brouillerie avec son mari. «: M. de

Liévitz est, paraît-il, un pauvre hère, un pleutre, au demeurant la meilleure pâte d'homme qui fut jamais. Sa femme trouva beau de pétrir cette pâte à sa guise et de la faire lever ; elle jura que de ce pleutre elle ferait quelque chose. Elle gagna sa gageure; elle réussit à lancer le bonhomme. Il fut chargé successivement de plusieurs missions diplomatiques ; il s'en acquitta avec un talent et un succès dont furent confondus tous ceux qui, dans les affaires de ce monde, ne cherchent pas la femme. Son seul mérite fut de sentir son néant, de se laisser mener à la lisière. Son Égérie était là, pensant pour lui, le soufflant, l'endoctrinant et manœuvrant si adroitement son pantin que personne n'apercevait les ficelles, car elle n'est pas vaniteuse. Le bonheur amollit les âmes les mieux trempées; elle était si heureuse dans ce temps-là qu'elle se permit, dit-on, quelques faiblesses de cœur ; mais c'est un point contesté. Cependant le pantin n'était pas heureux, lui. Il trouvait son métier dur. Être tiraillé de droite, de gauche! Ses pauvres petits bras n'en pouvaient plus, il éprouvait un endolorissement à la saignée. Et puis M. de Liévitz est d'origine allemande, et dans la sottise d'entre Rhin et Vistule il y a toujours un peu de candeur rêveuse, une sorte de poésie soupe-aulait. Bref, cet homme est capable d'agir par sentiment, vice radical dont sa femme n'a pu le guérir. Son rêve était de vivre dans sa Courlande en gentilhomme campagnard et de faire chaque matin le tour de son potager en pantoufles et en robe de chambre. Ce rêve l'a perdu.

« Il revenait, il y a trois ansi' de Bucharest, où il avait négocié avec une infinie dextérité une affaire

DE LADISLAS BOLSKI 1Û7

très-délicate. Succès complet, enlevé! Il se trouvait dans une passe superbe; M"» de Liévitz était aux anges. D'un seul mot, l'animal anéantit leurs communes espérances. A la première audience qu'il eut de l'empereur, celui-ci lui témoigna combien il était content de ses services. — Liévitz, lui dit-il, que désirez-vous? Le malheureux ne put retenir un cri du cœur. — Sire, du repos! répondit-il. — Et voilà ce maître sot qui, d'un ton geignant, fait le détail de toutes les peines qu'il s'est données, de toutes les couleuvres qu'il a avalées. L'empereur ne le laissa pas achever, et avec un geste qui lui annonçait son irrévocable disgrâce : — Du repos ! fit-il. Qu'à cela ne tienne! Allez vous reposer en Courlande tant qu'il vous plaira. — Et il lui tourna brusquement le dos.

« Ce fut une affaire pour ce pauvre homme d'aller conter sa mésaventure à son Égérie. Il prit bravement son parti, se jeta sur le sentiment. Il lui représenta que les grandeurs sont des fumées, que la vraie félicité consiste à rester chez soi et à planter ses choux. Peut-être lui récita-t-il la fable des deux pigeons. Jugez comme elle reçut cette bombe! Il n'avait qu'un moyen de se faire pardonner : un mari délicat se serait brûlé la cervelle séance tenante pour laisser à sa femme le champ libre et la faculté de recommencer la partie avec un autre ; mais ces Allemands sont têtus comme des ânes rouges. Non^ seulement il eut l'indélicatesse de ne se point tuer mais il refusa de rien tenter pour réparer sa sottise, pour revenir sur l'eau. Il avait un air de délivrance. M"' de Liévitz vit le pleutre à découvert, et l'écrasa d'un regard de mépris, vous savez, d'un de ces

regards qni vous enveloppent un homme de la tête aux pieds, et en voilà pour la vie. Elle le planta là, et, accompagnée d*un médecin qui, à ce qu'il semble, est son confident et son directeur, elle s'en alla promener en Italie, en France, en Savoie, son loisir forcé et 1" incurable inquiétude de son humeur.

€ Ce qui est fâcheux pour le mari, c'est qu'il y a deux mois il 'est venu trouver sa femme à G^enève pour régler avec elle je ne sais quelles affaires d'intérêt. A peine l'eut-il revue, voilà un homme qui se renflamme à en perdre la tête et les yeux. Ce fut un coup de foudre. Il s'est jeté à ses genoui^ enlar* moyant ; elle a répondu à ses déclarations par un sourire qui signifiait : jamaisi Puis elle est partie pour Évian, et le même jour il a disparu. On pense qu'il est retourné en Courlande conter ses chagrins amoureux à ses choux. >

Tel fut le récit de la princesse russe. Chacun fit ses réflexions, mais personne ne changea d'avis. — Vous me direz ce que vous voudrez, c'est une sainte, répétait l'homme aux lunettes d'or.

— Et moi je donne ma tête à couper, s'écriait le baron suédois, que cette femme a eu dans sa vie des caprices bien étonnants.

— Bah ! fit un lettré genevois, Saint-Simon n'a-t-il pas dit du prince de Conti qu'il prenait à tâche de plaire au cordonnier, au laquais, au porteur de chaise, mais que cet homme si aimable, si charmant, si délicieux n'aimait rien?

— Oh! n'allons pas si loin, reprit la princesse. M'est avis que M"« de Liévitz aimerait passionnément le quidam qui la délivrerait de son mari... Et là-dessus on se leva de table.

DE LAOISLAB BOLSKI 409

— D'où je conclus, m'écriai-je, que Fanchonneau n'a pas perdu son temps à Lyon. Il m'a défini cette femme d'un mot qui en dit autant que le récit de votre princesse russe. Allons, j'irai voir demain cette tripoteiise^

Le lendemain matin, quand je me fus accoutré de mon déguisement, sans oublier la perruque ni la barbiche, et que j'eus arrangé mes livres dans leur casier, dont je passai la bricole autour de mon cou, je me présentai devant Richardet. J'ai sans doute hérité de mon père le don de me contrefaire et de me grimer, car Richardet, quoique prévenu, eut quelque peine à me reconnaître.

— Décidément vous allez à Maxilly? me dit-il. Vous êtes donc bien curieux de- cette femme ? C'est singulier.

Je fus un instant à rêver. — Oui, vous avez raison, lui répondis-je, c'est singulier.

Je m'acheiûinai vers la scierie, et je gravis le sentier qu'avait suivi la veille le docteur Meergraf. Je passai au pied du château ruiné, qui domine le précipice. Une tour ronde, des pans de murailles, deux cheminées en briques rouges qui se profilent sur le ciel, des poutraisons vermoulues et branlantes, un escalier gironné qui s'arrête court au premier étage, voilà tout ce qui reste de ce grand manoir abandonné aux orties, aux chouettes et à la lune. Près de là est une chapelle ouverte aux quatre vents;

110 L*AVENTURB

un noyer s'en est emparé, il a Tair de s'y croire chez lui et regarde aux fenêtres. ^

J'atteignis bientôt l'avenue de platanes. Le vent .^ m'apporta les lointaines volées d'un carillon; il me • sembla que le frémissement de cette voix d'airain . m'avertissait. Je m'arrêtai une minute, regardant le ^ lac à travers une des arcades de verdure que for- ^^ ment les butins. Je me disais : — Que suis-je venu ',. faire ? à quoi bon ? — Mais ma volonté refusa de * me dire son secret, je me remis en marche.

On entrait chez M°e de liévitz comme dans un mouhn. Un suisse se tenait pour la forme psès de la ^^ porte ouverte à deux battants; il laissait passer qui ■ voulait, &ans demander son nom à personne. Je pé- k nétrai dans une antichambre, où m'avaient précédé f un béquillard et deux bonnes femmes. D'autres arri- [^ vèrent après moi. Un laquais en livrée, qui gardait > l'accès du lieu très-saint, introduisait les gens à tour j de rôle. Enfin mon tour vint, j'entrai. M«»* de Liévitz était assise devant une table. Accoudée sur son bras gauche, son front dans sa main, elle compulsait im grand registre in-folio. Elle était vêtue d'une robe de soie noire relevée d'épaulettes et d'agréments rouges. Un rayon de soleil, glissant entre les rideaux, caressait la blancheur de son cou penché, et détachait en lumière une boucle follette de ses cheveux châtains. Il y avait une grâce pensive dans j son attitude : le gros registre la faisait rêver.

Elle se retourna, se leva, fit un pas vers moi et me regarda. Je ne sais ce qu'il y avait dans ce regard. Il me sembla que j'étais au bord d'un précipice et que le vertige me gagnait.

— Qu'est-ce donc , mon brave homme ? me

DE LAt)IÔLAâ BÔLSKt ill

dit-elle. On a eu tort de vous laisser entrer,... à moins que vous n'ayez quelque confidence à me faire.

— Oh ! ma bonne dame, lui répondis-je, les affaires vont si mal! Achetez-moi quelque chose, une petite bêtise...

— Des bêtises! fit-elle en riant, il y a tant de gens qui vous en offrent gratis ! Enfin , voyons, qu'avez-vous là?... Des romans 1 s'écria-t-elle quand j'eus ouvert ma boîte. Ce n'est pas pour moi, une vieille femme de vingt-six ans ! Il vient ici chaque matin de braves gens qui me racontent leurs histoires. C'est plus intéressant que tous les contes à dormir debout de vos romanciers.

— Cependant, ma belle dame, repris-je, on ne peut toujours tenir son sérieux. Il faut bien se distraire quelquefois.

— Et la musique donc ! voilà le vrai roman. Du moment qu'il s'agit de se distraire, il faut s'étourdir, et, si j'étais homme, je préférerais le haschich au vin... Mais vous ne savez pas ce que c'est que le haschich.

Je fus tenté de lui répondre : il y en a dans vos yeux, car, chaque fois qu'elle les levait sur moi, le vertige me reprenait et toutes mes idées tournaient en rond dans ma tête. C'étaient des yeux gris bien étranges, nuancés de violet, tantôt plus clairs,' tantôt plus foncés, et qui tour à tour se dérobaient dans l'ombre ou lançaient de longs jets de lumière ; on eu l dit ces phares électriques qui semblent pâlir et s'éteindre ^* bientôt se ravivent jusqu'à vous éblouir. L'expression du regard n'était pas moins changeante que la couleur des yeux. Le plus souvent très-neté

112 L*AVBNTtJRB

par moments mcertain et fuyant, ce regard tantôt volait droit comme une flèche, tantôt semblait flotter dans l'air^ puis tout à coup il fondait sur vous, il vous prenait, il vous happait, il faisait en quelque sorte le vide autour de vous; prince ou porteur d'eau, rhomme que regardait cette femme pouvait croire qu'il était le seul être qu'elle comptât pour quelque chese, que seul il existait pour elle; le reste de l'univers était néant.

— Je n'ai pas seulement des romans, repris-je. Voici de jolis Uvres de dévotion.

Elle haussa les épaules. — Qu'est-ce donc qu'une jolie dévotion? me dit-elle. Enjoliver Dieu! Il est l'inûni ou il n'est rien... Les Roses de la Croix! ajouta-t-elle en parcourant des yeux quelques titres, les Fleurs de Marie ! Oh I j*ai horreur de cette littérature, et vous êtes un empoisonneur. Remballez, mon ami, remballez. Ce disant, elle me poussait doucement par les épaules.

— Belle dame, m'écriai-je, sera-t-il dit qu'un jour quelqu'un est sorti de chez vous mécontent?

Elle parut flattée de ce compliment indirect, et se radoucissant : — Je ne veux rien vous acheter; mais puis-je vous être bonne à quelque chose? N'avezvous rien à me demander? Vous y réfléchirez. Passez dans ce petit salon. Vous me répondrez tout à l'heure. Il y a là de braves gens qui attendent, et je crains qu'ils ne s'impatientent.

J'entrai dans le petit salon, qui n'était séparé du grand que par une portière dont les deux pans étaient relevés par des embrasses. Je pouvais tout voir sans qu'il y eût de ma faute.

M""* de liévitz tira un cordon de sonnette, et le

DB LADISLA8 BOLSKI li3

laquais introduisit une jeune femme qui s'avança d'un air gauche, la tète basse. L'exquise affabilité de M^ de Liévitz rassura peu à peu cette timidité effarouchée. Après une préface très-décousue, la solliciteuse raconta qu'elle était épicière, que son petit commerce allait par le plus bas, qu'elle avait souscrit un billet, quel'échéance était proche, qu'elle craignait un protêt : elle se voyait déjà mourant sur la paille, elle et ses enfants. Là-dessus, elle lâcha la bonde à ses larmes. M^* de Liévitz lui promit de ne la point laisser dans l'embarras; mais, avant de lui venir en aide, elle entendait se rendre compte de sa situation , examiner ses livres et sa caisse : ce n'était pas tout d'être une bonne femme, il fallait avoir l'esprit du commerce; peut-être aurait-elle de bons conseils à lui donner. — Aujourd'hui, à quatre heures, je serai chez vous, lui dit-elle.

— Ah ! madame la comtesse, s'écria l'épicière en joignant les mains, comme on a raison de dire que vous êtes la sainte Providence en chair et en osl

— .Oh ! ne confondons pas le maître et ses ouvriers, lui répondit- elle; mais savez-vous? je gagerais que vous avez l'habitude de conter vos doléances à vos pratiques. Vous les recevez tristement, les yeux rouges, d'un air à porter le diable en terre; ce n'est pas le moyen d'attirer le chaland. Le premier devoir d'une marchande est d'être accorte. Il n'y a que le bonheur qui réussisse. Il faut avoir l'air heureux... Voyons, savez-vous sourire?... Mais souriez donc!... Bien, c'est à peu près cela. A tantôt, ayez confiance en moi.

A l'épicière, qui sortit radieuse^ succéda un grand

garçon bien bâti, à l'œil sombre, au regard ombrageux. C'était un beau ténébreux de village.

— Eh bien ! Robert, lui dit M"' de Liévitz, est-il donc vraV que vous ayez formé le beau projet de planter là votre femme et de partir pour l'Amérique?... Oh ! je vous en ferai bien revenir.

Le beau-ténébreux jeta un regard de mon côté,

— Parlez bas, lui dit- elle.

n entama un long récit dont je n'attrapai que quelques mots. Il avait, paralt-il, à se plaindre de sa femme, laquelle était acariâtre, répondeuse, mettait trop de ruches à ses bonnets, et faisaitde l'œil à tout venant; il y avait anguille sous roche, il avait surpris des galants rôdant le soir sous ses fenêtres. M°® de Liévitz lui parla longtemps à voix basse, puis élevant le ton : — Croyez-moi, mon cher garçon, lui dit-elle, le mariage est une société de tolérance mutuelle. Nos déceptions ne nous affranchissent d'aucun devoir. Nous vivons dans le monde des à peu près. Il faut savoir se contenter d'un à peu près de bonheur et ne pas tout perdre sur un soupçon.

Elle s'était levée, et, s'accoudant sur la cheminée, elle tournait la tête de mon côté. Je voyais en plein son visage. Richardet disait vrai : il y avait dans ce visage je ne sais quoi d'inachevé qui en faisait le charme et l'étrangeté. Le grand artiste qui avait dessiné cette figure avait laissé courir sa main. On pouvait douter qu'il eût bien su ce qu'il allait faisant, qu'il eût dans la tête un motif bien arrêté, ou bien son pinceau lui avait tourné entre les doigts. Cette figure n'était pas d'ensemble, la logique y trouvait à redire ; mais, au moment de raccorder son esquisse, l'artiste n'avait eu le courage de sacrifier aucun des

DB LADISLAS BOLSKI 115

hasards de son inspiration. Il avait jeté sa brosse en s'écriant : Cette tête de femme sera une énigme, et chacun en pensera ce qu'il lui plaira. — Il ne s'était pas trompé, on disait : elle est charmante, mais qui est-ce donc?

Le haut du visage avait un cachet de noblesse, de pureté presque céleste, quelque chose de pensif et de pensant. Le front était comme baigné par de mystérieuses effluves qui venaient du dedans et qui en amollissaient les contours; des reflets dorés se jouaient dans les cheveux châtains, et des blancheurs flottaient sur les tempes, où se dessinait un réseau de petites veines bleues. Il y avait sur ce front comme une moiteur lumineuse; on eût dit par instants le commencement d'une auréole. En revanche, le menton court mollement arrondi, presque double, s'accordait avec les fortes attaches du cou, avec les formes pleines, riches, onduleuses, des épaules et du sein. La bouche, petite, mais épaisse, charnue, aux lèvres saillantes, fraîche et vermeille comme une cerise, armée d'une fossette à chaque coin, respirait une grâce voluptueuse et appelait le baiser. Ajoutez le contraste que formait le timbre enchanteur d'une voix de sirène avec l'inquiétante netteté du regard, où se révélait une volonté toujours présente et toujours attentive. — Quelle est donc celto femme? me disais-je en la dévorant des yeux. Elle a le front d'une intelligence et la bouche d'une courtisane!

Je ne sais si le prône de M™« de Liévitz avait convaincu Robert; mais sa voix chantante l'avait magnétisé. Le beau-ténébreux restait immobile sur sa chaise» les bras pendants, le regard fiché en terre.

446 rATENTURB

— Mon cher garçon, lui dit-elle, êtes- vous revenu d'Amérique ?

Il tressaillit, et se levant : — Cela dépend de Mariette. Si madame la comtesse se chargeait de la mettre à la raison,., car madame la comtesse a quelque chose dans la voix... Je ne sais pas ce que c'est, mais ça fait pleurer. — Et il essuya ses yeux avec le revers de sa manche.

— Bien, bien, lui dit-elle. J'irai vous voir ce soir après mon dîner. Je veux vous confironter ensemble, elle et vous. Il n'est que de s'entendre. Un peu moins de rubans d'un côté, un peu plus de douceur de l'autre, et tout ira bien.

A peine Robert était-il sorti que la porte se rouvrit avec fracas , et je vis paraître l'ancien garde champêtre, suivi d'un laquais qui semblait vouloir le happer au collet. M«>« de Liévitz renvoya d'un geste le laquais, et toisa du regard M. Pardenaire. 11 n'était pas beau; il avait le teint échauffé, l'œil furieux. Je ne sais de quelle bauge ou de quelle fondrière il sortait; mais sa méchante souquenille était tachée de boue du haut en bas : on ne l'aurait pas touché avec des pincettes.

— Hélène, votre femme de chambre, a voulu m'empêcher d'entrer, s'écria-t-il. Elle prétend que vous avez donné des ordres. Si c'était vrai je tuerais quelqu'un.

Et levant en l'air sa trique ferrée, il se mit à faire le moulinet. Je fus sur le point de m'élancer au secours de M«>o de Liévitz; mais je fus bientôt rassuré, elle n'avait pas besoin qu'on lui prêtât main-forte. Elle fît un pas vers le fou, et le regardant fixement :

— Je n'avais point donné d'ordres, dit-elle d'une

DE LADISLAB BOLSKI 117

voix impérieuse; apparemment vous vous êtes présenté d'une manière peu convenable. Jetez ce bâton à l'instant, ou vous ne remettrez jamais les pieds ici.

Pardenaire essaya de braver le regard de celte petite femme, qui avait la tête de moins que lui; mais rinstant d'après il baissa les yeux, laissa retomber son bras, et jeta dans* un coin son bâton. — Je le confisque, lui dit M^^ de Liévitz. Ëcoutez-moi bien, Pardenaire : c'est moi qui vous ai fait donner la clé des champs. J'ai répondu de votre conduite. Prenez-y garde, il me suffirait de dire un mot, et on vous remettrait sous lés verrous.

Il tremblait de tous ses membres, comme un écolier' qui craint le fouet. Elle reprit d'un ton radouci : — Ma petite chienne Mirza a disparu.

— Mirza I s'écria-t-il. Je tuerai le brigand qui l'a volée.

— Vous ne tuerez personne, lui dit-elle; mais je compte sur vous pour la retrouver... A propos, avezvous quelque chose à me dire?

D répondit d'un ton mystérieux : — Je n'ai point vu de rôdeur la nuit dernière.

— Quand je vous le disais! fit-elle. Je ne crois pas à vos rôdeurs,

— Je vous jure cependant, foi de maréchal!...

— Chut. Nous reparlerons de cela une autre fois. Elle prit une pièce d'or dans un tiroir et, la présentant à Pardenaire : — Vous vous achèterez un sarrau neuf, pour faire plaisir à Hélène.

— Ah! je me moque bien d'Hélène! s'écria-t-il, et, tombant à genoux, il se prosterna devant M"»® de Liévitz, baisa dévotement le bas de sa robe« L'hom-

148 l'aventurb

mage de ce sordide et boueux adorateur ne parut pas lui déplaire; elle était bien aise de voir cette bète fauve à ses pieds. C'était un cœur très-avarié que celui de M. Pardenaire ; mais enfin c'était un cœur, et Ton a bientôt fait d'épousseter un tapis.

Quand ce grand escogriffe se fut retiré, le laquais vint avertir M^^ de Liévitz qu'il n'y avait plus personne dans l'antichambre. Elle se rassit devant son secrétaire et se mit à écrire. Après avoir attendu un instant, je perdis patience et sortis du petit salon. — — Ahl vous êtes encore là, mon brave homme! me dit-elle sans me regarder. Je vous avais oublié. Ces quatre mots : je vous avais oublié, prononcés d'un ton glacial, me donnèrent le frisson. Enétais-jedonc là que l'oubli de cette femme fût déjà pour moi une douleur! Je ressentis un mouvement de rage contre moi-même, et je jurai de briser le filet où mon imprudence s'était laissé prendre.

— Avez-vous réfléchi? reprit-elle sans poser sa plume. Puis-je vous rendre quelque service?

— Si j'étais marié, lui dis-je, je vous demanderais de mettre ma femme à la raison, et, si j'étais fou, je vous demanderais la permission de baiser le bas de votre robe.

— Comme vous n'êtes qu'un indiscret, me répliqua-t-elle, vous vous contenterez de me demander pardon. Bon voyage! A Tavenir, n'écoutez plus aux portes.

— Une portière n'est pas une porte, lui répondisje. J'ai entendu sans écouter,

— Et vu sans regarder?

— Vous ne voulez donc rien m'acheter ? J'ai perdu mes pas et mon temps. C'est la faute de quelqu'un...

D£ LADI8LAS B0L6KI 119

— De qui donc?

— D'un Polonais que je suis allé voir ce matin pour lui offrir ma marchandise, et qui m'a dit de venir ici, que j'y trouverais une femme très-extraordinaire qui jette son argent par les fenêtres et qui me prendrait toute ma balle.

— Oh ! oh ! je ne prends pas toujours la balle au bond! dit-elle en levant sur moi ses yeux à crochets, et elle ajouta : Vous direz de ma part à votre Polonais qu'il est un impertinent.

— Hé ! ces Polonais, repris-je avec un haussement d'épaules, ce sont des pas grand'choses... Uii tas de hâbleurs et de boute-feu !

— Je ne parle que du vôtre, répliqua-t-elle vivement, qui n'est pas l'homme le plus poli de la terre. Quant aux autres, pauvres gens! je les plains et je les admire I fit-elle d'une voix attendrie.

Cette réponse n'était pas celle que j'attendais et qui m'eût sauvé.

En ce moment, il se fit un bruit de voix dans une cour sur laquelle le salon s'ouvrait par une porte vitrée. M°« de Liévitz se leva, poussa la porte et s'avança sur le perron. Je la suivis. J'aperçus au milieu de la cour un valet d'écurie fort empêché : il tenait par la bride, non sans peine, un beau cheval bai tout sellé, qui s'encapuchonnait et détachait pat* instants des ruades à renverser une muraille. Deux domestiques et le jeune Livade faisaient galerie, A l'autre bout de la cour, le docteur Meergraf, botté, éperonné, une cravache à la main, jurait et sacrait comme un hussard.

— Ah çà ! que se passe-t-il? cria M"' de Liévitz en s'accôudant sur la balustrade du perron.

— Il se passe, madame, répondit le docteur d'un ton colère , que je vous suis fort obligé du cadeau que vous m'avez fait dans la personne de cet aimable animal. Je vous avais demandé une petite haquenée douce au montoir, et vous m'avez donné un Bucéphale endiablé. Le monte qui voudrai Je préfère aller voir mes malades à pied. Allons moins vite, mais arrivons entier.

Elle se mit à rire comme une folle. — Allons, Christophe, dit-elle, un peu de courage 1

— Grand merci I madame^ répliqua-t-il. Je ne me sens aucune vocation pour le métier de. héros, et je tiens à la conservation de mon chétif individu.

— Et vous, Livade, reprit-elle, le cœur vous en

dit-il?

Livade rougit et s'écria : — Si vous le désirez, madame... Mais le docteur le retint : — Halte là, jeune virtuose I J'ai beaucoup d'ouvrage sur les bras, je n'aurais pas le temps de vous raccommoder.

J'étais descendu dans la cour; oubliant mçtn rôle, j'examinai le cheval et le flattai de la main: — Arrière, imbécile ! me cria le docteur, vous allez vous faire estropier, — et il me tira par le bras. Je me dégageai ; enlevant brusquement la bride des mains du valet d'écurie, d'un bond je fus en selle. Stupéfaction générale. — Voilà un colporteur bien extraordinaire ! dit M"»* de Liévitz en battant des mains. Le cheval se cabra, se dressa, rua, fit les cent coups ; mais quand il se fut convaincu qu'il ne pouvait me démonter, sa fougue s'apaisa. Je le langai alors à toute vitesse dans l'avenue des platanes, et je le matai si bien qu'au bout de cinq minutes je le ramenai dans la cour doux comme un agneau,

DE LADiSLAd BOLSKI i2i

souple comme un gant. — Ce n'est pas plus difficile que cela! dis-je en m'élançant à terre; mais en même temps je réfléchis qu'il est fort ridicule de faire l'Alexandre quand on porte sur sa tête une casquette de peau de lapin et sur son dos une veste de futaine, et je cherchai à me dérober à ma gloire par une retraite précipitée.

W^ de Liévitz me rappela. — Monsieur le colporteur, me dit-elle, vous oubliez vos livres et votre boite. — Je rentrai à sa suite dans le salon. Elle me présenta la boite en me disant : — Comme vous vous êtes trahi, Polonais que vous êtes !

— Ah! m'écriai-je, sans ce maudit cheval...

— Je vous avais reconnu d'entrée. Je ne vous ai vu qu'une fois, mais cela suffit.

— Consentirez- vous, madame, à pardonner...?

Elle m'interrompit par un geste superbe : — Je

voudrais d'abord savoir dans quelle intention...

— La plus innocente du monde. Une curiosité de désœuvré !

— Trop heureuse , me répondit-elle avec une ironie écrasante, d'avoir pu servir à vous désennuyer pendant une heure !

Elle se pencha vers une glace et rajusta l'un de ses nœuds de rubans, qui s'était défait. Je contemplais, reflété par la glace, ce visage dont je n'avais pas le secret. Elle se retourna, me regarda fixement d'un œil froid et dur. Nous restâmes quelques instants en face l'un de l'autre; nos volontés étaient en présence comme deux adversaires en champ clos; les fers s'étaient croisés, les épées étaient engagées jusqu'à la garde. Il me sembla que de l'issue de ce combat dépendait toute ma destinée. Enfin je me

iTH l'aventure

sentis faiblir; il y eut en moi quelque chose qui se brisa. Je fus sur le point de tomber aux pieds de cette femme, à la place même où les genoux crottés d'un fou avaient laissé leur empreinte; mais mon orgueil se raidit contre sa défaite, j'eus la force de rester debout

— Si je vous ai blessée, madame, m'écriai je, je suis assez puni, et vous n'êtes que trop vengée. — Puis je sortis en courant.

Parmi les hommes avec qui j'ai causé des choses de la vie, les uns m'ont parlé de Uamour comme d'un libertinage élégant et d'une chimère inventée par les sens pour ennoblir leur plaisir; les autres me l'ont représenté comme le principe des grandes actions, comme une divine souffrance préférable au bonheur. Je ne suis ni un rêveur ni un libertin; j'ai l'âme sincère, et je n'ai jamais réussi à tromper ni les autres ni moi-même. J'avais connu le plaisir, et je l'avais pris pour ce qu'il est; je ne lui avais rien sacrifié, il ne m'a pas coûté un remords. Le jour où j'aimai pour la première fois, quoi que j'eusse pu dire à Tronsko, je sentis passer sur mon front la rougeur d'une défaite, et je m'aperçus que j'étais tombé en servitude.

M™® de Liévitz était pour moi l'inconnu, et peu m'importait de la mieux connaître. Je ne me demandais pas : Qui est cette femme? De tous ceux qui parlent d'elle, qui donc a raison? Est-ce une sœur

DE LADI8LA8 BOLSKI 123

grise OU une intrigante, un cœur tourmenté du besoin de se dévouer, ou une coquette à qui tous les hommages sont bons, ou une volonté désœuvrée qui fait le bien pour tuer le temps? Quand elle s'attendrit sur les malheurs d' autrui, a-t-elle de vraies larmes dans les yeux? Quand elle prêche, croit-elle la première à ce qu'elle dit? Est-ce de l'or pur que son âme, est-ce un alliage menteur au-dessous du titre? — Je ne me demandais pas môme si cette femme avait une âme; c'est de quoi je ne me souciais guère. Le son délicieux de sa voix, la transparence de son teint, les clartés qui se jouaient sur son front, sa bouche qui respirait la volupté, son sourire plein de mystère, silencieux messager d'une fête, voilà ce que je voulais d'elle; mais il fallait que tout cela fût à moi, il y allait de ma vie. Je sentais que, pour mériter mon bonheur, je serais capable de tout, et je sentais aussi qu'il y a dans l'homme un impérieux besoin de servir, qu'à peine la servitude nous est-elle apparue, tout notre cœur s'élance à sa rencontre.

— Pourtant, me disais-je, il ne tiendrait qu'à moi de partir; mais je ne partais pas.

Je passai trois jours dans une violente agitation d'esprit. La nuit^ mon trouble redoublait; le lac mêlait à mes pensées la perpétuelle inquiétude de sa vague. Par intervalles, il semblait s'assoupir; je n'entendais qu'un léger chuchotement ou un rauque murmure, pareil au râle d'un mourant; l'instant d'après, le flot clapotait, et, comme pris d*une colère subite, il bouillonnait parmi les galets, battait la muraille, fouettait mes vitres de son écume. Il me semblait que cette onde changeante et tourmentée

124 L*AVENTURB

I était émue comme moi d'une secrète passion, que me racontaient ses plaintes, ses cris et ses silences. Tour à tour mon cœur se glaçait ou il battait si fort que jô ne pouvais rester couché, et que j'allais m'accouder sur l'appui de ma fenêtre, regardant Timmensité et n'y trouvant que moi.

Je ne revis M"« de Liévitz que huit jours plus tard, dans une promenade que je faisais avec Richardet. Elle était en voiture; du plus loin qu'elle m'aperçut, elle me fit un signe de tête. J'approchai. Elle me tendit la main avec un sourire bon enfant qui semblait dire : « Vous avez débuté par un pas de clerc; libre à vous de lecommencer la partie. ^ Je lui présentai Richardet. Elle ouvrit la portière et nous pria de monter. Elle se rendait dans un hameau voisin pour faire visite à une vieille idiote. — Les paysans sont quelquefois bien durs, nous dit-elle. La famille de cette pauvre vieille la tenait en séquestre; on lui comptait les morceaux, on lui reprochait comme un crime le peu de pain qu'elle mangeait et l'entêtement qu'elle met. à ne pas mourir. J'ai eu bien de la peine à faire entendre raison à ces brutes.

Nous trouvâmes l'idiote assise dans son jardin, à l'ombre d'un buisson de troène. Des cheveux de filasse, de gros yeux de grenouille au regard immobile, une peau tannée comme un vieux parchemin, une dartre à la joue gauche, des lippes pendantes, rien ne manquait à sa laideur. M^ de Liévitz fit venir la famille, s'assura qu'on suivait ses ordonnances; puis, s'apercevant que les mouches incommodaient l'idiote, elle détacha de son chapeau sa voilette blanche, qu'elle lui noua autour du front. Avant de par-

DB LADftLAS BOLSKI 425

tir , elle baisa jusqu'à deux fois ce visage flétri et repoussant.

— Je ne sais qui elle est, dis-je à l'oreille de Richardet; mais elle est belle comme sainte Elisabeth embrassant son lépreux.

Nous remontâmes en voiture. Durant tout le trajet, HL^^ de liévitz ne cessa de rompre des lances avec Richardet; elle le taquina sur son optimisme philosophique. Pour n'avoir passé que vingt minutes avec lui, elle savait déjà son Richardet sur le bout du doigt. Elle se déchaîna contre l'ordre social, contre l'odieuse inégalité des classes, contre l'exploitation du pauvre par le riche; elle prophétisa des cataclysmes, ébaucha des icaries, fit profession d'un socialisme à outrance. Les cheveux du naïf Richardet se dressaient sur sa tète ; il défendit de bonne foi le capital et la propriété contre les paradoxes incendiaires de cette opulente partageuse. Je vis le moment où il allait se jeter à ses genoux pour la supplier de se réserver au moins trois mille livres de rente et un carré de pommes de terre.

Quand nous fûmes arrivés à Maxilly : — En attendant l'abolition de l'infâme capital, nous dit M"* de Liévitz, cette masure est à moi; permettez-moi de vous en faire les honneurs. — Elle nous conduisit dans un kiosque où devisaient ensemble le docteur Meergraf, le jeune Livade et le baron de la Tour. Le docteur seul parut se douter qu'il m'avait déjà vu. Je m'occupai aussitôt d'étudier la situation, d'examiner ce trio, comme un général reconnaît une place ennemie.

Le petit Livade avait des cheveux fins comme la soie et de grands yeux eiïarouchés, des yeux qui

tenaient l'octave, comme disait le docteur Meergraf \ mais, si joli qu'il fût, je décidai que je n'avais rien à redouter de ce jeune patèto, plus riche de désirs que d'espérances. Dans un moment où M""» de Liévitz lui tournait le dos, il s'approcha d'elle pour redresser une branche de rosier qui la gênait ; avant de se retirer, il demeura quelques secondes immobile derrière elle, contemplant d'un œil passionné ses cheveux, son cou, le contour de ses épaules. Tel un écolier timide lorgnant un fruit qui pend à l'espalier ; il rêve un instant une escalade impossible et se dit : Pourtant, si j'osais!... Il n'osera pas. Ce Livade n'était pas un Chérubin ; il avait plutôt l'air d'une fillette déguisée en garçon ; M"»* de Liévitz ne pouvait aimer que les forts, les violents, les hommes capables de porter sans fléchir le poids de sa volonté. Livade n'était pour elle qu'un amusement, un joujou.

Après avoir jaugé et soupesé ce petit garçon, je me tournai vers le baron. Ce rival pouvait me paraître plus redoutable : non qu'il fût beau, mais sa figure avait du caractère ; son grand nez crochu et sa demi-calvitie lui donnaient l'apparence d'un vautour déplumé. Son regard ne manquait pas d'audace, et à la façon bondissante dont il se levait de sa chaise, on eût juré qu'il allait partir à toutes jambes pour conquérir le monde ; mais il n'avait jamais conquis que M™® de la Tour, et ce n'était guère. La voix, c'est l'homme : de cette grande bouche largement découpée sortait un petit filet de voixflûtée et mielleuse. Il y avait du serin dans ce vautour.

Restait le docteur Meergraf. Quand sa laideur de magot ne l'eût pas mis à l'abri de tout soupçon, il me parut que ce narquois personnage était bien

DB LADISLAS BOLSKI 127

revenu de la bagatelle. Il avait des yeux très-forts sur le diagnostic et le regard d'un homme qui ne croit qu*à la physiologie. M"* de Liévitz et lui se traitaient en camarades qui se connaissent à fond et qui se passent tout. Il avait avec elle le sans gêne d'un confident sûr de sa place, et dont la discrétion est assez appréciée pour qu'il puisse se dispenser du respect. Évidemment le docteur Meergraf possédait, comme le disait Fanchonneau, tous les se^ crets de la baraque.

Quand j'eus fait passer le trio par Tétamine de mes yeux polonais, je me sentis rassuré, et j'éprouvai un mouvement de joie qui perça, je crois, sur mon visage. Je fus puni de mon imprudence : M""' de Liévitz changea aussitôt de manières à mon égard. Elle avait été jusque-là très-gracieuse, très-attentive, je pouvais croire que je l'intéressais. De ce moment, elle me témoigna une froideur marquée, et bientôt je n'existai plus pour elle ; il semblait qu'elle me regardât sans me voir ; j'étais un ciron dont la petitesse lui échappait.

Nous sortîmes du kiosque, et nous arpentâmes Tallée de platanes. M. de là Tour accablait M™' de Liévitz de compliments sucrés et de fadeurs de sigisbée.

— Bah ! lui dit-elle, je ne crois pas à toutes vos protestations. Si jamais je les prenais au sérieux, vous seriez bien attrapé. Je ne possède qu'un ami dévoué.

Le petit Livade leva les yeux sur elle, mais elle ne daigna pas le regarder. — Cet ami dévoué, reprit-elle, c'est mon pauvre Pardenaire.

— Quelle horrible plaisanterie ! s'écria le baron.

Vous avez, madame, une déplorable indulgence pour ce vilain fou. Il est sale comme une huppe, sans compter qu'il a toute Tencolure d'un sacripant.

— n ne faut rien mépriser, dit sentencieusement le docteur. Tout peut servir.

— Eh I sans doute, reprit-elle. L'autre jour, Mirza s'était échappée, c'est Pardenaire qui me l'a rapportée. Il avait fait six lieues à sa poursuite.

Livade baissa la tète ; il était revenu bredouille de sa chasse au carlin.

— On assure aussi, reprit M. de la Tour, qu'il vous sert de garde champêtre, qu'il fait des rondes nocturnes autour de vos serres....

— Oh ! cela, dit-elle, c'est une idée à lui. Il prétend qu'il vient ici des rôdeurs. Je le laisse faire ; mais depuis qu'il monte la garde, il n'a rien vu.

— La question, fit le docteur, est de savoir s'il n'aperçoit plus de rôdeurs parce qu'il les met en fuite, ou parce qu'il n'y en a point.

— Que sait-on si c'est la maladie ou le médecin qui tue le malade? lui répondit-elle. •

— Madame, s'écria le baron, qu'est-ce donc que de faire six lieues pour trouver Mirza ? La belle affaire ! Quand mettrez-vous mon dévouement à l'épreuve? Vous êtes déplorablement raisonnable; vous vous appelez Sophie, beau nom qui en grec signifie sagesse, et vous n'avez point de ces fantaisies musquées qui siéent si bien aux jolies femmes. Demandez-moi donc quelque chose d'impossible, et l'impossible je ferai pour vous plaire. Ah l vous ne me connaissez pas encore ! ajouta-t-il en faisant le geste d'un homme qui met flamberge au vent.

Nous étions arrivés au pied du château en ruine.

DE LADISLAS BOLSKI 129

— Baron, dit M"^ de liévitz, je meurs d'oivie d*aToir la fleur que voici.

Et elle lui montra du doigt une toufië d'oeillets qui croissait dans l'interstice de deux moellons , quarante pieds au-dessus du sol. Le petit Livade tressaillit, et ses yeux escaladèrent la muraille. M. delà Tour mit son binocle sur son nez, lorgna la fleur, et se cai'essant le menton : — Penh! dit-il, ce n'est qu'un œillet sauvage. Cest trop peu de chose, cela n'est pas digne de vous.

— Ils sont trop verts, lui repartit M"* de liévitz en riant.

Puis, regardant sa montre : — Sauvons-nous bien vite, dit-elle au docteur. Nous avons deux malades à voir avant dîner.

Elle s'approcha de nous, tendit la main à Richardet et lui exprima gracieusement le désir de le voir souvent à Maxilly. Je ne réussis pas à rencontrer son regard.

Je repris avec Richardet le chemin de la Tour- Ronde. — Après tout, me dit-il, il est possible que rhomme aux lunettes d'or ait raison, et que cette femme soit bonne comme du pain bénit. Je ne lui reproche qu'une chose : elle a des principes politiques et sociaux vraiment déplorables. Les Russes, quand ils s'en mêlent, sont des révolutionnaires effrénés.

— Eh! né voyez- vous pas, lui dis-je, qu'elle s'est amusée à jouer du Richardet?

Entre neuf etdix heures, je m'échappai du Jasmin. A.U bout de vingt minutes, j'étais à Maxilly, au pied du vieux manoir. La lune, qui était dans son plein, éclairait magnifiquement cette ruine ; elle a une se-

l'aVENT V LADISLAS BOLSKI 9

430 L^AYENTURB

crête complaisance pour les lieux morts et taciturnes. J'avais remarqué dans le verger une échelle appliquée contre un cerisier. Je retrouvai sans peine le cerisier; on avait oublié de retirer l'échelle, je m'en emparai, et, l'emportant sur mon épaule, je pénétrai dans l'intérieur de la ruine et gravis l'escalier, qui s'arrêtait court au premier étage. Quand j'eus atteint la dernière marche, je dressai l'échelle, je grimpai et me trouvai debout sur la crête du mur. La touffe d' œillets croissait à deux empans d'un gros caniveau, qui formait une saillie de près de deux pieds sur le nu de la muraille. Je ramenai mon échelle, je la laissai couler le long du mur jusqu'à ce qu'elle rencontrât le caniveau; mais je n'avais aucun moyen de l'assujettir. Qui me répondait qu'elle ne glisserait pas? Il suffisait d'un faux mouvement, et j'étais pré* cipité d'une hauteur de plus de quarante pieds. Une réflexion rapide comme Téclair me traversa l'esprit, — Me voilà lancé dans une aventure de casse-cou, me dis-je. Tout à l'heure peut-être je me serai tué pour avoir voulu donner un œillet sauvage à une femme que je connais d'hier et que je désire plus que je ne l'aime. Ma vie ne vaut-elle pas mieux que cela? — Pourtant je n'eus pas un moment d'hésitation; je m'étais juré que j'aurais la fleur, je n'en voulais pas avoir le démenti.

Je me mis à descendre le long de l'échelle, et je calculai si bien mes mouvements que j'atteignis sans malencontre le caniveau. Je m'y assis à califourchon, j'allongeai lé bras droit, je saisis l'œillet, je le déracinai, je le ramenai à moi. Au môme instant, je heurtai de mon bras gauche l'un des montants de l'échelle qui perdit l'équilibre et tomba avec fracas. Peu s'en

DB LADISLA8 B0L8SI 191

CsJlut que je ne fusse entraîné dans sa chute ; je n'eus que le temps de me retenir des deux mains au caniveau.

Ma situation était la plus critique du monde. AJlaisje passer toute la nuit entre ciel et terre, à cheval sur une pierre, dans une posture qui assurément n'avait rien d'héroïque, et prêterait à rire à ceux qui le lendemain viendraient à mon secours ? Le ridicule de mon aventure m'efifrayait plus que le danger. Je m'avisai d'un expédient auquel, pour périlleux qu'il fût, je n'hésitai pas à recourir. A trente pas du mur s'élevait un noyer séculaire qui allongeait une de ses branches maîtresses dans la direction et presque à la hauteur du caniveau; elle n'en était séparée que par un intervalle de trois pieds. Mon parti fut bientôt pris. Je jette l'œillet, je réussis à me dresser sur le caniveau, je mesure l'espace à franchir, je plie les jarrets, je m'élance, et j'exécute si heureusement mon saut périlleux que je demeure suspendu à la branche par les deux mains; bientôt mes pieds s'y cramponnent, et me voilà sauvé. Je fus quitte de cette folie sans nom pour quelques égratignures aux poignets et pour une éraflure à la joue gauche.

Il ne me restait plus qu'à prendre terre. Je me mis en devoir d'opérer ma descente ; mais je m'arrêtai tout à coup et me tins coi. Je venais d'entendre un bruit de pas, et je vis surgir à l'un des angles] du château un homme qui portait un fusil en bandoulière. A sa grosse tête nue, je reconnus l'ex-maréchal des logis. Il s'avançait en regardant de tous côtés. Son pied heurta l'échelle, il se pencha, lâcha un juron. — Ah ! le gredin ! s'écria- t-il, si je le tenais ! — Et à ces mots, épaulant son fusil, il mit en joue

un buisson. — Personnel dit-il, le drôle s'est peutêtre caché quelque part dans le château. Allons-y voir... Et, relevant son arme, il s'éloigna en courant. Je me laissai glisser de branche en branche. Tout en glissant, je me disais : « Il est étrange queM°" de Liévitz fasse garder ses serres par un demi-fou armé d'un fusil, et qui aurait bientôt fait un malheur. Ce ne sont pas ses fleurs qu'elle défend : à qui donc en a-t-elle? >

Dès que je fus.en bas, je courus vers un tas de gravois où j'avais vu tomber mon œillet. Je le ramassai, et je pris mes jambes à mon cou : je me souciais peu d'avoir une explication avec un Pardenaire. Comme j'atteignais le haut du sentier qui descend à la scierie, je crus apercevoir une ombre . humaine à deux cents pas devant moi. Je ne me trompais pas, un homme était là qui montait le sentier, et qui à ma vue tourna brusquement casaque et se mit à redescendre en courant. J'avais de meilleures jambea que lui, et la distance qui nous séparait diminuait d'instant en instant. Il ne pouvait s'échapper ni à droite ni à gauche, le sentier étant bordé d'un côté par un mur de terrasse continu et de l'autre par le précipice. Enfin, le souffle ou les jarrets lui manquant, il désespéra de se dérober à ma poursuite involontaire, il prit son parti de m'attendre. Je ralentis ma course; quand je fus à dix pas de lui, je m'arrêtai. Sans avoir de bosse, il avait quelque chose d'un peu contrefait dans la taille : c'était ce qu'on appelle un faux bossu. De tout son visage, je n'apercevais que ses yeux, petits yeux de souris; le reste était caché par son chapeau, qu'il avait enfoncé jusqu'à ses oreilles, et par le col relevé de son paletot,

DE LADISLA8 BOLSKI 133

OÙ s*enfouissaient son menton et ses joues. Ses mains étaient nues, et je remarquai qu'elles étaient très-blanches et chargées de bagues; il portait à l'un de ses annulaires un gros diamant que la lune faisait scintiller. Évidemment je ne me trouvais pas en présence d'un pilleur de vergers.

Nous restâmes un instant sur le qui-vive, nous regardant l'un l'autre sans souffler mot. Je fis encore un pas, et je dis : — Je ne sais pas, monsieur, quelles sont vos intentions et si vous vous rendiez à Maxilly; à tout hasard, je crois devoir vous prévenir que la place est gardée, et que vous risqueriez de tomber dans une embuscade.

n rabattit le col de son habit, souleva légèrement son chapeau, et j'aperçus sa figure, qui me parut blême et un peu bouffie. Il semblait fort incertain de ce qu'il allait dire ou faire. Il se tira d'embarras par un sourire qui était... comment vous dirai-je?... absolument vide, vide comme une noix qui n'a plus que l'écale et le zeste ; j'eus beau chercher, il n'y avait rien dans ce sourire, mais rien du tout.

Le faux bossu eut une idée; il regarda l'œillet que je portais à la main et me dit avec une certaine vivacité : — Vous êtes botaniste, monsieur?

— Par occasion, lui répondis-je.

Son front se rembrunit; il venait de fairç une supposition qui lui mettait l'esprit en repos, et je la détruisais. — Pourriez-vous m'expliquer?... reprit-il d'un ton pincé. — Mais il demeura court, se gratta le front. Comme dit le proverbe polonais, il aurait eu besoin d'atteler des bœufs à sa voiture embourbée. — Je vous remercie, monsieur, me dit-il enfin sèchement. — Et il me salua d'un air rogue, avec

184 L*AYENTURB

un geste solennel, le geste d'un ministre qui congédie un solliciteur. Je me mis en route; quand je retournai la tête, il avait disparu. — Quel est donc ce mystère? me demandai-je. Après réflexion, je conclus que le faux bossu était un soupirant éconduit qui en appelait, et que M"» de Liévitz se servait de Pardenaire comme d'un épouvantail pour le tenir à distance.

£n arrivant au Jasmin, j'enveloppai soigneusement l'œillet, et je donnai ordre à Farchonneau de le porter sur-le-champ à Maxilly. Je lui recommandai de prendre, non par le sentier, où il eût rencontré Pardenaire, mais par la route qui conduisait à la principale entrée du château, de sonner à la gri!le et de remettre son paquet au concierge.

Le lendemain, vers cinq heures de l'après-midi, j'emmenai Richardet à Maxilly. Nous trouvâmes M™o de Liévitz dans son salon, occupée à chiffonner : elle habillait de pied en cap une belle poupée de porcelaine, qu'elle destinait à l'une de ses petites protégées. Livade et l'étemel baron étaient auprès d'elle. M. Meergraf était sorti. Mon premier regard fut pour l'œillet, qui trônait sur la cheminée dans un vase d'albâtre. Il était le héros du moment : on parlait de lui.

- M. de la Tour est l'homme le plus modeste que je connaisse, nous dit M°** de Liévitz après nous avoir salués négligemment. Croiriez-vous, messieurs, que cette nuit il a risqué sa vie pour satisfaire un de mes caprices et qu'il refuse d'en convenir?... Baron, cet œillet vous reconnaît. Persistez-vous à nier?

Il niait en effet, mais faiblement, mollement, en homme qui serait bien aise qu'on ne le prît pas au

DE LADISLA9 BOLSKI 135

mot. — Je vous jure, madame, disait-iL.. Mon Dieu! je sais bien qu'il ne faut jurer de rien. Peut-être suis-je un peu somnambule, et cette nuit, sans m'en douter... Je vous certifie que je n'ai pas gardé le moindre souvenir de cette aventure.

— Faites un effort de mémoire, lui dis-je. Vous avez trouvé quelque part une échelle...

— Ah! mon Dieu! du moment qu'il y a une échelle dans cette affaire, interrompit-il, où est le miracle?

— Attendez. Il s'est trouvjô que cette échelle n'avait que dix pieds de haut. Le moyen d'atteindre à l'œillet? Qu'avez-vous fait? Vous êtes entré dans le château^ vous avez hissé votre échelle jusqu'au haut de l'escalier, puis vous l'avez dressée; vous voilà sur le mur, vous la ramenez, vous l'appuyez sur une saillie du mur, sur un caniveau par exemple; vous descendez sur ce caniveau, vous allongez le bras... Tout à coup, patatras! votre échelle a dégringolé. Toute retraite vous est coupée. Eh bien! quoi? Vous faites un bond, et vous voilà au milieu d'un noyer 4g[ui vous reçoit dans ses bras.

M. de la Tour se mordit les lèvres, Livade pâlit; M™« de Liévitz releva la tête, et me jetant un rapide regard : — Ce qui est admirable, dit-elle, c'est que le baron a fait ce beau plongeon sans attraper une égratignure, pas même une écorchure à la joue.

— Je reviens à mon dire, fit-il d'un ton dédaigneux. L'échelle supprime le miracle, et si vous y ajoutez un caniveau...

— Mettons-en dix, répliqua-t-elle. Je ne vous en suis pas moins obligée. A cheval donné, on ne regarde pas la bride.

136 L^AYBNTURB

Elle posa saj poupée, se leva, s'approcha de la cheminée, oU flambait un fagot. Le vent du nord soufflait ce jour-là, et ti^^ de Liévitz était la personne la plus frileuse du monde. Elle resta un instant debout, son pied droit appuyé sur le chenet, le visage tourné vers une glace, [passant ses doigts sur ses cheveux, qu'elle faisait bouffer; puis elle se pencha vers Fœillet, le prit dans ses mains. — Ces fleurs-là, dit-elle, ont un parfum qui entête. — Elle se jeta dans un fauteuil et taquina du bout de son pied Mirza, qui, roulée en boule, sommeillait devant la cheminée. Le carlin bâilla, s'étira; elle lui caressa le museau avec l'œillet ; il montra les dents, s'efforça de happer la fleur ; elle l'approchait, la retirait ; il finit par s'en saisir, la mordilla et l'eût bientôt mise en lambeaux. Je me regardai dans la glace, et je fus effrayé de ma pâleur.

— Ah ! comtesse, s'écria M. de la Tour en ricanant, quel cas vous faites de mes présents 1

Elle ne lui répondit pas. — Livade, dit-elle, joueznous un nocturne de Chopin. L'enfant courut au piano, et s'exécuta lestement. Son jeu ressemblait à sa personne : plus de nerfs que de muscles, mais une délicatesse de toucher suave, pénétrante; sous ses doigts, le piano soupirait comme un hautbois, gémissait comme un violon. M«»« de Liévitz l'écouta la tête renversée, la lèvre frémissante; des larmes descendaient lentement le long de ses joues. Quand il eut fini, elle s'approcha de lui et posa sa main sur le front du petit prodige, qui devint rouge comme une pivoine, et me jeta un regard de triomphe.

— A votre tour, baron, dit M«ne de Liévitz, chanteznous votre romance.

DE LADISLAS BOLSKI 437

n en savait une en effet, qu'il roucoulait et minaudait comme une jeune pensionnaire. Il ne se lit pas prier, il ne doutait de rien. Il ne s'aperçut pas qu'à peine avait-il entamé son premier couplet, M"« de Liévitz s'enveloppa de son bachlik et sortit sur le balcon. Je la suivis.

Ce balcon donnait sur une petite cour dallée, close d'une grille de fer, et dans cette cour il y avait un loup. M""» de Liévitz l'avait acheté tout jeune et s'était piquée de l'apprivoiser. Elle s'en était fait suivre Epielque temps comme d'un chien; mais peu à peu le louveteau était devenu féroce : un jour, il avait lévoré jusqu'à l'os le bras du domestique qui le Joignait. On avait dû l'enfermer.

U^ de Liévitz s'était accoudée sur la balustrade iu balcon. — Bonjour, Dimitri, dit-elle. — Et se joumant vers moi : — N'a-t-il pasTair d'un loup de îK)nne maison?

— n est charmant, lui dis-je; le museau noir et oisant, le pelage touffu... A propos, M. delà Tour rous a t-il parlé de la singulière rencontre qu'il a aite hier au soir après avoir cueilli son œillet?

— Quelle rencontre? demanda-t-elled'un ton nonhâlant.

— Il a vu votre rôdeur, lui dis-je.

— Ah ! fit-elle en me regardant de travers.

— Quand je dis rôdeur, continuai-je, ce n'est pas ) mot, car il paraît que ce personnage est, comme otre loup, de bonne maison.

Elle avança la tête et appela Dimitri, qui était ocupé à dépecer un morceau de viande et qui fit la îurde oreille. — Savez-vous qu'il est très-iéroce? 16 dit-elle.

— Le mystérieux inconnu? Oh! pas du tout, mi dame, H. de la Tour lui a parlé.

— Ah I fit-elle, il lui a parié?

— C'est un homme très-doux, repris-je, et plei de savoir-vivre. Ce qui a surtout frappé le baroi c'est la beauté d'un diamant que ce prétendu rôdei portait à l'annulaire de sa main gauche.

•— Quels contes me faites-vous ! répondit-elle d ton d'une personne dont l'esprit est absent. A-t-o jamais entendu parler d'un loup qui portât des h gués de diamant?

A ces mots, elle poussa un cri ; elle venait de lais ser échapper son éventail d*ivoire, qui tomba a milieu de la cage. — C'est dommage , dit-elle, j' tenais.

Elle me regarda, je crus découvrir dans ce regar de muettes profondeurs qui m'effrayèrent; mais j ne me donnai pas le temps de la réflexion. Traverse en courant le salon, gagner l'antichambre, puis rc venir à travers le jardin jusqu'à la porte de la cot dallée, en tirer les verrous, entrer dans la cage, ra masser l'éventail, ce fut pour moi l'affaire d'un im tant. M™e de Liévitz était restée sur le balcon et m regardait faire, les bras croisés, immobile comm une statue. Le loup lâcha son morceau de viande c vint à moi en obliquant et se déhanchant, l'œil al lumé,la gueule sanglante. J'étais parfaitement calme et ce fut, je pense, ce qui me sauva. Je regards fixement l'animal, qui se ramassait déjà pour s'élan cer, et je surpris une certaine hésitation dans soi œil fauve. Je me penchai vers lui, et, déployant l'é ventail, j'agitai doucement l'air devant son museau Ce mouvement inattendu le surprit, il recula; je re

loublai, il recula encore ; je le suivis pas à pas en Péventant toujours, il finit par se réfugier dans une encoignure où il se blottit; alors je me dirigeai à retalons vers la porte, je sortis, je poussai le verrou et retournai au salon.

M"' de Liévitz était debout près d'une table; elle ivait les joues enflammées. Je lui présentai l'éven- |Bil. — Deux folies en vingt-quatre heures, c'est trop, pie dit-elle.

^ Je crains que ce ne soit pas encore assez, lui |épondis-je avec un sourire amer.

[ Sur ces entrefaites, le docteur Meergraf entra. — fous faites bien d'arriver, Christophe, lui dit-elle en |b prenant par le bras. Quand vous n'êtes pas ici, ious faisons des folies. — Et elle lui narra ma doupe prouesse d'un ton froid, mais avec une certaine pmplaisance et en détaillant son récit. Elle fut bterrompue par un bruit étrange. Tous les yeux se tournèrent vers Livade : il venait d'éclater en sanj^tsconvulsifs qu'il s'efforçait vainement d'étouifer ; te voyant découvert, il fit un geste de désespoir et tortit précipitamment du salon.

— Vraiment, j.eune homme, vous êtes prodigieux! ne dit M. de la Tour. Les échelles, les caniveaux, Bs noyers, les loups, vous apprivoisez toute la naure.

— Au besoin , je saurais apprivoiser un homme, W répondis-je. — J'avais les nerfs montés. Le baron e le tint pour dit. Il baisa la main de M™» de Liévitz * se retira.

Le docteur n'avait fait aucune réflexion ; mais luand je me levai à mon tour pour sortir : — Mon fcer comte, me dit-il, je suis grand partisan de la

phrénologie. Il faudra qu'un jour vous me permettiez d'examiner votre tête; elle me semble fort remarquable.

— Tout de suite, si vous le voulez, lui dis-je en souriant.

Je me rassis. Il tourna plusieurs fois autour de moi. — Voilà une tête, dit-il, tout affective et passionnelle, ainsi que le prouve le développement extraordinaire de Focciput, et j'ajouterai : plus Imaginative que sensuelle. Cette tête-là peut aimer passionnément le plaisir, mais elle y mêle des bêtises, du sentiment, un certain ragoût d'idéalité, ces chimères qui emparadisent le bonheur... Quant à l'intelligence proprement dite, serviteur!.. Oh! ne vous fâchez pas. Je ne veux pas dire que vous ayez l'esprit obtus; mais vous n'avez pas une tète pensante. La recherche des causes premières n'est pas votre affaire, et, dans la boîte osseuse que voici, il n'y a pas de place pour les idées métaphysiques...»

— Ni pour la perception des nuances, ajouta Richardet, qui jusque-là n'avait soufflé mot.

— En revanche, reprit-le docteur, il y a ici une volonté à forte projection, une de ces volontés qui, une fois mises en branle par la passion, s'en vont droit devant elles comme un boulet, de canon, et font des trouées dans la vie.... Cela ne réussit pas toujours; il y a des blindages qui résistent.... A.rrivons aux détails, continua-t-il en me palpant aved soin. Oh! oh! tout ce crâne se résume en deux bos*' ses qui sont énormes. J'en tiens une, là, juste aa vertex, qui est une véritable montagne. C'est la bosse de Tadoration.... religieuse, chevaleresque 1 Que sait-on? Nous apportons dans ce monde ceri

DE LAOISLAS BOLSKI 141

taines dispositions radicales, et ce sont les circonstances qui en déterminent l'application. Ce qui est certain, c'est que, votre vie durant, il faudra toujours que vous ayez un culte pour quelque chose ou pour quelqu'un. Il y a là dedans une chapelle dont les cierges ne s'éteignent jamais. Qu'adorez-vous maintenant? est-ce Dieu? est-ce une femme? Je n'en sais rien ; mais, si vous me permettez de vous le dire, je suis tenté de croire que vous avez une mère qui aime Dieu amoureusement, comme on aime son amant, et un père qui dans sa jeunesse aimait les femmes religieusement, comme une dévote aime le bon Dieu.

•— Mon père est mort, interrorapis-je sèchement; ne parlons que de moi.

— Ou plutôt n'en parlons plus, dit-il, car vous avez là, derrière l'oreille, une seconde protubérance qui m'épouvante.

— Allez seulement, lui dis-je. Quelle est cette bosse?

— La bosse de la destructivité, la bosse du meurtre, et j'en suis fâché, elle est énorme.

— Ce qui signifie, lui dis-je en me levant, que j'aimerai dévotement une femme, et que je finirai par la tuer. Ce ne sera pas ma faute; ainsi le veulent mon vertex et mon occiput.

— Il ne dépend pas de nous de changer la forme de notre crâne, répliqua-t-il gravement; mais il dépend de nous de fuir les occasions.

— Le plus simple, murmura M""" de Liévitz, est de se dire que la phrénologie n'est pas parole d'évangile. — A ces mots, elle me regarda par-dessus son éventail, et ce regard me mit la tête en feu.

442 L*AVKNTURE

Nous retournâmes à la Tour^ Richardet et moi, sans échanger deux mots. Gomme nous arrivions an Jasmin : — Voulez-vous que nous partions pour FO berland?me dit -il.

— n fallait me le proposer plus tôt, lui répondis-je. Aujourd'hui c'est impossible.

Il fit encore quelques pas; puis secouant la tête : — Passe encore si c'était la Vénus de Milo! mais, à parler rigoureusement, elle n'est pas belle.

— Elle est pire que cela, lui dis-je en souriant, et d'ailleurs je ne sais ce qu'en dit votre philosophie, mais tout ce qui est vrai est inexplicable.

Le lendemain, à l'heure de mon déjeuner, le facteur me remit trois lettres. Sur les trois, il y en avait une dont je n'eus pas même besoin de lire l'adresse pour savoir d'où elle me venait. Je la posai devant moi. Je la réservais pour la bonne bouche.

Je passai les yeux sur la seconde; l'écriture ne m'en était point inconnue, le cœur me battit. Je quittai la table, et, debout dans l'embrasure d'une fenêtre, je lus ce qui suit :

« Il faut que je vous fasse, monsieur, une confession qui me coûte. C'est par caprice et de mon plein gré qu'hier j'ai laissé échappée mon éventail. L'un de mes amis, qui ne me ménage pas, assure qu'il est des jours où je suis féroce. En ce cas, je serais comme ces animaux qui ont horreur du sang, et qui, une fois qu'on les a forcés d'en goûter, ne veu*

DE LADISLAS BOLSKl 143

lent plus d'autre chose. Le récit des dangers que vous aviez courus pour cueillir une fleur m'avait causé une violente émotion. Peut-être ai-je voulu doubler la dose. Peut-être aussi ne pensais-je qu'à vous mettre au défi. Féroce ou non, mon cœur ne sait pas toujours ce qu'il fait ni ce qu'il veut. Choisissez l'explication qu'il vous plaira, vous en avez le droit ; mais vous voyez qu'il est dangereux de rechercher mon amitié. A votre place, je médirais : Je ne reverrai plus cette femme, ce sera peut-être une vengeance. »

J'ouvris le troisième pli. Il ne contenait que ces mots écrits d'une main inconnue :

« Si vous obteniez ce que vous désirez, vous seriez le plus malheureux des hommes. »

Qui donc m'envoyait cet avertissement? Je soupçonnai l'un après l'autre Livade, M. de la Tour, puis Richardet lui-même, qui avait pu contrefaire son écriture. Je l'observai du coin de l'œil; son air de parfaite innocence dissipa mon soupçon. — Quel que soit mon avertisseur, pensai-je, il a quelque intérêt à m'effrayer. — Je déchirai en quatre le billet anonyme, et j'en jetai les morceaux au lac.

Je décachetai ensuite la première lettre, celle de ma mère. Elle était ainsi conçue :

« Mon cher enfant, je lisais l'autre jour l'histoire d'une pauvre rehgieuse qui faisait partie d'un couvent où tous les biens étaient en commun. Elle avait tout donné, hormis un petit jardin qu'elle s'était réservé et qu'elle aimait. Une nuit, la grâce la toucha, et le matin elle remit à Tabbesse la clé do son jardin; — comme le remarque Thistorien, c'était la clé de son cœur. — Et moi aussi, j'avais un

jardin et un cœur, et après avoir longtemps contesté, je viens d'en faire le sacrifice. Le Dieu crucifié doit être content de moi, il ne me reste plus rien.

€ Reviens à Paris, mon enfant. Je te rends ta parole. Notre ami est impatient de te revoir, et nonseulement lui, mais d'autres amis encore auxquels il doit te présenter. Il leur répond de toi. On a des ordres, des instructions, des conseils à te donner. Ce n'est pas tout de voyager, il faut voyager utilement et rendre des services à la maison que tu représenteras.

c Pars dès aujourd'hui. Si sincères que soient les abandons du cœur, on se réserve toujours quelque chose ; je me suis réservé huit jours de ta vie. Pendant huit jours, tu ne seras qu'à moi ; d'un dimanche à un dimanche, tu te coudras à ma jupe, je te regarderai, tu me regarderas, et tu me laisseras croire que tes yeux sont à moi, qu'ils ne regardent que moi, qu'ils n'aiment que moi, qu'il ne pensent qu'à moi, que tu es mon bien, mon trésor et mon espérance... Puis je te dirai moi-même : « Elle t'appelle ! va-t'en I » et je te baiserai sur le front. Ces baisers-là sont des amulettes. Les autres sont bien trompeurs. »

Je posai les deux lettres devant moi. Il me sembla qu'elles me regardaient et se disputaient mes yeux. Ëtai&-je en présence de mon bon Qt de mon mauvais génie ? Sans trop y penser, je comparais entre elles les deux écritures. Tune très-fine, d'une exquise élégance, mais qui avait dans ses déliés je ne sais quoi de trop net et d'un peu cherché, l'autre large, coulante, inégale, abandonnée, et qui ne cherchait rien, récriture d'une âme abondante qui répand

DE LADISLAS BOLSKI 145

son trop-plein. Je portai à mes lèvres la bonne lettre, celle de ma mère, et je la baisai. Je cachai Fautre dans un tiroir.

Je sortis, je descendis sur la grève, je louai un bateau, et, faisant force de rames, je le poussai au large; puis, lâchant les avirons, je le laissai aller à la dérive, je me couchai à l'arrière, le dos appuyé contre le banc du gouvernail, n'apercevant que le ciel et de temps à autre une poule d'eau qui tournoyait au-dessus de moi, ballotté par les vagiies et par mes pensées et m' obstinant à chambrer, pour ainsi dire, ma volonté, jusqu'à ce qu'elle m'eût dit son dernier mot. Je n'en tirais que des demi-réponses; elle parlait par ambages, elle faisait des phrases, je me perdais dans les échappatoires et les défaites confuses dont elle déguisait ses incertitudes. Je ne rentrai au Jasmin que vers Je soir, et j'écrivis à ma mère :

« Vous êtes la meilleure, la plus sainte des femmes. Vous aurez vos huit jours, et vous verrez si je vous aime. Je vous remercie à genoux de votre lettre, qui, je vous l'avoue, m'a surpris. Je croyais avoir trois mois encore devant moi, et j'ai pris certains engagements dont je ne puis me délier sur l'heure. Dans quinze jours, je serai libre et je partirai. A bientôt. »

Puis je répondis à M""® de Liévitz- par ces simples mots:

« Je le savais; mais, si elle me le permet, je reverrai cette femme. »

Je ne reçus pas de réponse. M"»® de Liévitz consacrait les matinées à ses consultations, les après-midi à ses tournées de pauvres; mais elle s'arrangeait

ià

146 l'ayenturb

d'ordinaire pour être libre le soir : c'étaient les moments réservés à Livade et à la musique. En huit jours, je me rendis quatre fois à Maxilly vers neuf heures, et quatre fois je trouvai porte, close; tantôt M*»* de Liévitz était absente, tantôt en affaires. J'arrivai un soir par une pluie battante; ce fut Hélène, sa camériste, qui me reçut. — Madame est à la promenade, me dit-elle.

— Est-il bien possible, m'écriai-je, qu'elle se promène à cette heure et par un temps pareil !

Cette Lithuanienne futée, qui copiait les airs de sa maîtresse et qui paraissait en savoir très-long, me répondit avec un sourire moqueur : — Il est toujours l'heure qui lui plaît, et il fait toujours le temps qui lui convient.

Je ne pouvais plus douter que cette femme ne m'eût pris comme dans un lacet. Les caprices de sa hautaine coquetterie, au lieu de me révolter, me plongeaient dans un lâche désespoir. Si je n'eusse été retenu par un reste de pudeur, j'aurais pleuré à chaudes larmes devant cette porte close; j'étais prêt à toutes les bassesses, à toutes les extravagances pour en forcer l'entrée. Il me semblait que j'avais perdu toute fierté, toute raison et jusqu'à la faculté de m'indigner, que ma volonté était devenue inerte et molle comme un chiffon, et qu'il n'y avait plus rien en moi qui fût à moi. Toute ma vie était con- , centrée dans l'un de ces désirs aigus, violents, j aveugles, qui brûlent le sang, qui dévorent les | heures, qui tuent la pensée, qui dessèchent et ravagent comme le vent du désert, et je me disais : j Voilà donc ce que c'est que Tamourl — Je ne mangeais plus, je parlais à peine, je passais mesjoumées

DE LADISLAS BOLàKI 147

& courir les bois et les nuits à gri (Tonner des lettres insensées qu'heureusement je brûlais le matin; je (l'aurais pas osé les relire à la clarté du soleil. Richardet était sérieusement inquiet de ma santé. Cet îxcellent garçon me disait quelquefois avec un sourire candide : — Voyons, cela fait-il autant de mal qu'une rage de dents? — C'était pour lui la douleur par excellence, et il ajoutait : — Si nous raisonnions un peu !

— Comment voulez-vous que je raisonne! lui répondais-je. Elle m'a pris ma raison.

Un soir, comme je passais devant l'église du village, j'eus ridée d'y entrer. Je m'agenouillai dans un coin, le front appuyé contre un pilier xde bois. Je restai là près d'une heure, et du fond de mon âme s'élançait cette prière candide et fervente : « Seigneur mon Dieu, vous qui êtes le Dieu de ma mère et de la Pologne, guérissez-moi, car je suis malade. » Et par instants je concevais l'espoir qu'un miracle allait s'accomplir et que cette voix qui parlait autrebis aux paralytiques de la Palestine m'allait dire : ( Lève-toi, prends ton grabat et marche. > Mais Dieu est devenu avare de ses miracles; en vain les individus et les nations lui en demandent à genoux; les cieux se taisent, ils regardent impassibles la »rre balayée par les tempêtes, et les athées s'écrient l^e les firmaments sont vides.

Tout à coup une main noueuse se posa sur mon

)aule; je relevai la tête. — Excusez-moi, monsieur,

dit timidement le curé de la Tour. C'est l'heure

nous fermons. — Il paraissait confus de troubler

recueillement si profond, une oraison si fer-

ite.

146 lVybnturb

Quand nous fûmes sortis, me saluant profondément : — Vous avez la foi, monsieur? me dit-il.

— Tous les Polonais sont croyants, lui répondis-je. Notre patrie est pour nous une religion, et la religion est pour nous une patrie.

11 me fit un second salut plus profond que le premier, et nous nous quittâmes; mais à peine avais-je fait trois pas que je l'entendis trotter derrière moi. Je me retournai. — Pardon, monsieur, me dit-il. Vous me paraissez avoir de si bons sentiments, des principes si élevés... Seriez-vous assez obligeant pour entrer un instant à la cure? J'ai un conseil à vous demander.

Qliand nous fûmes entrés dans son cabinet, dont il referma soigneusement la porte, il tira d'un buffet une bouteille de vin deMontmélian, mit deux verres sur la table, les remplit, me salua de nouveau. — Monsieur, me dit-il, je désirais vous demander... Vous allez quelquefois à Maxilly? Vous avez fait la connaissance de M"« de Liévitz?... Pourriez-vous me dire?... Vous allez trouver bien singulier... maudite affaire!... Et il avala un grand verre devin pour se donner du cœur. — Il paraît, reprit-il d'une voix plus assurée, que M. de Liévitz ne vit pas dans les meilleurs termes avec sa dame?

- Mais il me semble, lui dis-je, qu'il ne vît pas du tout avec elle.

— Vous avez raison. Il y a du froid entre eux.

— Plus que du froid. Ils sont tout à tait brouillés.

— Eh bien! il paraît que M. de Liévitz n'a pu prendre son parti de cette brouillerie, et qu'il a fait le voyage de Genève tout exprès pour se réconcilier avec M"« la comtesse, qui l'a fort mal reçu... 11 liô

DE LADISLAS BOLSKI 149

s*est pas tenu pour battu, et si vous aviez la bonté de me garder le secret...

—Vous me diriez, interrompis-je, que M. de Liévitz est ici près, et que le soir il va rôder sous les fenêtres de sa femme. N'est-ce pas un homme un peu contrefait, au teint blême, aux joues bouffies?

— Vous l'avez donc vu? Il loge chez un paysan, dans la montagne, et, comme vous dites, chaque

. nuit... Croirie2-yous qu'il s'est mis en tête?... Soupçonner une telle femme! Songez que monseigneur a dîné deux fois chez elle... — Quelle feinme remarquable! me disait-il, et quel dîner!... Aussi je voulais vous demander... Il n'y a rien, n'est-ce pas? absolument rien?...

— Je n'ai rien découvert, lui répondis-je, qui puisse me faire croire que M"^* de Liévitz ait un amant.

Ce mot le fit tressaillir, il promena ses yeux effarés autour de lui comme pour s'assurer que personne n'avait pu m'entendre. — Vous m'avez fait peur, reprit-il... Ah! j'en étais sûr. Autrement monseigneur... C'est égal, je suis bien aise... car il faut que je vous dise... M. de Liévitz est venu me voir en secret. Il me fait l'honneur de croire que ma pauvre soutane peut inspirer quelque respect à M"« la comtesse, et il m'a prié instamment d'intercéder pour lui... Je suis allé tantôt à Maxilly. Le cœur me battait bien fort. Elle n'était pas là, et je suis revenu plus vite que je n'étais allé; mais demain je dois diner chez elle, et il faudra que je m'exécute... Maudite affaire! bien délicate l

— Bien délicate en effet, lui dis-je en considérant sa bonne face rougeaude et ses bonnes grosses mains villageoises, qui avaient un air de naïveté touchante.

150 L*AV£NtURB

Si VOUS réussissez, ajoutai-je en me levant, M. de Liévitz vous devra un fameux ciei^e.

— Âh I mon Dieu I me dit-il en me reconduisant, voilà deux nuits que je passe à tourner et à retourner mes phrases dans ma tète. — Et me tendant la main : — Vous dormirez cette nuit mieux que moi.

En rentrant, je trouvai sur ma table un billet parfumé d'ambre; mes mains tremblaient en l'ouvrant. Il ne renfermait que ces mots : < Mon cher comte, vous seriez bien aimable de venir diner demain à Maxilly, en famille et sans façon. > Il y avait au bas: c bien à vous. > Ce bien à voi^ me tint éveillé toute la nuit.

Quand je partis pour aller dîner à Maxilly, j'étais résolu d'en finir avec mes mortelles perplexités et de brûler mes vaisseaux. J'entendais que le soir, vainqueur ou vaincu, je fusse à jamais fixé sur mon avenir. Les choses ne se passèrent pas tout à fait comme je l'avais pensé. La vie est compliquée, et dans nos prévisions nous la faisons plus simple qu'elle n*est.

Le curé de la Tour m'avait précédé. Je le trouvai dans le salon, causant tête à tête avec le docteur Meergraf. Le brave homme avait devancé l'heure, dans l'espérance de pouvoir s'acquitter avant le diner de sa déhcate mission. Sa hâte ne lui avait servi de rien. M"« de Liévitz s'habillait. Elle parut enfin. Elle était vêtue d'une robe de soie claire, qui dégageait ses épaules; ses cheveux boufifants, rame-

DE LADISLA8 BOLSKI iH

nés en arrière, donnaient plus d'ampleur à son front. Elle était éblouissante. Je ne lui avais jamais vu la démarche si légère, le teint si limpide et si animé, le regard si jeune, tant de fraîcheur dans le sourire, je ne sais quel air d'avoir tout laissé là et de recommencer la vie à nouveaux frais. Il y avait dans toute sa personne le va-et-vient d'une grâce flottante qui se jouait jusque dans ses rubans, dans les plis de sa robe, dans les palpitations de ses narines, dans le frémissement de ses deux fossettes. Sa tête, ses épaules, ses mains, étaient imprégnées d'un fluide mystérieux, vague atmosphère de l'âme qui ajoute à la beauté le fondu, l'hésitation délicieuse, comme les transparentes vapeurs de l'automne amollissent les lignes d'un paysage et donnent à la lumière elle-même le charme d'un secret.

Elle me fit le plus gracieux accueil, mais sans faire la moindre allusion à sa lettre, à ma réponse, à mes visites, sans penser à s'excuser de m'avoir refusé quatre fois sa porte, sans avoir l'air de se douter que j'avais le droit de lui demander une exphcatlon. Il semblait qu'elle m'avait vu la veille, qu'elle était bien aise de me revoir, et c'était tout. Les oublis volontaires de cette femme anéantissaient en quelque sorte le passé; sa tyrannie s'étendait jusqu'aux événements, elle les escamotait, elle soufflait dessus... L'éventail qu'elle tenait à la main n'était pas ce! que je lui avais rendu.

Nous nous mimes à table. Je fus étonné de ne pas voir Livade. M"« de Liévitz m'apprit qu'il lui avait demandé le matin même la permission de s'absenter pour quelques jours. Je compris que durant une semaine j'avais été sacriflé à la jalousie dont m'hono^

iïA L* AVENTURE

rait ce gentil garçon, mais que les lunes sont changeantes et qu'à son tour il m'était sacrifié. Et je pensai aux larmes qu'avait dû lui coûter cette révolution de palais. Je n*y pensai pas longtemps. J'étais assis auprès de W*^ de Liévitz, je la regardais, je respirais son étrange beauté, par instants mes mains effleuraient sa robe, je sentais ma tête se perdre, Tâpre désir que je nourrissais en moi me mordait au cœur et me séchait la gorge.

Le curé de la Tour ne mangeait que du bout des dents, et les morceaux ne lui profitaient guère. Il paraissait embarrassé de ses mouvements, de sa contenance; les attentions que lui prodiguait M°^« de Liévitz le mettaient aux champs; il soupirait tout bas, je crois, après son presbytère, sa salle à manger carrelée, sa nappe en toile bise, son pot-au-feu et le bonnet tuyauté de sa gouvernante. Il pensait aussi au quart d'heure de Rabelais, au moment où il faudrait affronter l'ennemi et débiter l'une aprèsl'autre toutes ces belles phrases que des nuits durant il avait tournées et retournées dans sa tête. Il cherchait à s'accoutumer au visage de M™« de Liévitz; il la regardait en dessous, et dans sa préoccupation il répondait tout de travers à ses questions.

Quand nous eûmes repassé au salon et que le bonhomme eut avalé une tasse de fin moka et un verre de chartreuse, il se redressa, toussa deux ou trois fois pour s'éclaircir la voix, et, se frottant les mains, il en fit craquer tous les os avec la mâle énergie d'un homme qui se dispose à jeter son bonnet par-dessus les moulins. Il attendait une occasion; M"" de Liévitz la lui fournit.

DE LADI8LA8 BOLSKI 153

Elle s'était pelotonnée comme une chatte dans un coin du sofa.

— Monsieur le curé, dit-elle, avez-vous rencontré Robert ces jours-ci ? Je ne sais sur quelle méchante herbe avait marché ce garçon, n s'était mis dans l'idée de planter là sa femme et d'aller chercher fortune en GaMfomie. Je l'ai tant chapitré, tant sermonné, qu'il a uni par faire son peccavi. Sa femme est un peu légère, mais c*est tout. On s*est embrassé, et aujourd'hui ces braves gens s'entendent comme larrons en foire.

Le curé tourna vers M"»« de Liévitz sa bonne face joufflue. — Ahl madame la comtesse, s'écria-t-il avec emphase, ce n'est pas le seul mariage que vous ayez raccommodé. Vous êtes l'arbitre des familles, vous apparaissez dans les ménages brouillés un rameau d'oUvier à la main. Vous dissipez les troubles, les jalousies, les aigreurs; vous adoucissez les coeurs ulcérés... Oculus cœco^ pas claudo... Vous exercez dans ce, pays un ministère de religion et de charité, vous êtes un ange de miséricorde et de paix! Salve ^ accepta j eut Dominus adest,..

Et après avoir toussé de nouveau pour se donner le temps de chercher une transition qu'il ne trouva pas : — A propos, madame la comtesse, voudriezvous me permettre de vous entretenir un instant en particulier?

Elle attacha sur lui. ses yeux clairs, qui voyaient courir le vent.

— Mais comment donc? très-volontiers, lui ditelle. Vous avez à me parler de quelque affaire urgente? Qui cela regarde-t-il, vous ou moi?

154 L*AVENTURB

— Vous, madame, vous seule, reprit-il. Je ne suis qu'un simple ambassadeur...

— En ce cas, interrompit-elle, vous pouvez parler devant ces messieurs. Ce sont des amis à qui je n'ai rien à cacher.

Et à ces mots elle se rencogna dans son coin de sofa. Le curé passa son gros index entre son cou et sa cravate, qui l'étranglait, il la tirailla un instant pour se donner de l'air; puis il étala machinalement sur ses genoux son grand mouchoir à carreaux. — C'est qu'il s'agit, madame, reprit-il, d'une affaire particulière... d'une affaire intime...

— Ne vous gênez pas, lui dit-elle. Je suis conmie ces abeilles qui travaillent dans des ruches de verre. Je vous répète que je n'ai rien à cacher.

Nouveau silence, l'un de ces silences de plomb qui permettent d'entendre voler les mouches. — Puisque vous le voulez, reprit le bonhomme... Excusez la liberté... Je ne suis qu'un pauvre curé de village, mais la soutane que je porte jouit de certaines franchises. Et puis je sais à qui je parle, à une femme qui est la charité môme. Propttium hahes Dominum. Vous faites tant d'heureux, madame. Pourquoi faut-il ?...

— Vous êtes insensible aux avances de cette pauvre Mirza ! interrompit-elle en montrant du doigt le carlin, qui venait de poser ses deux pattes de devant sur le mollet de Tabbé et s'allongeait en bâillant de toutes ses forces.

Le bon curé caressa la tête ébouriffée de Mirza, qui se détourna en faisant une moue dédaigneuse, et s'en alla s'accroupir aux pieds de sa maîtresse. Il ouvrit sa tabatière, prit une pincée de tabac et

D^ LADISLAS BOLSKI 155

resta un instant la main en l'air, l*onl peq^Iexe, comme un homme qui cherche son chemin; mais il avait dans le caractère cette douceur têtue qui se pique au jeu. Après deux secondes d'hésitation, il prisa résolument, ressortit de sa coquille, reprit le vent, allongeant devant lui ses honnêtes tentacules, qui ne soupçonnaient le danger qu'après l'avoir palpé. — Âh ! madame, continua-t-il, comme vous le disiez à Robert, le mariage est une institution sainte, à laquelle sont attachés de bien grands devoirs!... Mon Dieu ! il s'élève souvent dans les ménages de ces petites bisbilles... On s'échauiïe, on s'aigrit; comme le disait saint Jérôme, on fait d'une mouche un éléphant. Et souvent il suffirait de se conter l'un à l'autre ses petites raisons, de s'expUquer ensemble le cœur sur la main... On finit par s'entendre, on s'embrasse, et quelquefois on s'aime plus qu'avant; car, selon le mot d'un poète profane, les petites picoteries réveillent et rajeunissent les grands attachements... Madame la comtesse connaît l'Ëvangile aussi bien que moi. — Femmes, a dit l'Apôtre, soyez soumises à vos maris 1... — Oh l ce n'est pas que je prenne aveuglément le parti des maris. Il en est de bourrus, de fâcheux, qui grondent hors de propos, qui ont le verbe haut et l'humeur brusque ; mais les âmes aimantes, comme la vôtre, madame, adoucissent toutes les aspérités, émoussent toutes les glaces, fondent tous les angles...

Elle frappa un grand coup sec de son éventail sur le bois du sofa, et dit : — On ne fond pas un angle, monsieur le curé. — Et d'une voix où grondait Forage : - - Vous souvient-il, ajouta-t-elle, que je vous avais pi'omis de vous donner un orgue pour votre

église? Le fabricant m'en demande un prix extra*» vagant. Je lui écrirai demain, et j'espère l'amener à composition . Autrement. . .

— Ah ! madame, s'écria-t-il avec effusion, pourrai-je jamais vous remercier assez de toutes les faveurs dont vous comblez ma pauvre église? Un orgue I ce fut toujours mon rêve. Cependant, je vous l'avouerai, je serais plus heureux encore si, grâce à mon humble intercession, M. de Liévitz...

A ce mot, elle se dressa d'un bond. — Vous dites ?... s'écria-t-elle avec un accent si terrible qu'il crut entendre Dieu tonner. Il sentit que sa barque venait de toucher et s'était engravée. Il leva timidement les yeux sur M"* de Liévitz, mais il ne put soutenir l'éclat de son regard superbe et foudroyant; il perdit contenance, sa voix se figea dans son gosier; pour occuper son trouble, il ouvrit sa tabatière, elle lui échappa des mains, et tout son tabac se répandit sur ses genoux. Ne sachant plus ce qu'il allait faisant, il se leva en sursaut.

— Vous nous quittez déjà, monsieur le curé? lui dit-elle. Toujours pressé; mais je n'entends pas que vous vous en alliez à pied, je vais vous faire reconduire.

Et, sonnant un domestique, elle donna l'ordre d'atteler; puis elle s'assit au piano et frappa ime suite d'accords plaqués qu'on dut entendre de tous les hameaux environnants.

Jusqu'alors le docteur Meergraf n'avait soufflé mot. Il gratta doucement l'épaule du curé, qui, l'œil éperdu, semblait occupé à remettre un peu d'ordre dans ses idées. — Monsieur le curé, lui dit-il à demivoix, vous aimez la Tour -Ronde? Un charmant

DE LADISLAS BOLSKI 157

pays, ma foi, de braves gens, une jolie cure. Que diriez- vous si vous appreniez l'un de ces jours qu'il vous faut déménager?

L'abbé tressaillit. — Que voulez-vous dire, monsieur? Monseigneur aurait beau chercher, je ne vois pas ce qu'il pourrait trouver à me reprocher.

— Je dis, reprit le docteur, que voilà une musique enragée qui ne présage rien de bon, et que lorsqu'une femme veut se donner la peine de chercher, elle est à peu près sûre de trouver...

Quand elle eut calmé ses nerfs en fouettant le clavier à tour de bras, elle attaqua les premières mesures d'un nocturne de Chopin. Je m'approchai d'elle, et me penchant à son oreille : — Moi aussi, madame, lui dis-je, je voudrais vous entretenir un instant en particulier.

— Vous aussi? fit-elle sans me regarder ni s'interrompre. C'est donc une gageure?

— Quand je dis : je le voudrais, repris-je, je le veux et j'ai le droit de le vouloir.

Elle laissa là Chopin et son nocturne, et fredonna sur un air de fantaisie un couplet qui, je pense, était de son cru ;

Ne dis pas : je le veux I Ignorante jeunesse.

Ne dis pas : je le veuxl Jeanne est une tigresse.

Dis plutôt : si je peux 1 Ignorante jeunesse.

Dis plutôt : si je peuxl Car Jeanne est la maîtresse.

Elle fut interrompue par une détonation qui la fit tressaillir. On venait de décharger un fusil à quelques pas de la maison. Elle changea de visage, sô

458 l'avbnturb

leva brusquement, porta à ses lèvres son mouchoir, qui tremblait dans sa main. Au même instant, la porte qui donnait sur le perron s'ouvrit, et M. Pardenaire apparut, la figure bouleversée et promenant autour de lui ses yeux hagards, qui lui sortaient de la tête.

— Lui! le rôdeur! dit-il d'une voix sourde.

M"* de Liévitz avait repris tout son sang-froid. Elle haussa les épaules. — Est-ce que je crois à vos rôdeurs?

— C'était pourtant lui, reprit-il, l'homme au diamant.

Elle lui jeta un regard qui le fit trembler, — Votre fusil était chargé? Ne vous avais-je pas défendu de faire la ronde avec un fusil chargé?

— C'est le diable qui l'a chargé, répondit-il.

— Où avez- vous pris ce fusil?

— Od je le prends toujours, dans l'armoire du petit vestibule.

— Je saurai qui a chargé ce fusil... Ah çà! j'espère... Elle attendit un instant, pensant qu'il lui épargnerait la peine d'achever sa phrase. — Ah cà! j'espère que vous n'avez blessé personne?

Pardenaire fit un geste d'épouvante ; avançant la tête : — n est tombé raide mort ! murmura-t-il.

On n'est pas toujours maître de son visage. Les yeux de M™® de Liévitz jetèrent des flammes, et je vis passer sur son front un éclair de joie féroce. Ce fut l'affaire d'une seconde. Elle baissa la tête; quand elle la releva, sa figure exprimait le chagrin et l'effroi. — Ahl mon Dieu! qu' est-il donc arrivé? s'écriat-elle en s'enveloppant de son bachlik. Christophe, venez. Courons. — Elle s'avança vers le perron, où

DB LADISLAS BOLSKI 159

l'avait précédée le docteur. Je fis mine de la suivre ; elle m'arrêta d'un geste et s'élança dans le jardin.

Nous fûmes un instant à nous regarder, le curé et moi. Me saisissant les deux mains : — L'avez-vous vue tout à l'heure ? me dit-il tout bas. On ne m'ôtera pas de l'idée qu'elle savait que le fusil était chargé et que le rôdeur était son mari. — Mais épouvanté de son audace : — Quelle folie ! s'écria-t-il. Ah! mon Dieu! ne répétez à personne...

-Ohl je n'aurai garde, lui répondis-je. — Et nous restâmes quelques secondes sans parler.

Le docteur Meergraf reparut bientôt; je reconnus à son air que le maréchal nous avait effrayés à tort, et que M«ne de Liévitz s'était réjouie trop vite.

— Cet imbécile avait la berlue, nous dit-il d'un ton flegmatique. Le rôdeur n'est pas demeuré raide mort sur la place. Il était debout sur le petit mur du jardin potager; en entendant la détonation, il est tombé, mais il en sera quitte pour quelques contusions. Monsieur le curé, la voiture est avancée. — Et se tournant vers moi : — M"» de Liévitz m'a chargé de l'excuser auprès de vous=... Cet accident Ta fort émue.

Il nous reconduisit jusqu'à la porte. Là il me dit à l'oreille : — Jeune homme, relisez donc le billet anonyme que vous avez reçu. — A ces mots, je me retournai vivement; il avait déjà disparu.

Le bon curé, qui tremblait comme la feuille, et qui comptait sur ma compagnie pour se remettre un peu de son trouble, me pressa instamment de monter en voiture avec lui. Je refusai et le laissai partir. Un vent d'orage s'était levé ; de larges gouttes commençaient à tomber. Je descendis jusqu'au milieu de

160 L*AVENTURB

l'avenue. Là je m'assis sur un tronc renversé, et je causai quelques instants avec moi-même. Je pensais aux soupçons qu'avait exprimés le curé et que j'avais partagés; je pensais à ce transport féroce, inavouable, qu'avait ressenti M"* de Liévitz, à cet éclair de joie que j'avais vu passer sur son front, et je pensais encore à cette prière naïve que la veille j'avais adressée à Dieu : c Seigneur, je suis malade, guérissez-moi. » Je me disais que Dieu m*avait exaucé, que pour me guérir il m'avait fait connaître qui était cette femme, ce qu'elle portait au fond du cœur , et que cependant je n'étais pas guéri , qu'apparemment j'étais incurable, que lorsqu'on aimait cette femme, c'était à jamais, qu'elle était entrée dans ma vie, dans mes entrailles , que je ne l'en ierais pas sortir. Et je croyais la voir assise au piano; je l'entendais fredonner d'une voix ironique et provoquante :

Ne dis pas : je le veux 1 Jeanne est une ti|nresse.

— Je lui prouverai que je sais vouloir! m*écriaî-je en me relevant.. Je ne sortirai d'ici que chassé par elle.

Je remontai l'avenue, évitant les rencontres et marchant à pas de loup. Des domestiques affairés allaient et venaient du corps de logis principal à un pavillon, qui en est séparé par une cour. Je vis passer Hélène, qui tenait une lanterne à sa main droite et portait sur son bras gauche des draps de lit et du linge. Un laquais qui revenait d'une course et n'était au fait de rien l'arrêta au passage. — Qu' est-il donc Arrivé? lui demanda-t-iL

DB LADtSLÂB 60L8KI 161

— M. le comte est venu voir madame. Il 8*est trompé de chemiii, il a traversé le potager, ce grand imbécile de Pardenaire l'a pris pour son rôdeur et lui a tiré dessus. Une chevrotine lui a passé à deus pouces du menton.

— Et M. le comte couche ici? reprit le laquai d'un ton de pitié dédaigneuse.

Elle lui répondit en riant : — Il fait un temps à ne pas laisser un mari -à la rue;... mais je m'arrête à causer, mon Unge sur le hras, et il pleut. Il ne faut pourtant pas le faire coucher dans des draps mouillés.

— Il ne craint pas l'humidité, fit l'autre avec un gros rire de laquais. Une poule mouillée!

Chacun tira de son côté. Je profitai du moment où la cour était vide pour la traverser et me glisser dans le jardin. Le vent soufflait avec force et me chassait au visage une giboulée de pluie mêlée de grêle. J'atteignis le perron. Les portes du salon étaient restées ouvertes; j'entrai. Il n'y avait personne; les lampes et les bougies brûlaient solitairement, et le piano, qu'on n'avait point refermé, continuait de chanter en sourdin ..: :

Dis plutôt : si je peux 1 Car Jeanne est la maîtresse.

Je cherchais à m'orienter, à dresser dans ma tête la carte du pays. Poussant une porte, je me trouvai dans un petit vestibule qui me parut conduire à l'appartement de M"* de Liévitz. J'étais résolu à risquer le tout pour le tout; mais au même instant j'entendis du bruit derrière moi, je n'eus que le temps de revenir sur mes pas, de traverser <$n courant le

l'ave^t. de ladislas bolski. Il

salon et de me jeter dans ce cabinet quo je connaissais. Deux bougies Téclairaient; je les soufflai. Ayant fait la nuit autour de moi, je me postai derrière la portière, dont les pans rabattus laissaient entre eux un jourc Je restai là immobile, Toeil au guet, à môme de voir sans être vu.

}i[^^ de Liévitz entra dans le salon comme un coup de vent, suivie de Pardenaire, qui cherchait à lui prendre les mains. Elle le repoussait durement. Il rentrait sa tète dans ses épaules et se courbait jusqu'à terre. — Quel stupide entêtement! lui disaitelle. J'ai interrogé mes gens, aucun d'eux n'a chargé le fusil. Je ne sache pas que les fusils se chargent tout seuls.

— Je vous jure que ce n'est pas moi! répondait-il. • Elle frappa du pied : — 11 est donc bien difficile de convenir que vous avez eu une distraction?

— Une distraction! fit- il d'un air hébété. Ce n'était pas une distraction, c'étaient des chevrotines. Je n'ai pas de chevrotines... Ne vous fâchez plus, je dirai tout ce que vous m'ordonnerez de dire.

— Ah! vous en convenez enfin! fit-elle. Vous avez failli causer un irréparable malheur. Après tout, vous aviez bonne intention. — Et lui jetant sa bourse : — Péché confessé est à moitié pardonné.

n secoua la tète, regarda la bourse, la baisa, la posa sur la cheminée. — Non, non, dit-il en tombant à genoux, quand le diable y serait, ce n*est pas moi...

— Qui vous croira? s'écria-t-elle avec emportement. Tout le monde ne sait-il pas que vous êtes un méchant fou? — Et allongeant le bras : — Sortez! <- Il se releva et sortit à reculons, la tête tendue en

DE LADISLAS BOLSKI 163

avant, Pœil éperdu, comme s'il avait contemplé un spectre. Quand il eut disparu, je ne sais si je rêvai, mais il me sembla qu'elle froissait ses cheveux avec colère, et j'entendis ou je crus entendre ce mot prononcé tout bas, mais distinctement : — Oh ! le maladroit!

J'allais sortir de ma retraite quand je vis paraître à l'entrée du salon une petite fille que la pluie avait fort mal accommodée. Ses cheveux lui pendaient sur les yeux, sa jupe courte était ruisselante, et ses sabots étaient crottés jusqu'à la cheville. Le visage de M"* de Liévitz changea tout à coup d'expression. ^ Ah! te voilà, Manette! dit-elle. — Et, s' asseyant, elle prit sur ses genoux l'enfant, qui s'y installa commodément, et dont les sabots boueux frottaient contre sa robe de soie.

—Tu viens de loin, petite, si tu viens de chez toi !

lui dit-elle en l'embrassant et lui essuyant le visage

avec son mouchoir de dentelles. Quel temps pour

courir les grands chemins! Eh bien! quelles nou-

; velles?

I — Mauvaises, dit l'enfant. La grand'mère est bien malade; on assure qu'elle ne passera pas la nuit. Elle a le délire, comme on dit, et elle ne parle que de vous. Elle voudrait tant vous voir avant de mourir I La mère ne voulait pas que je vinsse, elle M comme ça que c'est une fièvre contagieuse. Je Buis venue tout de môme. Vous êtes si bonne 1

— Tu as raison de croire en moi, lui répondit-elle en l'embrassant de nouveau. Écoute, mes chevaux sont sortis; ils sont allés reconduire le curé delà ^Toiu». Dès qu'ils seront revenus, je monterai en voilure avec le docteur, et nous te mettrons entre nous

deux, mon pauvre chat, pour que tu ne reçoives pas ' la pluie. De deux choses Tune : ou le docteur guérira ta grand'mère, ou bien, s'il n'y a plus de ressource, je te promets de ne pas la quitter avant qu'elle ait fermé les yeux. Je ne prendrai pas soa loaal : j'ai résolu de n'être jamais malade. En attendant, va-t'en vite te sécher à la cuisine. Tu diras qu'on te donne quelque chose de bon à manger. I

Et posant Tenfant à terre : — A propos, tu sais ce j que je t'avais promis. — Elle tira de son secrétaire cette belle poupée qu'elle avait habillée, et la pré- < sentant à la petite, qui n'osait y toucher : — Prends- . la donc; elle est à toi. — Manette s'essuya les mains à son ûchu et sortit en emportant la poupée. Elle j se croisa sur le seuil avec un homme que je coa- \ naissais, l'homme au diamant, le mari.

A sa vue, M°»' de Liévitz fit un geste indescriptible. Elle se détourna dédaigneusement et alla s'accouder à l'un des angles de la cheminée.

M. de Ldévitz était un de ces hommes qui repré-i sentent toujours. Il y avait dans toute sa personnel un sérieux gourmé, compliqué d'une raideur ger-i manique qui lui ankylosait les coudes et les genoux.' Il gardait son maintien compassé, la solennité de ses allures jusque dans ses moments de vive et sincènl émotion, et je suis persuadé que son sommeil mêmei avait le caractère officiel d'un service public. Je vo\îal ai dit que son sourire, comme son regard, était parH faitement vide; il aurait bien voulu faire croire q\w ses yeux se taisaient par discrétion; le fait est qu'ils n'avaient rien à dire, et personne n'était dupe de sd airs mystérieux. On sentait qu'il portait dans sa tètil quelques vieux secrets de chancellerie depuis lon^

DE LAOISLAS 60LSKI 165

temps éventés, qui avaient traîné partout et qui n'éfeientplus que les secrets de Polichinelle; il s'obstinait à monter la garde autour de ces ballons léégonflés, et il craignait naïvement les voleurs. Je soupçonne cependant que par intervalles il avait le ;8entiment vague, la conscience latente de sa nullité. Son visage exprimait la mélancolie d'un sot qui rfentrevoit.

■ n entra dans ce salon vide comme il se serait présenté dans un bal d'ambassade, et porta machinale^ ment sa main à sa boutonnière comme pour s'assu- [rer que sa brochette était en place; mais le domestique qui l'avait introduit s'était à peine re- [tiré, que son masque tomba et laissa voir un visage tavagé par une idée fixe et dont l'embonpoint n'était qu'une bouffissure maladive. Cette figure pâle et gonflée exprimait une douleur vraie, mais plate, tos éloquence, sans poésie. H s'inclina devant sa femme, et son premier mot révéla toute la bonhomie |4e son caractère. Montrant du doigt la porte par !îaquelle Manette était sortie : — Que cette petite est heureuse! dit-il. Que faut-il donc faire, Sophie, pour être de vos amis?

' Elle se laissa tomber dans un fauteuil et resta immobile comme un sphinx d'Egypte, l'œil fixé sur la pendule. Elle semblait compter les secondes de ^son ennui.

M. de Liévitz demeura debout. Après un long silence : — Vous n'avez donc rien à me dire? reprit-il. — Elle ne sourcilla pas. Peut-être pensait-elle à Pardenaire, à sa maladresse. M. de Liévitz prit le parti de s'asseoir. Il passa deux ou trois fois ses mains le long de ses jambes; puis« croisant ses bras

166 L^AVENTURB

sur sa poitrine : — Vous ne trouvez donc pas étrange, j Sophie, qu'un homme tel que moi en soit réduit à ' pénétrer nuitamment chez vous comme un voleur, j qu'un homme tel que moi s'expose à être pris par ; vos gens pour un rôdeur de grands chemins?..». I

L'emphase avec laquelle il avait prononcé ces | mots : un homme tel que moi I arracha un demisourire à M"»* de Liévitz. Elle fit un geste indolent qui signifiait : — Voilà une question à laquelle je j n'ai jamais pris la peine de réfléchir. — Puis elle reporta ses yeux sur la pendule.

Il avait manqué son effet, il changea de note. — | Vous êtes une personne raisonnable, Sophie, repritil d'un ton caressant. Il est impossible que vous m'ayez dit à Genève votre dernier mot. Ne compre- ; nez-vous pas que votre place est auprès de moi. | Que suis-je sans vous? Un corps sans âme. Qu'êtes- i vous sans moi? Une âme sans corps... Non, vous ne j me ferez jamais croire que la vie que vous menez ■ puisse satisfaire votre esprit ardent, vos goûts d'ac- \ tivité, votre admirable intelligence, qui est à la | hauteur des plus grandes situations... Si vous étiez ■ franche, vous conviendriez que vos déguenillés vous I ennuient à mourir, et que le métier de soeur grise est un pis aller qui ne vous suffira pas longtemps. ^ Un poisson ne peut vivre hors de l'eau, ni une femme telle que vous hors de la politique... J'ai fait une faute, une grande faute, — qui n'en fait pas ? — mais cette faute n'est pas irréparable. Retournons ensemble h Saint-Pétersbourg. Vous êtes une madtresse femme, et vous avez là-bas de si puissantes amitiés! Il ne tient qu'à vous de me rouvrir la carrière que mon imprudence m'a fermée. Il vous suffit de le vou-

DE LÂDISLAS BOLSKI 167

loir. Et moi-même... Oh! il y a quelque chose là! ajouta-t-il en se frappant le front. Vous ne savez pas encore de quoi je suis capable. Je crois en moi, je crois à mon avenir, qui est le vôtre!...

Cette fois elle consentit à parler. — Monsieur, lui répondit-elle d'une voix qui vibrait comme une lame d'acier, il y a deux ans, quelques mois après vous avoir quitté, j'eus le plaisir de hre dans un journal russe qui se publie hors de Russie l'anecdote suivante : « Il s'agissait, l'autre jour, dans un conseil de ministres, de pourvoir à un poste vacant; quelqu'un s'avisa de nommer M. de Liévitz. — Ne me parlez pas de cet homme, s'écria l'Empereur avec un geste de pitié. Liévitz est une ganache. » Le mot est un peu dur ; mais je le crois vraisemblable, n y a des jugements sans appel et des fautes impossibles à réparer. Mon habileté de maîtresse femme n'y suffirait pas. Je n'ai jamais gagné au jeu qu'avec un partenaire qui m'était sympathique, et les sympathies ne se commandent pas. Il est possible que vous ayez quelque chose là. L'humanité n'en profitera pas; croyez-moi, vous êtes un homme fini, politiquement, s'entend. L'agriculture vous reste. C'est une si belle chose!... Quant à moi, j'ai fait mon siège et je suis contente, très-contente. Mes |déguenillés, quoi que vous en disiez, suffisent pleinement à mon bonheur. Ne craignez pas que la besogne vienne à manquer à mon esprit ardent. Si Dieu me prête vie, j'entends fonder dans ce pays un hospice, une école-modèle, que sais-je encore? Mes devis sont tout prêts.. ^ Retournez dans votre chère Courlande. Tâchez d'inventer une nouvelle espèce de charrue. Nous nous communiquerons par écrit nos découvertes, nos

468 L*AVENTURB

expériences, nous nous admirerons mutuellement... Ce sera délicieux.

Cela dit, déployant son éventail, elle l'agita nonchalamment, Fœil fixé au plafond. Il se leva brusquement; je crus qu'il allait ^ jeter sur elle, les poings fermés. Il eut au contraire un accès d'attendrissement. — Eh! que m'importent, s'écria-t-il, la diplomatie, la politique, vos écoles et mes charrues? Je vous aime passionnément, vous m'appartenez, je saurai reprendre mon bien. — Et là-dessus il lui déclara que depuis qu'il l'avait revue à Genève il ne vivait plus, que ses pensées rôdaient sans cesse autour de Maxilly, qu'il passait des heures à lorgner du haut d'un rocher le toit qui abritait son idole et son rêve, que la nuit, en dépit des alguazils, il venait chercher dans son jardin la trace de ses pas et contempler la fenêtre de la chambre où elle dormait, qu'elle aurait pitié de lui et lui rouvrirait son cœur et ses bras, ou qu'il se brûlerait la cervelle à ses pieds.

Elle récoutait en silence. Tout à coup elle partit d'un éclat de rire aigu qui lui coupa la parole et me donna à moi-même le frisson. — Quel enfant vous êtes, Auguste! lui dit-elle. N'avez-vous pas honte? A votre âgel Vous avez donc perdu le sentiment du ridicule? Rôder comme un Lindor, à l'heure du berger, sous les fenêtres de votre femme I Un homme tel que vous ! Il ne vous manquait qu une mandoline et une échelle de soie. Et ce curé de village que vous me dépêchez en ambassade! Ah ! c'est trop fort!...

Il se laissa tomber à ses genoux. — Moquez-vous tant qu'il vous plaira; mais vous partirez avec moi.

— Quelle folie I dit-elle. Que ferais-je de vous et

DE LADI8LAS BOLSKI 169

que feriez- VOUS de moi?... Oh! jamais. Vous savez que je n'ai qu'une parole. Relevez-vous donc. Vous êtes grotesque.

A ce coup, la colère le prit; l'amadou mouillé s'enflamma. — Ah! vous refusez? s'écrîa-t-il en se relevant. Vous avez sûrement vos raisons. Croyezvous par hasard que vos allures de sœur grise m'en imposent? Je ne donne pas dans ces panneaux. Vos charités 1 A d'autre^. Vous êtes l'âme la moins tendre que je connaisse. Cette maison ouverte à tous venants m'est suspecte. Les pauvres y viennent de jour, la nuit on rencontre dans votre parc des promeneurs qui ressemblent plus à des galants qu'à des quêteurs d'aumônes. Ou je ne suis cpi'un niais, madame, ou il me parait prouvé...

— Achevez donc, il vous parait prouvé?... dit-elle en s'animant. — Le tour que prenait l'entretien avait dégourdi sa hautaine nonchalance; elle ne s'ennuyait plus.

— Vous avez un amant, madame 1 reprit-il avec violence.

Elle se dressa sur ses pieds. — Eh bien ! oui, monsieur, j'ai un amant. Et après?

— Je saurai le trouver. Et peut-être en ce moment n'est-il pas loin d'ici...

Elle haussa les épaule3. — Ne me poussez pas à bout, continua-t-il. Je suis armé,... car il serait imprudent de venir sans armes dans une maison où Ton aposte des assassins au coin des murs... Je ne m'y trompe pas, madame, vous m'aviez reconnu, et ce fusil...

— C'est moi-môme qui l'avais chargé! dit-elle avec un flegme superbe.

n ne fut plus maître de lui; perdant la tète, il tira de sa poche un revolver qu'il leva en l'air, le doigt sur la détente. — Et moi qui craignais de m'ennuyer? fit-elle... Mais tuez-moi donc! qu'attendezvous?

Elle avait un air si calme, si libre, si aisé, que ce fut à lui d'avoir peur et qu'il laissa retomber son bras. Elle lui enleva son pistolet, comme on ôte un joujou des mains d'un enfant iputin, et, tirant un cordon de sonnette : — Je ne vous reconnais pas. Augustel Tout à Theure, quand vous êtes tombé d( votre petit mur, votre tête aura porté, je crains que votre cerveau n'ait souffert. Vous avez besoin de repos, allez dormir. Demain vo^s me ferez vos excuses avant de partir.

— Partir, madame 1 je ne partirai pas.

— Alors c'est moi qui m'en irai.

— Oh! je le tuerai! reprit-il avec fureur.

— C'est ce que nous verrons.

Uii domestique parut, elle lui dit : — Conduisez M. de Liévitz dans son appartement et veillez h ce qu'il ne lui manque rien. — A l'apparition du domestique, M. de Liévitz avait repris comme par enchantement son maintien diplomatique et sa gravité de fonctionnaire. Il sourit, la bouche en cœur, salua sa femme et sortit.

Au même instant, le docteur Meer^raf entra par une porte latérale. M™« de Liévitz s'avança vers lui, et le saisissant par les deux bras : — Être à jamais rivée à un pareil imbécile!... s'écria-t-elle de toute la plénitude de son cœur; puis elle retourna vers li cheminée et s'y accouda de nouveau d'un air d*accjiblement.

D s'approcha d'elle, et d'un ton sardonique : — A jamais! dit-il, c'est compter sans les accidents. Eh! tenez, si tout à l'heure cette chevrotine...

Il la considérait attentivement, et semblait vouloir attirer sur lui son regard qu'elle tenait obstinément fixé à terre. — Oui, reprit-il, si cette chevrotine., n s'en est fallu d'un travers de doigt, et ma foi ! vous étiez libre, libre comme l'air... Avez-vous eu dernièrement des nouvelles du prince Reschnine? Voilà un homme d'avenir. Un journal annonçait l'autre semaine qu'on allait lui donner l'ambassade de Londres; c'était faux, mais ce sera vrai quelque jour.

Elle baissait toujours les yeux, je crus m'apercevoir que ses narines et ses paupières se gonflaient, et qu'elle avait un point rouge aux deux pommettes.

— Y a-t-il longtemps que le prince Reschnine ne vous a écrit? reprit l'impassible docteur.

Elle fit un geste d'impatience. — Vos plaisanteries sont d'un goût détestable! lui dit-elle.

— Oh! madame, j'aurais juré qu elles vous étaient agréables.

Elle fit quelques pas dans la chambre, puis se retournant : — A propos, Manette est venue me chercher, sa grand'mère est mourante; nous allons partir et nous passerons la nuit là-bas.

— Je ne le sais que trop, dit-il en montrant du doigt son chapeau et son paletot, qu'il avait déposés sur une chaise; mais je vous préviens que ces fièvres-là sont très-contagieuses.

Elle hocha la tête et répondit : — Je crois à la volonté... A ces mots, elle sonna sa femme de chambre et se fit apporter un mantelet en fourrure

\n L*AyBNTURE

et son bachlik, dont elle s'encapuchonna; puis elle se mit à arpenter le saloiv d*un pas trépidant, le teint enflammé, jetant à droite et à gauche des regards de feu qui ne regardaient rien. C'était une mitraille qui tombait au hasard. Un instant elle porta ses yeux sur rentrée du petit salon, et marchant droit devant elle, elle effleura de son épaule la portière. Je me rejetai vivement en arrière; mais elle n'entra pas, et je me remis à mon poste. Je pressentais qu'elle allait dire quelque chose qui déciderait de mon sort.

— Il faut convenir, dit-elle en se rapprochant du docteur, que la vérité parle quelquefois par la bouche des enfants. M. de Liévitz prétendait tout à l'heure que mes pauvres m'ennuyaient à mourir... Bon Dieu! qu'est-ce donc que la vie? ajouta-t-elle avec amertume, en égratignant l'hermine de son mantelet.

— Eh ! eh I quel air nouveau allons-nous chanter? murmura le docteur.

Elle passa ses mains sur son front et dit : — Je voudrais bien essayer d'autre chose.

— Ah! je vous vois venir, madame. Vous avez en tète une idée, ou pour mieux dire... un Polonais !

— Un Polonais! fit- elle en le regardant fixement.

— Oh! il est charmant En vingt-quatre heures, il a joué deux fois sa vie pour vous. Voilà des dévouements qui ne courent pas les rues... Parlez-moi franchement : quelle est votre pensée de derrière la tête? que prétendez-vous faire de ce jeune homme?

— Vous me croyez donc incapable d'aimer? répliqua- 1- elle avec colère.

— Vous en avez fait quelquefois l'essai, cola vous a mal réussi... Ne vous fâchez donc pas; si vous

DB LADI8LA3 BOLSKI 173

avez poar moi quelque amitié, c'est que je vous dis la vérité. CTest à cela que je vous sers... Votre Polonais est un vrai paladin, poursuivit-il en baissant la voix; mais le lendemain du jour où vous vous seriez donnée à lui, vous le regarderiez du même œil qu'un chiffon qui a trdné vingt-quatre heures dans un ruisseau. Vous êtes ainsi faite, et je plains sincèrement le pauvre diable qui réussit à vous inspirer une fantaisie d'un jour. Vos mépris et votre haine la lui font payer cher. Affaire d'organisation. Il n'y a dans tout votre visage que votre bouche et votre sourire qui sachent aimer. Le reste appartient à lorgueil et à la volonté. Vous en avez autant que le Père étemel en personne.

Elle se mit à rire. — Pauvre homme ! vous ne croyez qu'à la physiologie, dit-elle. — Et, courant à lui, elle lui prit les deux mains, les secoua, le regarda en face : — Jo vous dis, s'écria-t-elle d'une voix vibrante, que je l'aime comme je n'ai jamais aimé personne.

En ce moment, une voiture roula dans la cour. M"»* de liévitz se sauva bien vite, M. Meergraf la suivit, et le salon resta vide.

J'attendis encore un instant. Je soulevai la portière, je ne fis qu'un saut jusqu'au perron, et je me trouvai bientôt en pleins champs, et quelques minutes après en pleins bois. La pluie avait cessé; des rafales chaudes passaient dans la nuit comme des chevaux sauvages qui trépignent et secouent leur crinière. Quelqu'un avait dit de moi dans mon enfance : c n sera toujours ivre de vent. » Je ne sais ce qui se passa cette nuit-là entre le vent et moi; mais mes pieds ne touchaient pas la terre, je courais, je

bondissais, gravissant tout d'une haleine des côtes i rapides, faisant des trouées dans les buissons, escala- ' dant les échalien, perdant tout à coup mon chemin, le retrouvant par miracle. Dans ma tête vide d'idées, il y avait comme un tournoiement de bonheur. Je croyais seulement m'apercevoir que la terre humide sentait bon, que le vent causait tout seul comme un fou; je crois aussi que les bois étaient pleins de rossignols qui chantaient à gorge déployée des airs nouveaux et les cieux pleins d'étoiles qui regardaient quelque chose. Je m'arrêtai une seconde au pied d'un gros arbre; il fut pris d'un frisson subit, et il versa sur moi toute la pluie qui s'était amassée dans ses feuilles ; je compris nettement que l'eau mouille, je me secouai, je repris ma course. Je montai jusqu'à ce que, un rocher me barrant le passage, je me décidai à redescendre. J'étais à micôte quand l'aube parut. Les montagnes semblèrent se réveiller et dessinèrent leurs dentelures grises sur un fond de vapeurs orangées, et bientôt ce fut l'aurore. Mes yeux la burent avec délices; je me gorgeai de lumière. La promesse de mon bonheur était écrite au ciel en lettres d'or.

Je n'étais plus qu'à vingt pas de la grande route qui côtoie le lac, lorsque j'entendis le bruit d'une voiture. C'était la calèche. M°« de Liévitz venait de veiller toute la nuit une vieille femme qui se mourait d'un mal contagieux. Je me cachai derrière un- poteau, et je vis passer la voiture tout près de moi. Le docteur, ramassé dans un coin et le menton ballant, dormait à poings fermés. M"^® de Liévitz, le buste droit, les yeux tout grands ouverts, regardait la route. Sa main droite tenait pressée contre ses

t>B LADIStAS BOLS&I 175

lèvres une belle rose moussue, dont elle respirait le parfum pour conjurer, je pense, Faction des miasmes.

— Ést-il étonnant, me dis-je, que j'aime cette femme I C'est un caractère, et j'ai toujours adoré la force.

Richardet avait passé la nuit sur ses livres. £n m'apercevant, il regarda sa montre et tressaillit. — Eh bien 1 me dit-il d'un ton mélancolique, êtesvous heureux?

— Oui, lui répondis-je, car j'aime à savourer l'espérance.

Et je l'embrassai follement. Je courus me jeter sur mon lit, je dormis toute la matinée. J'achevais de m'habiller quand on me remit deux lettres, qu'un domestique venait d'apporter^

« Mon cher comte, m'écrivait M«»® de Liévitz, je ne Bais quel vent a soufflé sur moi; je suis triste, je m'ennuie à mourir. L'idée m'est venue de me secouer un peu, d'aller faire une excursion de quelques jours dans le Valais, dans l'Oberland. Seriezvous gens à m'accompagaer, vous et votre ami M. Richardet? Mes pieds ont besoin de mouvement et mes yeux de nouveautés. Un bon air de montagne, de beaux sites, des vaches, de la crème, des glaciers, un peu de danger et surtout de bonnes et longues causeries, tout cela me semble bien séduisant. Ne me répondez pas. Venez me voir ce soir à

dix heures; je serai seule, et nousilresserons en«semble notre plan de campagne. >

Le second billet était de ce même anonyme qui s'était dévoilé la veille. Il ne renfermait que ces mots : « Le temps est à l'orage, le tonnerre gronde. Partez sur-le-champ ; il y va du bonheur et peut-être de la vie de trois personnes. »

— Ce docteur Meergraf, me dis-je en déchirant le billet, est sûrement à la solde du mari.

Le soir me parut long à venir. A huit heures, j étais seul dans ma chambre. Je venais de prendre un bain et je préludais à ma toilette; je n'y avais jamais apporté des soins plus minutieux. Quand j'eus lustré, lissé, parfumé mes cheveux, frisé ma moustache, j'étalai toutes mes cravates sur mon lit, et je fus longtemps à faire mon choix. Je me décidai enfin pour un rouge amarante d'une nuance exquise aux lumières. Je me disposais à faire mon nœud lorsque j'entendis sur le grand chemin le roulement d'une voiture. Il me parut qu'elle s'arrêtait devant le Jasmin. L'instant d'après, un bruit de pas retentit dans l'escalier. Richardet sortit de sa chambre, poussa une exclamation; un entretien animé s'engagea entre lui et un interlocuteur dont je ne reconnus pas la voix. Je ne laissai pas de conti-' nuer ma toilette, et je me contemplais dans la glace avec une certaine satisfaction quand la porte de ma chambre s'ouvrit brusquement. Je retournai la tête, et je me trouvai en face de Conrad Tronsko.

Il me parut changé, vieilli; son rhumatisme s'était noué et l'avait un peu déformé. Ses jointures n'avaient plus de jeu, il marchait en se voûtant et tout d'une pièce; mais ses yeux, éternellement jeunes,

n'avaient rien perdu de leur alacrité ni de leur flamme. On y voyait encore des batailles, et le Kamtschatka, et toute son âme; il avait gardé sa face de lion, son encolure de taureau sauvage. Il était de ces hommes qui ne s'en vont pas par morceaux; leurs souvenirs les conservent; si tard que vienne la mort, elle les trouve debout et tout entiers.

Il regarda mes cravates étalées sur mon lit, puis mes cheveux lissés, mes moustaches : — Ah! monsieur s'en va en bonne fortune 1 dit-il en ricanant.

Et se jetant sur le sofa : — Allons, fais-moi donner un verre de kirsch, ce que tu voudras. Je n'en puis plus. J'arrive de Paris tout courant, et cette nuit, en wagon, mes chiennes de douleurs m*en ont fait voir de grises.

J'avais ouvert une armoire; j'en tirai une bouteille et un verre à liqueur que je remplis et qu'il vida d'un seul trait. Il fit clac[uer sa langue et reprit plus gaiment : — Ton kirsch est bon. Je ressuscite. Drôle de métier que tu me fais faire 1 Ta mère m'a dit : Il a des affaires là-bas qui le retiennent. Moi qui connais le pèlerin, j'ai tout de suite éventé la mèche. Les affaires d'un Bolski, on sait ce que c'est. Les jours se passaient, point de nouvelles. Alors j'ai planté là mes leçons et mes écoliers, et je suis parti. Me voilà comme l'Ubald du Tasse, qui s'en allait chercher Renaud dans les jardins d'Armide. Il arriva comme Renaud faisait son nœud de cravate et il lui cria : Dans quel sommeil s'est engourdie ta vertu? ou quelle lâcheté l'attire? Sus, sus! le camp et Godefroi t'appellent :

8ù, éii : té U ^anipo e te QôlTredo invita ; >

478 l'aventdee

ce qui signifie : ma voiture est en bas, je te tourre dedans, et nous allons coucher ce soir à Thonon, pour retourner à Paris dès demain.

Je boutonnai mon gilet : — Impossible! lui dis-jo avec assez de résolution.

n fronça ses épais sourcils, sa figure prit une expression formidable : — Tu as dit,;je crois, impossible I — Il se tut quelques instants. La colère s'amassait comme un orage dans sa tête ; je sentis que la foudre allait éclater. De ses prunelles léonines jaillit un regard qui me frappa au visage comme une balle. — Impossible 1 reprit-il. C'est toi qui as dit cela, et c'est à moi que tu parlais I Oh 1 oh 1 voilà donc ce qu'est devenu ce grand coeur de héros qui ne pouvait attendre les occasions et qui demandait cent mille Cosacpiesà dévorer?... Il est arrivé que monsieur a rencontré une jolie femme. Une jolie femme, c'est le soleil et les étoiles, c'est l'univers et le bon Dieu lui-même 1 Qu'est-ce donc que la Pologne au prix d'une jupe?... C'est égal, tu partiras. J'ai cru bêtement à tes protestations, à tes simagrées, et pour te faire plaisir je me suis porté ton garant devant certaines gens qui ont foi en tna parole, et ils ont consenti à te prendre au sérieux, à te charger d'une mission... Tu partiras. H ne sera pas dît qu'un homme dont Tronsko s'est fait le répondant n'a pas de sang sous les ongles.

A ce mot, le coeur me bondit. Cependant je réussis à me contenir. Je pris ma redingote, je la brossai. — Je suis ce que j'étais hier, dis-je à Tronsko ; mon cœur n'est point changé. Je partirai dans trois jours. Je ne vous demande que trois jours.

— Trois jours I me réphqua-t-il. Me prends-tu

DB LADISLÂ8 B0L8KI 179

pour un niais? Tu es comme ces enfants qu'on veut conduire chez le dentiste et qui crient : Demain ! demain! Ils espèrent un miracle et que demain le courage leur sera venu ou que leur dent malade sera partie. Et moi je te dis que les défaites de la volonté sont irréparables, que Thomme qui recule pour mieux sauter ne sautera pas, et que celui qui s'endort sur sa lâcheté la retrouvera demain sous son traversin... En voilà assez, partons!

Je lui répondis pour la seconde fois : — Impossible !

Il fit un bond, je crus qu'il allait se jeter sur moi et m'écraser sous ses pieds ; mais il courut vers la cheminée, y ramassa dans l'âtre un vieux tison charbonné. — Je veux écrire ton nom sur la muraille! s'écria- t-il, — et, redressant sa taille voûtée, il charbonna sur la paroi ces quatre mots : Slavus saltansl le Polonais sattimbanque ! Puis, reculant d'un pas et le bras étendu vers son inscription, comme un professeur de mathématiques qui, sa craie à la main, fait une démonstration devant la planche noire : — Slavtis saltans ! Cela, veut dire un fils d'aristocrate qui s'est fait un dieu de son bon plaisir, et qui s'écrie du haut de sa tête : La règle, la loi, l'univers, c'est moi... Slavus saltansl L'inutile des inutiles, un gaspilleur de temps et d'argent, qui ne sait plus aujourd'hui ce qu'il voulait hier et qui s'essouffle à courir après ses'fantaisies, qui courent plus vite que lui... Slavus saUansI Entrez dans la baraque, messieurs. Voici le roi des sauteurs; il saute pour une duchesse ou pour une cabotine, et tout en sautant il fait sauter la banque et les bouteilles... Slavus saltans! Gomme qui dirait un Polo-

180 L'ATBNTU&B

nais de théâtre, un Polonais à plumet, à clinquant, à draperies, un histrion démonstratif et gesticulant, amoureux d'apparences et de poses. . . Cherchez bien; vous ne trouverez sous ses chamarrures qu'une âme oblique, fuyante et qui vous glisse des mains ; mais ne craignez pas que sa conscience lui reproche jamais rien, elle a des absences miraculeuses. Il a fait un pacte avec elle; aujourd'hui il a forfait à l'honneur, elle dira demain : Je ne sais rien, je n'y étais pas... Slavus saUansI II rêvait hier d'être un Konarski, ce ne.sera jamais qu'un héros de boudoirs et de tripots. Mordieu! sa fin sera belle : il avalera sa dernière bassesse dans une coupe d'or finement ciselée, et tombera foudroyé par la débauche, mais avec un fier sourire de paladin et en se drapant dans son ignominie!

Je me sentis blêmir. Mes dents claquaient. Je me mordis les lèvres jusqu'au sang. Je fis deux pas les poings crispés. — Vous m'insultez, lui dis-je, assuré que vous êtes de l'impunité de vos outrages ! Sortez.

— Et je lui montrai la porte.

Il prit son chapeau ; mettant la main sur le loquet :

— Oui, je m'en vais; ce sera bientôt fait. Beau fils, ton nœud de cravate s'est dérangé ; il faudra le retoucher. Va-t'en lécher la terre devant ta maîtresse. Demain je serai à Paris, et je dirai à certaines gens : « Triple imbécile que j'étais, comment ai-je pu oublier que les Bolski' ne sont que des Bolski? >

Je lui criai avec fureur : — Pensez de moi ce qu'il vous plaira; mais respectez le nom d'un homme qui vous valait bien et qui est mort av champ d'honneur.

11 lâcha le loquet^ et revenant sur moi : — Ahl

DB LADISLA8 BOLSKf 181

tu crois toujours que ton père... Écoute, avant de partir, je veux te raconter une histoire que, grâce à Dieu, ta mère n'a jamais sue. Elle en serait morte... Tu sais peut-être qui était le père de ton père. Il 8*était donné ou vendu à la Russie. Ton père n'était pas homme à se vendre; mais il était né dans un bourbier, ce fut son mariage qui l'en tira. Ta mère lui ût jurer qu'il se battrait un jour pour la Pologne, n n'attendait qu'une occasion, et il s'amusait en l'attendant. Survient le branle-bas de 48; la Hongrie entre en danse; les Polonais y courent : ils espéraient ramasser sur les champs de bataille de Pakozd et de Gomom les clés de la citadelle de Varsovie. Ton père avait connu Georgey, il lui écrit, lui offre ses services, se fait agréer pour aide de camp. Tope! l'aifaire est dans le sac. Voilà un homme aux anges, et qui dessine lui-même le patron de son uniforme. Il t'a légué son plumet ; tu dois l'avoir quelque part dans un tiroir. . . Il se met en route ; soit forfanterie, soit fatalité, il prend son chemin par Vienne. C'est une ville de plaisirs; il y passe deux jours. Il rencontre au Prater une femme... J'ai oublié son nom. C'était une de ces grandes coquettes qui promettent tout et n'accordent rien. D'un seul regard, elle allume ton pauvre père comme une étoupe. Le voilà pris et plus qu'à demi fou; elle s'amuse à le faire aller, le tourne et le retourne sur le gril. Cependant la campagne s'était ouverte, le canon grondait. Il oublie ses amis, qui l'attendent, Georgey, qui s'étonne. Il s'acharne à la poursuite de son oiseau bleu, qui se dérobe de branche en branche. La rage le prend, il soupçonne un de ses rivaux d'avoir de l'avance sur lui; il le provoque, va sur le terrain, empoche un grand coup d'épée,

182 L*AVBNTURE

qui lui transperce la poitrine. Pendant quatre semaines, on le crut perdu. A peine entra-t-il en convalescence, la rougeur lui monta au front. Il était brave... Ce qu'on vous conteste, à vous autres, ce n'est pas le courage, c'est la suite dans les idées et la discipline de la volonté... Par des prodiges d'audace et d'adresse, il réussit à passer la frontière, à franchir les lignes ennemies, et il se présente devant Georgey à la veille de la bataille d'Iscaczyz. Tu devines quel accueil il reçut, tous les visages se détournaient; il ne vit ce jour-là que des dos. — Je prendrai demain .un fusil et une capote de soldat, s'écria-t-il, et on verra comment se bat un Bolski. — Mais, soit Tépuisement que lui avait causé un si périlleux voyage, soit le ressentiment des mépris qu'il venait d'essuyer, sa blessure se rouvre, il tombe en défaillance et bientôt en délire. On le transporte dans une ambulance. De son grabat, il entendit durant huit heures le grésillement de la fusillade, les tonnerres de la canonnade et, le soir, les hurras des vainqueurs. Pendant tout ce temps, il s'était* battu, lui, contre la fièvre... Un hasard m'amena près de la paillasse où il se tordait et criait. Je pensai à ta mère, j'eus pitié de lui. Grâce à moi, il n'a pas crevé comme un chien. Un quart d'ami lui a fermé les yeux. Il me fit sa confession, puis il se remit à battre la campagne. Tantôt il parlait de cette femme et s'écriait : Je l'aurai ! tantôt il se persuadait qu'il s'était battu la veille comme un lion, et arrachant le plumet de son shako : Il est rouge de sang, tu le donneras àLadislas. — J'ai tenu parole; cependant il y avait autour de nous des gens qui s'étaient battus et qui disaient en ricanant, les uns : C'est un traître 1 d'autres : C'est un lâche !

DE LâDISLAS bolski 483

d*autres mieux informés et plus équitables : C'est un Bolski, et les Bolski ne se font tuer que pour une femme !

Depuis le moment où Tronsko me révéla comment mon père était mort, j'ai éprouvé de bien déchirantes douleurs. Aucune n'a égalé en amertume celle que me causa ce récit. Le souvenir de mon père était pour moi une religion; mon imagination l'avait vu cent et cent fois tomber en souriant sur un champ de bataille, heureux de mourir en héros, heureux de mourir pour la Pologne. Je m'étais repu de cette gloire, Je l'avais sentie se mêler à mon sang, et courir dans toutes mes veines. Et tout à coup.... quel dégrisement ! Tronsko venait de me fouiller le cœur avec un poignard, il en avait arraché ce que j'avais de plus précieux, ma légende filiale. Je poussai un cri, et je m'appuyai à la muraille pour ne pas tomber. Mon désespoir éclatait sur mon visage, car je vis Tronsko s'attendrir. Il vint à moi; je fis un geste pour le repousser. — Oh ! mon pauvre père ! murmurai-je.

Il m'attira dans ses bras. — Que veux-tu? me ditil. Je ne suis pas médecin, je n'ai étudié qu'en chirurgie.

Je me dégageai, j'empoignai une chaise de canne, je la frappai contre le parquet avec une telle violence qu'elle se brisa en morceaux. — Partons ! m'écriai -je; je leur montrerai ce que c'est qu'un Bolski !

En un clin d'œil, mes apprêts de voyage furent achevés. Tronsko appela Richardet , dont j'avais oublié l'existence. — Monsieur, lui dit-il, on a sûrement quelque chose à vous dire. — Et par discrétion il nous laissa seuls.

184 L*AVBNTURB

Je regardai un instant Richardet. — Vous aurez l'obligeance de régler mes comptes^ lui dis-je, de remettre les clés au propriétaire.

— Est-ce tout? fit-il,

— Vous irez tout à Theure à Maxilly.... Vous lui direz que je pars.

Il fit un geste d'effroi : — Et comment lui expKquerai-je?...

J'hésitai, je passai la main sur mon front. — Vous lui direz la vérité, repris-je. — Et d'un bond je fus au bas de l'escalier.

f Tu seras toujours l'esclave de ton idée du moment, » m'avait dit un jour ma mère. Elle ne s'était pas trompée dans son pronostic. Je n'ai jamais pu avoir qu'une idée à la fois, et l'idée du moment a toujours pris un tel empire sur moi que je lui sacrifiais tout sans qu'il m'en coûtât rien. Je courais devant moi tète baissée, ne regardant ni à droite ni à gauche, le cœur vide de souvenirs et de regrets, pensant avoir anéanti le passé parce que je ne le voyais plus. Cependant il faut s'arrêter, reprendre haleine. Alors les souvenirs se réveillent, le passé se venge, et le cœurj sortant de son ivresse, expie ses mépris irréfléchis par l'emportement de ses lâches remords. Je ressemblais à ces chefs de bande, à ces hardis condottieri qui, poussant leur pointe, se jettent au cœur du pays ennemi, sans prendre la peine

DE LADISLA8 B0L8KI 185

de bloquer les forteresses qui en gardent les approches. Tôt ou tard les garnisons qu*ils ont oublié d'investir font des sorties meurtrières, et ces audacieux expientleurimprévoyance. Leséquipéesfinissentpar des désastres, et les aventures de la volonté par de honteuses défaites. J'ai assez vécu pour me convaincre que notre cœur est meilleur qu'on ne le dit, et que toutes les grandes fautes s'expliquent par quel* que infirmité de l'esprit.

Tronsko avait brûlé ma blessure avec un fer chaud, j'avais entendu siffler la plaie, et je me croyais radicalement guéri. Je ne me reconnaissais plus, j'avais changé en un clin d'œil et d'esprit et de cœur ; M°io de liévitz avait disparu de ma pensée; je me reprochais ma passion comme une méprisable folie. Je n'avais en tôte que mon père, mon pauvre père expirant sans gloire et désespéré sur un grabat; je pensais à lui avec une profonde pitié; il était mort insolvable , il m'avait légué une dette d'honneur qu'il me tardait d'acquitter en réhabilitant son nom. Mon impatience ne prévoyait point d'obstacles à mes projets; je me sentais de force à marcher sur l'aspic et sur le basilic, à fouler aux pieds le lion et le dragon. Ma tristesse était accompagnée d'une fureur sombre, mais à laquelle ne se mêlait aucun regret.

^ Comme nous approchions de Paris, Tronsko, qui jusque-là ne m'avait pas fait une question, me dit à brûle-pourpoint : — Était-ce une comtesse ou une paysanne?

— Ne parlons pas de cette femme, lui répondis-je. — J'étais sûr de ma guérison, mais le souvenir de ma maladie me faisait peur. M'efibrçant de

186 L'AVBNTURB

sourire, j'ajoutai : — Bahl peut-être ne Faimais^ je pas.

J'étais de bonne foi. Plût à Dieu que j'eusse dit vrai!

Ce que je fis à Paris, ce qui se passa entre certaines gens et moi, à quelles épreuves je fus soumis, quelles instructions me furent données, je me garderai d'en rien dire et surtout de nommer personne.

En cette année 61, la Pologne, qui cherche sa politique dans son cœur et qui agit par de soudaines illuminations, donnait au monde un étonnant spectacle. La soif du martyre s'était emparée d'un peuple entier, et ce peuple s'offrait en holocauste; des multitudes désarmées priaient Dieu sous le feu du canon, leurs cantiques saluaient la mort comme une amie divine. — Je ne vous crains pas, j*ai des troupes, disait le prince Gortschakof au comte Zamoyski. — Nous sommes prêts à recevoir vos balles. — Non, non! nous nous battrons ! -^ Nous ne nous battrons pas, vous nous assassinerez. — On'avait pu se figurer à Saint-Pétersbourg que la Pologne n'était plus. Et tout un peuple debout, des palmes dans ses mains, s'écriait en montrant son cœur : Elle est ici ! pourquoi cherchez- vous parmi les morts celle qui vit?... Le métier debourreau indigne l'honneur d'un soldat. La Russie s'était promis qu'à force de provocations elle aurait raison de ce sublime héroïsme qui refusait de se battre. Toute patience a ses limites : on pouvait s'attendre à ce que la Pologne aux abois et frémissante ramasserait enfin le gant, rendrait défi pour défi. Or,lecomitédeParis désirait envoyeràK... petite ville polonaise à quelques lieuesde la frontière, un émissaire chargé de s'aboucher avec certaines

DE LÂDISLA8 BOLSKI 187

jpersonnes, de leur soumettre des plans et des avis pour des éventualités prévues.

Il fallait que l'émissaire fût jeune. On tenait à sa disposition un passeport de rencontre, visé pour la Jlussie et portant le nom de William Wilson, originaire de Jersey, naturalisé Français, âgé de vingt- Jtrois ans. La pièce était authentique et munie de .;toutes les signatures nécessaires. Ce Wilson était un Éarçon coilTeur, qui avait fait son apprentissage à yaris. Il avait eu des difficultés avec son patron, et jBoit dépit, soit enyie. de courir le monde, il s'était résolu à lever le pied. Une dame russe qu'il avait JDoiffée quelquefois et qui appréciait ses talents lui javait persuadé qu'il ferait aisément fortune à SaintjPétersboiygsçA peine avait-il obtenu son passeport, iil était tombé malade, et une fièvre typhoïde l'avait îenlevé en trois jours. Le signalement consigné sur ice passeport me convenait à peu de chose près. Je parlais l'anglais assez couramment pour avoir le droit de m'appeler Wilson; le feu coiffeur était blond comme moi; même taille, la même forme de nez. Il me restait à apprendre mon ihétier. Je commençai sur-le-champ mon apprentissage chez un coiffeur polonais de la rue du Bac. J'étudiai avec fureur l'art de raser à poil et à contre-poil, de manier le fer à friser, de crêper des bandeaux et de bâtir un chignon. Ce fut un jeu pour moi; j'étais né avec des yeux au bout des doigts. Au bout de six semaines, j'étais devenu un vrai Wilson, un a merlan » accompli, et j'en avais la tournure, les gestes, les fadeurs, les gaîtés, l'air et la chanson.

Mes journées appartenaient à la pratique, je donnais mes soirées à ma mère. Il me semblait que je

188 L*AVENTURB

venais de faire sa connaissance; elle était pour moi ujie nouveauté, une découverte, et ce que je ressentais pour elle était non de la tendresse, mais de Tadoration. Jamais sainte ne porta si loin le détachement de soi-même, l'absolu dépouillement de toute volonté propre, l'entier abandon à la volonté divine. Elle avait accompli son dernier et suprême sacrifice; elle ne reprochait rien à personne, ni à Dieu, ni aux hommes, ni à moi ; elle se disait : Cela devait être, et je tâcherai de n'en pas mourir. Ce coeur navré bénissait l'épée qui le transperçait. Elle avait le plus souvent une sorte de gaité forcée où ne paraissait aucun effort; elle s'occupait avec une tranquillité active de tous les détails de la vie et il semblait que la vie fût encore quelque chose pour elle. Par instants, il lui prenait un frisson, elle se tournait vers moi et me disait avec un léger tremblement dans la voix: | Adieu, mon enfant! — et dans ces moments elle attachait sur mon visage des regards fixes, troubles, pleins d'un silence de mort. Alors je me jetais à ses genoux, elle pressait ma tète dans ses deux mains, et peu à peu ses yeux se ranimaient, son teint s'éclaircissait, ses lèvres ébauchaient un sourire, sa figure devenait comme transparente et laissait voir son âme à découvert, une âme sans tache, blanche comme une colombe, une âme où la force se mariait avec une angéUque douceur, une âme faite de chasteté, de tendresse, de douleur et de lumière!

Je me rendis un matin chez Tronsko, je lui annonçai que j'étais prêt à partir. Il me retint longtemps auprès de lui, me représenta que je pouvais encore me dédire, que l'entreprise où j'allais m'engager était pleine de péril, qu'avant de m'y embarquer

DE LADI8LAS BOLSKI 189

je devais sérieusement consulter mes forces et ma conscience, que toute imprudence, toute faiblesse me serait imputée à crime, qu'il ne se défiait pas de mon courage ni de la figure que je pourrais faire dans les dangers , qu'il se demandait seulement si j'avais l'esprit assez mûr, l'humeur assez rassise pour garder mon sang -froid dans toutes les rencontres, pour disceroer les occasions, pour déjouer les embûches, pour dévorer en silence des humiliations et maîtriser les bouillonnements de mon cœur. Le véritable émissaire, disait-il, est un lion doublé d'un renard, et il appréhendait mes imprévoyances, les brusques échappées de ma gloriole, ce qu'il appelait mes petites vanités. Je lui répondis que je n'étais plus Ladislas Bolski, que j'étais William Wilson, et que je me sentais de force à faire la barbe à tout l'univers. Il insista encore, me conjura de réfléchir, m'assura qu'il saurait me dégager de ma parole en prenant tout sur lui. Je l'interrompis, et me frappant la poitrine par un geste romain : — Ce que je porte ici, m'écriai-je, n'est plus un cœur de chair et de sang, c'est une pierre calcinée par la foudre.

— Dieu soit avec toi 1 me dit-il en m'embrassant; mais n'oublie pas que Tronsko est ta caution, et qu'avant-hier, en présence de dix personnes, il a donné sa main gauche à couper que tu étais un homme.

Je retournai auprès de ma mère; elle me 'conduisit à l'égUse de la Trinité, elle y passa une grande heure en oraison mentale, agenouillée, la tête basse. Je voyais ses lèvres remuer, des ombres et des lumières passer sur çon front, elle causait avec Dieu

et Dieu lui répondait; je ne sais ce qu'ils se disaient, je me tenais immobile, craignant de troubler cet entretien sacré auquel je n'étais pas digne de me mêler. Quand elle m'eut ramené chez elle et qu'on vint nous avertir que le fiacre était en bas, elle se jeta sur moi comme une lionne sur son lionceau qu'elle dispute aux chasseurs, elle couvrit de baisers mes cheveux, mon front, mes yeux, ma bouche. Puis reculant d'un pas : — Voilà des lèvres, dit-elle avec angoisse, qui vont être condamnées à mentir. Que Dieu leur épargne du moins la honte du parjure ! — Son visage s'enflamma : — Rends-nous la patrie, Seigneur! s'écria-t-elle. Et rends-moi un jour mon enfant I — Et levant les bras : — Pourtant, que ta volonté soit faite et non la mienne ! — Elle m'accompagna jusqu'à la porte; debout sur le seuil, les mains frémissantes, le front tendu en avant, elle me regarda descendre l'escalier. Je retournai la tête, elle porta ses dix doigts à ses lèvres et me jeta son âme dans un dernier baiser.

Six semaines plus tard, par une matinée de décembre froide, mais sans brouillards, j*arrivai devant une barrière en'bois, qui m'annonçait que j'allais franchir une frontière et fouler le sol polonais. Une jeune fille fraîchement sortie du couvent et que sa mère conduit à son premier bal ressent peut-être quelque chose de ce qui se passa dans mon cœur; ce fut une joie fiévreuse mêlée d'un trouble profond

DE LâDISLAS bolski f9i

et d'une émotion intense. Je hélai un factionnaire, qui vint me recevoir et me fit entrer à la douane. Là on examina mes papiers, on me fit subir un minutieux interrogatoire. Enfin je fus autorisé à passer outre. Je replaçai mon havre-sac sur mon dos, et je continuai mon chemin.

Devant moi s'étendait un pays de plaines, mollement onduleux, que la^neige recouvrait d'un épais linceul. Bientôt la route s'enfonça dans un bois de pins et de bouleaux. Une corneille passa au-dessus de ma tête en croassant. Je tirai mon chapeau et je la saluai. Le chemin était désert, je le quittai un instant, je fis quelques pas dans le bois. Écartant la neige avec mes mains, je m'agenouillai au pied d'un arbre, et du fond de mon cœur sortit cette prière fervente que je prononçai à demi- voix : — Terre maudite et bénie, terre de saint Stanislas, de Sobieski et de Kosciusko, terre des héros et des martyrs, toi qui bois le sang comme l'eau et qui vois fleurir éternellement les l'oses sacrées de l'immoi^telle douleur et de l'immortelle espérance, reconnais le plus humble de tes enfants. Il t'apporte son cœur, ne méprise pas son offrande, et mets dans sa poitrine, avec le désir de bien faire, quelque étincelle de ce feu divin qui est le secret des grandes vies et des belles morts. — Je me penchai, je baisai cette terre à laquelle j'avais parlé, je ne sais quelles délices me vinrent aux lèvres ; il me sembla que le sol humide se réchauffait sous mes embrassements, que mon baiser m'était rendu, et je sentis une flamme courir dans mes veines et jusque dans la moelle de mes os. Je me relevai, je me remis en marche d'un pas libre et léger; pourtant j'avais

192 l'ayenturb

toute ma charge, je portais Dieu dans mon cœur, la Pologne sur mes lèvres.

J'arrivai vers le soir à K... ; je me rendis sur-lechamp au bureau de police, où je présentai mes papiers et déclarai mes intentions. Mon petit discours fut assez bien tourné, et je débitai avec aplomb mon boniment de garçon coiflfeur. J'avais quitté Paris pour aller chercher fortune à Saint-Pétersbourg, où mon incomparable talent ne pouvait manquer de faire florès; mais j'avais gaspillé en chemin mon pécule, les eaux étaient basses, et, avant de continuer mon voyage, je désirais faire quelque séjour à K... pour me remettre à. flot et regarnir mon gousset. Comme j'achevais ma petite histoire et que les employés tournaient autour de moi comme des limiers, flairant mes poches pour s'assurer qu'elles ne renfermaient rien de suspect et que je ne sentais pas le gibet, entra le directeur de la police, le colonel Rothladen. C'était un homme de poids et d'un bel âge, mais qui faisait le jeune et aimait à se requinquer. On le mit au fait. Aussitôt ce vert-galant un peu poussif, lequel à chaque mot gonflait ses abajoues et soufflait comme un bœuf, me cria d'une voix de stentor : c II y a ce soir un thé dansant chez le général W... ; voyons, paltoquet, ce que tu sais faire. » Et, ôtant son chapeau et sa cravate, il se jeta une serviette sur le dos en guise de peignoir. Je lui répondis que j'appartenais àrécole du cheveu expressif et physionomique^ qu'il devait d'abord me permettre d'étudier ses airs de tôte, ses gestes, sa démarche, que je lui ferais ensuite une coiffure pleihe d'allure, qui serait parfaitement assortie à l'ensemble de sa personne. Il se mit & se promener devant moi, tout

DB LADISLAS BOLSKI 193

en goguenardant et montrant ses canines comme un vieux dogue de belle humeur. Je lui brûlai sous le nez quelques grains d'encens que ses grosses narines humèrent avec délices; puis je mis mes fers au feu, et, après l'avoir rasé, je lui bâtis en un tour de main une coitfure coup-de-vent qui exprimait le3 ambitions de son humeur conquérante. Il se regarda longtemps dans la glace, parut satisfait de mon savoir-faire. Je l'entendis qui disait en russe à l'un de ses employés ^ — Il faut convenir que ces Parisiens ont un chic de tous les diables. Je vais faire sensation chez le général. Ce petit garçon est un trésor. Qu'on lui déUvre sur-le-champ son permis de séjour. — Il daigna m'indiquer l'adresse d'un nommé Pudel, d'origine allemande, qui était le premier coiffeur de la ville. — Je te le donne pour un franc animal, me dit-il, et je te charge de faire son éducation. Tu lui diras de ma part qu'il te traite bien, et tu tâcheras d'infuser dans sa grosse tête tudesque la théorie du cheveu... Comment dis-tu? ,

— Expressif et physionomique, lui répondis-je.

— Oh ! ces Français I fit-il ; tous grands parleurs, mais gentils, et qui ont inventé le chic...

— Le chien, interrompis-je.

— Oh! ohl ohl le chien! répéta-t-il avec un gros rire épais.

Et il me fit pirouetter sur mes talons, me donna une tape sur la joue. — Va-t'en de ce pas chez Pudel, me dit-il. Tu auras l'honneur de me coiffer tous les jours.

le me présentai incontinent chez Pudel, qui me reçut assez mal, et me déclara qu'il n'y avait point de place vacante dans son échoppe. Toutefois, quand

l'aVENT. DC LADIBLAS BOLSU. 13

194 L^AYBNTURB

)e me fus réclamé du directeur de la police, il baissa le ton, consentit à me prendre à l'essai. Je dus lui . donner séance tenante un échantillon de mon habi- ] leté. Il me mit aux prises avec une tête à perruque, * à laquelle j'improvisai une coiffure de bal. Pendant .que je travaillais, il m'observait bouche béante et d'un œil jaloux. A quoi ne s'accroche pas Tamourpropre? La mortification que lui causait la supériorité de mon talent me fit un sensible plaisir ; mais je m'empressai d'adoucir son chagrin par ma gentillesse et mes déférences. Nous devînmes bons amis et nous entrâmes en marché. Je lui fis mes conditions en me donnant l'air de tenir beaucoup à l'argent. Bien que le brave homme fût dur à la détente, il avait compris le parti qu'il pourrait tirer de moi ; il finit par amener pavillon et en passa par tout ce que je voulais. Il me conduisit dans une pension bourgeoise où il m'assura que je serais bien et à Don compte. Et ce fut ainsi que ce jour même s'opéra sous les plus favorables auspices mon installation à K...

Tronsko m'avait instamment recommandé de ne rien hasarder, de ne rien brusquer, de ne m'avancer que bride en main, avec des précautions infinies. Eussé-je oublié ses conseils, la situation troublée où se trouvait la Pologne m'eût assez prêché la prudence. Russes et Polonais étaient ^i éveil, se mesuraient du regard. On s'attendait à une crise, on sentait dans l'air en quelque sorte le poids des événements qui se préparaient. J'apportai une extrême circonspection dans ma conduite, dans mes discours. Non-seulement il y allait du succès de ma mission ; mais il eût suffi d'une démarche précipitée, d'un

DE LADISLAS BOLSKI 195

propos hasardé pour compromettre d'autres sûretés que la miemtie. Pour la première fois j'éprouvai ce qu'a de sévère et de bienfaisant le sentiment de 1? responsabilité. Je n'étais plus mon maître, j'appar tenais à une grande cause qui m'était plus chère que la vie ; de ma sagesse ou de ma folie dépendait plus d'une destinée ; j'étais devenu quelque chose, et ma conscience était heureuse. Je n'avais jamais eu jusqu'alors la notion de la vertu, qui est une force gouvernée par la raison; je la sentais croître en moi, et il me semblait que mes pensées s'épuraient, que mon esprit avait mûri, que j'étais un homme nouveau; je goûtais ces joies amères et fortifiantes qui donne la pratique de l'abnégation. Quiconque sao fie son moi reçoit en échange l'infini. Quelle duperie que de se réfuser à un tel marché ! Mais le cœur humain est lâche, et il faut du courage pour être heureux.

Je vécus durant un mois en véritable Wilson, et le diable lui même n'aurait pu lire dans mes pensées secrètes. Toujours alerte, le cœur au métier, gai comme un pinson, j'avais l'air de ne songer qu'à ma besogne. Ma belle humeur, mes lazzis plaisaient à la pratique ; j'affectais de parler à tort et à travers, avec rinsouciance d'un homme qui n'a rien à cacher et qui jette la plume au vent. On me faisait force questions sur Paris, sur les modes, sur les actrices en renom. Il n'était bruit dans la ville que du joli Parisien et de sa langue dorée. Maître Pudel, en dépit de sa jalousie, ne pouvait s'empêcher de convenir que j'étais un sujet précieux, un garçon élu du ciel pour achalander une boutique. Avant mon arrivée, ses affaires allaient bien, maison a toujours

des nvaux ; il en avait un, de l'autre côté de la rue, qui lui donnait de l'ombrage. Peu à peu les principaux clients du rival firent défection, nous les vîmes arriver chez nous un à un. Ce fut un événement, el l'honneur m'en revint.

Le soir, j'allais coiffer les dames chez elles. Il en était de fort jolies et qui me regardaient d'un œil assez doux; je n'avais pas l'air d'y prendre garde, et ma gravité déconcertait leurs agaceries. Réservé, tenant ma morgue, je leur exposais doctoralement a théorie du cheveu expressif; mais je n'abordais avec elles aucun sujet qui fût étranger à mon art. Désormais les sourires de femmes me faisaient peur, c'était la seule ivresse que je craignisse pour ma tête. En revanche, quand il m'arrivait de faire un pique-nique avec les apprentis de Pudel, je n'avais pas besoin de m' observer, j'étais assuré que même en pointe d'ivresse, je ne lâcherais pas un mot que j'eusse à regretter. Après avoir bû deux verres de schnaps, ces bons compagnons me livraient tous leurs secrets ; après en avoir bu dix, je ne leur contais que des ragots, et ma tête claire contemplait avec satisfaction mon cœur immobile et muet sous son triple cadenas.

D'autres épreuves m'étaient plus dangereuses. J'entendais quelquefois dire certaines choses qui m'échauflfaient la bile. Maître Pudel, tout Allemand qu'il était, était plusRusse de cœur et plus impérialiste que l'empereur Alexandre lui-même. Le brave homme avait un dos à charnières et une grande vénération naturelle pour toutes les autorités constituées, pour les poitrines chamarrées, poui* les chapeaux à plumets. Un capitaine était déjà pour lui quelque chose;

~ 'DE LADISLAS BOLSKI 197

avait-il affaire à un colonel, il ne le saluait, pas, il plongeait, et avant de savonner ce demi-dieu, il lui demandait pardon de la liberté grande. Il compre* nait trop bien ses intérêts pour faire hors de propos étalage de ses opinions, et quand son échoppe était pleine, il se taisait ou ménageait habilement la chèvre et le chou ; mais dans le tôte-à-tête il devenait discoureur, il aimait à me développer son credo politique, qui se résumait en ceci, qu'après l'empereur Alexandre il n'y avait pas en Europe un aussi bel homme que Son Excellence le gouverneur de la province, et que les Polonais étaient tout au plus dignes de lécher la semelle de ses bottes. Quand il me parlait de ces chiens de Polonais y il me prenait une violente envie d'appliquer une croquignole sur son nez en pied de marmite, et je disais intérieurement : « Seigneur, préservez-moi de la tentation! :»

Je souffrais aussi des familiarités qu'on prenait parfois avec William Wilson. Les officiers de la garnison étaient la plupart polis et de véritables gentilshommes; mais il n'y a pas de règle sans exception. J'étais condamné à raser chaque matin certain lieutenant d'artillerie à la moustache retroussée, à la taille de guêpe, lequel faisait le fendant et se levait perpétuellement sur ses ergots. Un jour, il prétendit que la serviette que je lui présentais était malpropre; la roulant en pelote, il me la jeta en pleine figure. Une bouffée de sang me monta aux joues; je me détournai et m'enfuis dans l'arrièreboutique, où je bricolai quelques instants pour me donner le temps de me remettre. Je revins avec une autre serviette, et je rasai ce déplaisant museau; je

sentais le rasoir trembler dans ma main, et mon butor réchappa belle.

. Tout en maniant le blaireau et le fer à papillotes, je m'orientais, j'étudiais le terrain, je poussais des j reconnaissances en pays ami et ennemi. Quand j'ai- ' lais faire des barbes en ville, je happais au vol bien des propos, dont je faisais mon profit, car je m tenais dans ma poche ni mes yeux ni mes oreilles, I et Ton se gênait d'autant moins pour parler devant | moi que je passais pour ne savoir ni le russe ni le polonais. La sonde en main, recueillant, sans en avoir l'air, toutes les informations qui pouvaient m'aider à éclairer ma marche, je m'acheminais insensiblement à mes fins, et deux mois après mon arrivée j'étais entré en rapport avec toutes les personnes à qui j'avais affaire. Une chose m'affligea jusqu'à me déchirer le cœur : dans les premiers temps, on me fit sentir cruellement les suspicions et la défaveur qui étaient attachées à mon nom. J'eus bien des glaces à rompre, bien des ombrages ] à dissiper. L'un refusait de prendre mon mandat au sérieux; un autre m'éconduisait avec un sourire d'incrédulité dédaigneuse ; un troisième insinua que j'avais surpris la bonne foi de ceux qui m'envoyaient, et, me traitant de blanc-bec et de fils de noble, il ajouta que j'étais le portrait vivant de mon grandpère paternel. J'éprouvai qu'un enthousiasme vrai anéantit l'amour-propre; rien ne put me rebuter, je ne songeai qu'aux intérêts sacrés dont j'étais chargé ; ma candeur, ma sincérité finirent par triompher de toutes les défiances, on consentit à m'écouter.

Après quelques pourparlers secrets, nous tînmes un conciliabule dans une cave qui communiquait

DE LADISLA8 BOLSKI 199

avec la campagne par plusieurs issues souterraines. Ce fut là que je développai pour la première fois les idées et les plans dont on m'avait confié la défense.

La nouveauté de la scène que j'avais sous les yeux était propre à m' émouvoir. Cette grande cave voûtée avait un sombre visage de conspirateur ; une lanterne suspendue en éclairait faiblement le milieu. Il me semblait que la lumière et la nuit se disputaient à qui empiéterait l'une sur Tautre ; les ténèbres reculaient tour à tour ou s'avançaient sur nous comme pour dévorer nos pensées et nos projets. Un grand crucifix cloué à la muraille nous contemplait de ses yeux morts, nous écoutait comme le silence éternel écoute les vains bruits de la terre. Une odeur de relent, de moisissure était répandue dans l'air. Nous avions avec nous deux hôtes invisibles, le mystère et le danger, et je sentais que nous leur appartenions corps et âme, que ces fantômes s'occupaient à décider ce qu'ils feraient de nous.

J'entrai en matière. Les cinq personnes dont ce composait mon auditoire me témoignèrent d'abord une froideur hostile, et j'eus peine à ne pas me troubler. On m'interrompait avec aigreur, on me chicanait sur un mot; je retrouvais difficilement le fil de mes pensées au milieu des contradictions, des ergo* teries et des sarcasmes qui pieu valent sur moi. Je repris peu à peu mon assurance ; la flamme qui me réchauffait le cœur sa répandit sur mon visage et sur mes lèvres; je parlai avec tant d'effusion, avec un entraînement si passionné que je sentis l'air s'attiédir autour de moi. Les visages désarmèrent; je surpris dans les regards de l'étonnement d'abord, puis de la sympathie. On* ne me fit plus que des

objections sérieuses; je les réfutai de mon mieux, et je crus m'apercevoir que mes réponses faisaient impression, qu'il s'en fallait peu que je n'eusse ville gagnée. En fin de compte, les plans dont je m'étais fait l'avocat parurent mériter qu'on les examinât de près, et il fut décidé que la discussion serait reprise un autre jour.

Après avoir accompli ma mission, je me hasardai à plaider ma cause personnelle. — Quel que soit le résultat de vos réflexions, dis-je en finissant, et à quelque plan que vous vous arrêtiez, je vous supplie de croire que ma seule ambition est de travailler comme un simple ouvrier dans la vigne du Seigneur. Je suis venu pour vous apporter des conseils et pour recevoir vos ordres. Je vous prouverai que je sais obéir comme je sais vouloir. Je ne suis, il est vrai, qu'un enfant; mais j'ai assez vécu pour ne plus tenir beaucoup à la vie. Que la mort vienne quand il lui plaira ; je suis un arbre encore vert, aux rameaux gonflés de sève et qui ne craint pas la cognée : peu m'importe qu'elle m'abatte avant la saison des fruits. Dieu favorise d'une fin précoce ceux qu'il aime; il les rappelle à lui avant qu'ils aient connu le rongement sourd des passions intéressées, avant qu'ils aient senti leurs années se figer en eux et leur peser comme un bois mort. Pour ce qui est de mes opinions politiques, je vous déclarerai franchement que je n'en ai point. Suis-je aristocrate ou démocrate? Je n'en sais rien. Je ne pense qu'avec mon cœur, et mon cœur n'est d'aucun parti. Je crois qu'un honnête homme doit être prêt à mourir pour son pays. Voilà tout mon credo^ tout mon symbole. J'ai lu les poètes polonais^ et ils m'ont appris qu'une

DE LADISLAS BOLSKI 201

femme étant tombée en léthargie, son fils appela des médecins. — Je la traiterai selon la méthode de Brown, dit l'un. — Les autres répondirent : — Qu'elle meure plutôt que d'être traitée selon Brown î — Je la ti'aiterai selon la méthode d'Hahnemann, dit le second. Les autres répondirent : — Qu'elle meure plutôt que d'être guérie par Hahnemann! Alors le fils s'écria dans son désespoir : — ma mère! et la femme, à la voix de son fils, se réveilla et fut guérie. Soyons donc des fils et non des médecins. Laissons crier nos cœurs, et les pierres ellesmêmes nous répondront, car, a dit le poète, « chacun de nous a dans son âme le germe des lois à venir et . la mesure des frontières à venir. Plus vous améliorerez et agrandirez votre âme, plus vous améliorerez vos lois et agrandirez vos frontières. »

Et j'ajoutai : — S'il est ici quelqu'un qui garde encore quelque prévention contre moi, qu'il m'in • suite, et je dévorerai l'insulte en silence. Qu'il me frappe sur la joue gauche, et je lui présenterai la joue droite. Qu'il me crache au visage, et je lui tendrai mes deux mains en l'appelant frère. Et je ferai tout cela au nom et pour l'amour de la Pologne. Au surplus, les temps sont proches où chacun sera jugé sur son travail. Quand Theure de la délivrance aura sonné, je ne vous demanderai qu'un fusil, des cartouches et l'humble czamara de l'insurgé, et vous me verrez à l'œuvre... Puis, étendant le bras vers le crucifix : — J'atteste ici ce Dieu qui nous écoute que, si nous sommes réservés à de nouvelles épreuves, Ladislas Bolski ne survivra pas à la défaite de la li • berté.

Mon candide enthousiasme m'avait gagné tous les

cœurs. On m'entoura, on me serra la main. Tout à coup nous tressaillîmes. L'image du Christ s'était détachée du bois où elle était clouée; la croix demeura suspendue, Timage tomba sur le sol avec un bruit sourd. Etait-ce une réponse à mon serment, un refus rouet du Dieu que j'avais attesté? Il y eut un instant de stupeur; mais je m'élançai vers le crucifix, et le ramassant : —Ne voyez- vous pas, m'écriai-je, que le Christ s'est détaché de sa croix pour nous annoncer qu'avant peu la crucifiée des nations descendra vivante de son gibef?

L'interprétation favorable que je venais de trouver à cet étrange accident fut accueillie avec un frémissement de joie; le danger, rend superstitieuses les âmes les plus fortes. Chacun pressa le crucifix sur ses lèvres, et nous nous donnâmes ensuite le baiser de paix en nous écriant : — Gloire à Dieu! le Christ est ressuscité.

Ah ! que ne suis-je mort en cet instant ! J'aurais passé de la terre au ciel sans m'y sentir dépaysé. Il y avait dans mon cœur un paradis commencé.

Jusqu'alors j'avais eu pour moi vent et marée; tout m'avait réussi à souhait. Il y avait en moi deux hommes : l'un, le catholique, attribuait mon bonheur à la protection de la Providence; l'autre, le joueur, sentait avec joie que j'étais en veine, et que je tenais en quelque sorte le hasard dans le creux de ma main. Mon esprit savait accorder ces idées

DE LADISLAS BOLSKI 203

contradictoires. Cependant la Providence ou ma veine se lassa, et quelques jours après notre conciliabule je commis une imprudence qui fat le commencement de mes malheurs. Me condamne qui voudra! les circonstances farent plus fortes que ma volonté.

Un soir, j'allai raser chez lui le directeur de la po lice. Je le trouvai dans un accès de mauvaise humeur, bougonnant et grommelant comme un chien fâché. Sa femme entra comme je repassais mon rasoir. — Nous avons coffré, lui cria-t-il en russe, quelquesunes de ces drôlesses.

J'appris par la suite de la conversation que ces drôlesses étaient quelques dames polonaises qui s'étaient permis de paraître dans la rue vêtues de noir. A ce moment, le deuil était séditieux; la police l'avait interdit à titre de manifestation politique, d'hommage de douleur rendu à la patrie morte. Après avoir maudit en russe ces satanées femmes noires, auxquelles il se promettait d'apprendre à vivre, le directeurse plaignit àmoi en français que les Polonaises étaient une mauvaise race, de véritables boute-feu qui mettaient à l'envers la cervelle de leurs maris. — Bénies soient les femmes, s'écria-t-il, qui ne s'occupent que de gouverner leur marmite! bénies aussi les femmes qui n'ont que des chiffons en tête ; mais les Polonaises!... Cela ne pense qu'à mal; c'est le diable en jupons. Leurs rubans conspirent; les brides de leurs chapeaux ont toujours l'air de tripoter quelque chose, et il n'en est pas une seule qui ne loge une émeute sous son chignon.

Je lui répondis en plaisantant que par tout pays les femmes étaient ingouvernables^ ef je m'empre'ssai

de rompre les chiens. Le lendemain était un dimanche; Pudel me donna campos Taprès-midi. Les arrestations opérées la veille avaient mis les esprits en émoi. Dès le matin^ une certaine agitation s'était répandue dans la ville. Il y avait du sérieux sur les visages, une pensée dans les regards. C'était un de ces jours qui ne ressemblent pas à tous les jours : on sent qu'une idée est dans Tair, et cette idée contagieuse envahit les cerveaux les plus opaques, les plus résistants; les imbéciles môme et ceux pour qui la vie n'est qu'une habitude ne peuvent se défendre de ces mystérieuses atteintes ; leur cœur bat, leur tète travaille, et ils sont si étonnés de cette aventure qu'ils prévoient des catastrophes; ils pourront dire à leurs petits-enfants : J*ai vécu ce jour-là. Les passants iie passaient pas, ils s'arrêtaient pour causer entre eux; les uns parlaient plus haut, les autres plus bas qu'à l'ordinaire. Des groupes se formaient -près des fontaines, sur les carrefours, et se dispersaient à l'approche d'une figure suspecte. Les rues étaient tantôt bruyantes, tantôt désertes, et il y régnait de ces longs silences dont le vide fait peur. Les pavés eux-mêmes n'avaient pas leur air de tous les jours ; ils s'attendaient à quelque chose. Il semblait que le vent voulût se mettre de la partie; il soufflait par rafales brusques et violentes, et tout à coup se taisait pour écouter ce qui se passait.

Dès que je fus libre, je sortis, les mains dans mes poches, me donnant l'air badaud, gobe-mouche, l'air d'un curieux qui hume le vent et les nouvelles, ne s'intéresse qu'à son plaisir et prendra parti pour le gendarme, si le gendarme a le mot pour rire. Je m'acheminai vers la grande place, où j'eus quelque

DE LADISLAS BOLSKI 205

peine à pénétrer. Une foule immense s'y pressait» Cette place, dont le milieu est occupé par une grande croix de pierre et par la statue équestre de Paul P', forme un vaste parallélogramme que bordent d*un côté une caserne d'artillerie, de Tautre une prison et l'hôtel du gouverneur de la province. Je jouai des coudes, je réussis à me faire jour à travers la foule. Je n'osais questionner personne, mais j'appris par des bribes de conversations recueillies de droite et de gauche qu'une députation , composée des principaux notables de la ville, s'était présentée devant le gouverneur pour solliciter l'élargissement des prisonnières. Le gouverneur avait repoussé leur requête en alléguant les instructions qu'il avait reçues de Varsovie. — Messieurs, leur avait-il dit comme à des enfants mutins, soyez sages, prêchez la sagesse à vos femmes, et remettezvous du reste à la générosité de l'empereur et de ses ministres. — La députation s'était retirée; avant de se disperser, on s'était arrêté à quelques pas du palais pour conférer. Peu à peu le rassemblement avait grossi; au bout d'une heure, la place s'était trouvée couverte d'un peuple sans armes et immobile, qui attendait on ne sait quoi. Les visages n'avaient rien de provoquant ni de menaçant; les femmes et les enfants étaient en nombre. On parlait bas; il se faisait dans cette multitude un secret échange de pensées et de regards, de douleurs et d'espérances. Quelques femmes s'étaient agenouillées au pied de la croix et priaient. Devant la caserne, quelques canonniers, les bras croisés, fumaient leur pipe et regardaient.

Tout à coup un frémissement se fît entendre;

206 L^AVENTURB

bientôt ce fut comme une houle d'émotion qui parcourut de proche en proche toute la place, et dont la vague arriva jusqu'à moi. On agitait des mouchoirs en regardant en l'air. Je levai aussi les yeux. Un ballon flottait majestueusement au-dessus des toits, portant cette inscription en lettres énormes : « La Pologne n'est pas morte. » Il me sembla que ce ballon patriote était un être vivant et pensant , et je m'intéressai vivement à sa destinée. Il courut un instant le plus grand danger. Il s'abaissa d'abord en tournoyant, comme s*il allait tomber sur la croix de pierre, puis une brise moscovite et perfide le prit de travers et le poussa dans la direction de l'hôtel du gouverneur. Aussitôt des employés de la police parurent aux lucarnes, armés de perches, de crampons, et s'apprêtant à harponner cet insolent perturbateur du repos public ; mais au moment où ils l'allaient saisir au corps, un bon vent polonais l'emporta brusquement dans l'espace : il pointa vers le ciel, narguant la police ébaubie. De tous les coins de la place partit un vaste applaudissement, accompagné d'acclamations et de hurrahs.

Cet incident, cette déconvenue, ces applaudissements, avaient irrité les autorités russes. Un commissaire parut à un balcon, il somma le peuple d'évacuer la place. On tint peu de compte de ce premier avertissement. On regardait toujours le ballon, qui, se sentant hors d'insulte, avait ralenti sa fuite; il allait et venait, tournait et virait, semblait prendre un ironique plaisir aux colères impuissantes qu'il entendait gronder au-dessous de lui. Après quelques minutes, le commissaire reparut, réitéra sa sommation, en y joignant quelques mots menaçants qui

DE LADISLAS BOLSRt 207

sentaient la poudre. Je m'aperçus alors qu'un détachement d'infanterie, qui avait pénétré par les cours intérieures, était venu se ranger devant les grilles de la caserne. L'instant d'après, il opéra un mouvement de par files à droite et à gauche, et démasqua deux canons pointés sur le peuple.

A ce coup, hommes, femmes, enfants, comprirent que l'affaire devenait sérieuse, et la retraite commença. Les rues avoisinantes n'étaient pas larges ; l'une d'elles se trouva obstruée par un embarras de voitures. La multitude, qui ne pouvait se dégorger par des issues trop étroites, reflua ; on se poussait, on se heurtait. Les deux canons. semblaient observer ce va-et-vient d'un œil sinistre. Un gamin, qui s'était juché sur un réverbère, déploya soudain un grand drapeau blanc et rouge, et les armes de la Pologne, l'aigle et le cavalier, flottèrent dans l'air. Le drapeau produisit un effet magique ; toute cette mer agitée se calma comme par enchantement. On ge montrait l'aigle blanc; le commissaire, ses menaces, le danger, les deux canons, tout fut oublié ; mille voix entonnèrent à l'unisson l'hymne saint : -— Dieu puissant, prenez pitié de nous et rendeznous la patrie! Sainte Vierge, reine de Pologne, priez pour nous! — Comme les chants se ralentissaient, deux ou trois coups de fusil partirent on ne sait d'où,' tirés par des mains inconnues qui n'ont jamais dit leur secret. La multitude s'imagina que c'était le signal d'un massacre; frappée d'une terreur panique, elle fit un mouvement désespéré pour s'enfuir ; ce fut un affreux pêle-mêle ; il y eut des iemmes renversées, étouffées; on piétinait sur des corps. De son côté, la troupe crut à une attaque*

J'entendis un roulement de tambours; l'officier qui commandait la batterie donna d'une voix tonnante un ordre qui me fit frémir.

J'avais d'abord été entraîné par le violent reflux delà foule. Ne pouvant me frayer un chemin jusqu'à une issue, je m'étais dit : Plutôt mourir mitraillé qu'étouffé. J'avais réussi à me dégager, et, revenant sur mes pas, je m'étais réfugié à tout hasard derrière le socle de la statue de Paul P^ Quand j'entendis le commandement de l'officier du poste, je regardai autour de moi. Le milieu de la place était vide. Seule, une femme en haillons était demeurée agenouillée au pied de la croix, sa tête dans ses mains; à côté d'elle se tenait un bambin de trois ans, qui jouait avec un chapelet, attendant que sa mère eût fini de prier. Ces deux êtres paraissaient complètement étrangers à tout ce qui se passait autour d'eux; l'insouciance de Tun, le recueillement de l'autre, leur faisaient comme une solitude impénétrable à tous les bruits de la terre. Je m'élançai vers cette femme pour l'avertir du danger; je n'étais plus qu'à trois pas d'elle et j'allais la saisir par le bras pour l'entraîner derrière la statue, quand une formidable détonation ébranla toutes les fenêtres des maisons voisines et fut suivie d'un cliquetis de vitres brisées. La première pièce venait de faire feu; j'en avais senti le vent. Un cri d'effroi retentit. La mitraille avait fait cinq ou six victimes, qui gisaient sur le pavé; plus près de moi, elle avait commis un assassinat qui me glaça le sang dans les veines. L'enfant au chapelet avait été atteint d'un biscaïen, et ce biscaïen lui avait tranché le cou comme eût fait un rasoir. Le tronc était tombé d'un côté, la

DE LADISLAS BOLSKI ?09

tête avait sauté à dix pas plus loin. La femme se releva d'un bond et demeura un instant immobile, raide comme une barre de fer, ses cheveux dressée sur la tête , la bouche béante, les yeux tout grand: ouverts , le regard ivre d'épouvante et d'une horreur sans nom ; puis, sortant de son effroyable extase, elle poussa un cri de bête fauve, se rua sur le cadavre, qui dormait dans une mare de sang, s'accroupit, se mit à laper ce sang comme une chienne, et bientôt, faisant un nouveau bond, elle ramassa la tête, la saisit par les cheveux, la brandit et la montra au peuple en s'écriant : « Voilà la générosité de Tempereur! y

Cette scène m'avait mis hors de moi. J'oubliai mon rôle, mon personnage. Je courus comme un fou vers les canons. L'officier du poste était ce lieutenant à taille de guêpe qui m'avait jeté au visage une serviette. Peut-être venait-il de faire de trop copieuses libations ; il me parut peu solide sur ses jambes. Se tournant vers les canonniers de la seconde pièce, il leur commanda de faire feu. Je m'oubliai jusqu'à l'apostropher en russe. — Vous êtes donc des brigands, lui dis-je en lui montrant le poing, que vous tirez sur des femmes et des enfants? — De quoi te mêles-tu, sacré figaro? me répliqua-t-il. Haut le pied, ou je t'enfile avec mon sabre. — Vous ne tirerez pas, m'écriai-je, — et, transporté d'une fureur de mourir qui me tourna la tête comme une ivresse, je me précipitai sur le canon, j'étreignis la volée de mes deux bras et j'appuyai convulsivement ma poitrine contre la bouche. Le canonnier qui tenait la lance à feu me dit en riant : — Tu vas danser le grand branle. Saute» canaille! — Et il

îtO L*AVENTURB

enflamma rétoupille, n est des secondes qui sont longues de plusieurs minutes. J'eus le temps de Irevoir en imagination ma chambre du Jasmin et Tronsko écrivant sur la muraille : Slamcs saîtans! Bt j'eus encore le temps de me dire : — Tout à Yheure, je serai en quatre morceaux. Voilà une îaanière de sauter que Tronsko n'avait pas prévue. Et je regrettai qu'il ne fût pas là... Cependant, par je ne sais quel heureux hasard, à peine allumée, rétoupille s'était subitement éteinte, le canon n'était pas parti et j'étais encore vivant.

Sacrant, jurant, le canonnier me lança un regard de travers. — Tu as des secrets, fit-il. Tu as jeté un sort sur l'étoupille ; nous allons bien voir. — Après ravoir examinée, il se disposait à la rallumer, quand un de ses camarades, qui me voulait du bien, me cria : — T'ôteras-tu de là ? — et m'administra un coup de son écouvillon qui m'étourdit. Je lâchai prise, je tombai. Je venais de me relever, et je cherchais des yeux, à travers un nuage, mon sauveur pour me jeter sur lui; mais le commandant de la place parut. Il était furieux de ce qui venait de se passer. Il interpella l'officier du poste en termes peu parlementaires, lui reprocha d'un ton véhément sa précipitation, son ineptie et le sang versé ; puis il envoya des hommes avec des civières pour ramasser les blessés et les morts.

Le coup que j'avais reçu avait dissipé mon ivresse ; mon sang-froid me revint, je compris l'étendue et les conséquences de la sottise que j'avais faite. Je cherchais à m'esquiver furtivement quand le commandant m'aperçut et me demanda par quel hasard je me trouvais là. Je lui répondis ©n français, d'un

ton piteux, que j'étais venu flâner sur la place en amateur, que, pris dans la foule, je n'avais ju m'en aller, que la première décharge m'avait fait une peur effroyable, que j'avais complètement perdu la tête, et que dans mon trouble j'avais couru me jeter dans la gueule du canon. Et en homme qui a honte de sa frayeur et qui cherche à se refaire une contenance : — Ma foi! dans mon métier on n'est pas obligé d'être un dur-à-cuire. J'ai eu la plus belle venette du monde, et j'ai failli faire comme Gribouille, qui se jetait dans l'eau pour ne pas recevoir la pluie. — Le. commandant tordit entre ses doigts les crocs de son énorme moustache : — Vous avez trop d'esprit pour un merlan, me dit-il d'un ton sardonique.

Cependant il semblait disposé à me laisser aller sur ma bonne mine ; mais le lieutenant, qui n'avait pas digéré l'algarade et qui était bien aise de se revancher sur quelqu'un : — Ce qui est singulier, dit-il, c'est qu'hier encore ce béjaune ne savait pas un mot de russe et qu'il le parle aujourd'hui couramment. — Comment cela? dit le commandant. — Eh parbleu! tout à l'heure il m'a crié en russe : Vous êtes des brigands!... — Il avait raison, reprit l'honnête commandant en frappant du pied, et je vous le ferai bien voir... — Puis se retournant vers moi : — Ah! tu sais le russe! Toujours un effet de la peur. Tu as 1 à un singulier maître de langues. Ton cas est louche, mon garçon. — Et là-dessus, sans m'écouter davantage, il appela un caporal, auquel il ordonna de me conduire sous bonne escorte auprès du directeur de la police, avec qui je m'expliquerais.

En chemin, je fis des réflexions qui n'étaient pas oouleur de rose. Je pensais à Tronsko, à ses recom-

mandations, je me reprochais de n avoir pas su c maîtriser les bouillonnements de mon sang. > Je venais de commettre une imprudence qui pouvait être fatale à tous mes plans, coûter cher à moi et à d'autres. Nous entrâmes au bureau de police. On alla avertir le gros colonel Rothladen, qui arriva bientôt, plus gonflé et soufflant plus fort que jamais. On le mit au fait. Il me toisa de la tête aux pieds, hocha la tête et ût une moue qui signifiait : — On ne me persuadera jamais que ce marjolet, dont je ne ferais qu'une bouchée, soit un danger pour la paix publique. — Il fit semblant de vouloir m'avaler et je fis semblant d'avoir peur. Comme je reculais, il me ramena par l'oreille. — Triple imbécile, me cria-t-il, qu'avais-tu affaire dans cette échauffourée? Tu aurais mieux fait d'employer ton dimanche à méditer sur la théorie du cheveu expressif. Ne sutor uUracrepidam! Mais j'oublie que tu ne sais pas le latin... A propos, on prétend qu'aujourd'hui monsieur s'amuse à savoir le russe?

Je lui répondis que depuis mon arrivée j'avais bien eu le temps d'en attraper quelques mots, que dans ma frayeur j'avais fait flèche de tout bois, et je lui répétai mon apostrophe malencontreuse en y fourrant deux ou trois solécismes qui lui firent hausser les épaules. Il se promena quelques instants dans la chambre. — Mais voyez un peu cet idiot, ^ reprit-il, qui s'en va se planter devant un canon pour l'empêcher de partir. Voilà qui est bien trouvé!... C'est égal, continua-t-il d'un ton plus grave, tu as manqué au plus élémentaire de tous tes devoirs. Un clampin comme toi doit respect non^eulement à la personne sacrée de l'empereur de toutes les Russies^

DE LADIBLAS BOLSKI 213

mais à ses canonniers, à ses canons, à sa mitraille, et il doit laisser aller cette mitraille sacro-sainte où il lui plaît, sans se fourrer impertinemment sur son passage. Tu mérites que, pour Rapprendre à vivre, je te condamne à raser toute la garnison gratis pendant huit jours.

Gomme il terminait sa mercuriale paternelle, un planton entra et lui remit un pli aux armes du gouverneur. Il l'ouvrit, changea de visage; il me regardait de travers et commençait des phrases qu'il n'achevait pas. — Est-il croyable*?... Se pourrait-il bien?... Il a la barbe trop jeune... Il finit par lâcher une bordée de jurons, se planta devant moi, et me regardant sous le nez : — Monsieur Wilson, j'en suis fâché pour vous, mais il y a des gens qui soupçonnent que vous êtes un émissaire.

Je ne sourcillai pas. — Un émissaire ! dis-je. Qu'est-ce donc que cela?

— Dans ton cas, me répondit-il en me regardant toujours fixement, ce serait un homme qui fourrerait de la politique dans ses papillotes.

J'éclatai de rire. — De la politique I lui dis-je. Ah l c'est trop d'honneur qu'on me fait. Je me moque bien de la politique, moi! Colonel, permettez-moi d'aller souper, car je meurs de faim.

-^ Oh! n'aie crainte, tu souperas, me dit-il, mais aux frais du gouvernement. — Et à ces mots il me conduisit dans une pièce attenante au bureau de police, et m'y laissant seul, il en refermal'unique porte à double tour. Une heure plus tard, on me servit à souper; puis on jeta une paillasse sur le plancher, et j'eus le chagrin d'apprendre qu'en attendant mieux j'étais condamné à une détention provisoire.

Très- marri de mon aventure, je ne m'endormis qu'assez avant dans la nuit; on me réveilla de fort bonne heure pour me faire subir un long interrogatoire sur ma famille, sur mes antécédents, sur l'itinéraire que j'avais suivi de Paris à K..., sur mes faits et gestes pendant mon voyage. J'ai bonne mémoire, je reproduisis fidèlement les réponses que j'avais faites le jour de mon arrivée et qui avaient été consignées dans un registre. On eut beau m'éplucher, épiloguer sur chaque mot, on ne put me faire tomber en contradiction, j'éventai tous les traquenards. Je dus rendre compte aussi de tout ce que j'avais fait, jour par jour, depuis deux mois. Je me tirai de ce second récit aussi heureusement que du premier, enfilant mensonges sur mensonges sans jamais me couper. Tout en errant dans ce dédale, où je retrouvais toujours mon fil, je pensais au mot de ma pauvre mère : Voilà des lèvres qui vont être condamnées à mentir!

On fit venir ensuite un Irlandais établi à K..., où il dirigeait une tannerie. Ce brave homme, qui avait un pied bot et une voix de fausset, fut chargé de me questionner sur Jersey, qu'il connaissait à fond pour y avoir passé cinq ou six ans. J'avais prévu le cas, et avant de quitter Paris j'avais étudié dans je ne sais quel dictionnaire de géographie l'article Jersey. Je répondis couramment à toutes les questions de mon Irlandais. Je parlais latin devant un cordelier, mais il sembla prendre à cœur de me ménager et de me faire la partie belle. Il me demanda ce qu'on trouvait sur les côtes de Jersey. — Du varech, lui dis-je, et parmi les galets des crabes et des moules. A ces mots, il s'écria comme transporté d*en-

DE LADISLAS BOLSK\ 2!5

thousiasme : — very well t perfectly well ! — et, pirouettant sur son bon pied, il protesta qu'on ne pouvait douter à mes réponses que je ne connusse Jersey comme ma poche et à mon accent que je ne fusse né sur terre anglaise. Le tribunal parut dire comme Ponce Pilate : Décidément je ne trouve aucun crime à cet homme, — et je vis que cela faisait plaisir au colonel Rothladen. Il m'avait pris en amitié, il eût été désolé de me voir partir pour la Sibérie ; je le coiffais si bien !

Je crus qu'on allait me relâcher; il n'en fut clen. Je restai seul jusqu'au soir. Vers neuf heures, comme je soupais d'assez bon appétit, le directeur reparut. Il avait un air grave dont je n'augurai rien de bon. Après un préambule peu rassurant, il me déclara que mes mensonges étaient percés à jour, qu'on avait découvert chez moi des papiers compromettants. Je me mis h rire, je savais de science certaine qu'on n'avait pu ^trouver dans mes tiroirs le moindre bout de papier, pas même cette seule ligne d'écriture qui suffit pour faire pendre un homme. Après avoir vainement tenté de m'effrayer, il me prit par le sentiment, me représenta que l'indulgence de mes juges serait proportionnée à la sincérité de mes aveux. Je lui répondis que son obstination à faire de moi un ersonnage me flattait infiniment, que la tète commençait à me tourner. Il me répliqua qu'il n'y avait pas là de quoi rire et qu'il serait regrettable qu'un joli garçon comme moi s'en allât les fers aux pieds à Orenbourg ou dans le Caucase. — Voyons, m'écriai-je, convenez que tout ceci n'est qu'une comédie, une mystification, et que vous vous amusez à me tâter le pouls. Que diable ! je n'ai

216 L'AVENTURB

pas peur tous les jours, et j'entends quelquefois U plaisanterie.

— Sacré gamin, s'écria-t-il en colère, considère un peu où tu es et à qui tu parles. Dis-moi la vérité, et je te graisserai tes bottes pour qu'elles ne t'endommagent pas les pieds dans ta promenade au Caucase ; mais je te jure que, si tu persistes à mentir, je suis homme à te manger à la croque-au-sel.

— Eh bien donc! lui dis-je, à quoi cela vous avancera-t-il ? et qui vous fera désormais cette coiffure coup-de-vent qui vous a valu tant de succès auprès des femmes ?

— Toujours plaisantin, dit-il. En Russie, il en peut cuire. — Et il se retira en grommelant.

Mais le lendemain matin je le vis reparaître le visage épanoui, l'œil caressant. Il m'aborda de l'air le plus affable. — Mon cher gargon, me dit-il, on a reconnu que ton cas était net. Tes arrêts sont levés. Retourne à ton rasoir et à ta savonnette, ne pèche plus et reviens me raser ce soir. Il y a gala chez le général. — Et cela dit, il m'ouvrit la porte à deux battants.*

J'eus un moment de vif plaisir en me retrouvant en liberté; je dus bientôt en rabattre. Dès les premières courses que je fis en ville, je m'aperçus que j'étais suivi à distance par certains oiseaux de mine suspecte qui épiaient mes démarches, notaient mes gestes et tous mes pas. Je pus me convaincre que la police n'avait point abjuré ses soupçons, que sur la foi de je ne sais quels renseignements on persistait à me tenir pour un faux Wilson, et qu'on m*avait remis en liberté dans l'intention de me regarder aller et venir, de découvrir quelles maisons

je fréquentais, quelles étaient mes relations, mes tenants et aboutissants. J'étais devenu un homme dangereux pour ses amis; j'étais une souricière vivante. La petite affiliation des six devait tenir sous peu un second conciliabule. Désormais le moyen de m'y rendre ! Je craignais qu'ignorant le motif de mon absence quelqu'un de mes confrères ne vint me relancer chez moi pour avoir de mes nouvelles.

Trois jours plus tard, comme je traversais la grande place, qui était à peu près déserte, j'aperçus, venant à ma rencontre, le plus jeune d'entre eux, dont le prénom était Casimir. Je retournai la tète, j'avisai à cinquante pas derrière moi Tune de ces mouches qui était toujours à mes trousses. Je fis un crochet pour éviter Casimir. Malheureusement il avait avec lui son chien, grand lévrier que j'avais caressé un jour et qui flaira sur-le-champ dans ma personne l'un des amis de son maître. Il prit la diagonale pour venir à moi, dressant la tète et frétillant de la queue. Je m'arrêtai, je laissai s'approchef l'animal et, me baissant, je lui tirai si violemment les oreilles qu'il entra en fureur et s'élança sur moi. Nous luttâmes un instant. J'attrapai une morsure assez profonde à la main. Casimir accourut pour me dégager. — Il vous a mordu ? me dit-il. Je lui répondis tout bas : — Je me suis fait mordre. Je n'avais que ce moyen de vous avertir que la police m'a mis sous surveillance. Et aussitôt, élevant la voix et feignant une violente colère : — Quand on promène dans les rues unebète féroce, m'écriai-je, on la tient en laisse ou on la musèle. — Il entra dans mon jeu, me repartit avec insolence que son chien connaissait son monde et ne s'attaquait jamais aux honnêtes

gens. Je le traitai de drôle, il me traita d imoécile. Je le^ menaçai du poing, il leva sur moi sa canne, et nous allions en venir aux mains quand mon mou* chard nous rejoignit à point pour nous séparer. Casimir s'éloigna, poursuivi des éclats de ma bruyante colère. Me retournant vers l'espion, je lui demandai le nom de cet éleveur de bêtes féroces, et lui déclarai que j'étais résolu à porter plainte à la police. Je m'aperçus avec plaisir que j'avais réussi à lui donner le change. Pour achever de Tabuser, j'affectai de craindre que le chien ne fût enragé, et, toute affaire cessante , je courus dans une pharmacie où je fis brûler ma blessure par la pierre infernale. Au milieu de mes imprécations, je bénissais le ciel de cette rencontre opportune et de mon heureux stratagème, qui m'avait délivré d'une cruelle inquiétude. Il me sembla que la veine me revenait, et je recommençai à voir l'avenir en rose.

Je ne savais pas ce que me réservait le lendemain.

C'était le 17 mars vers midi. Je n'oublierai pas cette date. Pendant quinze jours, l'hiver s'était relâché de ses rigueurs. La nuit précédente un vent âpre, mordant, s'était levé, et une neige abondante avait recouvert la ville d'un épais tapis qui, amortissant le bruit des pas, accroissait l'universel silence, car la ville se taisait ; la journée de la mitraillade avait agi sur elle comme un narcotique, comme un stupéfiant, et l'avait plongée dans un sommeil de

DB LADISLAS BOLSKI 2i9

mort, secrètement agité par le cauchemar des pensées et par des rêves de sang.

Je venais de déjeuner sur le pouce avec Pudel; nous étions seuls dans la boutique. Assis dans un coin, ma carde à la main, j'étais occupé à confectionner une perruque. Pudel ballottait çà et là sa bedaine arrondie et sa petite tête vide. Depuis ma mésaventure, je lui inspirais une pitié méprisante, qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler. Aux regards obliques et désobligeants que me jetaient ses yeux de grenouille, il semblait que je fusse tout blanc de lèpre. J'avais frisé la corde, j'exhalais une odeur de potence. Apparemment ne m'avait-il gardé chez lui que par ordre de la police, et on lui avait signifié qu'il eût à me faire causer. Il aurait fallu un autre homme qu'un Pudel pour crocheter mes secrets.

Pendant que je travaillais à ma perruque, il m'adressa coup sur coup plusieurs questions insidieuses. Le brochet n'eut garde de mordre à l'hameçon. — A propos, sais-tu, Wilson, la nouvelle de ce matin? reprit-il. Le lieu tenant K..., celui qui avait commandé de faire feu l'Autre jour... eh bien! on l'a traduit devant une commission de guerre. Le commandant de la place voulait à toute force qu'on le dégradât. Leurs Excellences ont considéré que ce joli garçon n'avait été coupable que d'un excès de zèle ; mon Dieu 1 il a fait là une petite étourderie. Il permutera de garnison, voilà tout. On l'envoie à Varsovie. Ne trouvestu pas, Wilson, que Leurs Excellences ont eu raison? — Il ferait beau voir des Excellences qui n'eussent pas raison, lui repartis-je. C'est leur métier, comme le nôtre est de faire des perruques.

t20 L AYBNTURB

Je ne sais ce qu'il me répondit, je ne l'écoutais plus. Je pensais à la femme en haillons ramassant la tête de son enfant et la montrant au peuple; je parlais à mon cœur comme un héros de tragédie. € Tout beau! lui disais-je. Dévore encore ceci. Notre jour viendra. » Je me voyais jetant aux orties la défroque de Wilson et redevenant Ladislas Bolski pour donner à la Pologne jusqu'à la dernière goutte de mon sang; je voyais déjà blanchir le crépuscule de mon premier jour de bataille, et je croyais entendre la diane et la fanfare célébrant les fiançailles d'un Bolski avec la gloire... En attendant, je cardais une perruque, et je sentais passer sur mon front le soufûe de Pudel, qui s*était penché pour me regarder travailler, et parlant à mon cœur je lui répétais ; « Tout beau 1 notre jour viendra. »

Tout à coup des grelots résonnèrent dans la rue. Je n'eus que le temps de lever le nez, de coller mon regard à la vitre; je vis passer, rapide comme un éclair, un traîneau attelé de deux chevaux noirs. Il y avait dans le traîneau une femme, et cette femme, dont le visage était recouvert d'un triple voile, avait la tête encapuchonnée d'un bachUk couleur poil de chameau et brodé d'or. — Qui est cette femme? demandai-je vivement à Pudel. — Quelle femme*? — Celle qui portait ce capuchon brun. — Ce doit être, me répondit-il. Son Excellence M°® la maréchale R. .. ou Son Excellence M"»® la chancehère "W... Et il me fit rénumération de toutes les femmes de la ville qui possédaient un bachlik brun.

C'est assez quelquefois d'entendre deux mesures d'une mélodie pour revoir incontinent un visage, un site, un endroit et la couleur qu'avaient toutes choses

DE LADISLAS BOLSKI ?2l

en cet endroit. L'inverse arrive aussi : il m'avait suffi d'entrevoir un capuchon brun, et j'entendis soudain bourdonner en moi une musique que je croyais avoir oubliée... Je m'aperçus qu'il y avait au plus profond de mon cœur un souvenir qui semblait mort et qui n'était qu'endormi; il venait de remuer, toutes les fibres de mon âme avaient tressailli. <r Eh ! quoi donc? il m'en souvient encore*? » me dis-je. Je suspendis un instant mon travail, tant le cœur me battait... « Après tout, repris-je, c'est un service que me rend ma mémoire. L'amour est une faiblesse, je me souviens, cela m'empêchera d'aimer. » Je pensai à cet homme qui disait : € J'ai dans l'esprit une femme comme il y en a peu, qui me préserve des femmes comme il y en a beaucoup ; j'ai bien des obligations à cette femme-là. > Cependant je secouai la tête comme pour en faire tomber cette vision qui me poursuivait, et je me contraignis à ne plus penser qu'à l'enfant au chapelet et à cette mare de sang qu'il avait faite en tombant. Bientôt des pratiques arrivèrent, j'eus de la besogne, mon imagination s'assoupit.

Vers cinq heures, un garçon de l'hôtel du Liond'Or vint m'annoncer qu'une étrangère, arrivée do l'avant- veille, devait dîner chez le gouverneur de la province et qu'elle réclamait incontinent mes services. J'étais accoutumé à de pareils messages. K... se trouve situé sur le parcours de la grande voie ferrée qui relie la Russie à FAllemagne centrale, et le séjour de cette petite ville est assez agréable pour que les voyageurs s'y arrêtent volontiers. Quinze jours auparavant, j'avais eu l'honneur de coiffer au Lion-dOr une altesse sérénissime, qui se rendait de

2^2 -.'AVBNTURB

Dresde à Saint-Pétersbourg, et qui avait daigné me complimenter sur mon talent.

Je fis un bout de toilette, je renouvelai le pansement de ma main gauche, qui avait été fortement entaillée par le chien de Casimir, je pris ma trousse sous mon bras, et je suivis le garçon. Quand nous fûmes arrivés à l'hôtel, gravissant devant moi une rampe aux balustres dorés, il me fit traverser un, palier, puis une antichambre, puis un long corridor assez sombre. Il gratta doucement à une porte, on ne répondit pas. Il ouvrit en disant : Voilà le coiffeur, qu'attend M">« la comtesse, — et il se retira.

J'entrai. Je n'aperçus d'abord qu'un grand feu flambant dans la cheminée et à deux pas de ce feu le dossier d'un fauteuil. Il y avait quelqu'un dans ce fauteuil. Une femme vêtue d'un peignoir de cachemire blanc se dressa lentement sur ses pieds^ laissa échapper un léger bâillement, passa ses mains sur ses yeux comme pour en chasser le sommeil. Enfin- elle tourna vers moi son visage et me dit nonchalamment : — Ah! c'est vous, monsieur Wilson. Entrez donc. — C'était elle ; oui, c'était bien elle!

Je fus pris d'un vertige, je crus voir tm abîme entr'ouvert sous mes pieds. Mon premier mouvement tut de m'enfuir; mais je n'aurais pu. H me semblait que mon cœur avait cessé de battre, que mon sang s'était subitement épaissi, coagulé dans mes veines, que ma tête, mes bras, mes jambes, tout mon corps était de plomb. Si j'avais fait un pas, je serais tombé.

— Eh bien! dit-elle, avancez donc. — Elle n'avait pas sourcillé, pas un muscle de son impénétrable visage n'avait tressailli. Je fus épouvanté de la puissance de dissimulation de cette femme, de l'empire

DE LADISLA8 BOLSKI 223

absolu qu'elle exerçait sur son cœur, sur ses souvenirs, sur ses regards. Je me piquai au jeu, Pinstinct de la lutte réveilla mes forces, me tira de ma stupeur. Je réussis à faire un pas, et je dis d'une voix assez ferme : — Madame la comtesse, je suis à vos ordres.

Je posai ma trousse sur la cheminée, et j'en défis les coidons. M"' de Liévitz s'était rassise et me regardait iaire. Ce regard était si indifférent, si banal, sï vide de tout souvenir, qu'il me parut impossible qu'elle m'eût reconnu. Sans doute j'étais devenu méconnaissable; j'avais écourté mes cheveux, tondu ma barbe et laissé pousser mes favoris. Il y a là de quoi changer un homme. Peut-être aussi avais-je pris tout à fait la figure de mon emploi ou celle de mes pensées. Je me regardai à la dérobée dans la glace, je crus y voir le visage d'un vrai perruquier avec je ne sais quoi de sombre qui sentait son conspirateur, et il me sembla tout à la fois que l'ennui de mon mé* tier et ses empressements de commande avaient enduit tous mes traits d'une fadeur doucereuse, et que l'habitude de feindre, la fièvre des inquiétudes, le travail sourd d'une idée fixe, avaient fait à mon front une vieillesse précoce. Je me trompais : la glace était menteuse, ou elle dut refléter la figure que j'avais en cet instant, celle d'un homme sur qui la fbudre vient de tomber et qui cherche à tâtons ses forces et soii cœur, se demandant s'il vit encore, s'il sera capable de se relever et de marcher.

Hélène, cette camériste lithuanienne que j'avais vue plus d'une fois à Maxilly, entra pour m' apporter des épingles à cheveux et un nœud de rubans. Elle était coiffée, comme autrefois, d'un fichu de toile

Î24 l'aventure

blanche; comme autrefois, elle portait à son cou un triple collier de verroterie. Elle m'adressa quelques mots sans paraître se douter que Williani Wilson pût être le comte Bolski. Elle se retira bientôt... Nous restâmes seuls, cette femme et moi.

— On m'a vanté votre talent, rue dit-elle en se penchant pour attirer devant ses genoux une toilette surmontée d'une psyché. Il vous sera facile de me faire la coiffure que je désire. Écoutez-moi bien : un chignon composé de deux canons, de six boucles courtes et de trois boucles longues retonabant sur les épaules; les cheveux de devant et des côtés roulés en arrière sur des crêpés : sur le milieu, par devant, un nœud en ruban de satin ; sur le côté gauche, la rose cerise que voici... Y êtes-vous? M'avez-vous bien comprise?

Je n'avais pas compris un mot. J'avais entendu une voix, une musique; mais que disait cette voix? De quoi parlait-elle et dans quelle langue? M»* de Liévitz dut recommencer son explication, après quoi je me mis à défaire ses cheveux, ôtant épingle après épingle;. bientôt boucles, tresses et nattes, toute cette masse, entraînée par son poids, s'abattit comme une avalanche, enveloppant des épaules fermes comme le marbre, un cou blanc comme neige, d'une onde dorée, soyeuse et odorante. Ce parfum me grisa; j'éprouvai une défaillance et restai un histant immobile, respirant cette femme et son indéfinissable beauté. Puis une fureur me sai- j sit; le peigne m'échappa; je plongeai mes deux mains dans les profondeurs chaudes et moites de | cette chevelure en désordre. M">« de Liévitz tressaillit légèrement. Pendant une ou deux minutes, je |

DE LADISLAS BOLSKI 2^5

pressai, je tordis convulsivement ses cheveux, comme si j'avais voulu les pétrir; mes doigts s'imprégnaient de la chaleur de son sang et des effluves de sa vie; quelque chose avait passé de son être dans le mien; un long et délicieux frisson courut dans tout mon corps, et il me sembla que ma poitrine était trop étroite pour contenir tout mon bonheur. J'avançai la tête, et je ne sais ce qu'allaient faire mes lèvres sèches, tremblantes, prises de folie, quand M"*» de Liévitz se dégagea par un mouvement hautain.

— Quelle cérémonie est-ce là? me dit-elle. A qui en avez-vous de pétrir ainsi mes cheveux?

Il y avait dans son accent une insolence si méprisante et si glacée que je recouvrai mon sang-froid comme par enchantement. — Elle m'a reconnu, pensai-je; mais elle ne m'aime plus, si tant est qu'elle m'ait jamais aimé. C'est une expérience qu'elle fait sur moi, un spectacle qu'elle se donne, un jeu cruel ou peut-être une vengeance. . . — Et puis je fis la réflexion que cette femme tenait ma vie dans ses mains et qu'il lui suffisait de dire un mot, de prononcer mon nom pour me faira loger une balle dans la tête ou pour m' envoyer pourrir dans un cul -de-basse-fosse. — C'est une ennemie, me dis-je. Elle n'aura pas la joie de me voir à ses pieds. Qu'efle me perde, si elle le veut; je la braverai. — Et je sentis mon cœur se redresser dans ma poitrine.

J'avais ramassé le peigne. Rentrant dans mon rôle : — Madame la comtesse a des cheveux vraiment admirables et comme je n'en ai jamais vu, dis-je d'un ton prétentieux. On n'a qu'à souffler des-

l'a^ïNT de LADISLAS BOLSKI 45

Î26 l'aventure

sus pour les faire bouffer, et il suffit de les toucher pour qu'ils s'entortillent autour du doigt. Ces cheveux-là témoignent d'une grande puissance du tissu capillaire et, si j'ose le dire, d'une exubérance de vie et de volonté.

Elle haussa les épaules : — Propos de perruquier! dit-elle en étouffant un bâillement. Vous en dites autant à toutes les femmes que vous coiffez.

— Oh! je puis assurer à madame la comtesse qu'elle a ce que nous appelons des cheveux magnétiques.

— Suffit. Je sais que j'ai de beaux cheveux; je vous dispense de me le dire... Dépêchons, je suis pressée.

Je me mis à l'ouvrage avec une vivacité fiévreuse : -^ Vous êtes blessé à la main gauche? reprit-elle après une pause.

— Un chien m'a mordu, répondis-je. Les chiens polonais sont féroces.

— Peut-être l'aviez-vous provoqué. On assure que vous avez le goût des aventures, car vous faites parler de vous et vous êtes devenu une manière' de personnage. L'autre jour, à ce que m'a conté le général T..., vous vous êtes jeté sur un canon qui allait partir.

— Le drôle de l'affaire, lui dis-je, c'est qu'il n'est pas parti.

— Vous lui aurez fait peur, reprit-elle en souriant. C'est égal, vous avez fait là une extravagance. Si vous voulez réussir dans ce pays, soyez prudent, très-prudent.

— Madame la comtesse est bien bonne de s'inté* resser à moi. Arrive que pourra, je n'ai peur de rien.

D£ LADI8LAS BOLSKI 227

Je venais de mettre la dernière main au chignon; je m'éloignai d'un pas pour juger de Teffet qu'il faisait. M"'" de Liévitz me regarda; j'évitai son regard, j'avais peur de ses yeux. — Et vous ne yous repentez pas d'être venu chercher fortune en Russi'fe? me dit-elle. Vous lie regrettez rien?

— Que pourrais-je regretter? lui répondis-je en retouchant une boucle qui n'était pas de la longueur voulue.

— Eh! que sait-on? Peut-être avez-vous laissé làbas quelque amourette commencée.

— Une amourette 1 fis-je. Je ne sais ce que c'est. Je suis, madame la comtesse, le perruquier le plus passionné qu'il y ait au monde. J'aime follement ou je n'aime pas... Mon Dieu! oui, en quittant son pays, on y laisse toujours quelqu'un ou quelque chose derrière soi. Je ne sais si mon cœur en a pris son parti. J'évite «soigneusement de lui faire des questions.

— Oh! oh! fit-elle d'un ton de sèche ironie, voilà un cœur de perruquier vraiment exemplaire. Il est comme ces enfants bien élevés qui ne se permettent pas de parler avant qu'on les interroge.

Elle me tendit la rose cerise; je la pris et la mis en place. — Et du reste vos affaires vont bien? poursuivit-elle; vous êtes content?

— Je tâche de faire mon devoir. Le reste regarde là Providence.

— Oh! le devoir! le devoir! c'est un mot, et les mots sont des boîtes vides. Le tout est de savoir ce qu'on met dedans. L'un dit : Mon devoir est de mourir ; l'autre : Mon devoir est de vivre. Qui se char géra de prononcer entre eux?

iîS L*AVBIfTURÈ

^ Elle se leva brusquement, se regarda dans la glace : — Il n'y a pas à dire, vous avez du talent... Et votre métier vous plaît ?

— Ce soir, madame la comtesse, il m'étonne.

Elle ne me répondit pas. Pendant que je mettais en ordre mon petit bagage, elle fit un tour de chambre ; puis, s'approchant du piano, elle l'ouvrit, s'assit et chanta à demi- voix une chanson russe qui disait ceci :

Là-bas, où la vague inquiète Soupire et la nuit et le jour, Là-bas, quand chantait Talouette.

Tu n*as pas rencontré l'amour, Là-bas, quand chantait l'alouette.

U était là )

Et te parla.

Là-bas, où croit l'œillet sauvage^ Quand les treilles étaient en fleur.

Là-bas, errant sur le rivage, Tu n'as pas su voir le bonheur, Là-bas^ errant sur le rivage.

Il était là

Et t'appela.

Là-bas, où dort une ruine, Debout, à la garde de Dieu, Là-bas, — ce n'était pas en Chine, — Tu n'as pas su voir l'oiseau bleu, Là-bas, — ce n'était pas en Chine. —

U était là

Et s'envola.

En l'écoutant chanter, je sentis ma résolution chanceler. Évoqué par sa voix, le passé, comme pour se venger de tous mes oublis, se rua sur mon cœur et l'accabla de tout son poids. Je revis ces vagues dont l'inquiétude avait bercé la mienne, cet œillet qui me regardait du haut de sa muraille et

DE LADISLAS BOLSKI 223

que j'avais cueilli au péril de ma vie, ce divin rivage où j'avais connu toutes les folies de l'espérance, et que j'avais emporté sans le savoir dans les profondeurs de mon âme. L'oiseau bleu voltigeait au-dessus de ma tête, j'entendais le frémissement de ses ailes, qui embrasaient Tair autour de moi. Je ne dis pas un mot, j'aurais pleuré comme un enfant; je ne fis pas un mouvement, je serais tombé à genoux, et j'avais juré de quitter cette chambre ssns m'y être prosterné.

Elle se leva, passa ses mains sur son front et sur ses yeux, s'approcha de la glace, s'y regarda un instant, poussa un léger soupir; puis, ouvrant un tiroir, elle y prit une pièce d'or, et me dit d'un ton dégagé : — Vous n'avez pas volé votre argent, revenez demain soir. — Et, m' ayant fait une courte inclination de tête, elle sortit avant que j'eusse trouvé un seul mot à dire.

Je fourrai la pièce d'or dans mon gousset, je pris en hâte ma trousse, et je m'enfuis plutôt que je ne sortis de cette chambre où j'avais retrouvé le passé. Je m'élançai dans ce long et sombre corridor que j'avais traversé en venant. Gomme je cherchais mon chemin à tâtons, une petite porte latérale s'ouvrit sans bruit, deux bras s'enlacèrent autour de mon cou, deux lèvres veloutées et brûlantes se pressèrent sur les miennes. Je fus transporté tout à la fois de surprise, de joie, de douleur, d'épouvante ; je poussai un cri.. Un éclair de dévorante volupté avait traversé mon cœur de part en part, et cet éclair avait tout ravagé sur son passage; rien en moi n'était resté debout; je sentais qu'il s'était accompli dans mon âme quelque chose d'irréparable comme la mort.

Et cependant j'étais ivre de joie, et j'éprouvais un sentiment d'indicible délivrance. Un baiser avait tué au fond de mon cœur ce je ne sais quoi d'inquiet qui cherche quelque chose au-delà de la vie. Le ciel que s'étaient bâti mes pensées et qu'elles avaient habité pendant six mois venait de s'effondrer soudain ; ce n'était plus qu'un débris, je me retrouvais sur la terre, et la terre me semblait si belle que je lui disais : — Périsse mon idée! le ciel, c'est toi!

Dès que j'eus repris mes sens, j'étendis mes bras autour de moi pour saisir ce fantôme qui m'avait touché de ses lèvres de feu. Il avait fait son métier de fantôme, il s'était évanoui. La petite porte s'était refermée, j'en tordis le loquet avec fureur, et je ne réussis qu'à le fausser. Alors une clarté se fit dans mon esprit, une voix intérieure me cria : — Tel que te voilà, tu serais capable d'une infamie. — Et je pensai à mon*père.

J'eus peur, je m'enfuis, je me précipitai dans l'antichambre. J'étais si troublé que je cherchais la sortie sans pouvoir la trouver. Une main me tira par la manche de mon habit, et Hélène, qui sortait je ne sais d'où, me dit à voix basse : — Monsieur le comte, c'est par ici.

— Quoi ! vous savez aussi...

Elle posa son doigt sur sa bouche, et me dit : — Oh 1 je sais me taire.

J'allais sortir, je me ravisai. — Comment M™** de Liévitz a-t-elle découvert?...

— On lui avait raconté avant-hier l'histoire d'un perruquier et d'un canon, interrompit la gracieuse Lithuanienne avec un sourire malicieux. Elle a dit : Ce doit être lui. Et ce matin elle a passé devant vo-

DB LADISLAS BOLSKI 231

tre boutique, où vous travailliez à une perruque. Elle a des yeux.

— Qu'est-elle venue faire ici?

— Le docteur Meergraf l'a réconciliée avec son mari. C'est votre faute aussi! Pourquoi êtes- vous parti?... Elle s'en va à Saint-Pétersbourg pour arranger les affaires... Qui va à la chasse perd sa place.

— Où est M. de Liévitz?

— Dans ses terres, en Gourlande. Il y attendra les nouvelles.

• Je me rapprochai de la porte. Me retournant : — Quand doit-elle repartir pour Saint-Pétersbourg? Elle me regarda en-dessous : — Demain, je pense; mais que sait- on?

— Vous avez donc tous ses secrets? lui dis-je.

— Elle ne me dit rien, mais elle ne me cache rien. — Et, se rengorgeant : Je suis sa sœur de lait.

Je tirai le louis d'or de mon gousset, je voulus le lui mettre dans la main : — Promettez-moi de ne dire à personne...

Elle se recula vivement : — De l'or! elle m'en donne tant que j'en veux. Elle est si bonne! — Puis, froissant entre ses doigts son triple collier : — Si elle veut que je me taise, je me tairai; si elle veut que je parle, je parlerai, et si elle me disait de me jeter par la fenêtre, je m'y jetterais. — Et à ces mots elle se mit à rire et se sauva.

Je descendis en hâte l'escalier, je sortis de l'hôtel, je parcourus deux ou trois rues sans rien voir, sans rien regarder, sans savoir où j'allais, qui j'étais, si je m'appelais Wilson ou Bolski. Je pensais à ce corridor, à cette petite porte s'entr'ouvrant mystérieu-

Î3? l'aventure

sèment, à ces deux bras qui avaient enlacé mon cou. Le baiser de cette temme était resté à mes lèvres comme une brûlure ; ni le froid de la nuit, ni le vent de neige qui soufflait ne les pouvait rafraîchir. Je me surpris à dire tout haut : — J'ai bu du poison! — Le son de ma voix me réveilla ; je m'aperçus qu'au lieu de retourner chezPudel, j'avais pris la direction opposée, et que je n'étais plus qu'à un jet de pierre de l'une des portes de la ville. Je fis volte-face, je rebroussai chemin. Bientôt mon extase me reprit, jo perdis de nouveau la notion des lieux et la conscience de mes actions, et je marchai au hasard. Je Lue disais que cette camériste si dévouée, ce séide en jupons qui n'attendait qu un signe de sa maîtresse pour se jeter par la fenêtre , ne m'avait parlé que par son ordre, que M"* de Liévitz l'avait chargée de m'instruire de sa réconciliation provisoire avec son mari et de ce qu'elle allait faire à Saint-Pétersbourg. — Si je la revois demain, pensais-je, elle me dira : Choisis, tu tiens dans tes mains ma destinée et la tienne. Que lui répondrai-je? — Je me surpris de rechef à parler tout haut : — Je suis un homme perdu ! m'écriai-je.

En ce moment, quelqu'un cria derrière moi : — Le maladroit! l'imbécile ! — Je m'aperçus alors que j'étais sur la grande place, devant la porte de la caserne, et que je venais de heurter un soldat si violemment que son shako avait roulé dans la neige. Il le ramassa, et revenant sur moi : — Tu l'as fait exprès! — Je lui présentai mes très-humbles excuses et protestai de l'innocence de mes intentions. Survinrent trois de ses camarades , qui rentraient à la caserne , et parmi eux ce canonnier qui ne m'ai-

mait pas parce qu'il me soupçonnait d'avoir jeté un sort sur son étoupille. Il me regarda sous le nez. — Tiens, fit-il, c'est le petit coiffeur de l'autre jour, celui qui prend les canons pour des jolies filles et leur pince la taille. — Emmenons-le, dit un autre. Affaire de rire et de se réchauffer un peu.

Ils me poussèrent devant eux ; je n'opposai aucune résistance. J'étais rentré subitement dans mon rôle. Quand nous fûmes arrivés dans le corps de garde, le premier, qui ne démordait pas de son idée : — Tu sais des secrets , me cria-t-il. Dis-moi ce que tu avais fait à mon étoupille.

J'essayai de plaisanter! — Ce n'est pas ma faute si je lui ai fait peur, repartis-je.

Il me mit son gros poing sous le nez, et roulant les yeux : — Tu as des secrets, je veux que tu me les dises.

J'affectai une vive frayeur, je lui jurai mes grands dieux que j'étais aussi peu sorcier que lui, je le suppliai de me laisser aller. Il commençait à me tirailler; l'un de ses camarades se mit entre nous, le repoussa, l'emmena à l'écart et lui fit une proposition qu'il approuva. Il courut à son lit et en rapporta sa couverture, qu'il étendit sur le plancher : — Petit Wilson du diable , me dit-il , tu vas te mettre là dedans, et nous allons voir si tu as des secrets pour rester en l'air quand on te berne.

Je ne sais ce que j'aurais fait deux heures plus tôt. Peut-être, par prudence, me serais-je prêté à leur jeu ; mais ce baiser qui m'était resté aux lèvres ! ... Je n'avais plus l'âme d'un émissaire, je n'étais plus un lion doublé d'un renard, le soldat d'une idée ; je ne savais plus dire à mon cœur : — Dévore encore

234 L^AVBNTURE

ceci; notre jour viendra! ... — Laisser berner rhomme qu'elle aimait I Impossible. Je jetai les yeux autour de moi, j'avisai un sabre pendu à une cheville, je l'arrachai de son fourreau, et, me redressant de toute ma taille, je me mis en garde : — J'embrocherai avec ce sabre, m'écriai-je, le premier qui m'approchera.

Le changement subit qui venait de se faire en moi les surprit au dernier point. Ils semblaient chercher le petit Wilson du diable et ne le pouvoir reconnaître dans cet homme si prompt au dégainer, dont les yeux, à ce que je pense, jetaient des éclairs. On leur avait soufflé leur joujou ; ils se trouvaient en présence d'un sabre et d'une main qui avait six ans de salle. Voyant que le jeu menaçait de tourner au tragique, l'un d'eux s'écria : — Il est méchaiît, ce petit crapaud. Nous ne sommes pas assez pour le paumer. — Et s'avançant vers la porte, il appela du renfort.

Alors une inspiration subite et désespérée me traversa l'esprit. — C'en est fait de mon honneur si je la revois, me dls-je ; maisj'ai un moyen de m' empêcher delà revoir. Je vais me perdre pour me sauver.

Le renfort qu'appelait l'enragé canonnier ne tarda pas d'arriver. Deux grands diables parurent et firent mine de se jeter sur moi : — Canailles, leur criai-je d'une voix éclatante, je vous préviens que le premier qui me touche est un homme mort. — Et j'ajoutai : — Allez avertir l'un de vos officiers qu'il n'y a point de Wilson et que l'homme que voici est le comte Ladislas Bolski, émigré polonais qui est rentré clandestinement dans son pays pour conspirer contre votre empereur.

Trois heures plus tard, les portes de la citadelle se refermaient derrièrjB moi, et j'étais un prisonnier d'Etat.

Une cellule assez vaste, longue de vingt pieds, large de douze, quatre murs gris, une lucarne garnie d'une double rangée de barreaux, une table boiteuse assujettie avec une cale, deux chaises, un poêle de fonte, une porte percée d'un vasistas, dans un coin un méchant grabat, voilà l'exact inventaire du logement que j'avais réussi à me faire octroyer par la libéralité du gouvernement russe. Je dus subir d'ennuyeuses cérémonies avant d'en prendre possession. Je fus interrogé, fouillé, écroué. Enfin on me fit parcourir une enfilade de lugubres corridors, j'entrai chez moi, et bientôt j'y fus seul. Ce que j'éprouvai alors, je ne sais comment vous en donner une idée. Du fond de ma poitrine jaillit un cri ou, pour mieux dire^ un rugissement de joie sauvage qui dut bien étonner mes guichetiers et le factionnaire qui veillait à ma porte.

Elle était triste et sombre, ma pauvre cellule, qu'éclairait d'une faible lueur une chandelle fétide, où s'amassaient les champignons. C'était une vraie geôle; elle en avait le visage, elle en avait aussi l'odeur. On respirait dans l'air les longs ennuis, les mortelles langueurs d'une captivité sans terme, je ne sais quoi qui ressemblait aux écœurements d'une âme qui moisit sur place. Bien des douleurs avaient habité avant moi cette cellule; elles avaient écrit leur his-

toire, gravé leurs souvenirs et leurs pressentiments sur les murailles, qui étaient barbouillées d'inscriptions, de noms propres, de vers, d'images, et ces mornes et prophétiques murailles ne savaient et ne racontaient que des arrestations nocturnes, des tortures, le knout, la Sibérie, la Pologne crucifiée.

Cependant à peine eus-je fait le tour de ma prison, je tombai à genoux dans un transport frénétique; élevant mon âme à Dieu, je lui rendis grâces; puis je me mis à courir le long des murs, à les couvrir de baisers. Ils étaient mes sauveurs et mes protecteurs ; ils montaient la garde autour de moi ; ils tenaient le déshonneur à distance, ils me défendaient contre les lâchetés de mon cœur, contre les trahisons de ma conscience ; ils me disaient : — Quand tu le voudrais, tu ne pourrais la revoir.

Le factionnaire, qui me guettait à travers le vasistas de la porte, crut que j'étais tombé en fièvre chaude. Il courut appeler le médecin de la prison, qui m'examina et m'interrogea. Je l'assurai que j'avais la tête parfaitement saine.

— Cependant, me dit-il, un homme qui manifeste une joie folle en entrant en prison...

— C'est un secret entre Dieu et moi, interrompisje, et je lui demandai ironiquement s'il y avait une loi en Russie qui interdît aux prisonniers de baiser les murs de leur prison.

Il se retira en me disant : — Quand la marmite bout, elle fait danser son couvercle ; bouillira-t-elle encore demain?

Il n'avait que trop raison. Les grands mouvements de l'âme ne peuvent durer. Dès le lendemain, il se fit une réaction dans mon esprit combattu ; j'étais

DE LADISLAB BOLSKI 237

en état de réfléchir, de calculer; je sentais à quel prix j'avais sauvé mon honneur, mes transports avaient fait place à une sombre exaltation, à une sorte d'inquiétude étonnée et fiévreuse, à des disputes de bête fauve avec sa cage. Les murs de mon cachot me protégeaient contre les défaillances de ^a volonté et contre l'infamie, non contre l'emportement de mes regrets, contrôle trouble dévorant de mes pensées. Ma solitude, mes oisivetés forcées, me livraient en proie à mes souvenirs; ils m'assiégeaient , ils me bloquaient. Je soupirais après des souffrances actives, après des douleurs qui fussent des occupations. J*étais résolu, si l'on peut appeler résolution une fougue aveugle de la volonté, à braver mes juges, à les provoquer, à les pousser à bout, à leur extorquer des rigueurs ; il me fallait des tortures, des supplices : il me tardait que mon corps déchiré et saignant donnât de la besogne à mon âme, l'arrachât à ses rêveries, à ses retours sur le passé, à ses doutes, à ses pourquoi^ à ses mais accablants, plus cruels cent fois que le knout et que des tenailles ardentes.

Malheureusement mes juges ne semblaient pas pressés de me juger, et je passai trois mortelles semaines en tête-à-tête avec moi-même, sans apercevoir d'autre visage humain que la face paterne du guichetier qui m'apportait mes repas. C'est à lui que je m'en prenais. Il était mon plastron, ma cible. Je le raillais, je l'injuriais, je me répandais en invectives contre lui et contre toute la sainte Russie, je le chicanais sur des vétilles, je m'ingéniais à l'irriter, à le faire sortir des gonds. J'y perdais mes peines ; il prenait tout en douceur. L'habitude de son métier.

aidée de la nature, Favait enveloppé de la tête aux pieds d'un flegme imperturbable, épaisse carapace ! sur laquelle venaient s'amortir mes lardons et mes insultes. Quoi que je pusse lui dire, il dodelinait de la tête, haussait les épaules, ou bien sa large figure s'épanouissait de contentement; il riait aux éclats en me montrant sa bouche grande comme un four et ses trente-deux dents. A tous mes emportements, il répondait par des proverbes : — Qui n'a patience n'a rien, r— Petite pluie abat grand vent. — On ne prend pas les mouches avec du vinaigre, ni la lune avec les dents. — Comme on fait son lit, on se couche. — C'est à celui qui a dansé â payer les violons. — J'avais pris en horreur sa face de papier mâché et surtout son dos cambré, car rien n'est plus odieux que le dos d'un homme qu'on n'aime pas. Peu à peu je tombai dans le plus profond abattement, dans une morne et muette désespérance. La fin tragique de Lévitoux, de ce jeune prisonnier polonais qui s'était brûlé vif dans son lit, me revint à la mémoire. Je résolus d'imiter Lévitoux. Qu'avais-je encore à faire en ce monde et à quoi bon me survivre? Ce projet, qui se fortifia de jour en jour dans ma tête, finit par devenir une idée fixe. Mes fureurs, mes incartades, avaient été cause qu'on se défiait de moi, et que le factionnaire qui faisait perpétuellement sa ronde dans le corridor avait souvent l'œil à mon vasistas. Une nuit, je crus l'entendre ronfler. Je cours à ma chandelle, je m'en saisis, je la place sous mon lit. Déjà ma paillasse flambait quand la porte s'ouvrit à grand bruit, et mon rusé surveillant s'élança vers mon lit avec un seau d'eau qui suffit à éteindre l'incendie. Depuis lors on ne me

DE LADISLAS BOLSKI 239

laissa plus de lumière pendant la nuit; mais d'heure en heure on entrait dans ma cellule pour s'assurer de ce que je faisais.

Enfin un soir je vis paraître un aide de camp accompagné de quatre soldats. Il m'annonça qu'il avait l'ordre de me conduire devant la commission d'enquête. Je ressentis une secousse électrique. J'étais couché sur mon grabat, je fis un bond et je découvris que j'étais encore en vie. L'aide de camp prit les devants; je le suivis, entouré de mon escorte.

J'arrivai dans une grande salle. Il y" avait au milieu une table longue couverte d'un tapis vert. Autour de cette table et de ce tapis siégeaient une dizaine d'officiers de tout grade, que présidait un général à cheveux blancs. Ces messieurs étaient de joyeuse humeur; ils fumaient, causaient, riaient, faisaient assaut de lazzis. Peu à peu le silence se rétablit; on me fit asseoir, et le vieux général Milet m'adressa la parole d'une voix assez douce. Je me promis que je le forcerais à changer de note.

Il me représenta que ma situation était grave, qu'il dépendait de moi de l'améliorer par la sincérité de mes aveux et de mon repentir. — Vous portez un nom honorable, me dit-il, et qui jusqu'à ces derniers temps était resté pur de tout reproche. Votre grand-père paternel, que j'ai connu, a laissé en Russie les meilleurs souvenirs. Il avait légué à son fils sa loyauté et sa sagesse. Malheureusement votre père s'est allié, par son mariage, avec une famille où le fanatisme est héréditaire. Il avait, paraît-il, un caractère faible. C'est votre mère qui lui dérangea la cervelle par des billevesées, qui lui persuada d'émigrer, qui l'empêcha de rentrer en

TH

240 L*AVBNTURE

Russie quand sommation lui en fut faite; c'est elle en< core qui le força de s'enrôler dans Tarmée de la révolution et qui l'envoya périr en Hongrie sur un de ces champs de bataille où le courage est un crime... Vous voyez que Thistoire de votre famille nous est connue.

J'aurais volontiers embrassé le général : il ne connaissait pas toute l'histoire de mon père. Je lui répondis : — Votre Excellence daigne m' apprendre que mon père était un fou et que ma mère est une scélérate. N'a-t-ellc pas autre chose à me dire?

Il se mordit les lèvres, mais il ne se fâcha pas. — Vous pouviez choisir d'être le petit-fils de votre grand-père, reprit-il en élevant la voix, c* est-à-dire un homme de bien et de bon sens. Vous avez trouvé plus beau d'être le fils de votre mère. Libre à vous... Cependant vous êtes bien jeune : vingt-trois ans à peine. Vous pouvez revenir à de meilleurs sentiments. Le tribunal est disposé à Tindulgence. Nous serions bien aises, je vous le confesse, de voir la brebis rentrer au bercail. Faites un retour sur vousmême. Que vos aveux réparent votre faute! Lors de votre premier interrogatoire, vous avez refusé de nommer vos complices. Nous vous avons laissé tranquille pendant trois semaines pour vous donner le temps de la réflexion...

— Mes complices! interrompis-je. Comment vous les nommerais-je? Je n'en ai point.

— Nommez-nous toutes les personnes que vous avez connues ici.

J'entamai la longue énumération de tous les officiers russes que j'avais rasés ou frisés. Il m'interrompit par un geste d'impatience.

— Vous avez fréquenté des maisons polonaises, vous y avez formé des amitiés secrètes...

— Je n'ai point d'amitiés secrètes. Je n'ai que des haines déclarées. On peut les lire dans mes yeux.

— Prenez-y garde, reprit-il après un silence. Vous aggravez comme à plaisir votre situation, vous découragez notre clémence... Nierez- vous que vous n'ayez été envoyé ici par la société démocratique, que vous ne soyez l'un de ses émissaires?

— Je n'ai reçu de mission que de moi-même ; je n'ai pris conseil que de mon désir de revoir mon pays, de la résolution que j'avais formée de me battre un jour pour sa délivrance. J'ai cru que les temps étaient mûrs, que la Pologne ne tarderait point à se soulever. J'ai réussi à me procurer un passeport, j'ai passé la frontière, et j'attendais.

— Voilà des prévisions et. des calculs bien imprudents... D est certain que les fauteurs de désordres s'agitent. Les brouillons ne manquent pas dans ce pays. Croyez-vous par hasard que nous ayons peur de vous et de vos menées souterraines? Pour plus de sûreté, nous avons arrêté ces jours- ci une vingtaine de suspects. Je vais vous en donner la liste... ,11 se peut faire que nous ayons mêlé dans notre sac le bon grain et l'ivraie. Si nous avons arrêté quelques innocents avec les coupables, c*est à vous de réclamer en leur faveur. L'humanité vous y oblige.

— Le piège est trop grossier pour que je m'y * laisse prendre, dis-je en levant les épaules.

Il ne laissa pas de lire à haute voix sa liste, s'arrêtant à chaque seconde pour me donner le temps de parler. Elle ne renfermait que peu de noms de ma connaissance et pas un seul de mes afiiliés.

242 l'aventurb

— J*aime à croire, m'écriai-je , que toutes les personnes que vous m'avez nommées sont coupables comme moi d'aimer leur pays et de haïr la tyrannie.

— Qu'espérez-vous de vos dénégations et de vos ignorances volontaires? reprit-il. Il faut* cependant que votre cas vous paraisse bien grave, que les secrets dont vous êtes le dépositaire vous pèsent bien lourdement, pour que vous ayez tenté de vous dérober à notre enquête par le suicide?

— J'ai essayé de me tuer, repartis-je, parce que je ne pouvais me consoler d'avoir été mis dans l'impuissance de nuire aux bourreaux de mon pays.

A ce coup, il s'emporta; frappant un grand coup de poing sur la table : — Savez-vous à qui vous parlez, et que nous avons certains moyens de rappeler au respect les insolents (jui s'oublient?... Qu'il vous souvienne de Konarski I...

Je me levai brusquement. — Je les connais, vos moyens, m'écriai-je. Dieu soit loué I vous avez en ce genre l'esprit inventif et l'imagination féconde. D'autres ont inventé le métier à bas, les chemins de ier, le télégraphe électrique, toutes les obéissances de la matière à l'esprit. Vous avez inventé, vous, les batogs, le knout, la déportation, cet hypocrite déguisement de la mort, tout ce qui abrutit l'âme, tout ce qui tue la pensée. Faites de moi ce qu'il vous plaira; je méprise vos verges et vos chevalets, vos kibitkas et toute votre Sibérie. Je suis arrivé en Pologne' la tête pleine de rêves. C'étaient mes enfants; je les avais gorgés du plus pur de mon sang et de ma pensée. Mes aiglons sont morts avant d'avoir vu le soleil. Que m'importe de souffrir et de

DE lâdislas bolski 243

mourir? Quelque supplice que vous m'infligiez, i3 me sera doux au prix de la rage que j'éprouve l contempler mes deux bras désarmés et le creux de mes mains, d'où s'est échappée la vengeance.

A ces mots, il se fit un tumulte. Mes juges S6 levèrent de leurs sièges. Le général s'élança vers moi en roulant des yeux formidables. — Effronté petit drôle ! s'écria-t-il, tu as dans le corps dix mille diables et tous tes aïeux maternels !... Ah ! tu veux tâter de la torture? Qu'à cela ne tienne 1 Tu pourras te passer ta fantaisie.

Il appela l'aide de camp qui m'avait amené et lui parla quelques instants à Toreille. On m'entraîna dans une autre salle. Là, on riva des fers à mes pieds et on lia mes mains de menottes si étroitement nouées que la corde entrait dans mes chairs et déchirait mes poignets. Cela fait, on m'emporta dans un cachot souterrain, ténébreux, si étroit et si bas que je ne pouvais m'y retourner ni m'y tenir debout, un vrai cabanon. J'y passai deux semaines, vivant d'eau panée et de croûtons.

Mon cachot me fut un séjour plus agréable que ma cellule. Je n'y étais pas seul. Mes chaînes, mes menottes, la faim, la soif, la fièvre, me tenaient compagnie; nous avions fait amitié ensemble, je leur parlais, elles me répondaient. Parfois je criais, je chantais, j'entonnais l'hymne : — Seigneur, rendsnous la liberté I et je m'interrompais pour dire :

Tu n'as pas su voir l'oiseau bleu, Là-bas^ — ce n'était pas en Chine. —

Il était là

Et s'envola.

Je voyais la muraille s'entr'ouvrir, l'oiseau s'en-

Î44 l'avbnttjre

voler, et je riais aux éclats. On me ramena trois fois devant la commission d'enquête ; trois fois je me renfermai dans un mutisme obstiné; on ne put m'arracher une syllabe, et toujours on me redescendait dans mon cachot.

Un matin, ce fut une autre chanson. Un officier vint me chercher à l'aube et me conduisit dans une petite cour entourée de hautes murailles. Là m'attendaient six soldats, l'arme au pied.

— J'ai l'ordre de vous faire exécuter, me dit l'officier. Toutefois vous obtiendrez un sursis et peutêtre la remise de votre peine, si vous \ous décidez enfin à faire des aveux.

— Dépêchez- vous , lui répondis-je, que vos hommes n'aient pas le temps de s'ennuyer !

On me banda les yeux. — Avant de commander le feu, reprit l'officier, je compterai jusqu'à vingt. Réfléchissez. Il voussuffît de dire un mot et vous avez la vie sauve.

Il se mit à compter, d'une voix lente et scandée. Quand il eut dit vingt : — En joue! cria-t-il; mais avant de dire: feu îjecompterai encore iusqu'à dix... Je chantai à tue-tête :

n était là Et s'envola.

— Quel enragé! dit l'officier.

Je venais de savourer avec délices Tavant goût de la mort; elle trompa ma soif. On me débanda les yeux, et malgré mes résistances, on me remporta, criant et hurlant, dans mon cabanon; mais le soir de ce même jour j'en sortis pour n'y plus rentrer. Je fus ramené dans mon premier logement, dans cette

DE LÀDISLAS BOLSKI 245

cellule que je haïssais à Tégal de l'enfer : j'y avais connu cette chose honteuse qui s'appelle le repentir d'une généreuse actk)n.

Je passai la nuit étendu sur mon grabat, les yeux ouverts. Je me demandais ce qu'on allait faire de moi. Un spectre se tenait debout à mon chevet. C'était la Vie. — Tu m'appartiens encore, me disaitelle avec un rire féroce. Penses-tu que je lâche si facilement ma proie? Tu ne sais pas tout ce que jeté réserve. Tu ne connais pas les meilleures pièces de mon sac. — Je me disais : — Recommencer à vivre î j'en ai perdu l'habitude, je ne m'en sens plus la force. — Et je pleurais comme un enfant à l'idée que ma santé épuisée et mes nerfs malades trahiraient peutêtre mon courage, que mes bourreaux réussiraient par quelque embûche à surprendre ma bonne foi, à m'extorquer mes secrets. J'employais le peu de lucidité d'esprit qui me restait à me représenter les épreuves auxquelles on allait me soumettre, les périls qu'allait courir mon honneur. Qu'elle est courte et aveugle, l'imagination de l'homme ! Qu'elle est ignorante de nos lendemains ! La mienne se tournait aux quatre coins de l'horizon pour découvrir de quel côté allait venir l'ennemi. Il n'arrive jamais par le chemin que nous regardons, et nous le cherchons encore des yeux qu'il est déjà debout derrière nous. De tous les périls que je prévoyais, aucun n'était à craindre pour mol : on m'aurait tué dix fois

246 L^AVENTURB

sans m' arracher une dénonciation; mais le déshonneur a tant de visages! J'étais loin de deviner celui qu'il prendrait pour ramper jusqu'à moi.

Le matin, vers dix heures, je reçus une visite à laquelle je ne m'attendais point. Un officier dont la figure m'était nouvelle, le major Krilof, entra dans ma cellule accompagné du guichetier et d'un maréchal ferrant. Il me fit délivrer de mes fers; on m'ôta mes menottes. Mes mains enflées et mes poignets saignants firent impression sur le major. Un médecin fut mandé, qui me fit un pansement. li m'interrogea, je ne répondis ' mot. Dans l'état de faiblesse et de prostration où je me trouvais, je me défiais de tout le monde et de moi tout le premier ; la curiosité la plus inofl'ensive, la bienveillance même, me semblaient couvrir des pièges ; j'avais fait vœu de silence.

— Il a bien souflfert, dit le major.

— Bah ! lui répondit le docteur, il n'y a que le système nerveux qui ait pâti. Ce garçon a une tête et un coffre de fer. Donnez-lui des fortifiants, des bouillons, de la grosse viande, et d'ici à trois jours il se portera comme un charme.

On me servit aussitôt une bisque qui me parut dé licieuse,^^iine large tranche de bœuf dont je ne fis qu'une bou - ée, une bouteille de vin trempé que je vidai en un blin d'œil. Le major s'était retiré pour me laisser manger en liberté. Il reparut une heure plus tard et m'adressa plusieurs questions auxquelles je répondis sèchement et par monosyllables. Il ne se rebuta pas. Il avait une douceur dans la voix, une grâce dans le sourire, qui contrastaient avec la raideur militaire de sa tournure et de son maintien. Sa

DE LÂDISLÂS BOLSKI 247

figure commandait la conflancc; elle portait l'empreinte d'une âme noble, comme il s'en trouve beaucoup, paraît-il, dans tous les rangs de l'armée russe. Cependant il eut de la peine à m'apprivoiser; je me raidissais contre la sympathie qu'il avait réussi à m'inspirer. Il pelota quelque temps en attendant partie, puis il me dit : — J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer.

A ces mots, je me redressai. — Venez-vous m*annoncer, m'écriai-je, que vous avez ordre de me faire exécuter dans^les vingt-quatre heures? Ah! je vous bénirai comn.e mon sauveur; mais 3'entends que cette foison me fusille tout de bon. Je ne demande qu'à mourir; j'ai pris la vie en horreur. Assaisonnez ma mort, si cela vous plaît, de tous les supplices imaginables. Le poisson fera passer la sauce.

Il se leva et me dit tranquillement : — Vous avez les nerfs malades; vous avez besoin de rasseoir vos esprits. Je vous dirai ma nouvelle quand vous serez plus calme. En attendant, je vais ordonner votre souper, et je tâcherai qu'il soit de votre goût. J'espère que la nuit prochaine vous dormirez bien. Nous causerons demain.

Il revint le lendemain matin ; après s'être informé de ma santé : — Voulez-vous savoir ma nouvelle ? me (iemanda-t-il.

Je lui répondis d'un ton de parfaite Indifférence : — Dites-la-moi, si cela vous plaît ; mais je ne suis pas curieux.

— On m'a chargé de vous apprendre, reprit-il, que la commission d'enquête a obtenu de la clémence impériale la grâce de douze des personnes arrêtées le mois dernier, et qu'il ne tient qu'à vous...

248 L*AVBNTURE

Je rinterrompis par un bruyant éclat de rire: -— Vous venez m'offrir ma grâce 1 Quelle langue parlez-vous donc ? On ne gracie que les criminels. C'est un crime d'aimer son pays ? c'est une scélératesse d'être Polonais *?

— Permettez, me répliqua-t-il, je ne suis pas venu ici pour causer politique avec vous... A quoi cela nous mènerait-il ? Les questions de droit sont trop compliquées, on en peut raisonner longtemps. Eh ! bon Dieu l il y a une justice russe et une justice polonaise. Le juge suprême pourrait seul décider entre nous.

— Et par quelle bassesse, s'il vous plaît, devrais- Je acheter le pardon de la seule action méritoire que j'aie faite en ce monde *?

— S'il s'était agi de vous proposer des bassesses, me répondit-il avec douceur, je me serais déchargé de ce devoir sur quelque autre. Tout ce qu'on vous demande, c'est de signer un papier par lequel vous déclarerez vous repentir d'avoir trempé dans une conspiration contre votre souverain légitime, et vous prendrez l'engagement de ne participer à l'avenir à aucune manœuvre ourdie contre son autorité...

Je fis un bond. — Parlez-vous sérieusement ? Une telle déclaration, un tel engagement me déshonoreraient à jamais. Qu'es-tce donc que l'infamie, si les menteurs et les lâches ne sont pas infâmes ? Eh quoil je reconnaîtrais me repentir d'avoir fait mon devoir, et je promettrais... Oh ! brisons là. Jamais I

n garda un instant le silence. — Ne vous emportez pas, reprit-il. Vos fougues vous ont déjà beau coup nui; elles ont attiré sur vous des mesures de

DE LÀDISLAS BOLSKI 249

rigueur que je regrette. Et cependant vos juges sont bien disposés pour vous. Ils considèrent votre jeunesse, votre courage. Ils sont portés à ne voir dans votre coupable tentative qu'une étourderie, un coup de tête, Terreur d'une imagination égarée par de mauvais conseils. Vous savez, que le général Milef a été l'ami de votre grand-père. Il estime que bon sang ne peut mentir et que vous avez dans votre famille de qui tenir. On espère que vous finirez par entendre raison, que vous redeviendrez un vrai Bolski...

— Un vrai Bolski ! m'écrlal-]ê avec fureur. Pourquoi me rappeler que j*ai besoin de réhabiliter ma famille ? Il y avait une tache sur mon nom, j'ai juré de la laver dans mon sang.

— Le malheur, répliqua-t-il avec un sourire triste, est que personne ne songe à vous tuer.

Et se levant : — Il n'y a rien qui presse. Vous réfléchirez. En attendant, si je puis vous être agréable en quelque chose, disposez de moi. Le temps doit vous paraître long. Rien n'est plus utile, pour tromper la solitude et l'ennui, que de bonnes lectures et de bons cigares. Permettez-moi de vous procurer ce double plaisir.

Une heure après, on me remit de sa part un paquet de tabac, du papier à cigarettes, deux volumes de l'histoire de Russie de Karamsine, et la biographie du général Munnich.

Le major ne reparut que deux jours plus tard. Il me tendit la main d'un air affectueux, me demanda si j'avais lu Karamsine et si j'avais eu du plaisir à fumer. Me regardant avec attention : — Vous êtes encore un peu pâle^ mais vous avez bien repri^:•

r50 l'aventure

Voyons vos poignets... Oh! cela va à merveille. Le docteur avait raison : vous avez un fonds de santé à toute épreuve.

Et il ajouta : — A propos, avez- vous réfléchi?

Je le saisis fortement par le bras, je le conduisis au fond de ma cellule, je lui montrai cette inscription, qu'une main inconnue avait crayonnée sur la muraille : Dulce et décorum est pro patriamori.

— Je suis de l'avis de l'inscription, me dit-il. Sans contredit, il est beau de mourir pour son pays. Je vois que c'est toujours là que vous en revenez. Mon Dieu, vous avez prouvé, il y a quelques jours, que vous méprisez la mort; mais veuillez considérer que de toute manière vous aurez la vie sauve. Vous avez à choisir entre la grâce qui vous est offerte et la déportation.

Je lui répondis : — Quand partirai-je? La kibitka est- elle attelée? Je suis prêt.

Il fit quelques tours dans la chambre. — Je comprendrais votre obstination, reprit-il, s'il vous restait quelque chance de servir de votre bras et de votre sang la cause qui vous est chère. Cela n'est pas ainsi. Je suppose, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'il y ait d'ici à quelques mois une prise d'armes en Pologne. Où serez- vous? En Sibérie, condamné à de cruelles souffrances qui ne profiteront à personne et dont personne ne vous saura gré. Un long et inutile martyre, une mort obscure et ignorée, voilà ce qui vous attend.

— Que dites-vous là? lui repartis-je. Est-il des martyres inutiles? La seule semence qui ne trompe jamais les mains qui l'ont jetée en terre, c'est la douleur. Les vents qui soufflent de la Sibérie sont

DE LADISLÀS BOLSKI 251

des semeurs invisibles qui répandent à pleines poignées une graine sanglante sur tous les sillons de la Pologne. Elle germe silencieusement, cette graine; un jour elle lèvera, et nos greniers ne suffiront pas à notre glorieuse moisson. Êtes-vous donc chrétien pour parler comme vous faites de l'inutilité des souffrances?... Eh! n'est-ce pas un gibet qui a renouvelé le monde et détrôné les Césars?

— Je pourrais vous répondre que qui sème le vent moissonnera la tempête ; mais je préfère vous représenter...

Je l'arrêtai court en lui disant : — Il n'y a qu'un mot qui serve. Que feriez- vous à ma place?

Il hésita un instant ; il me dit enfin : — Je suis chargé d'une mission, je m'en acquitte de mon mieux. Mes opinions personnelles n'ont rien à voir là dedans.

— Vous êtes un homme de cœur, lui répondis-je en lui. serrant la main. A bon entendeur, salut. Et j'ajoutai : — Non, non, jamais. Qu'il n'en soit plus question entre nous !

— Comme il vous plaira, fit-il. Seulement j'ai l'ordre de vous laisser le papier que voici... Ehl prenez-le donc. Que craignez- vous? Il ne vous brûlera pas les doigts.

Ce papier qu'il me présentait était l'engagement que je devais signer pour obtenir ma grâce. — Il vous suffirait d'écrire au bas les quatorze lettres qui composent votre nom, me dit-il, et vous seriez Ubre. A votre âge, c'est une belle chose que la liberté.

Je pris le papier entre le pouce et l'index de ma main droite avec autant d'horreur que si j'avais touché les loques d'un pestiféré, et je l'enfouis, sans

25î L'AVfiNTURB

ravoir déplié, dans le tiroir de ma table. Après tout je n'étais pas fâché qu'il fût là. Ce papier, c'était la liberté, et huit jours durant je n'eus pas même la tentation de le regarder, de le toucher, de l'ouvrir. Le major Krilof revenait chaque matin s'informer de ma santé; il fumait une cigarette avec moi, nous causions de mes lectures k son air, à son accent, je sentais qu'avec sa pitié j'avais conquis sa sympathie et son estime. Il avait une manière de me toucher la main en m'abordant et me quittant qui signifiait : — Il ne m'est pas permis de vous dire tout ce que je sens pour vous ; deux hommes de

cœur s'entendent sans parler. — Sur la fin de la semaine, il fut deux jours sans venir, et je commençais à craindre qu'il ne fût malade; le surlendemain, il reparut vers quatre heures de l'aprèsmidi. Il avait Tair préoccupé, je devinai qu'il avait quelque chose à m'apprendre.

— Il faut que je manque aujourd'hui à ma parole, me dit-il, et que je vous reparle de ce papier. L'avezvous signé*?

— Vous voulez savoir si vous pouvez encore m'estimer. Rassurez- vous. Ce papier, si je ne Tai pas déchiré, c'est par égard pour celui qui me l'avait remis; mais il pourrirait dans ce tiroir avant que je lui fisse seulement l'honneur de le regarder.

— Hélas! il n'aura pas le temps d'y pourrir. Si demain à huit heures du matin vous n'avez pas signé, le soir même vous vous mettrez en route pour la Sibérie.

— Ah ! l'heureuse nouvelle ! Je vous remercie. Cette cellule et Karamsine commençaient à m' ennuyer, il me tarde bien de voir autre chose.

DE LADISLAS BOLSKI £53

— Patience! On m'a permis de vous donner aujourd'hui quelques renseignements qui modifieront peut-être votre résolution. Je soupçonne que ce qui vous aide à refuser la grâce inespérée qui vous est offerte, c'est la rancune que vous gardez à certaines personnes. Vos juges vous ont fait expier sévèrement les audaces, dirai je? ou Tinsolence de votre langage, et vous avez juré de ne leur rien devoir. C'est un sentiment que je respecte ; que diriez-vous cependant si vous deviez votre liberté à Tintervention officieuse d'un tiers, et si ce tiers était une femme?

Je ne pus m'empêcher de tressaillir. — Une femme! Apparemment c'est une Russe.

— Eh ! qu'importe? Vous ne voulez voir dans notre pauvre Russie qu'un pays de bourreaux et d*argousins. Je vous assure qu'elle produit aussi des femmes, de vraies femmes, tout ce qu'il y a de plus femme. Celle dont je parle,... peut-être son nom ne vous est-il pas inconnu, c'est la comtesse de Liévitz.

J'eus la force de lui répondre : — Je ne la connais point. — Heureusement ma figure était dans l'ombre, il ne put deviner le cri que je venais d'étouffer sur mes lèvres.

— Elle était arrivée depuis deux jours à K..., poursuivit-il, quand fut opérée votre arrestation suivie de vingt autres. Grand émoi dans la ville, comme vous pensez. M'ne de Liévitz a, paraît-il, l'âme compatissante; elle joint un grand zèle de charité au goût et à l'entente des affaires ; c'est une divinité bienfaisante. La fille d'un marchand qui venait d'être écroué eut l'idée de s'adresser à elle^

Î54 l'aventure

d'implorer son intercession. M"« de Liévitz se mit aussitôt en campagne; elle se présenta chez le gougerneur, qui, malgré toutes ses sollicitations, refusa d'accéder à son charitable désir. Elle n'était pas femme à se rebuter si vite. Elle court à Varsovie; le lieutenant du royaume reconduit. Alors elle se dit qu'il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints. Elle part pour Saint-Pétersbourg, obtient, grâce à des amitiés puissantes, une audience de l'empereur, lui expose les faits dans son style de femme, lui représente que des mesures de clémence seront plus efficaces que toutes les rigueurs pour apaiser, la fermentation des esprits, et que sais-je encore? Elle ne nous a pas dit son secret. Bref, elle obtient de l'empereur, séance tenante, douze lettres de grâce, douze blancs seings qu'elle rapporte en triomphe. A sa demande, la commission d'enquête désigne les douze prisonniers dont le cas lui semble le plus graciable. Il y avait dans le nombre des fanatiques tels que vous qui refusaient d'accepter leur grâce. C'est M«»e de Liévitz qui s'est chargée de leur faire entendre raison... C'est une personne bien extraordinaire! ajouta-t-il en rallumant son cigare, qu'il avait laissé éteindre; un singulier mélange d'audace et de douceur. Hier elle entra dans une cellule voisine de la vôtre. Elle s'y trouva en présence d'un forcené qui, à peine eut-elle ouvert la bouche, se saisit d'un escabeau dont il la menaça. On voulait se jeter sur lui pour le désarmer; elle fit écarter tout le monde et harangua cet énergumène avec une éloquence si onctueuse et si pénétrante qu'il finit par tomber à ses genoux en pleurant... Peut-être ferat-elle auiourd'hui un ^.^s grand miracle encore. Je

DE LADISLAS BOLSKI 255

ne serais pas étonné que vous la vissiez entrer ici tout à rheure.

A ces mots, je fis un geste d'épouvante , et perdant la tète : — Si vous me voulez quelque bien, m'écriai-je, empêchez que cette femme... Elle ici! chez moi! oh! cela ne se peut... Non, je ne veux pas la voir. Si je la vois, je suis un homme perdu... Le guichetier! où est le guichetier? Je veux lui parler... C'est un misérable, s'il ne l'empêche pas d'entrer.,. A quoi servent les prisons, si les femmes se mettent à y entrer?... Je me suis dénoncé volontairement; c'est moi qui leur ai dit : Arrêtez Ladislas Bolskii... j'ai voulu mettre mon honneur en sûreté. Ces murailles sont épaisses', cette lucarne est grillée ; je ne pouvais pas deviner que cette femme entrerait par la porte... Ohl ma porte est à moil Je saurai bien barricader ma porte...

Le major était comme perclus d'étonnement. — Qu'est-ce qui vous prend? qu'avez-vous? me dit-il en me secouant doucement comme pour remettre mes idées en place. Quelle terreur 1 Vous connaissez donc M"e de Liévitz?

— Non, lui répondis-je en faisant un effort sur mon angoisse. Je ne l'ai jamais vue. Où l'aurais-je vue? Mais je ne veux pas la voir... J'ai peur des femmes, de toutes les femmes... On devient lâche en les regardant, on devient vil en les écoutant... Elles ont des pinces dans les yeux, du poison sur les lèvres; celui qui les aime a du bonheur, s'il ne perd que la moitié de son âme...

Il n'eut pas le temps de me répondre. La porte s'ouvrit, et la comtesse Sophie de Liévitz parut, aceon^pagnée du général Milef et de deux aides de

256 L*AyBNTURB

camp. C'était son état-major. Je me retirai lentement, à reculons, jusqu'au fond de ma cellule, comme un lapin qui verrait entrer subitement une hyène dans son clapier, et je pressai de mon dos la muraille comme pour la forcer à me livrer passage.

Je vivrais deux cents ans que je n'oublierais pas la toilette qu'elle portait cejour-là. Elle avait une robe écossaise à carreaux blancs, verts et rouges, une casaque en velours garnie de ruches et d'effilés et serrée à la taille par une ceinture. Les brides de son chapeau étaient en velours noir bordé de dentelles et terminées par des bouts de satin pareils à sa robe. Ce chapeau formait sur le devant de sa tête un large bouillonné en forme de diadème, accompagné d'un liseré de fleurs qui se mêlaient capricieusement à ses cheveux. Elle tenait à sa main un éventail que je reconnus bien, je l'avais disputé jadis à un loup, et une fleur était plantée dans sa casaque à l'endroit du cœur. C'était son habitude , que je m'expliquai plus tard. Elle ne savait peut-être pas très-bien où se tenait son cœur, et elle était bien aise d'en marquer l'endroit; comme cela, elle savait où le prendre, elle l'avait sous la main, elle pouvait dire : Le voici.

Elle s'avança jusqu'au milieu de la cellule et promena lentement ses regards autour d'elle. Le succès de son entreprise, le ministère de grâce qu'elle exerçait, l'autorité dont elle se sentait revêtue, cette forteresse qu'elle avait prise d'assaut , les délérences et les empressements dont elle y était l'objet, ces longs corridors qu'elle franchissait d'un pas vainqueur, ces verrous qui tombaient devant elle, l'étonnement des guichetiers en la regardant passer.

DE LADISLAS BOLSKI 257

reffarement des sombres murailles en entendant le frou-frou de sa robe de soie, il y avait bien là de quoi répandre de la joie sur son front. Son visage était radieux, sa bouche frémissante. Elle sourit. Il me sembla que mon cachot s'emplissait de lumière, que cette lumière était empoisonnée, et je fermai involontairement les yeux.

Quand je les rouvris, elle s'était retournée vers le général, et de cette voix délicieuse qui me faisait frissonner, elle lui dit : — C'est bien ici la cellule du comte Ladislas Bolski?

— Le voici en personne, lui répondit le vieux grognard. Une chienne de tête ! C'est sa mère qui l'a bâti comme cela, et je ne lui en fais pas mon compliment. Que penserait de lui feu son aïeul paternel? Un brave homme, celui-là, et un bel homme ! L'empereur Nicolas l'avait surnommé la fleur des Polonais.

Il allait s'espacer sur l'éloge de mon grand-père ; elle plaça en travers son doigt sur sa bouche en faisant une moue qui voulait dire : — Vous êtes un fier maladroit. — Puis elle avança encore d'un pas, tandis que le général et les deux aides de camp se retiraient dans le fond de la chambre.

— Il est donc vrai, monsieur, me dit-elle, que vous refusez la grâce qui vous est offerte? Qu'y aurait-il de si honteux à l'accepter ? Elle a été demandée par une femme qui ne vous connaissait pas et ne vous a point consulté ; elle a été accordée par un homme qui est la bonté même et que vous ne pourriez vous empêcher d'aimer , s'il était simple particulier. Il est vrai qu'il est empereur. Après tout, ce n'est pas sa faute.

L'AVENT. de LAD18LA8 BOLSII. 47

Î58 L*AVBNTURB

Je ne dis pas un mot, je ne as pas un geste. — Oh! je respecte toutes les convictions, reprit-elle. 11 n'y a rien de plus beau qu'une conviction, fût-elle absurde; mais à votre âge,... car vous êtes trèsjeune, n'est-ce pas? Bon Dieul les jeunes gens prennent souvent pour des principes les déraisons du point d'honneur. Si vous acceptez, qui oserait se permettre de suspecter votre courage? Deux fois en deux mois vous vous êtes trouvé face à face avec la mort, et c'est elle qui n'a pas voulu de vous... Oui, certes, vous avez lait vos preuves, et vous les referez quand il vous plaira. Les occasions ne font jamais défaut à un homme de cœur... Pai plus d'expérience de la vie que vous. Quel est donc votre âge?... Vous ne voulez pas me le dire? J'aurai bientôt vingt-huit ans, moi. Eh bienl je vous assure qu'à vingt- huit ans vous serez de mon avis. C'est une question d'années que la vérité. On apprend à se défier de ses scrupules. S'il en faut, il n'en faut pas trop. J'ai découvert, moi qui suis votre aînée, que les fausses pudeurs, la fausse dignité, le faux honneur, sont les plus grands obstacles au peu de bien que nous pouvons faire ici-bas. L'essentiel est de se rendre utile aux autres, aux idées et aux gens qu'on aime; mais pour cela il ne faut pas s'en aller en Sibérie... Ohl c'est si loinl c'est si froid! C'est la solitude, le si-r lence, la nuit, c'est la mort avant la mort... Ne me parlerez-vous pas ? Faudra-t-il donc que je parte sans avoir entendu le son de votre voix?... Répondez-moi : n'aimez-vous personne? C'est impossible, fl y a sûrement dans ce monde quelqu'un qui vous est cher, qui mourrait peut-être s'il vous savait à jamais séparé de lui. Croyez-moi, pensez un peu

DE LADISLAS BOLSRI 259

moins à vos scrupules, un peu plus à ce quelqu'un... Une grande actrice du siècle passé avait l'habitude en entrant en scène de chercher des yeux dans la salle un connaisseur, un seul, et c'était pour lui qu'elle jouait... Oh! le bon exemple! et qu'il mérite d'être suivi! Ne vous occupez pas de la galerie. Que vous importe l'opinion des sots et des badauds? Il est des heures troubles où la conscience se brouille, s'effare, balbutie. Alors il faut se servir de la conscience d' autrui. Pensez, vous dis-je,.à ce quelqu'un que vous aimez et qui vous aime. Je suis sûre qu'il vous parlerait comme moi, qu'il vous dirait : Garde-toi de sacrifier ton avenir, toute ton existence à un emportement de désespoir ou aux subtiles vanités du point d'honneur... Nous autres femmes, nous sommes de bons juges en ces questions : nous nous y connaissons naturellement. Nous savons si une couleur tranche sur une autre, et nous savons aussi si une action fait tache dans une vie. Ce que femme dit, Dieu le veut.

Elle s'était encore rapprochée de moi. Je tenais les yeux baissés, et je sentais son regard tournoyer au-dessus de moi comme le faucon qui décrit ses orbes avant de se rabattre sur l'oiseau. Je relevai la tête; mes yeux rencontrèrent ses yeux de proie, d'une profondeur et d'une lucidité effrayantes, pleins de promesses et de menaces, et qui me criaient : — Tu auras beau faire, tu ne m'échapperas pas. — Puis, avançant la tête et remuant à peine les lèvres, elle murmura ces mots que moi seul pus entendre : — Genève, hôtel de la Paix. Je vous attendrai.

Je sentis que j'étais perdu. Je me détournai brus-

260 'AVBNtURE

quement et j'appuyai mon front contre le mur. L'instant d'après, je m'aperçus à je ne sais quelle détente de mes nerfs qu'elle n'était plus là.

Le major Krilof, qui était resté seul avec moi, me dit en souriant : — Eh bien! qu'avait de si redoutable cette entrevue? Savez-vous que M™® de Liévitz ne s'est pas mise pour vous en grands frais d'éloquence? Peut-être ne serait-elle pas fâchée que vous passiez la main à quelque autre qui l'intéresse plus que vous. Ne vous prêtez pas à sa petite combinaison et faites-lui le chagrin de vous raviser. En tout cas, vous avez encore une nuit pour réfléchir. C'est demain matin à huit heures que je viendrai chercher votre réponse.

Et là-dessus il me serra la main et se retira.

J'étais seul. Je restai un instant immobile, regardant autour de moi comme un homme qui se trouve en pays étranger et qui cherche à se reconnaître. Cependant tout ce qui m'entourait m'était bien connu. C'était le même plafond, le même plancher, la même table boiteuse, la même lucarne, le même poêle de fonte, le même grabat, et en apparence rien n'avait changé d'aspect ni de place; mais dans cette cellule qui n'avait pas changé, il s'était passé quelque chose, ou plutôt quelque ' chose y avait passé, et ce quelque chose était une femme. Je croyais apercevoir sur le plancher la trace de ses pas, et dans l'ombre des encoignures la lumière de

DE LADISLA8 BOLSKI 261

son sourire. J'aurais bien voulu me persuader que je me trompais, que tout cela n'était qu'un rêve, que la porte ne è'était pas ouverte, qu'une femme n'était pas entrée, que je n'avais pas vu une robe à carreaux écossais, que personne ne m'avait parlé, que personne ne m'avait dit : — Genève, hôtel de la Paix. — Mais il y avait des témoins. Je regardais d'un œil hébété les quatre murs de ma prison; ils frémissaient, ils s'excusaient, ils parlaient à voix basse. — Nous avions promis de le garder, disaientils; nous avions compté sans l'imprévu. Qui pouvait deviner?...

Je me promenai en long et en large, et j'éprouvai alors pour la première fois ce qui m'est souvent arrivé depuis : il me sembla qu'il y avait en moi deux hommes, que nous étions deux, moi et un autre. Cet autre avait habité ma cellule avant moi; je me demandais stupidement ce qu'il était devenu, où il s'en était allé, pourquoi j'étais seul. Je me laissai tomber sur ma chaise, je regardai mon lit; j'y étais resté couché une partie de Taprès-midi, et mon corps y avait marqué son empreinte. — C'est l'autre qui était couché là, me disais-je. Ah! il était heureux, lui! On lui demandait : — Que préférezvous de la Sibérie ou de la liberté? — Et il répondait : — La Sibérie, — sans hésiter. Il savait bien qu'il y emporterait son honneur, et que son honneur serait avec lui sur la kibitka, avec lui dans les neiges, et dans les mines, et dans la nuit, et dans le silence. Qu'eût il fait de la liberté? Il n'avait rien à regretter. Il aimait une femme, mais elle ne l'aimait plus. . . Tandis que moi. . . Je sais qu'elle m'aime. C'est pour moi qu'elle est allée à Saint-Pétersbourg, c'est

pour moi qu'elle a parlé à l'empereur, c'est pour moi qu'elle a fait l'impossible. Et' si je partais pour la Sibérie, je l'y verrais partout, et je maudirais peut-être ma conscience. Est-ce ma faute? qui osera me condamner?..

Tout à coup un frisson me prit, je me dressai sur mes pieds en criant : — Oh! cela n'est pas encore fait. — En ce moment, une horloge voisine frappa sept coups; je les comptai. Mes idées s'éclaircirent; je calculai que de sept heures du soir à huit heures du matin il y a treize heures. J'avais treize heures à moi, treize heures pendant lesquelles je restais maître de ma destinée. J'éprouvai un immense soulagement. On venait de me donner un trésor, il me paraissait inépuisable; je n'en verrais jamais le fond. Treize heures!.. Je me remis à marcher.

Le guichetier entra, m'apportant mon souper et de la lumière. Je n'avais pas faim, je me contraignis à manger. Pour résoudre le problème de ma destinée, j'avais besoin de toutes mes forces. Pendant que j'expédiais mon repas, le guichetier se promenait dans la chambre d'un air indifférent, Tair d'un homme qui est aujourd'hui ce qu'il était hier et ce qu'il sera demain, dont la vie d'habitude et d'obéissance est réglée comme un papier de musique, qui n'a jamais de parti à prendre ni à se décider sur rien. Je l'observais du coin de l'œil, et j'enviais de toute mon âme sa félicité. Il allait et venait d'un pas mesuré, traînant les pieds, avec je ne sais quoi de sempiternel dans la démarche. Sa face rougeaude, son œil terne, ses bras ballants, son épaisse encolure, la courbure de son dos, toute sa personne disait : — Ainsi ou ainsi, celajn'est bien égal. — Je sentais que.

DE LADISLAS BOESKI 263

cd j'avais collé mon oreille à son front rugueux et tanné, je n'y aurais pas entendu le bourdonnement d'une pensée. — Cette nuit, me disais-je, il dormira. — Il me semblait que le bonheur suprême était de pouvoir dormir.

Quand j'eus fini de manger et qu'il eut desservi : — Par ordre du major, me dit-il, je vous laisse la chandelle, et^ quand je dis chandelle, remarquez que c'est une bougie, une vraie bougie. C'est lui qui vous l'envoie. Quel gâte-métier 1 Ne faites pas de bêtises et rappelez-vous que demain à huit heures...

— Eh! je le sais bien! interrompis-je avec un. geste de colère, et je lui montrai la porte.

Je m'accoudai sur la table, je contemplai quelque temps le vacillement de la bougie. Je fus tiré de ma contemplation par le trottinement d'une souris qui me rendait chaque jour des visites réglées et venait quêter les reliefs de mes repas. Je pris un morceau de pain, je Témiettai sur le plancher ; la souris courait de çà, de là, happant un morceau, puis l'autre, traversait la chambre comme un trait, disparaissait sous le poêle, et bientôt revenait et levait vers moi d'un air de connaissance sa petite tête cendrée. Je ne perdais pas un seul de ses mouvements, et il me semblait qu'être assis et, sans penser à rien, regarder trotter une souris^ c'est encore une des formes du bonheur ici-bas.

Quelqu'un passa dans le corridor, faisant sonner sur les dalles une paire de bottes ferrées. La souris 8' enfuit dans son trou, je me retrouvai seul. Cette solitude me parut efifrayante; j'essayai de fredonner une chanson de nourrice qui me revint à l'esprit.

Cette chanson était quelqu'un, je me sentais moins seul; mais peu à peu ma voix devint chevrotante, elle s'assourdit, baissa et finit par mourir dans mon gosier. — Il faut que je me décide, pensai-je. C'est un enfer que l'incertitude. Une fois décidé, quelque parti que je prenne, je souffrirai moins.

J'ouvris le tiroir de la table, j'y plongeai la main, j'en ramenai un pli. Ce pli contenait une feuille de papier vélin. C'était la déclaration que je devais signer. — Il faut pourtant que je sache ce qu'elle dit, cette déclaration, pensai-je. — Il se pouvait faire qu'elle ne fût pas aussi terrible que je l'avais cru, que les promesses qu'on me demandait m'engageassent à peu de chose^ que les mailles du filet fussent assez larges pour que mon honneur passât au travers. Je ne devais pas être trop difficile ; j'avais un calice à boire : s'il n'était qu'amer, s'il n'y avait pas de poison dedans, ehl mon Dieu, je le boirais. La fierté et l'honneur étaient deux choses. Je pouvais faire à la rigueur le sacrifice de ma fierté, et de toute façon n'était-il pas inévitable, ce sacrifice? — Si je m'en vais en Sibérie, pensai-je, je n'y emporterai pas ma fierté. Quand j'aurai la tète rase, les fer3 aux pieds, à quoi ressèmblerai-je? A un forçat, à un galérien. Un garde-chiourme sera mon maître; je n'aurai plus de nom, je ne serai qu'un numéro, la balayure de la terre, et si je ne dévore pas ma fierté, c'est elle qui me dévorera.... Non, point d'illusions! Le tout est de sauver mon honneur, et s'il y avait moyen....

Je dépliai le papier, je lus. La déclaration était rédigée en français; en voici la teneur :

c Je reconnais en mon âme et conscience avoir

péché en pensée, en paroles et en action contre Fempereur, mon souverain légitime, de quoi j'exprime ici mon profond regret et mon fervent repentir. Et puisqu'il lui a plu, dans sa suprême clémence, de me pardonner mon crime et de me faire grâce du juste châtiment que j'avais encouru, je m'engage sur l'honneur à ne plus rentrer soit dans le royaume, soit en Russie, que de son aveu et avec son autorisation, m' engageant en outre à rompre tout pacte avec les ennemis de son autorité, à ne participer à aucune manœuvre ni à aucune entreprise contre son gouvernement, à professer autant d'horreur que de mépris pour tous ceux qui lui refusent obéissance, et à vivre désormais comme son loyal et fidèle sujet. De quoi j'atteste Dieu, dont il est le ministre et le lieutenant sur la terre. »

Une sueur froide me coula du front, et je crois que mes cheveux se dressèrent sur ma tète. La réalité dépassait tout ce que j'aurais pu craindre. Brûler ce que j'avais adoré et adorer ce que j'avais brûlé, renier ma foi, ma religion, mentir impudemment à ma conscience, et plus que cela, engager tout mon avenir, me lier à jamais les bras et le cœur, jurer sur mon honneur que désormais je vivrais en lâche et faire à la face du ciel un vœu irrévocable d'étemel avilissement, voilà ce qu'on attendait de moi, voilà le marché qu'on m'osait proposer. — Mais c'est la honte que ce papier ! m'écriai-je; c'est l'infamie ! Et si j'accepte, je mangerai cette infamie tous les jours avec mon pain ! Si j'accepte, je ne sortirai pas vivant d'ici. Si j'accepte, je retournerai dans le monde, j'irai, je viendrai, je remuerai mes jambes et mes lèvres, j'aurai les yeux tout grands

266 L^AVBNTURE

ouverts ; cependant ceux qui me connaissent sauront que je suis mort et que je porte dans ma poitrine le cadavre d'une conscience... Oh 1 Tronsko, Tronsko ! Que dira Tronsko?... — Je crus entendre son ricanement sauvage^ et je crus voir dans le fond de la chambre sa main levée qui traçait sur la muraille ces mots flamboyants : un saltimbanque polonais 1

Je ressentis une violente indignation contre moimême. J'avais mis ce papier dans un tiroir et je l'avais gardé. J'aurais dû le brûler, en disperser les cendres aux quatre coins de ma cellule. Ce que je n'avais pas fait, je pouvais encore le faire. Je pris le papier, je l'approchai de la bougie, le tenant à la hauteur de la flamme. Avant de le brûler, je le relus, et après l'avoir relu je le regardai. Il avait un visage, ce papier, — un visage abject, sournois, hideux, et je me rappelai avoir vu une figure qui ressemblait à celle-là. C'était un soir, vers onze heures, au coin de la rue Hauteville et de la rue de Paradis. Un homme m'avait arrêté et m'avait chuchoté à l'oreille : — C'est tout jeune, tout battant neuf. — Et je l'avais souffleté. Je revis l'endroit, la scène, la figure qu'avait faite l'homme en empochant le soufflet. Puis tout à coup je me dis : — Qu'est-ce que je fais là, le bras tendu, et qu'est-ce que c'est donc que ce papier?... Ah! oui, me répondis-je, j'ai souffleté l'autre et je veux brûler celui-ci. Il veut m'acheter ma conscience, que me promet-il en retour?.. ^ — Et je vis comme une vapeur lumineuse qui s'élevait du plancher, cette vapeur se condensa, prit une forme, j'aperçus une robe écossaise et deux yeux qui me regardaient. Mon bras droit devint lourd comme du

DE LADISLAS BOLSKI 267

plomb, il retomba à mon côté, laissant échapper la feuille, qui resta dépliée sur la table.

Alors j'entrai dans un amer désespoir. J'étais sur le point de perdre mon âme et de m' avilir. Pourquoi ? Parce qu'il y avait dans le monde une femme, une certaine femme. Que cette femme n'existât plus, et ma destinée devenait claire, car ni la souffrance ni la peur ne pouvaient rien sur moi, et je me sentais capable de tout endurer, et je défiais les misères, les horreurs, les longues agonies de la déportation de m'arracher une larme ou un cri; mais cette femme existait... Renoncer à elle pour sauver ma conscience ! — Il y avait en moi quelque chose ou quelqu'un qui disait : — C'est un marché de dupe.

J'eus peur de moi-même. Voilà donc où j'en étais ! Une femme d'un côté, de l'autre ma conscience, et j'hésitais, je pesais le pour et le contre, je tenais dans mes mains une balance, je voyais tour à tour chacun des plateaux monter et descendre sans que je pusse deviner lequel l'emporterait. Et ces pesées impies ne me révoltaient pas ! Et tout à l'heure j'avais voulu brûler un papier et je n'avais pu; mon bras était retombé comme frappé de paralysie ; le papier était là, entier, intact, ouvert sous mes yeux... C'était ma honte qui me regardait, et qui m'attendait, et qui me disait : — Tu y viendras. Ta défaite est écrite d'avance dans ton cœur.

Il me prit une fureur contre cette femme qui me rendait lâche, et je m'écriai : — Qu'on me donne des tenailles, et je l'arracherai de mon cœurl — Je marchai rapidement dans la chambre; je me disais : — Elle n*est plus ici, je ne la vois plus, je ne. l'en-

268 L*AVENTURB

tends plus. Elle n'est pour moi que Fun de ces fantômes que nous appelons nos idées. Ah çà ! ne sui&je pas le maître de mes idées? Mon cerveau m'appartient- il, ou si c'est moi qui lui appartiens? C'est une chose à voir. Je me rappelai une anecdote que j'avais lue Tavant-veille dans l'un des livres du major, comme quoi la peste s' étant mise dans l'armée russe, le général Munnich publia un ordre du jour par lequel il interdisait aux soldats d'avoir la peste, déclarant que tous ceux qui contreviendraient à sa défense seraient enterrés vifs. Les soldats se le tinrent pour dit, et les pestiférés guérirent. — Voilà ce que c'est que la volonté ! me dis-je. On peut s'empêcher d'avoir la peste, et je ne pourrais pas m'empécher de penser à cette femme !

En cet instant, une horloge frappa douze coups... MinuitI II ne s'agissait que de tenir pendant huit heures le fantôme à distance, et j'étais sauvé. Aussitôt s'engagea une lutta corps à corps entre moi et ma pensée. Je lui disais : — Je suis ton maître, tu m'obéiras. — J'étais comme un écuyer qui s'acharne à dompter un cheval rétif et vicieux, et qui le fouette jusqu'au sang pour châtier ses rébellions. Le cheval sa cabre, rue, et tantôt se dérobe sous son cavaUer, tantôt le désarçonne par ses haut-le-corps. Et comme lui ma pensée se cabrait, bondissait, et tantôt me glissait entre les mains, ou, se dressant brusquement, démontait ma volonté effarée. Je m'obstinais à cette lutte. Je contraignais mon imagination à me représenter la Pologne et les scènes de son histoire que je connaissais le mieux, Sobieski, Kosciusko, Poniatowski, les légionnaires, les belvédériens, les émissaires, Konarski s'écriant sur

DE LADtSLAS BOLSKI 269

réchafaud : La Pologne vit encore, Dombrowski, l'homme aux déguisements et aux cent visages, fourvoyant par ses ruses tous les limiers lancés à sa poursuite, Wôlowicz pendu à Grodno, Winnicki fusillé à Kalisz , Dsiewicki s'empoisonnant dans la prison de Lublin, Tronsko trompant la mort et s'arrachant à son bagne de glaces, tous ces héros qui ont prouvé à la terre que la foi fait encore des miracles, tous ces martyrs qui ont reculé les bornes des douleurs humaines, tous ces gibets qui racontent des histoires de sang et d'espérance, tous ces tombeaux qui parlent d'immortalité et qui crient dans le vent ces paroles du prophète : — J'ai tendu mon dos à ceux qui me frappaient, je n'ai point dérobé mon visage à l'ignominie ; mais l'Éternel m'a aidé, et un jour il consolera Sion de toutes ses ruines, il rendra son désert semblable à TÉden et sa solitude pareille aux jardins des cieux.

Hélas! il se faisait dans ma pauvre tête affolée des changements à vue plus surprenants que ceux qu'opère la baguette d'un machiniste d'opéra. Quand je m'appliquais à suivre du regard un proscrit traqué par les cosaques dans l'épaisseur d'une forêt, les halliers, disparaissant tout à coup, faisaient place à deux épaules nues inondées d'une chevelure châtaine où se plongeaient avidement mes mains tremblantes. Quand je contemplais un gibet, les montants de réchafaud se transformaient en deux bras d'une délicieuse blancheur qui s'enlaçaient autour de mon cou. Quand je rêvais d'un champ de neige taché de sang, ces taches de sang s'animaient, je croyais voir des lèvres vermeilles qui appelaient les miennes et venaient les chercher. Quand je m'agenouillais de-

vant le tombeau d'un martyr, la pierre s'entr'ouvrait, les ténèbres s'éclairaient d'un sourire de femme, et du fond de l'éternelle nuit deux yeux, s' allumant comme des étoiles, me regardaient fixement. En vain je me débattais avec rage contre cette impitoyable sorcellerie. J'avais beau me frapper le front de mes poings crispés, changer de place, détourner mes regards, partout, sur le plancher, sur les murailles, dans l'air, partout je retrouvais ces épaules, ces cheveux, ces bras, ce sourire et ces yeux.

Ce combat désespéré contre les révoltes de ma pensée épuisait mes forces; ma tête était brûlante, les artères de mes tempes battaient, je suais à grosses gouttes. Je m'accroupis près du poêle, mes coudes posés sur mes genoux et mon visage enfoui dans mes mains, m' enfonçant dans la nuit comme un enfant se cache dans la robe de sa mère. Mes paupières devinrent transparentes , je revis le fantôme accroupi devant moi, ses genoux touchaient les miens, son soufQe courait sur mes joues, ses grands yeux fixes buvaient ma vie et mon cœur. J'essayai de prier; je m'écriai : — Seigneur, ayez pitié de moil — Je ne pouvais dire avec David : — Dieu, votre serviteur a trouvé son cœur pour vous prier. — Mon cœur s'enfuyait lâchement, et je ne le pouvais ressaisir.

Je me redressai. M'appuyant contre la muraille, les bras croisés, je me mis à causer avec ce fantôme triomphant qui se jouait de mes refus : — Qui donc es-tu, lui dis-je, pour que je t'aime ainsi? J'ai vu des femmes plus belles que toi, et quand mes yeux ne les voyaient plus, mon cœur les oubliait. Qui

DE LADISLAS BOLSKI 271

donc es-tu pour que j'aie la folie de croire en toi? Ton visage n'est que mensonge. Il y a sur ton front comme une auréole de lumière, et pourtant je sais que tu n'es pas une sainte. Tes lèvres respirent une grâce voluptueuse, elles provoquent le désir, elles sont de feu, et cependant tu es toujours maîtresse de toi-même. Il n'y a de vrai que tes yeux, qui ont des excès de lumière inquiétants et d'effrayantes profondeurs Tu n'es qu'arrogance et caprice, ton cœur est de glace, et tu ne m'aimes pas. Mes désertions et mes fuites ont irrité ton orgueil, tu as juré de me reprendre et de m'avilir... Elle me répondait : — Tu te plains que mon front dise une chose et ma bouche une autre. C'est que jusqu'ici j'ai cherché ma destinée sans la trouver, et que j'ai vécu à l'aventure sans savoir à quoi me prendre. J'étais née pour aimer, et je n'aimais personne. J'essayai de tromper mes ennuis par d'ambitieuses chimères, par le travail inquiet de mes pensées. Pour remplir le vide de mon âme, il me fallait tour à tour des affaires d'Etat, des intrigues politiques, des malades à guérir, des pauvres à nourrir; mais ne m'as-tu pas entendu dire que je t'aimais comme je n'avais jamais aimé? C'en est fait, je ne veux plus vivre que par le cœur. Il y a là, dans mon sein, tout un trésor de passion, auquel personne n'a touché ; je te le réservais, je te le donne tout entier. Dieu Ta voulu ainsi, il a mis dans chacun de nous l'éternel bonheur de l'autre. — Il y avait dans la voix du fantôme une divine mollesse, et en pensant à certaines choses, je frissonnais de la tête aux pieds, et je sentais mon cœur se fondre dans ma poitrine.

Quand j'eus reconnu que je n'étais pas le maître

^12 • L*AVBNTDRÊ

de ma pensée, que je ne pouvais vaincre son obstination, que je ne pouvais Tempêcher de retourner à son idée pas plus qu'on n'empêche la vague de re- | tourner à son rivage, que décidément elle était plus i forte que moi et que j'avais perdu la partie, le sentiment de mon irréparable défaite m'arracha un éclat do rire qui dut retentir au loin dans la prison Le factionnaire colla son visage au vasistas et me cria d'une voix rude : — Si vous n'avez pas sommeil, du moins n'empêchez pas les autres de dormir. j

Cette apostrophe, qui me fit tressaillir, me tira brusquement de la rêverie ûévreuse où j'étais plongé. — Ehl oui, pensai- je,txl y a des gens qui dorment. Dormir, c'est ne plus se voir, c'est oublier son visage et son nom! — J'étais anéanti^ j'avais la tête meurtrie, mes nerfs étaient tendub comme la corde d'un arc quand le trait va partir ; il me semblait qu'ils allaient se rompre et ma tête éclater comme une bombe. — Ohl que cela fait mal! — dis- je en passant ma main sur mon front. Et j'ajoutai : — Il faut en finir. Que se passera-t-il d'ici à huit heures qui puisse me faire chanjger d'avis?

Je retournai m'asseoir à la table; la bougie tirait à sa fin. Je regardai le papier que je devais signer, et je le regardai sans horreur; j'étais vaincu. Mon cœur s'était apprivoisé avec ma honte; mais quel est l'homme qui ne cherche pas à colorer ses défaites et ses lâchetés? Nous portons tous en nous un impudent sophiste dont Téloquence est à l'affût des occasions et qui attend, pour se montrer, le signe que lui fait notre conscience aux abois... Oh! nous ne sommes pas des criminels. Nous n'égorgeons pas notre vertu un couteau à la main; nous lui présen-

DE LADISLAS BOLSKI 273

tons du poison, et le sophiste lui persuade de le boire. Ce n'est pas un meurtre, c'est un suicide; ce n'est pas un attentat, c'est un malheur. Et quand elle a succombé, nous ignorons comment cela s'est passé; nous nous demandons quel vertige l'a prise, ce qui a bien pu lui arriver, et nous lui reprochons de nous avoir abandonné. Pendant ce temps, le sophiste fait le mort : de quoi lui parlez- vous? Il n'a rien vu.

Voilà pourtant ce qu'il m'avait dit : — Après tout, nous n'y pouvons rien. C'est une fatalité... Ah! me répétais-je, c'est une fatalité. Est-ce ma faute si j'ai rencontré cette ft-nme une première f^'ls à Paris, une seconde fois à Genève? Je ne la che chais pas, elle ne me cherchait pas non plus... Ehe allait se donner à moi, j'ai fui. Elle m'a retrouvé, j'ai fui encore, et j'ai mis entre elle et moi les murs d'une forteresse. Dès que les destinées s'en mêlent, qui suis-je pour leur résister?

— Et d'ailleurs, reprenait le sophiste, n'as-tu pas

fait ton devoir, tout ton devoir?... Eh! certainement,

répétais-je après lui, j'ai fait mon devoir. N'ai-je pas

risqué ma tète poUr venir dire à certaines gens ce

qu'on m'avait commandé de leur dire? J'aurais pu

repartir le lendemain, j'avais rempli ma mission. Je

suis resté parce que je prévoyais un soulèvement et

que je n'entendais pas qu'on se battît sans moi.

Ainsi tous mes malheurs me sont venus d'avoir

voulu faire plus que mon devoir. Et depuis que je

suis en prison, ai-je forfait à rhonneur?M es secrets

sont encore là, dans ma tête; en sortant de cette

prison, je les emporterai avec moi. Qui osera pré*

tendre que mon honneur n'est pas sauf?

— Aussi bien, poursuivait le sophiste, ils ont raison : si tu allais en Sibérie, à qui profiteraient tes souffrances?... Et je répondais : — Hélas ! cela n'est que trop vrai. Pourquoi disais-je l'autre jour qu'aucune douleur n'est inutile? Ce sont là des phrases creuses. Pendant qu'on se battrait en Pologne, je serais au bout du monde, dans un désert, au fond d'une mine, me rongeant les poings. Qu'y gagnerait la Pologne? Qu'a-t-elle besoin qu'il y ait ici-bas un galérien de plus? Tandis que, si j'accepte ma grâce, je puis espérer qu'un jour... car enfin l'engagement que voici ne me lie qu'envers un homme^ cet homme est mortel, et s'il mourait demain, demain je serais dégagé de ma parole, demain j'aurais le droit de mourir pour mon pays... C'est un cas de conscience. S'il me restait un scrupule, je trouverais bien un casuistepour m'en délivrer...

Et bientôt je ne raisonnai plus; j'attirai à moi le papier. Cependant j'hésitais encore. Je pressai ma tète entre mes deux mains, et je la secouai pour en faire jaillir la vérité. Mon instinct de joueur se réveilla; je voulus mettre ma volonté à couvert et je chargeai le hasard de prononcer ; je résolus de jouer ma destinée à pile ou face. J'arrachai avec mes ongles l'un des boutons de mon gilet; sur ce bouton en corne blanche, j'écrivis d'un côté : Sibérie, de l'autre : Sophie, — et aussitôt que l'encre eut séché, je le jetai en l'air. Il retomba à mes pieds, je le ramassai, je lus : Sophie. Alors je n'hésitai plus; je pris la plume; ma main se raidit, elle résistait; je soufflai la bougie, et ce fut dans l'obscurité, sans y voir, à tâtons, que je traçai au bas de ce papier maudit les quatorze lettres de mon infamie

DB LADI3LA3 BOLSKI 275

Cela fait, je courus me blottir dans mon lit et je ramenai la couverture sur mon visage. Mes dents claquaient, je grelottais. Peu à peu je me calmai, je m'engourdis. Trois fois je fus sur le point de m'assoupir; trois fois je me réveillai en sursaut -.j'avais cru entendre quelqu'un qui, penché sur mon lit, poussait un profond et lugubre soupir. Apparemment ce quelqu'un, c'était moi, et ces soupirs sortaient du plus profond de mes entrailles. Cependant le sommeil finit par venir ; ce fut d'abord un de ces sommeils couleur de plomb, où l'on ne voit rien. Sur le matin, je fis un rêve.

J'étais dans une rue avec mon père. Je ne l'avais jamais vu si beau ni si charmant. Il avait aux lèvres son fier sourire de paladin. Ce qui m'affligeait, c'est qu'il ne me parlait pas comme parle un père à son fils; il me traitait en camarade et me faisait des confidences qui me causaient un indicible malaise. En vain je redoublais de respects et de déférences pour lui rappeler qu'il était mon père. — Appelle-moi Stanislas, me disait-il. Je suis aussi jeune que toi. — Dans la rue où nous passions, il y avait beaucoup de monde ; les gens faisaient la haie pour nous re-* garder, et je m'apercevais en retournant la tête qu'ils nous montraient du doigt et ricanaient. Mon père me disait en riant : — On se moque de nous. C'est que nous sommes vraiment de drôles de corps. Les Bolski sont des Bolski. — n me conduisit dans i^ne maison suspecte, me fit entrer dans une salle où il y avait une table ronde couverte d'un tapis noir, et sur ce tapis un jeu de cartes : — Nous allons jouer, me dit-il. Si je perds, je te donnerai moa plumet* — Il le tira de sa poche, le posa sur la table.

276 l'aventurb

Tout en jouant, il me contait ses campagnes et une grande bataille où il avait tué de sa main trente cosaques. Mon cœur se serrait dans ma poitrine parce que je ne croyais pas un mot de ce qu'il me disait ; je faisais semblant de tout croire. Il perdit, me présenta le plumet, et me dit : — . Tu ne le montreras pas à Tronsko. C'est un plumet volé. — Je levai les yeux sur lui en frissonnant; je ne vis plus qu'un homme sans visage, qui me cria : — Tu es encore plus mort que moi. — Alors je m'élançai vers une glace qui était au fond de la salle et je m'y regardai attentivement. Il me sembla d'abord que j'étais vivant; mais bientôt j'aperçus au fond de mes yeux je ne sais quoi d'effroyable qui ressemblait à l'épouvante du tombeau, et je tombai à la renverse.

Ma chute imaginaire me réveilla. Je me mis sur mon séant. L'horrible vision flottait devant mes yeux; je les tins attachés sur la lucarne pour les purifier dans la lumière. J'entendis un léger bruit sur le plancher. Je tressaillis , je me penchai, j'aperçus la souris qui trottait menu autour de la table. — C'est singulier , me dis-je, elle ne vient d'ordinaire qu'après mes repas et quand le guichetier s'est retiré. Quelle heure est-il donc? Me suis-je couché tard? — Et tous mes souvenirs me revinrent à la fois : — Ahl mon Dieu! j'ai signé; mais je puis encore en ap* peler. — Je m'élançai d'un bond vers la table; le papier n'y était plus ; il y avait à la place uiie gamelle

qui contenait un potage à demi refroidi. Le guichetier venait d'entrer, m'apportant ma pitance du matin; il m'avait trouvé endormi, avait laissé la gamelle et emporté le papier.

Je passai deux heures à contempler face à face mon aventure. Je faisais la part de ma volonté, la part du destin. Quand j'avais signé, j'étais à demi iou. Était-ce ma faute, si je m'étais réveillé trop tard? Jo décidai que le hasard avait presque tout fait. J'étais dans cet état de calme plat, de stupeur, qui suit les crises et les tempêtes. Au fond, j'éprouvais un sentiment de délivrance. Le doute était xm supplice pour mon esprit décisif, pour mon caractère entier. J'étais affranchi de mes perplexités ; je n'avais plus à me débattre contre moi-même. J'attendais l'événement, je m'abandonnais d'avance à l'avenir, comme Fhirondelle au vent qui l'emporte. Seulement je secouais par instants la tête pour en chasser quelque chose.

Vers midi, le guichetier me servit mon dîner, n avait l'air guilleret. — Dans quelques heures, me dit-il, on vous donnera la clé des champs. C'était bien la peine de vous faire tirer l'oreille. Moi, je savais bien que vous signeriez. Que diable ! la Sibérie n'est pas une bagatelle, et vous n'êtes pas un enragé comme ce prisonnier qui loge là-bas au bout du corridor. On lui avait remis un petit papier tout pareil au vôtre. Ce matin, il l'a mis en bouchon et me Ta jeté à la figure... Sainte mère de Dieu! vous connaissez le proverbe : un conseil de femme n'est pas grand'chose, mais celui qui ne l'écoute pas est un fou.

Je le regardai fixement; je ne sais ce que je mis

t78 l'aventure

dans ce regard ; pour la première fois je lui fis peur, et il se retira sans ajouter un mot.

Sur le soir, je vis arriver le major Krilof, qui m'apportait la liberté. Je remarquai dans ses manières, dans son accent, une froideur hautaine, une nuance de sécheresse et de morgue à laquelle il ne m'avait point accoutumé. Il me remit mon argent, ma montre, tout ce qu'on m'avait enlevé à mon entrée en prison, puis des papiers, un permis de sortie, un passeport pour l'Allemagne, enfin un double de l'engagement que j'avais signé. — Ce double, me dit-il, est destiné à rafraîchir vos souvenirs, si jamais vous étiez tenté d'oublier ce que vous avez juré sur Fhonneur. — Il m'annonça que je trouverais tous mes effets dans le garni que j'avais habité jusqu'à mon arrestation. Il me demanda quand je comptais partir. — Le plus tôt possible, lui répondis-je. — Vous pourrez prendre le premier train demain à sept heures. Un agent de police sera là pour constater votre départ. C'est du reste bien inutile; nous nous fions à votre parole. — Et il ajouta : — Vous êtes un homme d'honneur. — A ces mots, il ouvrit la porte et me fit signe de sortir. Je passai devant lui, il ne me tendit point la main, il sourit. Il y avait dans ce sourire du mépris pour l'homme d'honneur que j'étais.

Je traversai le corridor, je descendis l'escalier, j'arrivai dans le préau. Là on me dit d'attendre un instant, qu'il y avait encore une formalité à remplir. Dans un coin de ce préau, qui est spacieux, j'aperçus un homme, un nouveau prisonnier, dont un maréchal, assisté d'un gendarme, était occupé à river les fers. Cet homme tourna vers moi son visage.

DE LADISLAS BOLSKI 279

et je reconnus Casimir, qu'on venait d'arrêter pour je ne sais quelle imprudence. Je me hâtai de m'éloigner et de mettre entre lui et moi toute la largeur de la cour. Si j'avais eu l'air de le reconnaître, peutêtre aurais-je aggravé les charges qui pesaient sur lui. Ce qui est certain, c'est qu'il me faisait peur. Lui aussi m'avait reconnu, il ne me quittait pas des yeux ; son regard me poursuivait, me pourchassait, me perçait le dos comme une vrille et m' entrait dans le cœur.

Tout à coup il s'écria d'un ton sardonique : — J'atteste le ciel que Ladislas Bolski ne survivra pas à la défaite de la liberté. — Le gendarme lui donna une bourrade pour le faire taire. Au même instant, on m'avertit que je pouvais sortir; mais, pour gagner la galçrie voûtée qui conduit à la porte, je devais passer près de Casimir. Je traversai le préau les yeux baissés. Quand je ne fus plus qu'à deux pas de lui, il cracha par terre, étendit le bras et prononça ce mot terrible : — C'est toi qui m'as dénoncé.

— C'est une calomnie infâme, lui répliquai-je avec violence.

Le gendarme se plaça entre nous. — Quand on est dans le bourbier, reprit Casimir, il importe peu qu'on en ait jusqu'au menton ou jusqu'à la bouche. — Et, malgré le gendarme qui l'avait pris au collet et le secouait : — Il y a encore des Polonais, s'écriat-il d'une voix tonnante. Vive la Pologne!

Cependant la porte s'était ouverte, je me trouva^ dans la rue ; bientôt elle grinça sur ses gonds et se referma derrière moi pour toujours. Je la regardai, et je me pris à rire. Le sourire du major Krilof m'a-

Î80 l'aventure

vait déchiré le cœur comme eût fait une pointe de poignard ; mais l'outrageante injustice de Casimir m'avait soulagé. J'étais en colère, la colère est une ivresse, et puis je pensais que je n'étais pas tombé si bas qu'on ne pût encore me calomnier. — Quand je serais Brutus, me disais-je, Cassius me reprocherait de l'avoir vendu à César. Si j'étais en Sibérie, ces gens-là m'accuseraient d'y cueillir des roses dans la neige. — Cet accès de bienfaisante indignation dura peu; ce fut comme une bouffée qui s'évapora dans l'air. J'ai l'âme droite, c'est un irréparable malheur. Quand j'essaye de me mentir à moi-même, je ne me crois pas longtemps... Je mis ma tête dans mes mains, en me disant : — Oh 1 que ce Casimir est heureux!

On était au commencement de mai. La douceur de l'air annonçait le printemps. La nuit tombait. Quelques étoiles s'allumaient au ciel. Je les reconnus, je baissai les yeux. Il n'y avait personne sur la place ; je fis quelques pas, et je m'arrêtai. Mes jambes flageolaient sous moi. Avaient-elles désappris à marcher? Ce n'est pas cela : elles traînaient un invisible boulet. Je retournai la tête du côté de la forteresse, dont la formidable silhouette se découpait sur le ciel ; il me sembla que j'y avais laissé ma liberté, qu'être libre c'est porter des chaînes qu'on peut voir et toucher. Je m'adossai contre un arbre. Je ne sentais pas seulement à mes pieds le poids d'un bouletj je sentais dans ma poitrine un fardeau, une pesanteur, quelque chose'd'inerte qui à chacun de mes mouvements se laissait aller et ballottait avec un bruit sourd. Je posai ma main sur mon cœur, et je me dis : — Il y a un mort là dedans...

DE LADISLAS BOLSKI 281

Quel mort? Un certain Ladislas Bolski qui croyait à la vie, qui aimait le soleil, la gloire et la Pologne, qui avait juré d'être un héros. Faudra-t-il que je porte toujours et partout ce mort avec moi? — Et le dernier baiser que m'avait donné ma mère me révint aux lèvres, ma bouche se rempht d'amertume, je me pris à pleurer, et je répétai : — Oh! que ce Casimir est heureux ! — Mais une fureur s'empara de moi j je frappai la terre du pied, je m'écriai : — Ce qui est fait est fait. Bien fou qui s'en souvient I — Et je réussis à m' enfuir, traînant mon boulet et emportant mon mort.

J'entrai dans l'hôtel garni que j'avais habité. On eut peine à me reconnaître; j'avais beaucoup maigri et pâli, et mes manières aussi avaient changé. J'avais le Verbe haut, le ton sec, impérieux, cassant; je bourrais tout le monde, j'attaquais pour n'avoir pas à me défendre, je prenais l'offensive du mépris. Mes hôtes, qui étaient de braves gens, paraissaient avoir pitié de moi; ils essayèrent de me faire conter mon histoire. Je les traitai avec hauteur, et je me sauvai dans ma chambre en chantant :

Dis plutôt : si tu peux 1 Car Jeanne est la maîtresse.

J'empilai dans mon havre-sac mes nippes, mon argent. J'aurais voulu partir sur l'heure, à pied; mais j'aurais dû prendre le chemin par lequel j'étais venu cinq mois auparavant. Qu'aurais -je dit aux arbres qui m'avaient vu passer, aux cailloux de la route qui avaient senti l'allégresse de mon pas, aux corneilles qui m'avaient entendu chanter? Qui sait? à travers l'obscurité de la nuit , j'aurais reconnu

tBl l'aventure

peut-être l'endroit où je m'étais agenouillé, cette motte de terre que j'avais baisée, et ce Dieu des Sobieski et des Kosciusko à qui j'avais parlé et qui m'avait répondu. Je n'osai pas tenter cette aventure. Je me jetai sur mon lit, je ne dormis pas. Peut-être Casimir dormait- il!

Dès six heures, j'étais à la gare; à sept heures, je partis. Je me serrai dans un coin du wagon, mon chapeau enfoncé sur mes yeux. Je n'osais pas les ouvrir. Il me semblait que les arbres faisaient des gestes, que les murs des maisons me regardaient, et qu'il y avait dans la campagne un silence à cause de moi.

Enfin j'atteignis la frontière, et quand je l'eus dépassée, je me sentis renaître, je rouvris les yeux, je respirai, je me remuai, je parlai... Grâce à Dieu, la Pologne avait une frontière; la Pologne finissait quelque part. Il y avait dans le monde autre chose que la Pologne I... Le train s'était remis en marche; mes doutes et mes épouvantes étaient restés là-bas; on les avait retenus au passage; je les défiai de me poursuivre, de me rejoindre, d'empoisonner mon bonheur. J'étais sur terre allemande; à la station suivante, le wagon se rempht d'Allemands qui parlaient allemand. Je mis la tête à la portière, je regardai derrière moi. Aussi loin que s'étendait ma vue, une brume épaisse enveloppait l'horizon; cette brume montait la garde autour de la Pologne et la rendait invisible. Était-il bien sûr qu'il y eût une Pologne?... Bientôt nous traversâmes une forêt de sapins. Ce n'étaient pas des sapins polonais; c'étaient des étrangers, des inconnus ; on ne leur avait rien dit, ils ne savaient rien. En sortant de la forêt,

DE LADISLAS BOLSKI 283

Je regardai le soleil; mes yeux renouèrent amitié avec lui, il nie promit des jours heureux. Peutêtre était-ce un autre soleil; le monde me paraissait rajeuni, je lui trouvais un air de nouveauté... Oh! que mon âme est légère! et qui m'a fait ainsi? Je me sentais capable d'anéantir le passé et de recommencer la vie. Je ne voyais plus que l'avenir, mon imagination le façonnait et le pétrissait à sa guise, elle ordonnait les fêtes de mon amour, et j'oubUais ce mort qui ballottait dans ma poitrine.

En arrivant à Munich, j'écrivis à M^^ de Liévitz. Ma lettre ne contenait que ces mots : « Dans six jours. » Quelle que fût l'impatience de mes désirs, je me voyais forcé de leur demander un délai. J'étais dans un piteux équipage; je portais des habits fripés, flétris, la défroque de Wilson. Ce n'était pas la livrée de l'amour, et puis ces bardes fanées avaient vu bien des choses et s'en souvenaient. Je m'arrêtai quatre jours à Munich. Mon escarcelle était à peu près vide. Il me répugnait de recourir à un banquier : il aurait fallu me nommer. Heureusement j'avais emporté de Paris, cachées dans 1^ doublure de mon havre-sac, deux bagues de prix qui avaient échappé à toutes les perquisitions. Je passai l'une à mon doigt, je vendis l'autre à un orfèvre, qui m'en donna quinze cents francs.

Quand je me fus remis à neuf de pied en cap, je me sentis plus digne de mon bonheur. J'arrivai à

t84 l'avsnturb

Genève le surlendemain vers midi et je descendis à l'hôtel de la Paix. J'appris que M"' de Liévitz n'avait pas trouvé à s'y loger à sa convenance, qu'elle venait de se transporter dans une pension d'étrangers, appelée la Solitude et située sur la route de Femex, à vingt minutes de la ville. Je courus à la Solitude. C'est une grande maison carrée, entre cour et jardin, qu'entoure un verger bordé d'un côté par la grande route, de l'autre par un chemin de charroi qui conduit dans les champs et qu'on ap« pelle, je ne sais pourquoi, le chemin des Pas-Perdus. M"* de Liévitz était sortie; on ne put me dire où elle était allée. Je laissai ma carte et retournai à l'hôtel. J'y passai quelques heures l'œil au guet, l'oreille aux écoutes; tout bruit de pas dans l'escalier me faisait tressaillir. La nuit tombait. On frappe. Je n'ai pas la force de répondre. La porte s'entr'ouvre; une voix me crie : « Puis-je entrer? » Et je vois flotter une robe dans le crépuscule. Je me laisse glisser sur mes genoux. Un rire mal étouffé m'avertit de ma méprise, et je me relevai précipitamment.

— Vous trouvez donc que je lui ressemble? me dit Hélène en se rengorgeant. Que votre péché vous soit pardonné 1 II fait presque nuit.

— Vous avez la même taille, lui dis -je avec confusion.

— Et la môme voix?

— Que sais-je?

— Au fait, c'est possible. Elle et moi, nous sommes sœurs de lait, et le docteur Meergraf assure qu'il y parait.

— Que m'importe votre docteur Meergraf? inter^

DE LADISLAS BOLSKI 285

rompis-je d'un ton colère. Quel message m'apportez-vous?

— On vous attendra vers dix heures.

— Ahl m'écriai-je avec transport, que désirezvous pour votre récompense?... J'ai crum'apercevoir que vous aimez les colliers?

Elle fit un geste dédaigneux : — J'ai bien afifair de vos cadeaux. Si je lui demandais des perles, elle m'en donnerait ; mais je ne lui demande rien. Il y a quatre ans, je fus malade à en mourir. Elle m'a veillée quinze nuits de suite... J'aime mieux ça qu'un collier.

— Vous êtes donc toujours prête à vous jeter au feu pour elle ?

— Elle s'y jetterait pour moi, me répondit avec fierté cette fanatique camériste; puis se mettant à rire : — Tout à l'heure vous tâcherez d'avoir des yeux et de ne plus vous tromper. — Et là-dessus elle s'envola.

Dès neuf heures, je courus au rendez- vous. Chemin faisant, je me disais : — Elle se fait adorer de tous ceux qui l'approchent. Que ne fera-t-elle pas pour l'homme qu'elle aime? — Quand j'arrivai, le cœur me battait si fort que je dus m' arrêter quelques minutes sur le perron. Enfin je sonnai. Le valet de chambre qui m'ouvrit me dit que M»»^ de Liévitz n'était pas seule; il parut même douter qu'elle pût me recevoir. Il me pria d'attendre un instant et alla présenter ma carte. J'entendis qu'elle répondait : — Mais certainement. Faites entrer.

J'entrai. Il y avait auprès d'elle, dans un salon tendu de jaune, deux inconnus, une Irlandaise haute de six pieds et un jeune peintre de peu d'avenii*

auquel M°* de Liévitz, par bonté d'âme, avait commandé un tableau Tannée précédente. Ce tableau^ qu'il venait d'apporter, était là, sur une table. Elle l'examinait ; c'était pour le moment sa principale affaire. Toutefois elle me tendit la main d'un air cordial en me disant : / am glad to see you tueW, master Wilson. Je demeurai confondu. — Que pensez-vous de ce paysage? — me demanda-t-elle. Je ne trouvai pas un mot de réponse. J'étais comme pétrifié. Elle se retourna vers le peintre.

— Je n'ai, monsieur Tolain, qu'un reproche à vous faire, lui dit-elle. Vous finissez trop. Votre peinture est trop précieuse, trop léchée. Regardez cet arbre, on pourrait en compter les feuilles. C'est un calcul qu'on est tenté de faire, et il est fâcheux que vous m'en donniez l'envie. Après cela, peut-être aije tort; mais il me semble que la principale utilité de l'art est de nous faire oublier la vie et ses inexorables précisions. Dans la vie, le détail abonde, et presque toujours il est odieux. Faites-moi oublier, vous artiste, qu'un arbre se compose de feuilles et que les heures se composent de minutes. Rien n'est plus sot qu'une addition. J'en fais tous les jours en réglant mes comptes ; je demande autre chose à la i musique et à la peinture. Monsieur Tolairî, que vos | arbres soient vrais! mais d'une vérité imaginée, et c'est avec mon âme que je les regarderai. Ils me rappelleront les sapins et les poiriers que j'ai vus|; mais il y aura derrière je ne sais quoi que vous aurez senti et que vous me ferez sentir. Je me dirai : — Voilà un arbre qui a l'air de quelqu'un, — et le cœur me battra... Oh! ne craignez pas de mentir, pourvu que je vous croie. Qu'est-ce que l'art? Un

DE LADISLAS BOLSKI 287

doux mensonge qui se fait croire, un mystère qui nous rend heureux, l'escamotage du détail par une harmonie divine qui nous fait rêver.

Elle était ravissante : elle portait sur son visage cette harmonie divine qui fait rêver. Tolain, debout devant elle, Técoutait d'un air tour à tour chagrin et béat; peut-être le sermon lui déplaisait-il, à coup sûr la prêcheuse Tenchantait. Elle s'interrompait par instant pour me dire : — Give me right^ master Wilson. — Je me tenais à quatre pour ne pas crever du poing cette méchante croûte, qui la rendait éloquente.

L'Irlandaise eut une heureuse inspiration. Elle estimait qu'on ne peut trop soigner le détail, et le tableau lui paraissait charmant. Elle témoigna au jeune peintre un vif désir de prendre des leçons de lui et l'emmena dans le fond du salon pour arranger cette affaire. Pendant quelques minutes, je me trouvai presque en tête-à-tête avec M"« de Liévitz. Je me penchai vers elle et la regardai fixement.

— Eh bien ! me dit-elle, que pensez -vous de mon jeune homme? Il se pourrait faire que ce ne fût qu'un barbouilleur; mais que voulez-vous? Ce pauvre garçon a commis la foUe de se marier, il a deux enfants et rien pour faire aller la marmite.

— Que ne suis-je l'un de vos pauvres ! lui répondis-jeavecamertume. Je maudirais moins vos bonnes cBuvres.

. — Plus bas ! me dit-elle, plus bas ! Puis me regardant avec des yeux qui pétillaient de malice, et se dressant sur la pointe des pieds pour me parler à roreille Grand nigaud 1

J'allais répondre; elle mit son doigt devant sa bouche : — Tout à l'heure vous sortirez avec lui

— Je ne sortirai pas ; dussé-je faire du scandale!

Elle se mit à rire : — Oh 1 que vous êtes violent ! Vous sortirez, mais je ne vous empêche pas de revenir. — Et d'une voix plus basse encore : — Au miUeu de la voie charrière, il y a une petite porte. Je ne vous empêche pas de l'ouvrir. Peut-être Hélène sera-trelle là. Je ne vous défends pas de la suivre, j mais je vous défends de vous agenouiller devant elle.

A ces mots, elle me tourna le dos, se rapprocha de M. Tolain, et se remit à causer avec lui. Il se retira vers onze heures. Je raccompagnai jusqu'à la ville. En traversant un carrefour, il prit à droite, je pris à gauche, et je revins sur mes pas. J'éprouvais une joie fiévreuse, mêlée d'inquiétude et d'une sorte d'épouvante. — Quand on aime, me disais-je, se rend-on maître à ce point de sa volonté, de son cœur , de son visage , de sa voix et de ses regards?

Minuit sonnait lorsque j'atteignis l'entrée de la voie charrière. J'avançai, buttant à chaque pas contre les cailloux et des ornières. C'était une nuit sans lune et sans étoiles, noire comme un four. Le chemin était bordé à gauche par un mur, auquel succéda une paUssade, et bientôt je sentis sous ma main les ferrements d'une petite porte à claire-voie. Elle céda. J'aperçus à quelques pas devant moi une blancheur, et une voix murmura : « Par ici. » Une main feaisit la mienne. Cette fois j'étais prévenu^ je ne bai-

DB LADISLAS BOLSKI 289

sai pas cette main. Précédé par Hélène, je suivis un sentier sinueux qui serpentait à travers des massifs de verdure. Mon guide me conduisit à une porta entre-bâillée, me fit traverser une pièce où l'on ne voyait goutte, souleva une portière, poussa une seconde porte, et je me trouvai sur le seuil de ce salon tendu de jaune où j'étais déjà entré.

Avec quelle rapidité toutes mes terreurs s'évanouirent 1 M"«de Liévitz m'attendait debout, la tête légèrement penchée en avant, pâle, les lèvres frémissantes, s'appuyant d'une main sur la cheminée, dont ses ongles égratignaient le marbre. Une émotion profonde était empreinte sur tous ses traits. La passion avait vaincu sa volonté, le masque était tombé, et Je contemplais un visage, celui d'une femme qui savait aimer. Elle ne put dire que ce mot : « Enfin ! » Dans ce seul mot il y avait toute une âme, tout un cœur, un avenir tout entier.

Nous restâmes un instant immobiles; puis je fis un pas, elle en fit un, elle prit mes deux mains dans les siennes : — Il est. donc vrai que vous voilà ! me ditelle. Il est donc vrai que j'ai gagné mon procès! Ah! j'ai eu de la peine. Vous enfuirez-vous encore?

Elle se laissa tomber dans un fauteuil, et je vis des larmes, de vraies larmes descendre lentement le long de ses joues.

Il se fit au fond de mon cœur une subite révolution. Tout à l'heure, en la contemplant deboutdevant moi, tous mes sens s'étaient allumés, j'avais ressenti une fureur d'étreindre dans mes bras son corps souple et charmant, de le meurtrir de mes baisers; il m'avait semblé que la respiration, la pensée, tout allait me manquer, si je ne prenais aussitôt posses-

L'aVENT. de LADISLAS BOLSEI. |9

290 tUVENTURE

sion de mon rêve, et que j'avais à choisir ou de perdre la raison ou de confondre à l'instant mon souffle avec le souffle de cette femme et sa vie avec la mienne. Et tout à coup la violence de mon transport fit place à un douloureux attendrissement, ma mémoire endormie se réveilla en sursaut, je me souvins que j'avais dû me décider entre une femme et la Pologne ; ma blessure, que je croyais cicatri* sée, se rouvrit, et je la sentis saigner dans ma poitrine : avant d'être heureux, j'avais besoin d'être consolé. Je me précipitai aux pieds de M""» de Liévitz, je posai ma tête sur ses genoux, j'enfouis mon visage dans sa robe, et je me pris à sangloter.

Dès que je pus parler : — Tout à l'heure, lui disje, j'étais l'homme qui vous aime et que vous aimez. Que s'est-il passé? Je ne veux plus être que l'un de ces pauvres que vous aidez à vivre, l'un de ces malades que vous aidez à ne pas mourir. Moi qui maudissais vos bonnes œuvres ! c'est de votre pitié que j'ai besoin. Vous me guérirez, n'est-ce-pas ?... Vous savez qui je suis, ce que j'avais* rêvé de faire, ce que j'ai fait. J'avais du courage autrefois, il y a longtemps. Vous m'attendiez un soir ; je me suis sauvé, ïe suis allé là-bas, en Pologne, car il y a une Pologne, et je Taimais passionnément, cette Pologne. Oh ! si vous saviez ce que j'avais alors dans le cœur ! Le jour où la mitraille a tué un enfant à mes côtés, il m'est venu dans l'âme un divin mépris de la vie. Qu' est-il arrivé depuis? C'est la faute du hasard, c'est la faute de Dieu. Nous nous sommes revus, et me voilà. J'ai dû choisir entre la Pologne, et vous ; mais elle, je ne la voyais pas. Avais-je passé mes mains dans ses cheveux ? Il est vrai qu'elle chu'

DE LADISLAS BOLSKI ÎSi

; chotait tout bas je ne sais quoi.... mais elle ne m*a pas baisé sur la bouche... Je vous le jure, ce n'est pas la Sibérie qui m'a fait peur. Je me moque bien de la Sibérie 1 Ce qui m'épouvantait, c'est la vie sans vous. Je n'ai pas osé affronter ce désert ; j'ai dit : Impossible!... Ahl nous avons longtemps causé, ma conscience et moi. Elle me disait que j'avais le choix entre une inconsolable souffrance et un inconsolable bonheur. J'ai préféré le bonheur. Vous êtes là, vous le consolerez, mon bonheur. Vous savez des paroles qui guérissent, vous me guérirez... car enfin Thonneur est sauf ; vous me l'avez dit un jour. C'est qu'apparemment vous en étiez sûre. Tantôt, quand je suis entré, vous n'avez pas aperçu de tache sur mon front, ni au fond de mes yeux, ni sur cette main, qui a signé ?... Il faut que je vous dise. . . Il y a deux hommes qui m'ont bien fait souffrir : l'un a souri; il y avait du mépris dans ce sourire. L-autre m'a regardé. C'est un nommé Casimir, un fanatique, un méchant fou. Il m'a sem^ blé que c'était la Pologne qui me regardait, et ce regard m'a traversé le cœur comme une épée;... mais^ Dieu soit loué ! vous voici. Voilà vos genoux, voilà ma tète, et je sens à mes joues ime chaleur qui vient ie vous. Ils auront beau sourire et me montrer du ioigt, je ne les verrai pas, je cacherai mon visage iaxis votre robe, et je vous donnerai ma conscience à garder ; vous la bercerez jusqu'à ce qu'elle s'endorme. Vous n'êtes pas seulement la beauté, vous êtes la bonté, la naiséricorde. Vous serez à la fois ma maîtresse et ma sœur grise ...

J'avais parlé ainsi tout d'une haleine, sans la regarder, ne m'interrompant que pour baiser le bas

Î92 L'aventure

de sa robe. D'abord elle avait tenu sa main posée sur ma tête et ses doigts jouaient avec une boucle de mes cheveux, puis elle avait retiré sa main. Que faisait-elle? A quoi pensait-elle? Je m*efifrayai de son silence, de son immobilité. Je relevai les yeux; mon sang se glaça. Elle avait changé de visage ; c'était une figure de marbre; elle avait un pli menaçant entre les deux sourcils et aux lèvres je ne sais quel gonflement superbe ; elle attachait sur moi un regard froid et dur comme l'acier ; il me sembla que ses yeux n*aimaient rien.

Au frisson d'épouvante qui me saisit, elle répondit par un- léger tressaillement. Sa figure se radoucit, sa pâleur se ranima; elle se pencha sur moi, et, me frappant trois petits coups sur la joue : — Pauvre enfant! dit-elle. — Il y avait de la pitié dans son accent, il y avait aussi de l'amertume et de la hauteur.

— Grand Dieul murmurai-je en tremblant, ditesmoi toute la vérité. Vous aurais-je offensée?

— Offensée ! dit-elle. Vous m'avez affligée. Ali 1 si j'avais pu deviner... Je vous croyais plus fort. A quoi peuvent bien servir les regrets, les remords ? Il faut savoir ce qu'on veut, et, quand on a voulu, rejeter le passé derrière soi comme un haillon et n'y plus penser.

Elle avait doucement repoussé ma tête et reculé son fauteuil. Elle se leva, s'éloigna de quelques pas, se croisa les bras. Une de ses nattes s'était défaite et pendait sur sa joue. Elle fit un mouvement de tête pour la chasser. Ses cheveux se dénouèrent et se répandirent sur ses épaules. Je sentis tous mes désirs se rallumer, et je ne compris plus rien à cet

attendrissement (pii m'avait jeté à ses pieds, à ces larmes dont j'avais mouillé sa robe, à ce jaillissement de sanglots qui m'étaient venus aux lèvres comme une folie.

A mon tour, je me relevai. — Je suis un misérable fou! lui dis-je. Je mets des fantômes entre le paradis et moi.

Je courus vers elle, je cherchai à l'attirer dans mes bras. Elle se dégagea. — A quoi pensez-vous? me dit-elle avec une ironie amère. Je ne dois être pour vous qu'une sœur grise.

— Je mentais, repris-je, je suis guéri. Je n'ai besoin de la pitié de personne. Qui osera me soutenir en face que je ne suis pas heureux? Je méprise leurs regards, leurs sourires, je méprise le passé, je méprise la honte. Qui osera me soutenir que je n'aurais pas dû signer? Je leur dirai : La voici, c'est elle. Regardez ses cheveux. Est-il un seul de vous qui n'eût commis vingt lâchetés pour avoir cette femme?... C'est ma maîtresse, elle est à moi.

Je la saisis par la taille et la pressai sur mon cœur, elle me repoussa encore. — Demain, plus tard, fitelle d'un ton suppliant.

— Je ne sortirai pas d'ici, lui répondis-je avec fureur, avant que vous soyez ma maîtresse.

Elle me jeta un étrange regard qui semblait venir de très-loin et comme sortir d'un abîme; puis, couvrant ses yeux de ses deux mains, elle pencha la tête et demeura quelques instants dans une attitude rêveuse. Elle avait l'air de se consulter. J'attendais. Enfin ellejreleva la tête, tourna son visage vers moi, et je vis passer sur ses lèvres un sourire

294 l'avbnturb

étincelant dans lequel s'évanouirent ses derniers refus.

Elle s'approcha de la cheminée, souffla Tune des bougies qui éclairaient le salon, prit l'autre dans sa main gauche, et, s'appuyant sur mon bras, elle m'emmena dans cette chambre que j'avais traversée pour venir. — Silence I me dit-elle à demi- voix en me montrant du doigt le plafond et les murs pour m'avertir qu'il y avait des oreilles autour de nous.

— Et là- dessus elle s'enfuit en emportant la lumière, rentra dans le salon, le traversa, disparut par une autre porte. Je demeurai seul dans la nuit, appuyé contre une causeuse, n'osant faire un mouvement, de crainte de heurter un meuble et d'éveiller un écho indiscret. J'attendis pendant vingt niinutes ou pendant un siècle. Mon cœur palpitait avec une telle violence qu'il me semblait que toute la maison devait retentir de ses battements; je le pressais de mes deux mains pour le forcer à se taire, et je comptais les secondes, et je frissonnais d'impatience, et par instants j'avais peur. Enfin j'entendis le faible cri d'une porte qu'on entr' ouvrait avec précaution, puis le ghssement d'un pas sur le . tapis du salon, le frôlement d'une étoffe et de deux mains qui tâtaient les murailles. J'étendis les bras devant moi, je murmurai : — C'est ici. — Le pas se rapprocha. Bientôt je saisis la manche flottante d'un peignoir dont je pressai les dentelles sur mes lèvres.

— Oh! quel supplice de ne pas vous voir! dis>je tout bas.

Elle me répondit plus bas encore ; — Pas un mot !

Durant quelques secondes, ses bras, raides comme

du fér, me tinrent à distance; mais ils furent pris

DE LADIBLAS BOLSKI 295

d'an tremblement, leur résistance mollit; elle se [ laissa venir à moi, je sentis qu'elle s'abandormait à mes caresses, je Fentrainai, et j'osai tout.

Il était deux heures, je crois, quand je poussai l'un des battants d'une porte de bois qui s'ouvrait sur le jardin. Cette porte était bien dressée; on lui avait fait sa leçon ; elle tourna sans bruit sur ses gonds savonnés. Le ciel avait dépouillé sa calotte de nuages; il était plein d'étoiles; une lueur grise entra dans la chambre. Je retournai la tête pour regarder la femme qui m'avait signé une promesse d'inconsolable bonheur et qui venait de me donner comme à-compte une heure de transports aveugles et silencieux. Elle s'était évanouie comme une apparition.

Je me glissai à travers le jardin; je cherchai la petite porte à claire-voie; ne la pouvant retrouver, j'enjamh'tila palissade, etTinstant d'après je courais les champs. J'étais ivre, mon cerveau bouillonnait, débordait de joie. Je marchais à grands pas, tournant le dos à la ville. C'est à peine si je trouvais en rase campagne assez d'air pour que ma folie pût respirer. Peu à peu la nuit s'éclaircit. Je pris un chemin montant, qui conduit au village de Pregny. J'avisai un banc de pierre, au pied d'Un vieux mur dégradé sur lequel se penchait un cerisier en fleur. Je m'étendis sur ce banc. Il y avait dans l'air une odeur de violettes, de printemps, de sève montante, de vie nouvelle, de renaissance. Le cerisier fleuri formait un dais au-dessus de ma tête, et au travers de cette vague blancheur je voyais scintiller des étoiles d'or, qui s'éteignaient l'une après l'autre à mesure que le jour grandissait. De l'autre côté du chemin, un rossignol, perché miv la cime d'un mar-

296 L'AfKNTURB

ronnier, chantait à tue-tète et d'une gorge éperdue; dans mon extase, je croyais entendre chanter mon cœur, que toute la terre écoutait. Quand je distinguai mieux ce qui m'entourait, les crevasses du mur, les cailloux de la route, les arbres des vergers voisins, je recouvrai la faculté de réfléchir. Je comparai ce que je ressentais avec les plus grandes joies du ciel et de la terre, avec tout ce qui est possible ici-bas et ailleurs, et je me dis : — Qu'est-ce que tout cela? Non, il n'y a de vrai que l'amour, que les enchantements de la passion ; il n'y a de vrai que cette femme, sa beauté, ses caresses, ses baisers, ses bras nus enlacés autour de mon cou, les agonies de la volupté, les délices de cette nuit d'ivresse et de toutes celles qui la suivront. Le reste est mensonge, chimère, vanité, néant. — Un frémissement passa clans l'air, le cerisier répandit sur moi comme une pluie ses fleurs blanches et parfumées. Je les ramassai dans le creux de ma main, je les pressai follement sur mes lèvres affamées de baisers, j*en bus la rosée, et je sentis la sève d'un printemps étemel descendre et couler dans mon cœur. Bientôt l'aube parut. Je me rappelai qu'un jour j'avais vu l'aurore se lever sur les montagnes du Valais et que j'avais cru lire au ciel en caractères de feu la promesse de mon bonheur. L'aurore avait tenu sa parole. J'avais du bonheur devant moi, de quoi ensoleiller toute une vie.

Je me secouai, je pris congé de mon banc, de mon cerisier, de mes rossignols, et je me mis en marche pour retourner à la ville. Je roulais dans ma tête un projet. — Il faut que je lui propose un voyage en Italie, en Espagne, en Algérie... Et pourtant ne

DE LADISLAS BOLSKI 297

sommes-nous pas bien ici? — Je ne sais, mais je ressentais une hâte fiévreuse de voir un autre ciel, de m'en aller au midi, dans les pays du soleil, et je m'aperçus qu'il entrait dans mon impatience de partir comme une idée de fuite et le besoin de m'éloigner de quelque chose. Je me pris à dire tout haut : — Ah! oui, je ne me sens pas encore assez loin d'elle... Elle! Qui donc? Je découvris qu'eWe, c'était la Pologne!... Je fus épouvanté. Je n'étais donc pas guéri I Combien me faudrait-il de nuits pour délivrer à jamais mon âme de ses syndérèses? — Bah ! repris-je, je suis en convalescence; mais il ne faut plus que mon médecin me quitte. Il y a déjà des siècles que je ne l'ai vu. Là-bas ie l'aurai à moi tout entier.

Je me souvins que depuis quelques heures je portais à ma main gauche une amulette. Avant de quitter M™' de Liévitz, j'avais voulu faire un troc avec elle. Je lui avais donné ma bague d'or garnie de diamants, et je lui avais ôté du doigt, un peu malgré elle, un anneau que j'avais passé à l'annulaire de ma main gauche. Il était entré sans peine ; on m'a toujours dit que j'avais des doigts de femme. En regardant cet anneau, j'éprouvai un mouvement de surprise. J'étais le fils de mon père, je me connaissais en bijoux. — C'est du similor, me dis-je, et les perles du chaton sont fausses. Cela vaut quarante sous. Cependant elle y a fait graver ses initiales et ses armes. Apparemment elle a reçu cet anneau en présent de quelque pauvret qui ne savait comment lui témoigner sa gratitude. Il n'en a que plus de prix : il m'avertit que ma maîtresse est une guérisseuse. — Et je le baisai dévotement.

Î98 l'aventure

En rentrant à Vhôtel, je me jetai sur mon lit tout habillé. Je me réveillai vers midi. Quel réveil ! Je fis un bond, je traversai la chambre en courant, j'ouvris la fenêtre et je m'écriai à pleine tête : Elle est à moi! Le quai était désert; mais sans doute les nuages, ces passants de l'air, m'entendirent. Je fis en hâte ma toilette, je déjeunai sur le pouce et je partis pour la Solitude. Je me disais en marchant : — Je ne la connaissais pas avant cette nuit. Quelle doilteur étrange! Qu'avait-elle fait de son orgueil, de sa volonté ? Elle n'était plus que l'esclave de mes caprices. Ah ! que n'ai-je pu voir son visage ! Ce devait être une autre femme. L'amour Ta domptée. C'est la première fois qu'elle aime. — Les fumées du bonheur flottaient devant mes yeux comme un nuage. Je ne marchais pas, je volais; il me semblait que la terre rebondissait sous moi comme un tremplin. Je buvais le vent. Je ne voyais, je n'entendais rien. Je m'aperçus cependant, en traversant une place, qu'un petit mendiant courait après moi, sa casquette à la main. Je fouillai dans mes poches et je lui jetai une poignée d'or.

J'arrive, je sonne. La porte s'ouvre.

— M™« de Liévitz est-elle visible ?

— Non, monsieur, me répond le valet de chambre, et pour cause. Elle est partie.

— Vous dites?

— Je dis à monsieur que M"*" la comtesse est partie.

— Partie? Vous voulez dire qu'elle est sortie, qu'elle est à la promenade.

— Non, monsieur. Elle a reçu ce matin une lettre, et elle est partie par le train de huit heures, tout ce

DE LADISLA8 B0L8KI 299

qu'il y a de plus partie. Elle a dit qu'elle reviendrait peut-être dans huit jours.

— Vous confondez. Je vous parle de M"»* de lié- Aritz.

— Oh! j'ai bien entendu.

— Et vous prétendez... C'est impossible.

— C'est comme je le dis à monsieur.

— Elle n'a rien laissé pour moi? Pas de

lettre ?

— Rien du tout.

En ce moment, Tlrlandaise de la veille traversa l'antichambre. Elle me reconnut et vint à moi. — Vous demandez M"® de Liévitz ? me dit-elle. Elle a plié bagage ce matin, sans tambour ni trompette, et sans me faire ses adieux. Je la regrette beaucoup; c'est une charmante femme. Je ne lui reproche qu'une chose : elle n'aime pas qu*un tableau soit trop fini. On ne peut jamais trop finir un tableau. Cela n'empêche pas que ce ne soit une femme d'un esprit tout à fait supérieur.

Je lui répétai stupidement : — Elle n'a point laissé de lettre pour moi?...

— Je ne pense pas; elle a laissé mille francs que je suis chargé de remettre au jeune peintre que vous avez vu hier. C'est le prix du tableau. Un charmant tableau, quoi qu'elle en dise, car enfin les détails

Je poussai un éclat de rire. — En partant, interrompis-je, elle a pensé à M. Tolain, mais elle m'a oublié... Elle méprise les détails...

Le coup était trop violent. Si fort que je sois, je tombai raide sur le carreau. Ce fut la charitable Irlandaise qui me fit respirer des sels et me tira de

300 L*ATBMTUflB

mon évanouissement. Quand j'eus repris mes sens, je lui dis je ne sais quoi, que j'avais marché trop vite, que le soleil m'avait incommodé.

— Obi le soleil du printemps est très-dangereux,, me dit-elle. Savez- vous quel est le meilleur antidote? Avant de sortir, il faut se frotter le visage avec de l'eau salée.

Elle voulait envoyer chercher une voiture. Je \s remerciai et je me sauvai.

— Que je suis fou ! me disais-je. Elle m'a écrit par la poste. Je vais trouver une lettre à l'hôtel.

Je n'avais point trouvé de lettre à l'hôtel ; j'avais couru à la gare, j*avais questionné tous les employés, sans pouvoir obtenir aucun renseignement. Un jour, deux jours se passèrent, et je ne savais nen, sinon qu'elle était partie. Ce que je ressentais n'était pas du chagrin, de la douleur, du désespoir; c'était une morne stupeur, une suspension de vie, un atterrement, un foudroiement. Je me disais : C'est impossible. Les rues, les passants, le soleil, les murs des maisons, les arbres, le printemps, le lac, mes pensées, mon cœur, tout me paraissait impossible; je ne pouvais croire que l'univers eût encore trois jours à vivre, car enfin l'absurde ne peut durer, et rien de ce que je voyais en moi, hors de moi , n'avait le sens commun. Ce imonde n'était qu'une immense folie, et je radotais comme lui. J'allais en-

DB L^kDISLÂS BOLSKI 301

tendre je ne sais quel formidable craquement, et tout s'engloutirait dans le néant.

Le cinquième jour, je me réveillai en poussant un éclat de rire. Une idée m'était venue dans mon sommeil : M*"® de Liévitz était à Maxilly. Peut-être m'y faisait-elle préparer un appartement. Elle me ménageait quelque surprise. Gomment n'y avais-je pas pensé? Elle veut me surprendre, me dis-je; c'est ^moi qui la surprendrai.

Je pris le bateau à vapeur, j'arrivai à Maxilly. Tout était fermé, silencieux. Je trouvai dans la grande allée un jardinier qui arrosait des platesbandes.

— On ne sait, me dit-il, quand viendra M"*® la comtesse ou si même elle viendra. Elle n'a point donné d'ordres.

Et il se remit à arroser ses fleurs. Il y avait donc des plates-bandes et des jardiniers! et ces jardiniers arrosaient ces plates-bandes!... A quoi cela pouvait-il servir? Et les gens allaient, venaient, travaillaient, vivaient, comme si de rien n'était, comme s'il ne savaient pas qu'elle était partie î

Je retournai le même jour à Genève, et dans la soirée je courus à la Solitude. Le valet de chambre me dit : — Monsieur avait donc quelque chose d'important à communiquer à M™® la comtesse 1

Je le regardai comme un ahuri et je lui répondis : — J'avais à lui dire que je n'y comprends plus rien.

— Elle avait dit en partant qu'elle reviendrait peut-être dans huit jours. Il est donc probable qu'après-demain...

— Bien, marmottai- je entre mes dents. Je tâcherai de vivre jusque-là.

30Î L'AVBNTUI^B

Le surlendemain, comme je m'acheminais vers la. Solitude, je me croisai sur le trottoir du quai avec un petit homme ventru, que je crus reconnaître. Je me retournai, il se retourna, vint à moi. Je lui criai d'une voix terrible : — Où est-elle *?

Le docteur Meergraf — car c'était lui — me répondit avec son flegme ordinaire : — Il est des choses dont on ne parle pas dans la rue. J'allais vous chercher à votre hôtel. Vous plait-il d'y retourner avec moi?

Je me mis à marcher à ses côtés. Je me taisais, il ne disait mot. Il tenait à la main une canne à pomme d'ivoire, et tout en marchant il en frottait le bout contre le parapet. Le bruit que faisait ce frottement m'agaçait furieusement les nerfs; je fus sur le point de lui arracher sa canne et de la jeter au lac.

Il me montra du doigt l'île des Barques et me dit : — Quel est ce bonhomme en bronze, là*bas dans cette île?

— C'est Jean-Jacques Rousseau.

— Que pensez-vous de M"* de Warens? reprit-il après une pause.

— Au train dont va le monde, je pense que c'était une sainte.

— Peut-être avez-vous raison, flt-il. Dieu lui pardonne son Wintzenried!

Nous arrivâmes à l'hôtel. Je gravis rapidement l'escalier, si rapidement que le docteur avait peine à me suivre. Il s'arrêta sur le premier palier pouf reprendre haleine. Je le saisis par le bras, je l'entraînai dans ma chambre, j'en repoussai violemment la porte ; puis je me jetai sur lui, et l'empoignant par le collet de son habit : — J'espère au moins,

DE LADrSLÂg BOLSKI 303

m'écriai-je avec un rugissement, que vous venez in' annoncer qu'elle est morte !

— Ahl permettez, me dit-il en se dégageant. Je n'y suis pour rien. Que diable! on ne secoue pas ainsi les gens. Veuillez considérer que je suis parti de Gourlande pour retourner à Francfort, ma ville natale, où je me propose de finir mes jours, et que si j'ai pris par Genève pour venir causer avec vous, ce n'est pas une raison pour me démancher le bras et pour friper mon habit... Considérez aussi que dans le temps je vous ai écrit deux billets, vous en souvient-il? par lesquels je vous avertissais que, lorsqu'on fait une sottise, généralement on s'en mord les doigts. Je suis Fami de la jeunesse. Autant parler au vent! Comme dit la chanson, la jeunesse est ignorante.

Il s'installa dans un fauteuil; je m'assis par terre en face de lui. — Oui ou non, est-elle morte? reprisje d'une voix sourde.

— C'est lui qui est mort.

— Qui, lui?

— M. de Liévitz.

— Ahî M. de Liévitz*.. Ainsi cette dépêche.. é C'est ionc pour cela qu'elle est partie?

— Eh! sans doute. Elle est allée lui rendre les derniers devoirs. Ce sont quelquefois les plus doux à remplir. Oui, mon cher monsieur, l'infortuné est mort sous mes yeux et presque dans mes bras, car vous savez ou vous ne savez pas que j'ai passé avec lui deux mois en Courlande. M"»* de Liévitz n'avait pas voulu m'emmener à Saint-Pétersbourg. C'est fâcheux pour vous. J'aurais peut-être tout empêché... Mais vous n'êtes pas curieux; vous ne me

demandez pas de quoi notre diplomate est mort. Que sait- on? Ou d'une attaque d'apoplexie ou d'une lettre qu'il avait reçue, et probablement tout à la fois de la lettre et de l'attaque. Figurez-vous un pauvre homme qui est bêtement amoureux de sa femme, qui s'est réconcilié avec elle contre vent et marée et qui se dit dans le fond de sa Gourlande : — Elle est à Saint-Pétersbourg, elle y travaille pour moi, elle rétablira ma situation, elle me fera revenir sur l'eau. Pourquoi donc ne m'écrit-elle pas? N'estil pas vrai, docteur, qu'elle est délicieuse, adorable? Quels cheveux! quel sonde voix! quel esprit charmant ! Nous voilà rapatriés pour la vie. Pourquoi diable ne m'écrit-elle pas?... — Et tout à coup elle lui écrit; mais la lettre est datée de Gtenève, et cette lettre lui apprend que madame est allée à Saint- Pétersbourg, qu'elle y a remué ciel et terre, qu'elle a vu l'empereur et qu'elle a employé tout son crédit, toute son habileté^ tous ses amis, à quoi? à obtenir l'élargissement de douze prisonniers polonais, par^ lesquels un certain Ladislas Bolski. Ce pauvre

homme avait quelquefois des lueurs. Il me dit :

Vous verrez que ce Bolski est son amant, que c'est l'homme que j'ai rencontré une nuit dans un sentier, près d'un ravin, comme il sortait de chez elle. Je partirai demain pour Genève et je le tuerai. — Et le voilà qui devient cramoisi, les yeux lui tournent il tombe foudroyé. Cet homme avait le cou très court et le tempérament apoplectique; il y a quelque apparence que c'est de cela qu'il est mort, mais la lettre n'y a pas nui.

J'avais tout compris, je ne soufflais mot. — Il faut voir le bon côté des choses, reprit-il. Au bout] du

DE LADISLA8 BOLSKI 305

compte, c'est une bonne nouvelle que je vous apporte. M. de Liévitz était amoureux et furieux. S'il n'était pas mort, il serait ici ; il faudrait en découdre, et vous vous trouveriez dans Taltemative désagréable ou de le tuer ou de vous laisser tuer.

- Que parlez-vous d'alternative? lui dis-je sèchement. Il m'aurait tué.

— Une fois sur le terrain, sait-on bien ce qu'on fait? Auriez-vous pu l'empêcher de s'enferrer? Et dans le cas contraire la belle aubaine ! Seriez- vous content d'être mort? C'est à savoir. On ne vit qu'une fois.

Je fis deux tours de chambre; revenant à lui : — Ainsi, m'écriai-je, elle comptait sur moi pour la délivrer de son mari. C'est à cela que je devais lui servir. Elle s'était dit froidement : Ce Polonais est assez brave et très-fou ; il n'hésitera pas à me rendre ce petit service.

— C'est à peu près cela, fit-il en ouvrant sa tabatière. Vous brûlez.

— Elle avait d'abord jeté son dévolu sur un autre fou. Il s'est trouvé par malheur que ce Pardenaire est un fieffé maladroit. Alors elle a dit : — Prenons Bolski. C'est Dieu qui me l'envoie. — Mais M. de Liévitz est mort. Elle n'a plus besoin de Bolski. Elle a lâché Bolski... Comme tout cela est simple et naturel !

— Vous allez trop loin, me répliqua- t-il. Pour ce qui est du Pardenaire, honni soit qui mal y pense ! La question est de savoir qui avait chargé le fusil. Elle dit que c'est lui, il prétend que c'est elle. Mo», je n'en sais rien. Après cela, on a tant perfectionné les fuâils ces dernières années! Peut-être leura-t-on

appris à se charger tout seuls... En ce qui vous concerne... AJi! permettez, si elle ne vous aime plus, aussi vrai que j'existe, elle vous a aimé. D'abord vous êtes très-beau, et puis vous avez un caractère peu commun. Vous avez commencé par l'intéresser; mais le jour ou vous êtes parti en lui brûlant la politesse,... oh! je vous en donne ma parole, ce n'était plus de l'amour, c'était de la folie, et j'ai dû faire de véritables prouesses d'éloquence pour l'empêcher de courir après vous. Le plus beau de mon affaire , c'est que j'ai su tiré parti de sa fureur d'Arînide délaissée pour la réconcilier avec son mari. Le diable s'est fourré dans mon jeu ; elle vous a retrouvé en Pologne, et on lui a conté je ne sais quelles histoires qui Tontrenflammée de plus belle. Dans ce moment, elle aurait vendu sa dernière chemise pour vous. Je ne dis pas que dans Bon ardeur à vous reprendre il n'entrât quelque idée de revanche, un secret désir de ne pas avoir le dernier et la joie d'une Russe qui a raison d'un Polonais ; mais elle vous aimait ëomme elle n'a jamais aimé personne. Vous aviez en main tous les atouts; vous avez gâté votre affaire comme à plaisir. .. Je suis au fait, elle m'a tout raconté il y a trois jours. Vous savez que je suis quelque peu son confesseur... Mon cher, vous deviez vous présenter avec le visage d'un maître, et parler haut, et commander... Qu'avez vous fait? Vous êtes tombé à ses genoux et vous l'avez assassinée de votre conscience, de vos remords. Et puis des gémissements des sanglots ! L'homme qu'elle aimait n'était plus qu'une faiblesse larmoyante, un roseau pleurard... — J'ai ressenti, m'a-t-elle dit, un effroyable dégrisement. Je le voyais si petit, si petit, que par inàtanta

DB LADISLAS BOLSKI 307

je ne le voyais plus. — Sur ces entrefaites, elle apprend par une dépêche que M. de Liévitz est mort. Elle est partie bredi-breda. Elle n'avait plus besoin de vous, et secondement elle vous avait pris en horreur; son plus grand défaut est d'exécrer les gens qu'elle n'aime plus.

Je fus saisi d'une frénésie. Je balbutiai je ne sais quoi, et je m'élançai tête baissée contre la muraille. Le docteur Meergraf m'arrêta au passage, il était fort; il réussit à me contenir. — A quoi bon, jeune homme? me disait-il. A quoi bon? — Il m'obligea de me rasseoir.

— Elle m'avait pris en horreur, lui dis-je en me tordant les mains, et cela ne l'a pas empêchée de se donner à moi.

— Que dites-vous donc? fit-il avec surprise.

— Sans doute j'ai rêvé qu'elle a passé plus d'une heure dans mes bras.

— Voilà, par exemple, ce qu'elle ne m'a point dit, reprit-il. C'est ce qui s'appelle voler son confesseur. . . Eh bien! que voulez-vous? Elle vous savait homme à ameuter toute la maison. Elle a craint le bruit, le scandale... Au surplus, elle n'avait pas encore appris que M. de Liévitz. . . Cependant vous m' étonnez beaucoup; je ne la reconnais pas là.

— Ce n'est pas une femme, m*écriai-je; c'est la dernière des créatures.

l\ hocha la tête : — Encore une exagération. Vous la prenez pour un monstre ; je ne crois pas aux monstres. Voulez-vous que je vous dise ce qu'est cette femme? Bons ou mauvais, elle n'a que des instincts, et elle va devant elle comme ils la poussent. Tant pis pour qui se fourre sur son chemin; elle l'écra-

sera, s'il ne se range. Au demeurant, peu de calculs, peu de réflexion; jamais descélératesses préméditées. C'est une volonté qui part de la main et qui tout de suite prend le galop. Supposons que ce soit elle qui ait chargé le fusil en question. Cette idée lui est venue tout à coup, elle n'y pensait pus une demi-heure auparavant; mais il a fallu que cela se fit : elle n'a jamais résisté à ses idées. Elle fait le bien comme le soleil brille, elle fait le mal comme tombe la grêle, c'est fatal. Quant à se juger, ohl que nenni! A proprement parler, elle n'a point de conscience; jamais elle ne s'est repentie de rien. C'est une puissance discrétionnaire, qui n'admet pas la discussion et se met au-dessus des lois... L'autre jour, elle me disait d'un ton dégagé : — Eh ! mon Dieu, oui, je l'ai planté là. Convenez, Christophe, que c'est bien sa faute. — Soyez sûr qu'à cette heure elle vous a parfaitement oublié. Si jamais vous la rencontrez, vous lui ferez l'effet d'un revenant ; elle vous déclarera tout net que vous n'existez pas.

« Cette femme, mon cher, a le tempérament autocratique. L'empereur Nicolas disait : — Il n'y a de grand dans mon empire que l'homme à qui je parle et pendant que je lui parle. — Il n'y a de sacré pour M"e de Liévitz que la chose qu'elle veut et pendant qu'elle la veut. Son bon plaisir est son Dieu. Il y a chez elle de la Catherine; au total, un orgueil immense, une activité dévorante/ une peur fiévreuse de l'ennui, peu de scrupules, un dévoûment à toute épreuve aux gens qui lui plaisent ou qui l'aident à se plaire à elle-même, une féroce indifférence pour tous les autres, avec cela des sens qui ont des orages, des tempêtes intermittentes:.. C'est égal; elle préfère

DB LADI8LAS BOLSKI 309

à tout le plaisir de faire sa volonté. Aussi je m'étonne... Enfin vous le dites, il faut bien que cela soit. Eh bien! telle qu'elle est, tâchez de me trouver une femme tendre et sensible qui ait jamais fait le quart du bien que fait tous les jours cette femme sans cœur et sans conscience! Je n'en unirais pas si je voulais compter sur mes doigts les indigents qu'elle a secourus, les malades qu'elle a soignés, les gens dans l'embarras dont elle a débrouillé l'écheveau, les gens de talent qu'elle a aidés à percer; car elle se passionne pour le bien comme pour le mal. Et quelle vaillance! je lui disais parfois : Vous êtes sublime! Elle me répondait en riant : — Je ne fais que ce qui me plaît, vous savez bien que je n'aime que moi... -T Un égoïsme féroce et bienfaisant^ voilà son nom. Ahl ces femmes-là, il ne faut pas les aimer d'amour. Malheureux! elles ne savent ce que c'est... Bahl il vous reste après tout une consolation d'amour-propre; grâce à vous, elle aura fait dans sa vie une équipée romanesque. C'est la première, ce sera la dernière.

n se leva, boutonna son habit, comme s'il se disposait à partir. — Au demeurant, reprit-il,. elle n'aura plus besoin de s'amuser à des œuvres pies. Elle va rentrer dans la vie sérieuse, dans la grande vie, et retourner à ses premières amours, la politique. Dans un an d'ici, elle épousera son prince Reschnine.

— Son Reschnine? dis-je en me croisant les bras.

— Ah ! vous ne savez pas qui est son Reschnine? Un fort bel homme de quarante- cinq ans, fin comme l'ambre, très-bien en cour et riche d'avenir. Il a été nninistre plénipotentiaire à Lisbonne. On vient de le rappeler. Il est question de lui donner une grande

310 L^AYENTURE

ambassade. H adore M">« de liévitz, il venait passer auprès d'elle en catimini toutes ses vacances. Elle ne lui a jamais rien accordé, elle s'entend à retourner le poisson dans la poêle à frire. Il lui écrit toutes les semaines. Les réponses de la dame sentent d'une lieue leur Maintenon. Style grave, d'attitude penchée, couleur feuille-morte ; mais on voit pointer là-dessous les fleurs d'oranger. Enfin, grâce à Ladislas Bolski et à Tapoplexie, M. de Liévitz leur a laissé le champ libre. Dès qu'elle aura dépêché son deuil, elle épousera son prince, et, s'aidant l'un l'autre, je ne sais où ces deux génies s'arrêteront... Les voilà heureux, tâchons de Tétre à notre façon. . . Mon cher ami, soyez philosophe comme moi. J'étais fort, attaché à cette femme, je la consolais, je la confessais, je l'anatomisais, et cela faisait le bonheur de ma vie. Eh bien ! je me suis dit l'autre jour : La voilà veuve et heureuse, non-seulement je ne lui servirai plus de rien, mais elle m'en voudra de trop la connaître... Et je lui ai demandé un congé de trois mois; ces trois mois ne finiront qu'à ma mort. Bref, j'ai fait mon paquet avant qu'on me le donnât. C'est, je pense, de la philosophie... Soyez aussi raisonnaJ^le que moi. N'y pensez plus. Vous trouverez facilement une femme qui se chargera de vous consoler.

Je partis d'un éclat de rire. — Ah! vous croyez, m'écriai-je, qu'elle épousera son Reschnine?

— Qui l'en empêchera?

— Moi.

Il me regarda du coin de l'œil, secoua la tète, fit une grimace qui signifiait : — Tu n'es pas de force, mon garçon.

— Oui, moi, répétai-je, aidé de ceci... Et je lui

DE LADISLAS BOLSKI 311

montrai la bague que je portais à l'annulaire de ma main gauche.

i — Qu'est-ce donc que cette fanflole? me dit-il. i — Une bague de quarante sous qui ne serait pas de défaite chez un orfèvre, et qui a pour moi un prix infini. Je l'ai ôtée de son doigt, l'autre nuit, un quart d'heure avant de la quitter. Elle m'a laissé faire. Quelle imprudence I

' — Et peut-être lui avez-vous donné en échange une bague de diamants 1... La nuit tous les chats sont gris.

Il nous regardait tour à tour, la bague et moi; puis il dit : — Pauvre garçon ! — Et, s'avançant vers la fenêtre, il se mit à tambouriner sur la vitre.

Pendant quelques minutes, j'arpentai la chambre en silence. Je me reprochais d'avoir trop vite parlé. — Bah 1 lui dis-je en le prenant par le bras, vous avez raison. Laissons couler l'eau sous les ponts. Le mépris vient de tuer en moi jusqu'au désir de la vengeance. Qu'elle épouse son Reschnine, et que son bonheur lui soit léger ! Je ne dirai à personne d'où me vient cette bague; mais je la garderai, et si jamais je retrouve sur mon chemin « un égoïsme féroce et bienfaisant, > je me souviendrai... Au surplus, j'ai quelque envie d'aller faire un tour en Amérique.

— Vive Christophe Colomb 1 s'écria-t-il. En inventant l'Amérique, ce grand philanthrope se proposait de procurer un refuge à tous les décavés.

Il me prit la main, et me dit avec une sorte de sensibilité : — On m'avait chargé d'un message pour vous, je m'ensuis acquitté. Je n'ai pas essayé de vous dorer la pilule, et bien m'en a pris ; la vérité

vraie est toujours bienfaisante. Vous voilà presque guéri... Si jamais il vous revenait quelque idée de vengeance, rappelez-vous que ce que nous sommes et ce que nous faisons dépend peut-être uniquement de la quantité de phosphore que nous avons dans le cerveau. Gela n'est pas prouvé, mais c'est probable, et il est bon de le croire; cela aide à pardonner. Se fâche-t- on contre du phosphore?... Dites-vous : Elle est ainsi faite, c'était fatal.

Quand il fut sorti, j'ouvris la fenêtre, je m'accoudai sur le rebord, je regardai longtemps le ciel et le lac. En refermant la fenêtre, je dis tout haut : Je suis un homme fini. Je me regardai dans la glace, j'y vis un condamné qui s'était parjuré pour obtenir sa grâce La lettre qu'il avait signée se lisait couramment sur son front; je répétai : Oui, un homme fini. Je m'adossai contre la muraille, l'œil attaché sur l'une des rosaces du tapis, puis je me redressai en disant : Il me reste pourtant trois choses à faire : me confesser, me venger et me tuer.

Le jour même, je partis pour Paris.

D'abord me confesser, c'était un devoir; je voulais expier. Il me parut aussi que ce serait peut-être un soulagement. La souffrance volontaire est un antidote contre l'autre; c'est une action, elle occupe, et puis se confesser, c'est parler de soi, et la parole nous délivre. Quelqu'un Ta dit, l'espérance est l'éternelle lâcheté du cœur de l'honime. En descendant

DE LADISLAS BÛLSKI 313

au Grand-Hôtel, je me sentis plus calme. Je me disais : — Peut-être seront-ils plus indulgents pour moi que je ne le suis moi-môme; peut-être m'enseignerorit-ils le moyen de réparer, peut-être au fond de l'affreux calice que je vais boire trouverai-je une consolation.

Apparemment ce que je voulais faire était plus difficile que je ne pensais. Je balançai longtemps si j'irais d'abord chez Tronsko ou chez ma mère. Elle me faisait plus peur que lui. Je décidai de commencer par Tronsko . Je poussai deux fois jusqu'à sa porte, deux fois je rebroussai chemin. Le seuil de cette porte me paraissait infranchissable; il était gardé par je ne sais quoi d'inexorable et de farouche qui disait : Tu n'entreras pas. Je pris le parti d'écrire. Dans cette lettre, qui fut l'ouvrage d'un jour et d'une nuit, je mis tout mon cœur, ce qui m'en restait. Jamais récit ne fut plus fidèle, plus sincère. Point de déguisements, point d'omissions. Seulement je laissai en blanc le nom de la femme qui m'avait perdu ; je ne pus prendre sur moi d'écrire ce nom. Je relus ma lettre à tête reposée, et je me dis : Il nîe croira; la vérité justifie ceux qui la confessent; je lui paraîtrai plus malheureux que coupable... Je me sus gré de ce besoin que je ressentais de dire aux autres ce que je pensais de moi. L'idée de mentir ne m'était pas venue, j'étais encore une âme droite. Quand on a perdu sa vertu, on peut conserver des vertus qui ne la remplacent pas, mais qui cachent le vide qu'elle a fait dans l'âme en s'en allant. Je respirai plus librement, je repris courage; je voyais quelque chose devant moi.

Je fis porter mon manuscrit par un commission-

314 L^ATENTURB

naire. Il ne me rapporta point de réponse; quelques heures plus tard, je reçus la carte de Tronsko avec ces mots : — Sera visible demain après midi, vers cinq heures. — Ces mots étaient bien de sa main. Il avait consenti à m'écrire. Je baisai cette carte. Oh ! je ne me faisais pas trop d'illusions. Je m'attendais à essuyer les transports d'une colère sauvage, des emportements, des insultes; je croyais voir Tronsko, debout devant moi, haut de six pieds; j'entendais le frémissement saccadé de sa voix, et je me courbais jusqu'à terre sous le flamboiement de son regard. Peut-être cependant, après m'avoir écrasé de ses mépris, se laisserait-il attendrir par mon humilité, par ma bonne foi. Un peu de pitié, un conseil, voilà l'aumône que j'espérais de lui.

Le lendemain, vers midi, ma solitude me fit peuri et il me prit une irrésistible envie de revoir ma mère. Je me hasardai dans la rue Taitbout, je la remontai 1 et la redescendis pendant une heure. Enfin je na'ar- | rôtai devant une porte cochère qui était entr'ouverte. J'entrai, ^e gravis l'escalier; de marche en marche, ] je sentais ma résolution et mes jarrets fléchir sous moi. Je demeurai quelques instants sur le palier; je respirais court. Je rassemblai tout mon courage, je sonnai. Ce fut notre vieux Jean qui vint m'ouvrir. Il fut quelque temps avant de me remettre. Reculant d'un pas et levant les bras au ciel : — Voua, monsieur I madame en mourra de joie!

Je m*appuyai à l'un des montants de la porte : — Est-elle ici ?

— Elle vient de sortir; elle ne tardera pas à rentrer.

DE LADISLAS BOLSKI 315

— Il est mieux qu'elle soit sortie, lui dis-je. Tu auras le temps de la préparer.

Il me regardait toujours d'un œil étonné. — Permettez-moi de vous le dire, monsieur, vous avez bien changé, vous avez vieilli de dix ans. Et, Dieu me pardonne! il y a des poils blancs. à votre moustache. Vous avez donc bien pâti? Ces brigands vous en ont fait voir de grises?

— Comment se porte ma mère? interrompisje.

— Ah! monsieur, vous faites joliment biend*arriver. Depuis votre départ, elle est comme une enragée après ses pauvres. Il n'y a pas moyen de la tenir. L'autre jour, en rentrant, elle s'est évanouie de fatigue, et deux heures après elle est ressortie pour aller faire encore deux ou trois greniers; elle se tuera.

— Les femmes se ressemblent peu, lui dis-je. Il en est à qui la charité fait passer le temps; il en est d'autres qu'elle tue.

— Ah! mon Dieu, que madame va être contente!

s'écria-t-il.

— Pas tant que tu crois. Je lui apporte certaines nouvelles,... de fâcheuses nouvelles.

— Si fâcheuses qu'elles soient, vous êtes en vie, monsieur. C'est bien l'essentiel.

— J'ai donc l'air de vivre? Cela n'est pourtant pas prouvé.

. — Il est sûr que vous avez mauvais visage, et cela fera de la peine à madame. Bah! elle vous aura bien vite réconforté. Elle lâchera tou$ ses déguenillés pour vous. Vous êtes comme votre pauvre père. Il y avait des moments où il n'en pouvait pluS; et tout

316 L^AVBNTURE

à coup, serviteur 1 il repartait comme un trait. Parlez-moi de ces bonnes balles élastiques qui ne font que toucher terre et rebondissent jusqu'au plafond.

Tout en devisant, il m'avait entraîné dans la chambre de ma mère : — Tenez, vous vous cacherez là, me dit-il en me montrant uû réduit dont il ouvrit la porte. Vous pourrez la regarder, si vous voulez, par le trou de la serrure; mais il ne faudra pas vous montrer avant que je Taie préparée. On dit que les trop grandes joies sont dangereuses. Ohl laissez-moi faire Pour qu'elle ne soit pas trop contente, je lui dirai que vous lui apportez des nouvelles qui la chagrineront un peu.

Je tirai de ma poche un pH cacheté; il contenait le double de la déclaration que j'avais signée. — Ces nouvelles sont là dedans, lui dis-je. Tu lui remettras ce pli.

— Bien, bien, dit-il. H y aurait dix plis conmie cela que nous ne l'empêcherions pas d'être folle de bonheur.

Et il me laissa seul. Je regardai autour de moi Dans tout ce qui m'environnait l'âme de ma mère était présente. Sa chambre lui ressemblait. Elle poussait l'amour de l'ordre et de la propreté jusqu'au scrupule, jusqu'à la superstition. Un grain de poussière, un livre ou un bibelot hors de sa place blessaient ses yeux. Chaque matin, après que sa femme de chambre avait épousseté et rangé, elle revoyait tout et mettait elle-même la dernière main à la toilette de son mobilier. Le blanc était sa couleur. Blancs étaient son tapis et ses fauteuils, blancs ses rideaux, blanches les tentures de soie des mu-

DE LÂDISLA8 BOLSKI 317

railles. Ses fenêtres, qui s'ouvraient sur un jardin, étaient tournées l'une au levant, l'autre au midi; le soleil y entrait à toute heure; il semblait se trouver chez lui dans cette chambre où régnait une sorte de pureté immaculée; c'était le sanctuaire d'une âme qui s'était échappée pour quelque temps du sein de l'étemelle lumière et qui avait hâte d'y rentrer.

Je restai debout, n'osant m'asseoir. En face de moi était une statuette d'albâtre posée sur un piédouche, et qui représentait une femme accroupie et enchaînée, avec cette inscription : Polonia eocpectans et speranSy la Pologne qui attend et qui espère. Au-dessus était suspendu un crucifix en ivoire; entre le crucifix et la statuette, mon portrait en médaillon. Ma mère avait rassemblé là toutes ses affections, son Dieu, son pays et son enfant. Que la place de ce portrait me parut étrange ! Que lui disaient cette femme enchaînée, ce Dieu crucifié? et que trouvait-il à leur répondre? — Mais quoi! medis-je; ce portrait, ce n'est pas moi. C'est l'autre, celui qui croyait à quelque chose, celui qui est mort... — Et je pensai à ces trésors d'insondable pitié, à cette manne cachée , à ce pain de vie que contient le cœur d'une mère. Elle allait peut-être me ressusciter.

J'étais là depuis je ne sais combien de temps, lorsque j'entendis un bruit de pas et de voix. Je m'élançai dans le réduit, j'en tirai la porte derrière moi, je ne la fermai pas tout à fait; je voulais entendre.

Ma mère entra accompagnée de Jean : — Te voilà hors de toi ! lui disait-elle. Que se passe-t-il? qu'estée donc?

318 L^AVENTURl

— Ah! si vous saviez...

— Mais parle. Qu'est-il arrivé?

— La chose la plus extraordinaire, la plus heureuse...

— Prends garde à ce que tu dis! reprit-elle d'une voix frémissante. Si j'allais croire...

— Croyez seulement. C'est cela même.

Elle poussa un cri : — Il est de retour? Il est ici?

— Il va revenir tout à l'heure. Il est ressorti, il avait une visite à faire. Vous le verrez dans l'instant.

— Lui! fit-elle; lui, mon enfant! mon cher enfant!... Ah! Dieu est bon... Et vous aussi, vous êtes bonne. Vous m'aviez pris tous ceux que j'aimais, vous m'avez rendu celui-là, pour qu'il me remplaçât tout ce que j'ai perdu. Oh! oui, bonne, vous êtes bonne...

Elle parlait, je pense, à cette statuette qui représentait la Pologne enchaînée.

— Remettez- vous, madame, lui dit Jean. Comme vous êtes pâle!

— Pâle! Il y a de quoi, n'est-ce pas? .. Mais est-il bien sûr... Tu Tas vu? tu l'as touché?

— C'est lui, madame, c'est lui, en chair et en os.

— Il est vivant ! Je ne me lasserai jamais de le redire. .. Oui, Dieu est bon, poursuivit-elle d'une voix plus ferme. Il a voulu récompenser mon sacrifice. Il m'avait demandé mon Isaac. D leur a crié : c Ne mettez pos la main sur l'enfant et ne lui faites point de mal. » Pourquoi doncai-je douté? Pourquoi ai-je disputé contre Dieu? Je n'entendais pas cette voix qui disait :*« Je te prendrai par la main pour te ra- ] mener des extrémités de la terre; je t'ai choisi, ne

DE LADISLA8 BOLSKI 319

crains point, parce que je suis avec toi... » Dis-moi, Jean, quel air a-t-il? Il avait coupé ses cheveux avant de partir; ont-ils repoussé?

— Je ne dois rien vous cacher, madame. Il a le visage tout blême et tout défait.

— Je saurai bien le refaire, moi.

— C'est ce que je lui ai dit, madame. Je lui ai promis que vous lâcheriez tous vos pauvres pour lui.

Elle se mit à rire ; si les anges ont parfois des gaîtés, c'est ainsi qu'ils doivent rire. — Ah ! bien oui, mes pauvres, dit-elle. Je me moque bien de mes pauvres à présent! Je leur demanderai huit grands jours de vacances. Je leur dirai : « Vous comprenez, quand on a un enfant.... car enfin j'ai un enfant, moi, et puisqu'il a maigri, il faut que je le remplume. »

— Il faudra aussi que vous le consoliez. Il a le visage sombre comme une porte de prison. J'ai crû comprendre que les affaires ne vont pas bien, qu'il n'a pas réussi.

— Ohl bien, c'est fâcheux, dit-elle. Après tout, cela ne nous regarde pas. On fait ce qu'on peut, on n'est pas tenu de réussir... Et parlant encore à la statuette : — Vous lisez dans les cœurs, vous! vous regardez aux pensées, aux intentions. Vous le connaissez, n'est-ce pas? Vous savez bien qu'il a fait l'impossible... Vois-tu, Jean, je le ferai asseoir là, à mes pieds, et je lui ferai mettre sa tête ici sur mes genoux, et je lui dirai que quand l'honneur est sauf, Dieu est content, et que la Pologne est contente, el que les mères sont contentes, et que j'entends que tout le monde soit content, et je le forcerai lui-même à être content... Mais quand reviendra-t-il? Il faut

3?0 l'avbnture

absolument que je Tembrasse. Oh! que j'ai faim et soif de lui! Ah çàl j'espère qu'il a toujours son air on peu fou. Je ne voudrais pas qu'il eût trop changé... Mon Dieu! où donc est-il allé?

— Patience, il va rentrer... En attendant, il faut que M™« la comtesse lise ceci. C'est un papier qu'il m*a prié de vous remettre. Il désire que vous l'ayez lu avant qu'il vous voie.

— C'est singulier, fit-elle. Tl y a donc des choses qu il aime mieux écrire que me dire?...

Elle déchira l'enveloppe. Je fus pris d'un, frisson. Bien que le réduit fût sombre, il y avait encore trop de jour pour mes yeux; je les fermai; je me pelotonnai, je me ramassai sur moi-même, je collai mes lèvres contre la muraille, et je crois que je la mordis. Il se fit un long silence; puis j'entendis un cri ou un rugissement. Je ne reconnus pas la voix de ma mère. C'était pourtant bien elle qui venait de crier à la statue : — Il vous a reniée!

Il se fit un nouveau silence, après quoi elle dit encore : — C'est faux. Ladislas Bolski n'a pas signé ces infamies. Il n'a pas signé, vous dis-je. Il serait mort dix fois plutôt que de signer... Jean, dis-moi qu'il n'a pas stgné et qu'il est mort!

A ces mots, j'apparus sur le seuil du réduit en criant : — Vous voyez bien que je vis.

Elle était debout. Son visage ne marqua aucune surprise; il n'exprimait que l'horreur. Elle me jeta un regard effrayant, un regard qui n'était plus de ce monde, un regard inexorable comme la justice étemelle. — La Pologne et moi, s'écria-t-elle, nous te maudissons! Je tombai à genoux. Elle dit encore : ^ Jean^ il faudra laver demain à grande 6au...«. — i-

DE LADISLAS BOLSKI 321

Elle n'acheva pas, mais son doigt montrait le carré du tapis que souillaient mes genoux.

J'essayai de me traîner jusqu'à ses pieds. Elle reculait en me repoussant. Je commençais des phrases ; je disais : — Je vous raconterai tout... Quand vous saurez... Cette femme... C'est elle... Je suis encore votre enfant... — Et ma tête battait le plancher.

J'osai enfin relever le front. Elle avait changé de visage, elle me regardait avec d'autres yeux. Il me parut qu'elle faisait un effort convulsif pour appeler un sourire sur ses lèvres et pour mettre son cœur dans ce sourire; elle n'y put réussir^ sa bouche se tordait; je ne puis pas dire qu'elle ait souri. Seulement elle fit un pas, pencha la tète vers moi, me tendit brusquement ses deux bras tout grands ouverts; mais au même instant elle les ramena sur son cœur, poussa un sourd gémissement et tomba raide à la renverse.

Nous nous précipitâmes sur elle, Jean et moi. Nous la transportâmes sur son lit. Au bruit qu'avait fait sa chute, sa femme de chambre était accourue. Jean m'entraîna dehors. — Laissez-nous la soigner, me dit-il. Courez chercher le médecin...

Vingt minutes plus tard, j'amenai un docteur. Il entra dans la chambre, où je n'osai le suivre. Il reparut au bout de quelques instants. — Ne craignez rien, me dit-il. Ce n'est qu'un spasme. La surprise, l'émotion, la joie... Je vous réponds de sa vie; mais il ne faut pas qu elle vous voie. Dans deux heures d'ici, vous pourrez lui parler sans danger.

Je regardai ma montre. Elle marquait quatre heures et demie. — Ah ! me dis-jc, j'ai quelque chose à faire. Tronsko m'attend. — Et je sortis, je me je-

Lt'aVENT. de LADISLAS DOLSKI. 21

tai dans un fiacre, j'arrivai rue du Vieux-Colombier.

Après ce que je venais de voir et d'entendre, tout m'était indifférent. Cependant l'accueil que me fit Tronsko me surprit. Je trouvai un homme tranquille, enjoué, jovial, qui me tendit la main, — je me trompe, — l'un des doigts de sa main gauche. Un jeune chirurgien polonais était auprès de lui. D le pria de passer un instant dans la pièce voisine. — Il faut que je taille une bavette avec ce garçon, lui dit-il. Le jeune chirurgien voulait se retirer. — Non, lui dit Tronsko. Vous savez que j'ai un service à vous demander. Je vous rappellerai tout à l'heure.

Quand nous fûmes seuls : -r Eh bien! me dit-il en souriant, j'ai lu ta seconde pancarte. C'est encore mieux que la première. Tu as profité de tes deux années d'études; ton /écit est d'un tour vif et semé de réflexions qui vont à l'âme. Le style est ton fort, mon garçon. Un joli talent, ma foi I et qui peut servir.

— Vous n'avez pas autre chose à me dire? interrompis-je. 1

— Gomme tu y vas ! Je ne fais que de commencer. .. Au reste je connaissais déjà le gros de l'affaire. J'ai ' reçu avant-hier deux journaux russes qni parlent de ' toi. Te voilà célèbre. Ces deux gazettes glorifient à Tenvi la magnanimité de ton souverain légitime, l'empereur de toutes les Russies, et elles ne te marchandent pas non plus les éloges à toi... Écoute plutôt

Et prenant sur la table l'un de ces journaux, il m'en lut le passage suivant i « Ladislas Bolski témoigna le repentir le plus touchant. Il se battait la poitrine; son visage était baigné de larmes. — Non, s'écriait-il, je ne me pardonnerai jamais d'avoir offensé le meilleur des maîtres, et désormais il

DE LADISLAS BOLSKI 323

n'aura pas de sujet plus fidèle que moi. — Puisse ce jeune homme servir d'exemple à toute la Pologne * Bon sang ne peut mentir. Un Bolski ne pouvait rester longtemps dans la voie de perdition. Il est des noms qui obligent... »

— Ne baisse pas les yeux ! continua TronsKO. Ne rougis pas ! L*éloge est un peu vif. Que diable I il ne faut pas être trop modeste.

Je lui arrachai le journal des mains et je le foulai aux pieds.

— Ce qui me fâche, reprit-il de son ton posé, c'est que ni le journaliste ni toi ne m'avez éclairé sur un point. Nous avons appris de source certaine que Casimir est sous clé, et quelques-uns soupçonnent que c'est toi qui l'as dénoncé.

Je le regardai en face. — Vous savez comme moi que c'est un impudent mensonge et une infâme calomnie, lui dis-je froidement.

— Oh ! voilà de gros mots l Un mensonge ! Je voudrais te croire, mais où sont tes preuves?

— Je lui répondis avec fureur : — Qui prouve que vous soyez allé au Kamtschatka ?

— Tu as raison, cela n'est pas prouvé, me repliqua-t-il en riant; mais quand je le dis, on me croit.... Et quand tu diras que tu es un honnête homme, on ne te croira pas, et on te répondra qu'il n'y a que le premier pas qui coûte, qu'en fait de honte qui a bu boira. .. J'en suis fâché; les opinions humaines sont si fantasques I

Je pris mon chapeau, je me dirigeai vers la porte et je m'écriai :

— Il y a quelqu'un qui me croira.

11 courut après moi et m'arrêta par le bras : — Ta

324 L'AVBNTURE

mère? me dit-il en élevant la voix. Oh ! j'espère bien que tu ne t'aviseras pas... Malheureux l si tu lui disais un mot, tu la tuerais 1... Et d'ailleurs oserais -tu contempler ce visage transparent qui laisse voir un cœur sans tache, cette bouche qui n'a jamais menti, ce regard doux et profond qui traverse la vie en courant pour aller plus loin, ces yeux pleins de soleil, de vérité et d'un étonnement de vivre?... Oh! les yeux de ta mère I... Ces yeux-là se repentent des fautes que font les autres, et on y voit aussi cette sainte sauvagerie qui ne peut s'apprivoiser avec le mal... Je te défie de la regarder en face, je te défie de toucher un pli de sa robe sans frissonner, je te défie d'entendre le son de sa voix sans que ta conscience te morde au cœur comme une vipère !

Je sentis qu'il disait vrai. Je fus pris d'un accès d'atroce désespoir et je m'écriai : — Il est donc certain que je suis un homme fini I

— Ah ! certes, fini, me dit-il, complètement fini, au troisième dessous ! Il n'y a pas de petite honte. On croit que ce n'est qu'une crevasse ; elle n'a pas de fond. Tout déshonneur est un abîme...

Je retombai accablé sur ma chaise. Il alla jusqu'au bout de la chambre et regarda une cage que je reconnaissais bien. — Tu vois ce chardonneret, reprit-il en grattant le treiUis de son ongle pour agacer l'oiseau. Ce n'est pas celui auquel jadis tu as bien voulu rendre quelques soins. Le pauvret s'en est allé ad patres. Je crois vraiment que tu lui avais porté malheur... Mais voilà ce qu'il y a de gentil avec les chardonnerets : on en perd un, on en rachète un autre au marché de la Porte-Saint-Martin, et en définitive c'est toujours le môme chardon-

DE LÂDISLAS BOLSKI 3?îî

neret. Seigneur Dieu ! il n'en va pas ainsi avec l'honneur.

Et allongeant le bras : — Tu as crevé ta monture. Tu iras à pied toute ta vie. Tu auras beau courir les relais, tu n'y trouveras pas de chevaux de rechange...

Il prit sur la table quelques papiers qu'il enferma dans son secrétaire et deui ou trois volumes qu'il remit soigneusement à leur place sur l'un des rayons de sa bibliothèque; puis, se rapprochant de moi, d'un ton presque amical : — Après tout, je ne t'en veux pas. Ce n'est pas ta faute . Le coupable, c'est moi. Je suis une vieille. bête. Pourquoi me suis-je mis en tête, à mon âge, qu'un Bolski pouvait être autre chose qu'un Bolski ? Le moricaud entre noir au bain et noir il en ressort. J'ai cru à la vertu toutepuissante de la lessive. Voilà mon péché. Tu es le fils de ton père, et ton père, était le fils de ton grandpère. Oh ! ces hérédités de famille !... Tout ce qu'on peut te demander, c'est de tirer l'échelle après toi. Sois le dernier des Bolski, et tu auras bien mérité de la Pologne... Et puis voilà que tu pleures ! Imbécile! quand je te dis que tu es un homme fini, entendonsnous. Autre chose est l'honneur, autre chose le bonheur... Du bonheur! mais tu en as des provisions sur la planche. Il y a dans ta lettre un article que je ne crois pas. Tu prétends que ta maîtresse t'a planté là. A d'autres ! On ne lâche pas un Apollon tel que toi. Je veux parier qu'elle t'attend là-bas, dans ce joli village où j'ai eu la sottise de t' aller chercher. Va-fen bien vite la rejoindre... Ah çà! j'espère qu'elle est jolie, ton infante, et aussi gracieuse que tu es gracié. Les baisers de femme effacent tout.

Quand tu la tiendras sur tes genoux, quand tu presseras de tes deux mains sa taille de nymphe, oh ! oh ! tu feras des gorges chaudes en pensant à Konarski, et tu diras à ta Russe : Entre Véchafaud et tes baisers, quelle différence 1 Dire qu'il y a des fous qui auraient choisi Téchafaudl...

<r Non, poursuivit-il, il n'y a dans toute cette affaire qu'un pauvre diable que JB plaigne : c'est moi. Franchement, ma situation est fort désagréable. Je t'ai cautionné, j'ai garanti ta vertu; tu as fait banqueroute, il faut que je paie, et je n'ai pas d'infante pour me consoler, moi... Écoute ceci : hier soir, certains particuliers que tu connais ont été fort durs envers moi; ils m'ont rappelé d'un ton brutal que je m'étais porté ton répondant, ils ont rejeté sur moi toute la faute, ils m'ont imputé, Dieu me pardonne 1 jusqu'à l'emprisonnement de Casimir. Me voilà dans de beaux draps! Quelqu'un s'est permis de me dire en ricanant : A propos, n'aviez- vous pas donné votre main gauche à couper que Ladislas Bolski était un homme de coeur ?... Cela est vrai, je t'ai conté la chose quand tu es parti. Mon Dieu l je sais bien que je suis solvable; mais, s'il faut parler net, je tiens à ma main autant qu'elle tient à mon bras. Tu me diras que deux mains c'est trop, c'est du luxe, qu'une seule me suffit pour écrire. Cependant, lorsque mon chien de rhumatisme me tombe sur le bras droit, il faut bien que je me serve de l'autre, sans compter que j'ai besoin de tous les deux pour soigner mon chardonneret...

— Cessez vos atroces plaisanteries I lui criai-je. Broyez-moi plutôt le cœur sous vos pieds 1

U bondit sur lui-même comme un léopard; ses

DE LADISLÂS BOLSEI 327

yeux me foudroyèrent. — Tu crois donc que je plaisante? s'écria-t-il d'une voix terrible, et par un mouvement plus rapide que l'éclair, il saisit sous l'un des coussins du canapé une hache qu'il y avait cachée; il étendit son bras gauche sur la table, et avant que j'eusse le temps de courir à lui, la hache s'abattit. Je fermai les yeux, je sentis comme un vent humide qui passait sur ma figure, comme une rosée de sang qui rejaillissait sur mes joues. Je rouvris les yeux; il y avait sur la table une flaque rouge et une main.

H me cria : — Crbis-tu qu'après cela on se permette encore de ricaner en me parlant de toi?... Et il dit encore : — Lave-toi, je t'ai éclaboussé de mon sang. — Et me montrant la main : — Prendsla! jeté la donne...

Le jeune chirurgien, qui aux éclats de sa voix avait ouvert brusquement la porte, s'élança vers lui. Je me sauvai à toutes jambes sans retourner la tète; je courus, je crois, jusqu'à la rue Taitbout. Je me rappelle que tout en courant je sentais sur mon front comme une fraîcheur, et que j'y passais la main pour essuyer je ne sais quoi. Ce fut Jean qui m'ouvrit. Il était pâle comme un spectre. Je lui dis : — Referme vite la porte ; il y avait quelque chose qui montait l'escalier derrière moi. — Je vis la porte s'entr'ouvrir, je tombai évanoui.

En revenant à moi, j'appris pourquoi Jean était pftle : ma mère était morte.

Page 1